‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 48 sur 53 · ALEXANDRINS (DANS SON JOURNAL · texte numérisé non relu

ALEXANDRINS (DANS SON JOURNAL

Bf 28 juin. — Ce soir, j*ai fait remarquer à Albert la lune se levant. Elle me paraissait effrayante, et c'était \k cotte même sensation que j'avais eue à Rome, lorsqti'il était mourant à Civita-Vecchia.

« La fenêtre était presque toujours ouverte sur ces beiiax arbres du Luxembourg, et il nous venait par là des parfums quelquefois trop forts de chèvrefeuille, etc.

« Plus tard, Montai vint et m'apporta les anciennes lettres d'Albert h lui que je lui avais demandées. C'était retourner le poignard dans mon cœur. Je me mis pourtant de suite à lire ces mots dont la douceur me déchirait,

ff L'abbé Martin lui donna l'absolution et l'indulgence plénière pour la nuit. J'étais à genoux près de son lit, je lui dis après cela : « Oh! embrasse-moi. » Il souleva sa tète si faible, avança ses lèvres et m'embrassa, puis je lui demandai à baiser ses yeux; il les ferma en signe de constmtement.

« Plus tard encore, ne pouvant plus supporter de ne pas Épancher nos âmes Tune dans l'autre et voulant

profiter des dernières minutes qui me restaient encore, je lui dis : a Oh ! Albert, Montai m*a apporté tes lettres; a elles sont si ravissantes pour moi ! » Il m'artéla ; a Assez, assez, ne m'agite pas, dit-il. — Oh! Albert, je t'adore ! » Voilà le cri qui sortit de mon cœur déchiré de ne pouvoir lui parler. De crainte de le troubler, je dus me taire, mais ma bouche se ferma sur le dernier mot d'amour qu'elle ait prononcé, et lui l'entendit, comme il l'avait autrefois souhaité, en mourant.

« Vous, mon Dieu, que seul j'adore maintenant, vous m'avez pardonné ce mot que je ne veux plus dii'c que pour vous, et qu'encore maintenant, pardonnez ma faiblesse, je suis aise d'avoir dit à mon pauvre ami mourant.

« Je voulus veiller, mais je n'avais plus ma têto, et je ne sais si ce fut douleur ou sommeil, mais elle s cgara au point que je crus parler à Fernand dans l'embiasuie d'une fenêtre, et il n'y était pas. Alors j'eus peur de devenir folle, et Eugénie me força de me jeter sur mon Ht, C'était toujours à elle, plus qu'à tout le monde, que je recommandais de me réveiller à temps. Déjà, une ou deux fois, j'avais eu l'épouvantable secousse, en sortant du sommeil, de penser qu'il était venu, le moment terrible auquel, à tout prix, je voulais assister.

« Vers trois heures, cette nuit-là (du 28 au 29 juin), je vis Eugénie devant mon lit. Je fus saisie. Elle me calma. Albert lui avait dit : « Où est Alex? — Tu la veux? lui avait demandé Eugénie. — Je crois bien que je la veux! » avait-il dit. Puis il avait eu du délire. Je tis alors encore un acte de tête égarée, je passai deux fois devant le lit d'Albert et j'allai dans l'autre chambre sans savoir ce que je faisais.

I Eugf^nie s'approcha, tenant serré contre sa poitrine un crucilk indulgent: ic pour l'heure de la mort, que lui avait prêté t'abbé Dupanloup. Elle apparut là comme un doux ange de la mort, car ce crucifix était le signe des derniers instants. Albert Taperçut, le saisit de lui-même, le balsa avec Ira n&i port en s'écriant : « Merci! mon ttDieu [ \) puis il se calma.

« On le changea de place, on lui plaça la tête en face du soleil levant. Il s'était endormi, sa tête chérie appuyée aur mon bras gauche. J'étais debout, j'avais peur de glisser, la s<«ur voulait absolument prendre ma place; Eugénie l'en empf'cha en lui disant que j'étais bien, que j'étais heureuse comme cela. En se réveillant, il avait retrouvé sa voix ordinaire et parlait d'une manière trèsnaturelle à Fernand.

<t A six heures (il était alors placé dans un fauteuil près de la fenêtre ouverte) je vis, j'entendis que le moment était venu... Alors je sentis venir en moi une force telle que rien ne m ei\t arrachée de ma place à genoux h côté de lui. Ma sœur Eugénie vint près de moi.

« Son pÎTc était h genoux de l'autre côté, sa pauvre mère debout, penchée sur sa tête, l'abbé Martin à côté d'elle.

<x 0ht mon Dieu! il n'y eut plus d'autres paroles que celles de son père, paroles toutes de bénédiction, sublime accompagnement de l'agonie d'un fils : a Toi qui H ne nous as jamais affligés... le meilleur des enfants, ff sois b^^niî Va, m'cntends-tu encore? Tu regardes ton « Alexandrine (ses yeux déjà fixés s'étaient tournés vers V moi), lu la bénis aussi ! »

il La sœur disait les litanies des agonisants.

« El moi, sa femme!... je sentis ce que je n'aurais jamais imaginé, je sentis que la mort était le bonheur! et

je disais intérieurement : « Maintenant, Jéstis, le paradic pour lui/ »

a L'abbé Martin commença les paroles de l'absolution dernière, et l'âme d'Albert s'envola avant qu'elles fussent achevées! »

U Histoire cTÂlexandrine est achevée, du moins nous avons atteint la fin de la période qu'elle a nommée ainsi et dont elle a voulu garder le souvenir. Après ce jour, ce n'est plus elle qui a cherché à conserver la trace du reste des événements de sa vie.

Je m'arrête donc avec elle, en présence des souvenirs qu'elle vient de réveiller. Je m'arrête aussi pour reprendre la force, qui me manquerait maintenant, de pour* suivre ce récit.

Mais auparavant, j'ajoute encore à ce qui précède la lettre suivante, car ce fut peu d'heures après la consommation de son sacrifice qu'Alexandrine eut la force de l'écrire :

ALEXANDRINS A M. l'aBBÉ GERBET.

« Monsieur, il y a quelques heures qu'Albert m'a quittée. Oh ! mon Dieu I sa mort a été douce, et il esl mort appuyé sur moi. Un de mes plus grands désirs a été rempli; le plus grand désir de ma vie ne l'est pus encore. La foi, telle que je la désire, n'est encore chez moi qu'une grande espérance; mais celle-là, je l'ai bien douce pour mon Albert, car il a si peu offensé Dieu pendant sa vie, et il l'a tant aimé par-dessus tout!...

» A cette dernière messe que vous lui avez dite, quand

42t EECIT D'UNE SŒUR.

je le regardais, ne me faisait-il pas toujours signe de regarder Tau tel, et m'aurait-il aimée comme il Ta fait s'il n'avait jjiii^ encore beaucoup plus aimé Dieu que moi? Mais certes, après Dieu c'est moi que cette âme chtme a le plus aimée, j'ose le dire; et cela a été le plus grand bonheur Ue la terre. Maintenant contribuez aussi h obtenir que ji* sois unie à son bonheur au ciel.

« Mon regret est immense, mais ma douleur ne l'est pas : l'espérance est au fond et remonte toujours. Ne serais-je pas indignement ingrate de douter encore de rinmiense amonr de Dieu, puisqu'au milieu de toutes ces soufiVances ih la terre, dont je ne comprends pas la nécessite, il m'a accordé ce que je désirais le plus? Car ce n'était pas la vie d'Albert que je désirais le plus, mais c'est d'être unie k lai pour l'éternité; c'est d'aimer Dieu comme lui en tous points, de la même manière, c'est d'avoir été aimt'^e par lui, et de l'avoir aimé comme on ne peut pas le faire davantage sur cette terre imparfaite; puis aussi, que sa mort fût douce, que son dernier regard tombât sur moi, et que son âme en s'en allant vît que je ne redoutais rien pour lui.

« Sans doute, il nreût été doux de passer toute ma vie av»c luî^ mais pour peu qu'on croie au ciel et qu'on aime, peut-on tMre si triste de voir ceux qu'on chérit heureux plus vite que nous!

a Jtî n'ai pas besoin de vous dire combien je désire votre présence; pour vos prières, je suis bien sûre que je les ai toujours eues et qu'elles ont contribué à me donner de la force. Que Dieu vous récompense de tout le bien que vous m'avez faiti »

Et la nuit qui suivît c^ jour de douleur et de grâce,

lo écrivit encore ces ligues :

ff Albert l Albert î ami chéri! tu n'es plus avec moi.

Ami, frère, mari, confident, je dois vivre sans toi î Oh î Dieu soit loué, du moins, que je sente ta perte irréparable! Ami! maintenantje sens comme je te chéris, comme je t*ai toujours chéri. Je sens bien qu'il n'y aviùt que toi pour moi sur la terre ! J'ai souvent été indigne de toi, cela est vrai, mais pourtant comme je t'ai aimé et apprécié! comme je le fais encore plus mninlonault Quel noble cœur! quelle âme charmante ! quellf^ loyauté î quelle tendresse! Oh! cher ami, si modeste, apprends dans le séjour heureux où tu es maintenant, apprends ce que tu valais sur la terre, et apprends aussi combien je t'ai aimé ! Si, comme j'en ai eu l'épouvantable crainte, tu étais mort sans que je sois là, je me serais cru rejelée de Dieu. Au lieu de cela. Dieu a permis que tu t rendormes sur mon bras du sommeil qui conduit au bonheur, ta main cessant de sentir dans la miennf.^ tes yeux cessant de voir en me regardant, et si tu as eu encorf* une ombre de sensation, tu as senti une vague douceur à me savoir là, à te savoir soutenu par moi !

« Oh 1 douce union éternelle î mon Dieu î merci de m'avoir fait goûter un si délicieux bonheur, d'avoir tellement rempli ma vie !

« Jésus ! je t'ai donné mon bonheur : donne-moi la foi.

Alexandrine ne cessa point d'écrire son jour^nal pendant les jours déchirants qui suivirent ce jour. Mais il faut suspendre ce récit.

Je n'y ajouterai donc que les lignes suivaiiu^s, parce qu'elles me semblent résumer tout l'amour et toute la douleur dont se compose cette histoire, ainsi que Tcâpé* rance immortelle qui la couronne.

iU

Cgs lignes sont datées du 6 juillet 1830, huit jours après ]n mort d'Âlbiirt :

<i Mon Dieu, ne sépare pas ne que toî-méme as uni! Soii viens-toi, mon Dieu, mon \ibY(}\ et pardonne ma hardiesse. Souviens^oi tjue nous nous sommes toujours souvenus de toi 1 Sonviens-^toi que nous t'avons beaucoup prié ensemble ! Souviens-toi que nous avons toujours voulu que notre amour fût éternel! »

FIR DH TOUE rREJÏÎEH*

Les pages suivantes furent insérées par l'abbt' Gerbot dans Y Université catholique, trois mois a|>rr& la îiiorl d'Albert, et elles y furent grandement remai r[uées k celtti époque.

Maintenant que les faits et les personnagos auxquels elles se rapportent ont été plus clairement revoira pnr le volume qu'on vient d'achever, il m'a serabli' (jun tous reliraient avec intérêt le récit de cette conimiiiiioTi suprême dans les pages éloquentes du témoin H th V,mn vénérable, qui fut en même temps un si grand éci ivuiii.

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