ALBERT A LA PRINCESSE LAPOUKHTN
I Venise, !•' janvier 1836.
« Ma mère, laissez-moi commencer l'année en vous parlant de votre Alex et de tout mon bonheur, que je VOUS dois; plus nous allons, plus ce bonheur prend de profondeur et de solidité. Vous qui saviez quel ange était votre fille, quelle reconnaissance ne vous dois-je pas pour avoir eu la confiance que je la rendrais heureuse ! Que Dieu m'accorde de ne pas vous causer de mécompte à ce sujet. Mais si je suffis à Alex, c'est à son cher caractère et non à moi qu'il faut en attribuer le mérite. C'est la seule feiQme non-seulement qui eût pu
352 RÉCIT D'UNE SŒTJR.
me rendre heureux, mais la seule, je crois, que j'eusse pu rendre heureuse. Elle a une égalité de caractère indispensable à mon humeur. Une femme inégale ou capricieuse m'eût rendu fou. Et ce qui fait son plus grand charme, c'est son incroyable naturel; jamais je ne vois en elle la plus légère affectation. Si vous pouviez la voir s'occuper de son ménage et de tous les ennuyeux détails qui forment cette occupation, avec tant de gaieté, tant de persévérance ! Où a-t-elle acquis un talent de ce genre, l'élégante mademoiselle d'Alopeus ? où a-t-elle appris à se transformer dans sa cuisine en vraie ménagère, sans rien perdre cependant de cette même élégance et de ce charme qui fait tourner les têtes? Et ce n'est rien encore, car elle est en tout admirable. Toutes ses qualités se seraient peut-être moins montrées dans un autre mariage; mais une union exceptionnelle comme la nôtre, bien loin de se désunir par la monotonie et l'habitude, doit se resserrer à chaque heure davantage, et je sens dans mon bonheur un immense avenir. L'habitude ! j'ai toujours redouté l'habitude ; je me suis si souvent enthousiasmé et si souvent désillusionné que (vous l'avouerai-je?) au moment de mon mariage, j'ai eu quelques jours d'une inquiétude qui vous aurait fait peur pour le bonheur à venir de votre fille. J'avais envie de me sauver. Diea merci, je ne l'ai pas fait; mais plus je vais, plus je conçois les émotions qui m'agitaient alors, et plus je trouve qu'il faut de courage pour se marier comme le font tant d'autres. Pour moi, quand je vois tout ce qu'Alexandrine a d'adorable, je frémis en pensant qu'elle aurait pu si facilement ne pas être à moi, et je me sens vous aimer comme je ne l'ai jamais fait, vous ma mère, à qui je dois tant! Et ce bon comte Putbus à qui, dans cette occasion, j'eus de si grandes obligations 1 Quel charmant caractère il a, cet homœ^ si naturel, si simple.
si modeste î Mais figurez-vous que je n'ose jamais lui parler de rattachement que je lui ai voué et de mon inaltérable reconnaissance, de peur de Tembarrasser, de peur aussi d'être soupçonné par lui de faire des phrases; aussi je me tais, mais j'espère qu'il ne doute pas de mon attachement, s'il y a jamais pensé. Ce cher homme est avec nous depuis cinq jours et va passer le reste de l'hiver ici. Mon bon Fernand est aussi avec nous. Il a quitté les délices de Paris pour venir nous tenir compagnie, et je vous assure que notre vie se passe trèsgaiement. Que n'y êtes-vous 1 ma bonne mère, comme nous jouirions davantage alors de notre bonheur ! Vous venez à Paris l'été prochain, j'aurai tant de plaisir à vous y voir !... Alex a fait hier avec Putbus le relevé de ses économies, et ils ont été enchantés de la trouver si riche. Cela est fort heureux pour notre voyage à Paris, où je veux qu'elle soit bien élégante; du reste elle l'est toujours, quelque simplement qu'elle soit mise. Elle tient cela de vous, ma bonne mère. Il y a un certain parfum d'élégance que je n'ai jamais rencontré en personne comme en vous deux; c'est ce qui m'a si vite colpito à Rome, — cela, et cette atmosphère mystérieuse et ravissante qui vous entourait et vous caractérisait, ainsi que votre salon.
« Comme je vous ai ennuyée de mon bavardage ! Je m'arrête, vous devez trouver qu'il en est bien temps, mais j'avais tant envie de causer avec vous ! et plus encore que je ne l'ai fait; car je cause plus volontiers par lettre que de vive voix, étant d'une timidité ridicule pour un homme et surtout absurde avec vous, ma mère, qui avez toujours été si bonne et si tendre pour moi. Mais enfin cela ne m'empêche pas de vous aimer à la folie et de vous prier de me conserver votre bienveillance.
« Adieu, ma mère, agréez, amsi que le bon prince et la chère Gatiche, tous les vœux que je fais pour votre bonheur pendant Tannée qui va commencer et bien d'autres après.
« Votre fils dévoué et respectueux, « A F. »
Cette lettre d'Albert, datée du premier jour de Tannée dont il ne devait pas voir la fin, fut la dernière qu'il écrivit à sa belle-mère. Ne semble-t-elle pas (ainsi que celle qui précède) être un adieu au bonheur qui finissait, un acte de tendre reconnaissance pour tout ce qui lui avait été accordé en ce monde, pour tout ce qu'il allait sitôt quitter?
Le 47 janvier, qui devait être plus tard une date douloureuse pour nous tous', fut aussi tristement mémorable pour Albert et Alexandrine en 1836. Ce jour-là ils allèrent faire une promenade au Lido, et, pour la dernière fois en ce monde, ils y goûtèrent encore ensemble un de ces instants de joie qu'ils ne devaient plus connaître, et qui jusque-là avaient sillonné, comme des éclairs d'une vie meilleure, leur bonheur si grand, mais si troublé !
Albert avait semblé mieux ce jour-là qu'à Tordinaire. u En arrivant au Lido, dit Alexandrine, je disais que mon pauvre Albert avait Tair d'un oiseau échappé de sa cage, et moi-même je trouvais si joli de me retrouver en plein air avec lui î II faisait si beau et cette île était si riante, quoique couverte de tombeaux! Oh! ce fut là ma dernière promenade dorée pour la terre ! Depuis, j'en ai fait d'autres où j'ai retrouvé ce même sentiment i doré et rosé^ y mais aldrs c'était pour une dutre Vie!