ALEXANDRINB (DANS SON JOURNAL
« Vendredi, 17 jain.
« Éternelle beauté, jeunesse, amour! c'est toi que je veiiK aimer, c'est loi dont je veux être aimée, parce que la corruption et l'imperfection ne sont point en toi. C'est loi que je veux servir, parce que toi seule mérites d'être servie.
« Hélas î mon Dieu ! voilà de ces idées qui me viennent, muis mon cœur ne s'en nourrit pas. Il y a quelque chose en moi qui prononce ces mots, et il y a quelque chose qui refuse. Il y a une voix qui me dit que c'est folie et petitesse de chercher autre chose que Dieu, et il y a une voix qui dit ; N'importe, je n'aime pas la sainteté, je ne voudrais pas être sainte, cela m'ennuierait; la perfection, rélernilé, sont trop grandes pour moi, sont incompr^^hensibles, ne me séduisent pas. Donnez-moi de l'imparfait, donnez-moi de ce qui se gâte.
ff Saints habitants du ciel, priez pour que mon âme n ail pas Vinconsolable folie de choisir ce qui est mauvais, en reconnaissant que c'est mauvais, et de rejeter ce qui est bon, en reconnaissant que c'est bon! Que di-
rait-on d'un homme qui verrait du poison, qui craindrait mortellement la douleur que cause le poison, et qui pourtant le boirait? »
EUGENIE A PAULINE.
« Londi 20 jab.
« Pace sia con noi I
« Pauvre chère belle petite, toi, te voilà donc parlïel Tout passe si vite ! C'était doux de Savoir. Tu nous manques à toutes les deux séparément, et nos tête-à-têle ne servent qu'à nous prouver combien est nécessaire et chéri notre troisième indispensable.
« Il n'est rien survenu depuis ton départ. Albert vient de me dire : « Si c'est à Pauline que tu écris, embrasse-la « encore pour moi. »
Parmi ceux qui venaient les voir pendant cette douloureuse période, il se trouva une personne qui, ue comprenant pas l'immense force que la religion prêtait en ce moment à Eugénie et à Alexandrine, crut voir dans leur ferveur un excès à combattre. Cette parole leur fut répétée, et Alexandrine écrivit rapidement une lettre où se trouve la page suivante :
ALEXANDRINE A ***• « Dans la nuit du jendi an Tendredi 24 j'afa.
« ***, permettez-moi de défendre un peu une chose dont je tiens maintenant tout mon bonheur; car, quoifjne je ne puisse pas du tout comparer mes sentiments aux sentiments angéliques d'Eugénie, j'ai assez de celte exaltation religieuse que vous blâmez pour m'élever au-dessus de mon malheu'*. Que signifie exaltation? Élévalion
41fl RÉCIT D'UNE SŒUR.
au-dessus de la terre, qui sert à toucher les seules choses éternelles, les seules choses heureuses. Oh ! dites-le-moi, ce qui fait supporter un malheur comme le mien, ce qui ferait tout supporter, ce qui, vous le savez, a fait endui-er les supplices les plus atroces, non-seulement avec courage, mais avec joie, est-ce donc là quelque chose de si malheureux? Peut-on craindre de voir ceux qu'on aime posséder une si belle garantie contre toute espèce de malheur? En vérité, je ne puis m'empêcher de trouver bien étranges ceux qui jugent ainsi, et quand un coup bien sensible les frappe, ou bien à Theure de leur mort, je suis bien sûre qu'ils ont comme une espèce de vague regret (dont ils ne se rendent peut-être pas compte) de ne pas avoir cette exaltation qm rend tout léger, qui remplit tout d'espérance.
« Blâmer l'exaltation religieuse, n'est-ce pas, en d'autres termes, blâmer l'exagération de l'amour de Dieu? Et, de bonne foi, dites-moi si vous croyez qu'il soit possible de trop aimer Bieu. Quand même on en deviendrait foUj oh ! la belle et naturelle folie I Les avares deviennent bien fous par amour pour leurs trésors, et quelquefois un homme par amour pour une femme! Et c'est ce qu'on ne critique pas, c'est ce qu'on ne nomme pas folie î »