‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 43 sur 53 · X. sus · texte numérisé non relu

X. sus

386 RÉCIT D'UNE SŒOil-

bonheur et nous rendre meilleurs. Tu m* aides h. entrevoir le ciel, et si quelqu'un pouvait me faire cesser d' aimer la terre, œ serait loi. ,]e urois vraiment que de te savoir catholique eût auffi pour me faire adopter cette religion comme la meilleure. Que la modestie ne s alarme pas. 11 est impo&sible que cela ne te fasse pas plaisir, et Dieu te permet ce plaisir. Réfléchis, et tu verras que lu dois même l'en réjouir. Ne crains pas que mon admiration pour toi m'aveugle jamais. Nous resterons ensemble, j'espÈre^ et alors ne t'inquiète pas de ta conduite, je la regarderai : ce n est pas avec présomption que je veux prendre ce rôle, mais je sais que celle qui a la poutre dans Toeil voit très-bien la paille dans Tceil d'une autre, et je ferai bien attention pour voir si toi, belie petite perle de Dieu, tu ne le ternis pas. Ohî quel bonheur ignoré du monde^que d'avoir une sœur comme toi, et de l'aimer comme je le faisï Merci, mon Dieu I i» « Yoilà le billet que j'envoyai k Eugénie le lendemain matin; puis elle arriva chez moi toute confuse et rougissant. . . Mais ce ne fut que plus tard que je lus en totalité tout ce <ju elle avait écrit dans ces cahiers^. »

£liijÉÎIl£ A PAULINE^

■ VcdIki lAmndL, î «tiil.

(T Nous sommes encore ici, et dans quelles incertitudes nous avons passé la matinée! En nous levant, il faisait beau ; on avait décidé le départ. Albert avait eu une boune nuit, il était calme et heureux d'en être enfin au moment de partir. La pluie commence, le médecin cou-

]. Voir ik H fin du volume^ Appendice, d° S, 2» Nous avions quLUû Pana après ta nouvelle ûtà leur heureuse a privée à Verni ae. Ccttt^ lettre me parvini en Angleterre,

seille alors de rester, ce qui agite tellement Albert qu'on ne sait plus que faire.

c( Alex et moi, nous nous promenions comme des âmes en peine, ne sachant que désirer. Au fond, plutôt partir, parce qu elle attache une idée superstitieuse à remettre une chose décidée. Et moi, je pensais à ce que m'avait dit le bon prêtre à l'église ce matin, malgré la pluie : « An date ^ andate^ non importa la piove; fidatevi a Dio, partite, Iddio oi benedica, fidatevi^ partitel » Enfin donc j'étais fâchée du retard, mais que dire? Qui oserait prendre une pareille responsabilité? Mon père vient de décider de rester.

« Alex et moi, nous sommes seules avec Albert, qui ne cesse de répéter : a J'ai toujours eu le pressentiment que je ne quitterais pas Venise ! » Tu juges si ceci nous assombrit. Puis, Pauline, tu compatiras à un petit chagrin que nous venons d'avoir. Pendant qu'Albert nous parlait, comme je té Tai dit, et se faisait de plus en plus triste, j'ouvre mon écritoire et je trouve ma pauvre bague, ma bague rouge, si solide... la pierre cassée... l'ancre* fendue en deux!... Notre pauvre espérance!... Cela nous a fait un choc, à Alex et à moi. Les larmes nous sont venues aux yeux. Je n'imagine pas quand et comment cela a pu se faire, mais nous sommes démontées. Pazienza l demain viendra et sera heureux, si Dieu le permet : notre présage et notre espérance brisée ne signifieront rien.

« s heures.

« Chérie, puisque nous nous sommes lamentées à toi, il faut vite te dire que nous sommes mieux. Albert, après

1 . Il y avait sur cette bagua une cornalioe rouge sur laqueUe était gravée une ancre.

son accès sombre, a dormi, et il est trfts-bien, même gai h. présent; ot après avoir été, comme nous, « funestato, ï> de notre bague brisée, il disait tout à Theure : « C'est r ancre qui noua tenait à Veuise, elle se brise pour nous laisser partir. »

B II n'y a rien de tel que les présages, les pressentiments, les ancres brisées pour porter bonheur. Il fait superbe. Nous partons. Albert est mieux et si heureux 1 Adieu, chère petite sœur^ que Dieu ne nous abandonne pas î Priez pour nous ' ! »

EUGÉNIE A PAULINE

w Faifoue... {Ndcs y satnmesf mati Bî&a, esl-o» pûBsIblet avec Albert, le ramenaatl}, dimaache f a^ril 1G3€.

« Chérie î chérie t nous sommes à Padoue. Si j'avais écrit tout de suite, ma lettre serait partie aujourd'hui; mais, avaiit de penser k toi, il a fallu penser à Dieu et aller le remercier, car nous étions partis et nous étions arrivés, et Albert n^était pas trop fatigué, étonnamment peu. Aussitôt que nous T avons vu établi dans son lit, calme, nous avons été à la cathédrale. Oh \ il fallait cela, il fallait répéter mille fois: Dieu soit louéî Dieu soit bénit pour se soulager le cceur. Cette belle église était remplie de monde, éclairée, Torgue jouant. Nous avons eu

1. CeUe ancre briflÉe dont elle parïe servit, hélasr deui mois aprÈs, ù racheter la lettre où eUe m^apprenait h fin de touttîa nos cspÉrances pour Albert. Si\ ans plus tard, le hasEuxl vouïut que oe même wchet fût celui de la lettre qui conienait la nouvelle de îa mort de mon père. Enfin, par une bien tHrange coïncidi^nce, la m'^ine empreinte se trouve sur la plu» doTilorirt^use leure qui me s<ïit iamalB parvenu*), la lettre que je ret^ui ûa Paterme, après lu mort d'Ëugènie eUe-mâme 1

fr^^^"*

la bénédiction du Saint-Sacrement. Oh f pour le coup, c'était un bon présage, cette divine fin d'une journée déjà si protégée.

« Pauline, crois-tu réellement que ce soit vrai? Arriverons-nous? Enfin, espérons, espérons et confions-nous à Dieul Qu'importe ce qui arrivera! lui ne peut pas mal faire.

« Je pense avec bonheur que tous les jours, avant de partir, nous pourrons entendre la messe t Oh ! que la pensée de Dieu est douce, Pauline! qu'elle est adorable! et quand elle devient dominante, tout devient facile, rien n'est très-triste. Tous les matins, la messe; tous les soirs, encore un moment béni, à l'église, remercier Dieu si la journée a été bonne, demander son secours si elle a été mauvaise. Car ce voyage doit être un voyage de prières, n'est-ce pas? Oh! ma Pauline, nous te reverrons. J'espère! j'espère!

« Toi qui, comme nous, as une sorte de foi aux passages trouvés par hasard, regarde ce qui était dans le petit livre de textes que nous avons ouvert en sortant de Venise : « Et il arrivera qu avant quils crient^ je les exaucerai; et lorsqu'ils parleront encore y Je les aurai déjà entendus. (Isaïe.)

« Approchons-nous de lui avec un cœur sincère^ avec une confiance pleine et parfaite, (Hébr., n.)

€ Qu'en dis-tu? Bonsoir, chérie. »

EUGENIE A PAULINE.

« Vérone, mercred 13 ayril 1836.

« Chère amie, mon Dieu! comme Albert va bien jusqu'à présent! Nous en sommes tout surpris et reconnaissants envers Dieu si bon, si protecteur! Oh! pourvu que ce mieux continue ! Il est bien, si gai! Il

jouit de se sentir comme il ne s'était plus senti depuis longtemps. Oh! Pauline, Dieu nous protège et nous exauce; et, quel que soitTavenir, soyons toujours reconnaissants. Prioni^ et aimons toujours, même si celle résurrection inespérée ne doit ôlre qu'un soulagement et une consolation à T horrible lïîalhcur, tellement aggravé par la manière dont nous avons pu le craindre. Même si Dieu veut cette épreuve pour nous, ne murmurons jamais contre sa volonté et rappelons-nous le bonheur fervent de ce temps-ci. w

ALEXANDHllSE A M. DE MONTALBMD EtlT.

> G«Deit, 23 avril 1Â3G.

« Cher ami, Dieu nous a permis d'arriver heureusement jusqu'ici... Mais je vis au jour le jour; mes pensées ne dépassent gm>re le lendemain, et encore ne vont jusque-Ici qu'avec terreur. Je passe d'angoisse en angoisse, et quand un petit rayon d espoir les traverse, je me sens comparativement heureuse. Rien n'est plus fatigant que cette existence, et cependant elle ne m'empêche pas d tHœ bien portante. Je n\ conçois rien : seulement, Taspect de toutes choses est renversé,.. J'éprouve parfois une bizarre insensibilité et d'autres impressions stuguli^^es. Les objets de cette malheureuse vie prennent entièrement la couleur qui rfcgne dans Tâme. Oh! qu*est-ce que Dieu veut encore faire de moi? Je tremble souvent qu'il ne me punisse de ne vouloir pas tout lui donner, d'aimer toujours tant le bonheur de la terre.,. Hélas! c'est \h que j'avais placé mon idéalf et maintenant j je vois qu'il n'y a sur la terre que de faux semblants de félicité. Je devrais donc chercher cette félicité ailleurs, mais je ne m'élance pasl... Je ne comprends pas leciel^ et pourtant je vois d'autres âmes qui

en oiit des avant-goûts qui les détachent de terre ! Mais, cher ami, malgré cette matière épaisse qui environne mon âme, je vénère les choses célestes, et j'espère que cette vénération me conduira peu à peu à les aimer. J'ai vivement admiré, dans votre Introduction, la peinture que vous faites des liens qui unissent les saints du ciel avec les hommes sur la terre. Ohl je crois que je n'ai pas, ou que j'ai bien perdu l'orgueil du jugement individuel. Bien souvent j'ai pensé que, pour être catholique, il pourrait me suflBre qu'Albert, ses sœurs, et vous, le fussiez. Ma faible raison pourrait donc plus justement se plier devant ce qu'ont cru les saints qui cependant valent encore un peu mieux que vous t

« Merci de votre chère lettre, de vos représentations et de vos conseils, que j'ai trouvés ici. J'aurais mille choses à vous dire, mais je tombe de sommeil... J'ai montré à Albert votre chapelet, sans la lettre, comme de raison ; il ne s'étonne cependant pas de votre silence. Il a l'âme trop tendre, trop confiante pour cela, et il vous adore comme toujours... Oh! causerai-je bientôt avec vous? Ne craignez pas que je vous cache jamais mes doutes ou mes impressions religieuses. Vous saurez toujours ce qui se passe en moi, si vous le voulez ; c'est là la vraie fraternité. Ce que j'ai peut-être de meilleur, c'est de la franchise et de la confiance. Priez tous les jours pour moi, car je prie mal, mais j'aime Dieu pourtant.

« Eugénie est bien touchée de votre souvenir. Je suis charmée que vous l'ayez trouvée si bonne. Il n'y a pas, je le crois, sur la terre, une seule femme aussi ressemblante à un ange qu'elle.

« Ah! cher Montai! Dieu nous conduira-t-il jusqu'à Paris? Je vous écrirai encore de la route.

« A revoir, avec l'aide de Dieu, tous, tous, tous ! »

382 RÉCIT D'UNE SŒUE,

BUGÉNIE A PAULINE/

• Ma Pauline! Nous y voilai Que Dieu soit bénil mai! quelle agitation î Arrivés depuis avant-hier et B'avoii pas eu un moment pour l'écrire ï

tf Je suis agitée, étourdie de mille manières. Que n'efr tu ici ! Tant de choses fi te dire ï Que n'es-tu ici 1 Que ne voia-tu tout par toi-même ! Voyons que je remette mes esprits. Mercredi à siiL heures du soir, nous sommes arrivés à VillejuiL Nous avons trouvé madame de Lagrange, Emma et Charles, etc, etc. Gela a été une première émotion pour Albert, puis ici Montai, et, le soir, une foule d'autre monde.

« Hahnemann ^ est venu hier à cinq heures. C'est un brave, bon petit vieillard. Aiexandrine Ta tellement touché, qu'on sortant il lui a pris la main en disant : « Depuis soixante ans que je soigne, je n'ai pas vu une seule femme qui aimftl autant son mari, « Il veut que nous quittions cet appartement dont les chambres sont trop petites. Nous allons en chercher un autre aux environs du Luxembourg, v

ALEXANOBINE [dANS SUN JOURNAL],

■ i9 tnftt.

f Hier pendant une course que j'ai faite avec Eugénie, elle m*a dit que la pensée de la mort lui faisait remuer le coeur de joiet Cela m'a ébahie; mais ces choses-l£i affermissent ma foi-

1, Hahiit^manrif le célt^hn^ in t en leur de rhomoeopiilhJe, ftlorji â^ de iA[iA de f)iriiiri]-vin^'iji uita. Il e«t mort à Parla «n ISiSi

RéCÎT D'UNE SŒÎJR. 393

« 2f mai, dimanche de la Pentecôte.

« Mon Dieu, de tant de manières déjà tu as cherché à me dégoûter entièrement de la terre, et je l'aime toujours! Cher ciel, pourquoi ne puis-je te désirer et t'aimer f

« Depuis hier (21), nous sommes établis rue de Madame, n® 13.

« Je serai catholique avant la Fête-Dieu. L'abbé Gerbet sera mon confesseur*. Mais Tabbé Martin de Noirlieu (le premier prêtre catholique que j'aie connu) recevra mon abjuration.

« L'appartement où nous sommes est joli, spacieux, et nos chambres donnent sur les beaux arbres du Luxembourg.

« Dimanche, en revenant de la messe, j'ai vu à notre fenêtre mon Albert me souriant, et lorsque je suis entrée dans la chambre, j'ai vu une charmante petite table et une chaise en bois sculpté. Son père, qui était là, me dit q«e c'était un présent d'Albert pour moi, et qu'il avait voulu qu'elles fussent couvertes en drap bleu de ciel, parce qu'il savait que c'était ma couleur.

■ Mercredi, 25 mal.

« Cette après-dînée, j'allais avec Eugénie au mois de Marie à Saint-Étienne du Mont. Avant de sortir, nous

1 , Elle ne Pavait jamais tu alors. Mais un jour, à Venise, elle avait lu un article de lui dans l'Université catholique, et l'impression qu'elle en reçut fut si grande, qu'elle résolut alors, si jamais elle se faisait catholique, de n'avoir pas d'autre confesseur que lui. L'abbé Gerbet était absent de Paris lorsqu'elle y arriva; mais elle n'en persista pas moins dans cette résolution, prise avant de le connaître, et ejle dut ensuite, à ce choix, tant de consolation, qu'il fut permis de le considérer comme ayant été véritablement inspiré à Alexandrine par la volonté miséricordieuse de Dieu.

avons dit adieu à Albert, et nous Tavons vu écrire dans le livre de velours vert que je lui ai brodé à Venise. Cela m'a préoccupée. Avant de nous coucher, Eugénie et moi, restées seules, nous avons pris ce livre, et nou" Tavons ouvert dans le salon. Mon Dieu! que suis-je de Tenue en lisant ceci :

tt Seigneur, autrefois je vous disais nuit et jour : Per (£ mettez qu'elle soit mienne, accordez-moi ce bonheur. « sa durée ne dût-elle être que d'un jour. Vous m'avez «( écouté, mon Dieu ! Qu'ai-je à me plaindre? Mon bonheur a fut indicible, s'il fut court; et maintenant que le reste « de ma demande va s'accomplir^, votre volonté divine ff permet que mon ange rentre dans le sein de l'Église, « me donnant ainsi l'assurance de la revoir dans peu où « nous nous perdrons dans votre immense amour '. »

« Oh ! quelle fut mon émotion en lisant à la fois, dans ce peu de lignes, tant d'amour pour Dieu, tant d'amour pour moi et une si tranquille résignation à la mort ! la mort qu'il me semblait encore si épouvantable qu'il dût envisager t

a £t plus tard, combien ai-je baisé ce mot : dans peu! »

EUGÉNIE A PAULINE

■ Paris, samedi 28 mai 1836.

or Je commence ce soir, demain je finirai. Pauline, demain Alexandrine sera catholique, et tu n'es pas ici ! Nous en consolerons-nous jamais? Au moins, si tu

t . H avail offert sa vie pour lui obtenir la foi.

2. Ce sont ces Ugnes que l^abbé Gerbet appela, plus tard, « le phu sublime testament de résignation tondre et d^hèroïque amoui qiw. TAïae d'un chrétien ait jamais inspiré au cœur d'un époux. » E' n^fi oiots sont les derniers qu'Albert ait écrits.

pouvais y être pour jeudi! J'en ai quelque espoir. Aussi j'écris cette lettre comptant un peu que tu ne la recevras pas. Jeudi, elle fera sa première communion. Pauline, ce sont pourtant de grands bonheurs au milieu tle nos tristesses. Gomment se plaindre, quand on a de si réels sujets de reconnaissance envers Dieu !

a Chérie, je ne veux rien te dire de plus, car j'esp6re te tenir avant que cette lettre ne te parvienne. Enlin, si tu la reçois, adieu. Je t'aime, oh ! plus que jamais dans les plus beaux jours de notre « loving » enfance. Que Dieu bénisse notre Alexandrine demain. »

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