ALEXANDRINË (DANS SON JOURNAL
« Mercredi 1" juin. — Mon Dieul mon bon Di( iiî j'ose croire que ta main m'a guidée malgré mon indignité. Oh! cher bon Dieul je vois tant de fils qui se tiennent, tant de prières exaucées! Tu as doucement conduit mes pas, doucement, quoique tu aies aplani la voie par la foudre î mon Dieu I mon père céleste î oui, la foi et plus de bonheur au moins sur la terre, ou plutôt la foi, pour avoir immanquablement le bonheur partout, ici et là-haut. Foi désirée et adorée, je t'ai davantage, et je t'aurai encore plus, car je t'ai demandée, et il sera accordé à qui demandera. Il faut que je l'aie bien belle pour dimanche.
« Je suis si aise d'être catholique, si aise que je
trouve que c'est miraculeux, et que cela me persuade davantage de la vérité de cette chère religion. 0ht mon Dieu t merci 1 Oh ï vous tous, merci, qui m'avez aidée I Et la confession que j*aîme tant, malgré les terribles souffrances qu'elle me fait éprouver. Mon Jésus, faismoi naître de nouveau, mais permets-moi de garder toutes mes chères affections. Sauve-les toutes , rends tout ce que j'aime heureux, et tout ce qu aime Albert^ h jamais,
« J'ai ûrUj oh! si bien cru aujourd'hui I Et j'en ai eu de telles jouissances» malgré ma profonde humiliation^ malgré le snpphce qui m'attend encore samedi en avooant le reste de mes fautes.
H mon père céleste ï quel prêtre tu m'as envoyé, surpassant tout ce que j'avais désiré trouver dans un confesseur î
« Mon Dieu I fais que, même pour loi, je n'oubhe pas ma mère, mes frères chéris, mon père dans l'autre vie, et les soins que je dois donner à mon Albert. Mon Jésus ! fais que j'accompagne mon pauvre ami, que loi-même tu m'as donné pour mari, que je l'accompagne partout, dans les ombres de la mort, comme dans toute la force de la vie, dans le sommeil du tombeau, comme auprès de son lit de souffrance, que je sois \h. toujours souts ses yeux, une figure connue et aimée, une voix encourageante, une compagne pour tout supporter I Mon Jésus I préserve ma pensée de désirer autre chose. Amen, Chère Vierge, chers saints 1 priez pour moi l
« Pendant la nuit suivante (du !•' au â juin) j'étais h une heure du matin dans la chambre d'Eugénie, Je croyais Albert endormi. Tout d'un coup nous avons entendu des accords sur le piano, cela nous a fait un effet
sinistre. J'ai reconnu que c'était Albert, j'ai eu l'impression que c'était pour la dernière fois qu'il jouait du piano. J'ai été me mettre près de lui. Il était si touchant à voir ! Il était plongé dans une mélancolique, mais trèsdouce rêverie. Sa fidèle garde, la sœur de Bon-Secours était là aussi.
« Montalembert admirait beaucoup cet amour qu'Albert conservait pour la musique. Il disait que d'autres malades comme lui la prenaient en haine. Mais ceci était digne de la suave et douce âme d'Albert; il l'aima toujours : seulement, il ne pouvait plus, à la fin, la supporter que très-douce.
« La nuit qui suivit celle-là (celle du 2 au 4 juin), à une heure et demie, Albert s'est levé et a passé une grande partie de la nuit dans son fauteuil, et là, je lui ai donné ma confession à lire. Il m'a beaucoup aidée dans cet examen avec la plus grande lucidité et droiture de conscience. Mais le matin il s'est remis dans son lit où il a souffert cruellement.
« Je voyais qu'il empirait. Je pris, par désespoir, un accès de courage, je chargeai Eugénie d'aller chez Hahnemann, et de lui demander toute la vérité. Pendant qu'elle était allée là, je pris un livre de prières, que m'avait donné ma belle-mère, et j'y écrivis les passages suivants :
« 7. Les choses que je regardais comme des avance tages m'ont paru, en regardant Jésus-Christ, des désa- « vantages et des pertes.
« 8. Je dis plus, tout me semble une perte au prix de f( cette haute connaissance de Jésus-Christ, notre Sei- « gneur, pour l'amour duquel je me suis résolu à perdre « toutes choses, les regardant comme des ordures, afin « de gagner Josus-Christ. »
(Saint Paul au\ PhUipp., m, 7,8.)
• J'ai appris à être content de Félat où je me trouve, i < Je puis tout en celui qui me fortifie. »
(SalDt Paul aui PhiLipp., iv^
« Eugénie revint; oHe répondit doucement h. mes pressantes questions^ mais ce qu elle me dit me causa une secousse qui l'effraya.
« Je n'avais pas cru avoir encore tant d'espoir h perdre. Lorsqu'elle ajouta i]u Hahnemann disait qu'il y avait pour moi un danger mortel à dormir dans la infime chambre qu'Albert, cela me fil soïirire, et la sensation que je ressentis me causa une sorte de boaheur ^.
EUGI^HIE A FAULinS*
■ Fari*] TAiidrodi Z juin 1S3B.
I Dieu fait de grandes grto*s à Âlexandrine, il Taime conmic un enfant chéri; depuis qu'elle est catholique, son calme, son repos, sa fer mêlé , sont inouïs. Au milieu de œtle affreuse douleur, eïle est d'une sérénité que Dieu seul peut donner. Pauvre chère! elle s'est déjà confessée deux fois, et domain, elle recevra l'absolution*
« Te ligureMu ce que cela a dû être pour elle, une confession généralej avec son imperturbable mémoire, qui la reporte à des années indéfinies et son exactitude
1 , EUe HaU pîirfulsi, d^ina ce tempN an noiilour, obgf'di^e âe ta ToUb pensiT quVUc n'avuit p^a aîmf- AILirt avet- tissez de tendresse, qu'eUc n*;ivait pas eu pour lui tout Tamour el touUe tlt'i voue ment qu*il raf rilait. Alora Q\\ii iiprpu\ûil cQaime une sorie de sti ni aisément â se dimner h elk-iin^inc des preuves en quelque sorte iniiffibles de sou affeclion, Sun mtiifît^rence |>uur sun propi*e danger, en celle circonstantw^ en éUiît une qui lui Ûi ret Étrange piaislr dont elle piïrJe. Il paraîtra surprenant qu^elte ait pu avuLr de pareils doutes, niaid c&& tourments sans raisun, que l'ii^rt^i nation ijoiiU: à U doutc^ur^ seront compris de ct^n\ qui ont rôeUemi^nt aimé mi n eUement soulîert.
scrupuleuse I Je Tai accompagnée, les deux fois, à la chapelle du collège Stanislas. Elle y est restée si longtemps que je m'endormais complètement. Cela nous a fait rire, car nous rions encore, et souvent même, malgré tout. Mais ce n'est pas mal, nous le sentons. Cette espèce de gaieté n'est pas du monde, mais bien mise dans le cœur par le calme que donne la prière. C'est aussi l'avis de l'abbé Gerbet.
« Oh! Pauline, quelle grande grâce pour Alex, de l'avoir rencontré maintenant î Elle le répète sans cesse et dit qu'il est précisément tout ce qu'elle désirait. Il est d'une douceur extrême, et l'immense charité qui règne dans ses écrits perce dans toutes ses paroles, et même dans toute sa personne.
« Alexandrine fera sa première communion dimanche. Si Albert peut y aller, ce sera dans cette chapelle de l'Enfant-Jésus, où toi, tu as reçu aussi l'absolution avant \a première communion. Oh! Pauline, viens, ma chérie, SI tu peux; vois-la, viens la voir forte de foi, d'amour et d'espérance. Elle est calme, je te dis. Elle parle de son malheur, elle voit cette séparation comme si Albert la quittait pour un voyage. Prions, aimons toujours. Je t'écrirai tous les jours, ne fût-ce qu'un mot. Adieu, cher ange. Que Dieu soit dans tous nos cœurs pour y imprimer sa volonté. »
EUGÉNIE A PAULINE
« Vendredi 3 juin, minuit.
n Chère amie, ce matin ma lettre est partie... ce soir je recommence...
K L'archevêque a permis qu'on dise la messe, à minuit, dimanche, dans la chambre d'Albert, afin qu'il
puisse y communiei' h jeun. Autrement, pour commuTiîer à cette même messe où Alexandinne fera sa première 'ïommunion, il aurait fallu que ce fût en viatique (puisqu'il ne peut rester à jeun jusqu'au matin), et c'eût été trop triste pour cette occasion. Mais t'imagines-tu ce méiaiige de doux, de solennel et de funeste / A minuit, dans sa chambre, un autel paré, des fleurs, des lumières, Alexandrine, sa première communion, Albert, peut-être sa dernière t.„
fif Nous attendons Vabbé Gerbet qui va arriver. Ale\andrine va se confesser et recevoir l'absolution. L'abbé Dupanlûup va aussi venir confesser Albert, et nous allons aller nous-mêmes [e faire à Téglise; puis, ce soir^ mon père, ma mère, Albert, Alcxandrine, Olga, M. de Montalembert et moi, nous communierons tous ensemble.
« Ma Pauline, ta place est trop là, tu nous manques trop ï
ff Oh î si j'étais sûre de rester avec Alexandrine î On aurait la folie de ne pas appeler cela un but; on me dirait r Yous ne pouvez pas passer votre vie sans but! N*en est-ce pas un, que de se dévouer entièrement, de donner tout son temps, tous ses soins, toute sa vie k celle d'une amie, d'une sœur tant chérie? On le fait bien pour un mari et cependant on Taime moins... bieii souvent. »
ALËXANDHINE (DAKS SOU JOURNAl).
i Lé même jûaf, «loiedi 4 jnfiiH
8 Avant d'aller me confesser à Vabbé Gerbet, je Im avais fait la lecture, et, dans une des réflexions qui suivent les chapitres de Vlrnîtatiou, j'avais lu leff"inol5 1 a Lamour est plus fort que la mort! »
RÉCIT D'UNE SŒCR. 40S
« Ces paroles m'ont relevé l'âme.
« L'amour est plus fort que la mort. » Mon Dieu! merci, merci. Quelle grande grâce! et comment, après cela, pourrais-je n'avoir pas de foi, quand tu as tellement exaucé ma prière de me faire sentir combien je l'aimais! Ces horribles idées de doute étaient donc des illusions; et maintenant, doux et glorieux sentiment! je sens que je descendrais volontiers avec lui dans le gouffre de la mort, que j'ai cependant toujours craint. Mon Dieu! jamais séparée de lui, jamais, mon Dieu! II a besoin de moi, et moi je puis me passer de tout ce que je laisserai sur la terre.
« Doux ami, si éprouvé, qui m'as tant aimée quand tu ne souffrais pas, ne crains pas que, dans tes souffrances, tes dernières souffrances, je t'abandonne. Notre Dieu me fera la grâce, je l'espère, que je ne sois pas absente; et alors, ami chéri, ton agonie sera cependant un peu moins cruelle. Oh! ne crains pas! Que tes beaux yeux ne me regardent pas comme si j'allais m'éloigner. Je te tiendrai toujours, quand même mes os se briseraient de la douleur de te voir mourir; mes bras, mes yeux ne se détacheront pas de toi, et ton dernier regard verra que je suis toujours là.
« Et après, mon Dieu, comme tu veux, tout ce que tu veux, quand tu veux! Si je vis, je serai heureuse; si je meurs, pourvu que je sois avec lui, je le serai aussi. Et, quant à ma vie sur la terre sans lui, je ne veux pas même craindre de me consoler. Ce sera tout ce que tu voudras, mon Dieu; que ce ne soit seulement pas le péché et le remords! Mon Dieu! mon Jésus! la foi, la vive, vraie foi pour moi ! Je ne veux rien et je veux tout. Amen.
a En disant adieu à Albert pour aller me confesser, je lui ai demandé pardon de tout ce que j'avais fait contre
4nû RECIT D'UNE SŒUR.
lui. Il m'a répondu si tendrement et si humblement!
«< Vers le soir, le docteur est venu. Je m'habillais. Je faisais ma toilette de première communion. Je chargeai Eugénie de le suivre sur l'escalier et de lui demander si \lbert était mal, au point de pouvoir mourir cette nuit même ; il lui répondit que oui. Mais je ne sentais plus rien comme à l'ordinaire; je me sentais exaltée, comme hors de ce monde; Eugénie aussi. Je fis donc tranquillement ma toilette toute de mousseline blanche, et, sur ma léte, quel voile? mon voile de mariée!
« Pour la première fois j'eus un véritable mouvement de contrition, en me voyant ainsi vêtue tout de blanc, et, en lisant haut à Albert et à Eugénie un chapitre de l'/mttaiim, je dis à Eugénie ce que j'éprouvais : elle me rassura et me dit que maintenant j'étais réellement toute blanche, puisque je venais de recevoir l'absolution.
« Un autre que moi^ a parlé de cette soirée, de cette nuit, mais voici ce qu'il n'a pas dit :
« Albert était au lit, il n'avait pas pu rester levé. Je me mis à genoux près de lui, je pris sa main, et c'est ainsi que commença la messe de l'abbé Gerbet. Je ne savais oii j'étais, ce qui m' arrivait, lorsque, la messe s'avançant, Albert nie fit quitter sa main, cette main que je regardais comme si sacrée, que, dans le moment le plus saint de ma vie, je ne croyais pas manquer à Dieu en la tenant, Albert me la fit quitter en me disant : « Va, va, « sois toute à Dieu. »
a L'abbé Gerbet m'adressa quelques paroles avant de me donner la communion, ensuite il la donna à Albert, puis je repris sa main chérie. Je m'attendais à le voir moui'ir cette nuit-là même! »
1. EUe veut dire l'abbé Gerbet, dont les pages à ce «ujet furent Imprimées peu après. V. Appendice n® !•
Il n'en fut pas ainsi; Dieu permit que quelquf*s joura fussent encore laissés à Albert pour jouir de la dniiirre et suprême joie de leur union. Le lendemain de ee jour, Alexandrine écrivit dans son journal :
« Je fus à la grand'messe à Saint-Sulpice. Gf^tait la Fête-Dieu. Tout y était charmant, les chants, les rntt^nsoirs, les fleurs jetées. Eugénie me disait de regarder autour de moi, mais je baissais toujours la irUr je r^^ssentais de nouveau cette vive contrition et dimieiu' de mes péchés que j'avais eue la veille.
« Dans cette même église, avant mon ahjination, j'avais souvent fait vivement cette prière : « Oh * un njomentde foi, d'espérance et d'amour, et y mouiii! « (l;ir alors je n'avais pas encore la foi, mais je voulais luvou. »
ALEXANDRINE (DANS SON JOURNAt).
« Dimanche s juin.
« Communier avec Albert pour la première < I lu dernière fois! —lui pour la dernière, moi pour la pn iiuere! Union complète maintenant, et maintenant brisreî Mon Dieu, n'importe de quelle manière que tu nous le donnes, il faut bien te remercier de nous avoir donné ce «jnr nous désirions tous les deux.
« Le monde, qui réprouve l'exaltation religiini^e, qui la regarde comme un malheur, quelles belles consolations a-t-il donc à donner dans la souffrance? II un/Sf^iii" ble que, par prudence seule, on devrait faire utir potitii; provision de remèdes contre les innombrables < t Uvquentes peines de la vie. Stupide monde! — i^ m tout stupidel Aimer trop Dieu! Qu'on aime peu Dieu, jp le conçois, hélas! mais qu'on dise qu'on peutrainier trop, c'est avoir toute son intelligence changée en folîe.
408 RÉCIT D*GNB StEUR.
c Uercrcdl^ le B jub.
Albert eut Tair un iiislanl de trouver que je m'occupais moin:: do lui, et, comme il vit que cela m'avait fait pleurer, il en fut si uffligô qu'il m'en demanda tendrement pardon; puis il dit k Euf^énie et à moi : <i J'ai été A mauvais^ j'ai été jaloux de Dieu. i>
«f Oh î mon Dieu ï mon Dieu î je viens de penser que j'aimerais à exhaïer ma vlo dans un profond soupir, à soupirer comme je souiîre. Ohl misérable moif Je ne voulais plus de bonheur, je ne voulais que l'absence de remords j ne plus affliger personne ^ et voilà que mon mari me fait éprouver ces deux terribles maux, contre lesquels je n'ai pas de courage. Je Tai affligé et j'ai des remords à cause de lui. Hélas I il a raison, je ne suis pas une bonne garde-malade, je ne suis pas à comparer k Eugénie. Ma douleur lui a fait de la peine et il m'a demandé pardon, ce pauvre ami ! Il a dit: a j ai été jaloux « de Dieu, jù Oui, je Tai négligé, j'ai trop laissé Eugénie le soigner* Ohl mon Dieu î qu'en expiation, Albert, du haut du ciel, me voie sur la terre mourir de regret pour lui. Oh! qu'il n'ait plus jamais ni là, ni ici, une ombre de jalousie, pas même de toi, mon Dieut
« J'ai bien trop de pensées depuis quelque temps, cela pèse énormément dans mou esprit, et même physiquement la tête me fait mal. Oh î mon Dieut de la clarté I du repos î •
C'est au soulagement qu'elle trouvait h écrire, au milieu de tous ses tourments^ que nous devons ces souve^ nirs si exacts et si précieux que je recueille aujourd'hui- Ce même jour elle vendit son collier de perles, et cela lui fit penser à écrire les mots suivants ;
« Perles t symbole de larmes I
« Perles! larmes de la mer,
« Recueillies avec larmes au fond de ses abîmes^
a Portées souvent avec larmes au milieu des plaisirs du monde,
« Quittées aujourd'hui avec larmes dans la plus grande des douleurs terrestres :
« Allez enfin sécher des larmes, en vous changeant en pain\ »
ALEXANDRINS (DANS SON JOUnNAl].
« Dana la nuit du mercredi an jeudi (du g m 9 join).
« Mon Dieu! est-ce que je ne m'abuse pas? Est-ce que je forme sincèrement le désir de ne plus rien savoir des bonheurs, des charmes de cette terre, mais d'avoir la foi et la paix de la conscience? Pourrai-je oublier entièrement qu'il y a de l'amour, de rardeur, des illusions charmantes?
« Mais, au fait, est-ce que Dieu n'est pas la perfection de tout cela, avec la seule différence que, chez lui, elle ne vieillit ni ne trompe jamais? et n'y a-t-il pas déjii bien longtemps que j'ai pensé que tous les amours icrreslres sont des rayons détournés de Tamour que Ion doit h Dieu? Ne pourra-t-il donc pas me suffire, ce meilleur, ce plus doux des amours? Oh! quelquefois, je respère;,car, bien que mon cœur ne brûle pas pour Dieu, comme celui d'Eugénie, je sens pour lui ces commencemniUs d'aimer qu'on a de ne pouvoir souffrir d'entendre outragea, ou seulement oublier l'être qu'on aime. Et puis je crois que je n'aime plus que les livres qui me parlent de luiî
1. La vente de ce beau coUier de perles ftit le premier acte de ci?t abandon complet qu*eUe fit peu à peu aux pauvrei Utï ioiU ce quVlla possédait.
flf Dans ce moment, et lorsque j'en étais là, Pauline arriva, Pauline que je n'avais plus vue depuis notre séparation à Naples, au palais Gallo. »
Jamais je n'oublierai l'angoisse de cette arrivée, de cette attente dans la rue pendant qu'on ouvrait la porte, pendant que mon mari faisait la question dont j'osais à peine écouter la réponse. Minuit sonna pendant cet intervalle, et j'en comptai machinalement les coups. « Arrivons-nous à temps? »
La réponse fut : « Ouï, et depuis ce matin il est plutôt mieux, »
Je montai, et presque sur-le-champ j'entrai dans sa chambre, car il ne dormait pas. Je me jetai à son cou, et j entends encor le son de sa voix altérée, mais si tendre et si douce toujours : « Ohî ma Pauline! »
Dî(îu ne permit pourtant pas que je fusse présente à sa moi't.
Un de ces mieux qui, jusqu'au dernier jour, se produisent et font illusion, dans ces cruelles maladies, eut lieu au moment même de notre arrivée et dura pendant tout le temps de notre séjour, ne donnant aucun espoir de guérison sans doute, mais laissant croire à une prolongation qui aurait permis de le transporter à Boury, où il désirait si vivement aller.
Lorsque le temps que mon mari pouvait passer à Paris fut expiré, je repartis avec lui.
Aujourd'hui, seulement aujourd'hui, en relisant ces papiers et ces lettres, je comprends quelle fut la consolation cachée, et j'ose le dire, la signification de cet éloignement qui, alors, aggrava tellement ma douleur.
Ce fut grâce à mon absence, que mes sœurs écrivirent
RÉCIT d'une sœur. 411
si régulièrement le récit de tout ce qui suivit mon dé^ part, comme de tout ce qui avait précéclé mon arrivée. Si j'eusse été là, non-seulement je n'aurais pas leurs lettres, mais même le journal de chaque jour eût été moins exact, 'car c'était en partie pour moi qiw tout étïiil si scrupuleusement inscrit, et je serais obligée aujourd'hui, pour raconter ces jours solennels, de m" en rapporter à ma mémoire troublée, qui ne me feliacc plus que confusément les détails de ceux que jti [>îi.ssai alors avec elles et près de lui, bien que l'impression que j'en reçus soit demeurée ineffaçable.
Cette impression produite par tout ce que je vis et entendis pendant ce temps, par Alexandrine si intiisformée par sa douleur et sa foi, par Eugénie si inspirée prmr partager l'une et fortifier l'autre, cette impt'f'ssjoii fut tout inattendue et étrange. C'était la premil^ie fois f|uti je voyais de près la douleur et la mort. HumainemeiU parlant, on ne pouvait assister à un spectacle plus déchirant, et cependant l'impression étrange dont je parle tut celle d'un bonheur auprès duquel celui de tous les heureux que j'allais retrouver en les quittant me parut une illusion.
Eugénie et Alexandrine n'étaient plus sur terre pendant ces jours de douleur et, dans l'atmosphère qui les entourait, il semblait (ainsi que Texprima si bien Tabbé Gerbet) « que le voile qui sépare les deux uioiuies était devenu transparent, » et qu'il leur était donu<'^ de goûter un instant d'avance cette réalité qui n'existe dans au-^ cune des félicités de la terre.
Et aujourd'hui, quand je relis en les copiant ces pensées et ces prières si touchantes d'Alexandrine^ quand la mémoire me la retrace telle que je la vis au moment où s'accomplissait son sacrifice, oti elle commeiu^ail à pratiquer ce dépouillement qu'elle sut rendi-e si complet
4t2 RECIT D UNE SŒUR,
plus tard; puis, quand je me dis que ce rêve de douleur est passé, qu aussi vrai que je vis encoï'e, elle a atteint ce but si ardemmenl désiré, qu'elle a rejoint Albert pour ne plus jamais en éti^c séparée, qu'ils en sont pour toujours à ce moment dont elle parle, où toutes les peines de la vie, vues du sein de l*éternelle récompense, ne sembleront plus rien du tout : ah î je trouve qu1l serait bien égoïste de ne pas supporter paisiblement , h mon tour^ le vide de leur absence et toutes les autres douleurs de la terre, avec une patience à laquelle sont moins obligés que moi ceux qui n'ont pas vu de tels exemples et reçu de telles leçons î
Mais j'achève ce récit. Un moment, ma pensée m'a transportée de cet avant -goût du ciel, qu'elle me flt voir alors, il celte réalité qu'elle possi'^de h préïienl, par delà notre vue. J'en reviens h co combat qui n'était point achevé et qui, bien qu'allégé par la gr^ce, fui cependant l'un des plus rudes qu'ait jamais Hurps tm pauvre cœur mortel ï
AIEXAnnaiNE (DA«S SOÏï JOURIfAl).
«10 JDÏn, jeudi,
t Mon Albert, ami chéri, Je ne puis plus même te dire: Te souviens-tu de nos beiiux joui^ï Beaux jours î jamais un seul beau jour entier, mais de nos belles heures, od j'étais parée, heureuse de le paraître jolie, où nous étions si intimes au milieu de la foule; ou bien ces autres heures si chéries où nous étions seuls, loin du monde! Frivole et oubliant le malheur, j'ai dansé avec toi. Et te voilà accablé de souffrances, sur ton ht de mortî Béni soil Dieu que je sois lîl aussi, et qu'apn^s avoir partagé la plupart de tes fêtes, je sois au^si h partager ton ago-
nie I Et si entre les deux il eût fallu choisir, c'n^t loujours la dernière part que j'aurais voulue I Le plus grand amour de ma vie fut une vertu, grâce à Dieu, et a servi à m'en donner. Après cela, s'il fut le plus oialhcureuK selon la terre, qu'ai-je à me plaindre? Peut-^lre m ouvret-il le ciel? Et puis, sais-je ce qui se passe dans le <!onseil céleste? Sais-je si ma sincère demande d*: souffrir pour mon père, à sa place, que je répète depui;^ sa mort, n'a pas été accueillie, et si maintenant, à cause de mes grandes épreuves, il n'est pas beaucoup plu^ lieureux qu'autrefois I Oh ! si j'avais pu souffrir pour lui !,., î?
« Je crois que ce fut après avoir écrit cela, que, lo cœur trop rempli, je m'approchai d'Albert et lui dis : « Oh! te souviens-tu... » j'allais dire: denos beau >i joursil m'arrêta et me dit doucement : — « C'étaient d'autres temps. »
« Il ne fallait pas moins que tout cela pour creuser jusqu'au fond de mon cœur et y porter enfin un coup vigoureux à ma légèreté 1 »
l'adbé gerbet a alexandrike.
• Tbienx, jeudi soir, Iij juin,
« Je suis frappé du double signe dont Dieu iv marqué l'époque de votre vie où vous êtes arrivée. La souttVance et la foi, les deux plus grandes choses de ce monde, ont fait en même temps leur entrée dans votre ânu\ C'est en embrassant la croix que vous avez fait votre premièro communion. Il y a là un mystère saint de la Ptovidence, dont vous découvrirez sans doute plus tard la sig^uification et le but. En attendant, continuez à. rêi»uiiJiu aux
vues de Dieu^ en vous appliquant à ce qu'il demande principalement de vous en ce moment : la sanctification de vos souffrances. Ne préoccupez pas votre esprit d'autres degrés do dévotion, qui viendront h leur temps. Ne vous inquiétez pas de ne pas transformer tout d'un coup tout ce qui, dans votre âme, vous semble devoir être amélioré. Votre grande perfection doit être de savoir bien souffrir. Faites cela, et cela suffit; le reste vous sera donné par surcroît.
« L'abbé Ph. Gerbet. »