‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 47 sur 53 · ALEXANDRINB (DANS SON JOURNAL · texte numérisé non relu

ALEXANDRINB (DANS SON JOURNAL

fl Un de ces jours Albert, en me jetant tout d'un coup un bras autour du cou, s'est écrié : « Je meurs et nous ft aurions été si heureux! » Ohl mon Dieu! mon cœur s'est tout à fait déchiré !

« Dimanche 26 juin. — Avant la messe qu'on nous a encore dite cette nuit, à minuit, Albert m'a regardée longtemps et m'a dit avec expression : Que Dieu te bénisse! » Puis il m'a fait un petit signe de croix sur le

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front et a ajouté: « Que Dieu bénisse ta mère! » en répétant le même signe. Puis, après un intervalle, il m'a dit : « Adieu. » Je Tai regardé étonnée et effrayée peul-ètre- Alors il me dit : « Bonsoir, » comme s'il avait voulu changer en un mot moins triste celui qu'il ven.iit de prononcer. Oh ! moi qui désirais tellement parler ûuvéhtement de sa mort avec lui! C'est peut-être moi qui l'en ai souvent empêché par la crainte de l'agiter.

« Pendant cette dernière messe, chaque fois quo je le regardais, il me faisait signe de regarder l'autel. La fenêtre était ouverte, mais la nuit était noire. A la communion, Tabbé Martin de Noirlieu, qui disait cette messe, s'avança vers Albert (avec son père qui la servait). Il plaça sur ses lèvres la moitié de l'hostie sainte et me donna, à moi, l'autre moitié. Je ressentis de la douceur de cette circonstance que je remarquai même en vAt moment solennel. Albert ne pouvait sans souffrir ouvrir la bouche, c'est pourquoi l'abbé Martin avait piu-tagé l'hostie; même ainsi, il eut un peu d'angoisse en ravalant, il lui fallut donner de l'eau, et ce petit incident l'avait inquiété, mais l'abbé Gerbel, qui était là aussi, le rassura. Alors Albert s'écria : « Mon Dieu, que voLre volonté soit faite ! )>

« mon Dieu! cela a été une action de grâces qui a dû vous plaire!

« Avant la messe, il avait dit à l'abbé Martin, qui lui parlait de ses souffrances : « Je ne demande plus h Dieu « que la force d'achever mon sacrifice. » — « Vous voilà « attaché a la croix avec N.-S. J.-C, » avait dit ïnhhé Martin. Et Albert, avec une délicieuse et humble expj^cv sion, avait répondu : « Oh! mais que suis-je, moi, nisé- « rable pécheur! »

c( L'autel était couvert de moire bleue et do fl<Mirs. r/était Eugénie qui l'avait arrange ainsi. La moire bleue

était une des robes de ma corbeille qui n'avait jamais été faite. Ce fut Ik Tusage auquel elle servit.

(ï Lundi 27 juin, — Albert a eu le délire, pendant lequel il parlait toujours d*aller à la campagne et répétait en me désignant vivement : « Elle vient avec moi! Elle vient avec moi! »

« Je notais dans cos derniers jours chacun des mots qu'il disait; ceux-ci : a Elle vient avec moi » furent les derm:?rs que j'écrivis,

(ï Après dîner, ce même jour, nous étions assis près de lui sans rien dire, Eugénie s'approcha de lui et lui proposa doucement T extrême-onction. Je ne vis pas la plus légère altération sur son visage. Il dit seulement avec le plus grand calnje et la plus grande douceur : « N est-ce pas abuser des grâces de l'Église? »

i L'extrème-onclion lui fut administrée le même soir. Pendant tout le temps, j'étais près de lui et j'avais ma main droite sur son épaule. Eugénie était près de moi de l'autre côté< Une explication, que nous avions lue ensemble dans le temps de notre bonheur, servit alors à me faire comprendre tout ce qui se faisait. Ce fut avec un sentiment étourdissant de douleur que je pensai : f Quoi! voilà pour le purifier de son vif amour pour moi! Quoi! détruire cela! » Mais je ne pleurais pas : son calme, à lui, était si saint!

« Dès que ce fut tini, Albert fit un petit signe de croix sur le front de l'abbé Dnpanloup^ qui le reçut avec bonté et respect, et l'embrassa : ensuite je m'avançai, sentant que c'était mon tour, et il me fit aussi ce cher signe de la croix, douce habitude de notre bonheur, et m'embrassa aussi ; puis i! en fît de même à ses parents, Eu-

\. C'ÈlAÉt iiÉl qui venait de Tadminietpet.

génie, Fernand, Montai, Julien qui sanglotait. Arrivé à lui, Albert fondit un instant en larmes, c'est ce qui me brisa. Mais il se remit sur-le-champ avec son grand courage, pendant que je l'embrassais, et il fit signe h In sœur de s'approcher, ne voulant pas l'oublier dans io tendre et général adieu; mais, toujours avec son il iicieux sentiment de tout ce qui se doit, il lui bais;i 1:l main, malgré elle, cette mdn qui le soignait, pour 1 >n remercier.

(( M. l'abbé Dupanloup, qui lui donnait ce joui'-i;i l'extrême-onction, l'avait aussi préparé à sa prenii^iLî communion et n'avait jamais oublié l'édification qu'il avait éprouvée en trouvant Albert à genoux en priîn'os, h la même place où il l'avait laissé trois heures auparavant, dans cette même église de Saint-Sulpice, où son cher corps allait bientôt rentrer pour la dernière fois,

« Je m'assis près de lui; il dormait . Je lui tins bien longtemps la main, et, pendant ce temps, Eugénie écrivait ces lignes à Pauline :

« Oh! Pauline! Pauline! quelle nuit I et cependant « pas terrible, douce, douceautant que possible. Albert « vient de recevoir l'extrême-onction. Combien de gr;Y- « ces Dieu fait, et que n'étais-tu là pour être aussi bénie « par ce véritable ange qui, meilleur que nous, part le « premier... »

« Elle fait tout Je récit qui précède, puis continue :

c( Pauline, jamais je n'ai rien imaginé de plus touu chant, de plus saint, de plus doux. Quel calme du « ciel ! Et comme je bénis Dieu que rien ne soit venu « démentir mes idées de bonheur à la mort 1 »

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