‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 49 sur 53 · EXTRAIT D'UN DIALOGUE ENTRE FÉ^JELON ET PLATON · texte numérisé non relu

EXTRAIT D'UN DIALOGUE ENTRE FÉ^JELON ET PLATON

PAR M. l'abbé 6EBBET.

(Voir page 406.)

« VOUS qui avez écrit le Phédon^ vous Je puintre à jamais admiré d'une immortelle agonie, que ne vous ^st-il duiinc d'être le témoin de ce que nous voyons de nos yiiiv, (k a' que nous entendons de nos oreilles, de ce que nous .saisissoii:^ de tous les sens intimes de Tàme, lorsque, par un cuiRniirs de circonstances que Dieu a faites, par une complif^aUun r are ila joie et de douleurs, la mort chrétienne, se révEilaut sous un demi-jour nouveau, ressemble à ces soirées exU aardijiaire^^

dont le crépuscule a des teintes incunnues et sans nomïQuelï tableaux alors î quelles apparitiona 1 Vous an citerai -je une, 6 Platon? Oui» au nom dur ei, je vous la dirai. Je l'ai vue il y a quelques jours; mais dans cent ans, je dirai encore qu'il n'y a que quelques jours que je Tai vue* Vous ne comprendrez pas tout ce que je vais vous dire : je ne peux vous parler de ees choses que dans la langue nouvelle que le Christiai)isuie a faite; mais vous en comprendrez toiïjours assez. Sachez donc que de deux âme^ qui s'étaient attendues sur la terre, et qui s'y étaient rencontrées, et que Dieu avait unies par le nom d'épouK et d'épouse en ouvrant devant elles une longue perspective de ce qu'on appelle bonheur; que de ces deux dmesj Tune arrivait, par une volonté punt^ à la vraie ïoi^ au moment ou l'autre arrivait, par une sainte mort, à la vraie vie; Tune sortait des ombres de Terreur, comme l'autre était pr^s de sortir des ondires de la terre; l'une se disposait à pailiciper, pour la preuiiêre fois, au plus auguste mystère du Christ, lorsque l'autre allait le recevoir comme une transition dernière k la communion éternelle. Or, c'était une chose sainte, consolante, désirée des anges et des hommes, que ces deux âmes pussent accomplir chacune sa conmiimion, ou plutôt cette communion une et double dans ïcnjètuinieu, à la même heure, à coté l'une de l'autre, comme, à la veille d'un voyage qui sépare, on prend en commun trn dernier repas de famille* 11 était juste aussi, pour celui qui allait partir et qui avait di.'mandé avec tant d'instance la foi pour celle qui restait, il ..tait juste (ju'il vit, do ses derniers regards, descendre en elle le Dieu qu'il allait rejoindre, afin qu'il put dire dans toute . étendue de son cœur : Maintenant^ Seigneur j laissez aUer votre serviteur cnpaiœy puisque mes yeiti^ ont vu votre sahit, qui n'est ni le mien, ni le sien, mais le nôtre, ô mon Dieu! Et comme le pauvre malade ne pouvait aller à Téglise assister au saint sacrifice, le sacrifice vint à lui; et, par une dispense miséricordieuse, sa chambre, presque funèbre, fut transformée en saîicUiaire. En face de ce lit, qui était déjà comme une espèce d'auteK où l'ami mourant du Christ offrait h Dieu sa propre mort, on éleva un crucifix et un autel, où \% mystère du Christ

mourant a}lait se renouveler. Elle y suspendit des ornements et des fleurs, car une première communion est toujours une fête. Mais les broderies que sa main attacha au devant de l'autel rappelaient une autre fête, elles avaient été portées dans une autre cérémonie, dans un autre jour que le jour de la séparation; et, après avoir été depuis mises à l'écart, elles sortaient de nouveau, elles reparaissaient là comme pour nous dire que la joie de ce monde n'est qu'un tissu à jour, bien frêle, et que nos espérances ne sont guère qu'une parure qui 86 déchire. Tout à coup cette chambre, sombre jusqu'alors, s'éclaira de la lumière qui jaillissait des flambeaux de l'autel, comme la mort la plus ténébreuse s'illumine, pour le juste, des rayons que Dieu tient en réserve pour ses derniers regards. Le sacrifice commença, et il était minuit. Pourquoi fut-il célébré à cette heure? Je vous en dirais bien une raison que les hommes savent; mais je crois que les anges de Dieu en savent d'autres encore, parce qu'ils connaissent toutes les mystérieuses concordances des moments, des heures et des nombres sacrés. C'était l'heure de la naissance du Christ, consommateur de notre foi, auteur de notre ciel; et il y avait là aussi, je vous l'ai dit, entre ce lit de mort et cet autel, une double naissance, l'une au ciel, l'autre à la foi : réunion rare et privilégiée. Je crois à ces harmonies des heures en faveur de certaines âmes; je crois que le temps, si fantasque, si souvent rebelle à no$ arrangements profanes , est , sous la main de Dieu, un rhythme souple et docile, qui obéit, mieux que nous ne le pensons, aux convenances des élus. Le sacrifice donc commença à minuit. Toute une famille y assistait, et, avec elle, un ami fidèle à toutes les douleurs. De vous dire quelles pensées, quelles émotion passèrent alors dans toutes ces âmes, je ne l'essayerai pas : nulle d'entre elles ne sait elle-même tout ce que Dieu lui a fait sentir. Comme en un jour où le ciel est moitié sombre,^ moitié serein, un éclair n'en traverse pas moins en un instant tout l'espace d'un pôle à l'autre; ainsi en était-il du sentiment et de la prière, au milieu de cette admirable scène. Ces éclairs de l'âme étaient en quelque sorte présents à la fois sur tous les points de l'étendue que

Dieu a donnée au cœur de Thomme, depuis les pensées les plus douces jusqu'aux plus déchirantes; car tous les contrastes étaient réunis dans cette chambre sacrée, ils y étaient représentés, sensibles, i^ivants : cet autel paré, qui semblait adossé à un cercueil; ces fleurs qui prédisaient, parmi les glaces de la mort, l'approche de l'éternel et invisible printemps; cette garde-malade au sombre habit, qui se tenait, comme une morte voilée, en face de l'aube et de l'étole du prêtre, symbole d'immortalité; ces vêtements blancs de la première communiante, de l'épouse de Dieu, qui allaient se changer en la robe noire de la veuve de l'homme; cette première et cette dernière communion mêlées ensemble; ces sanglots et ces actions de grâces qui se confondaient dans chaque âme; cette hostie partagée entre l'époux et l'épouse, double viatique, pour lui de la mort, pour elle de la douleur; toute cette famille ensevehe dans un pieux silence , où l'on n'entendait que des larmes qui tombaient sur les livres de prières, et, au milieu de ce prosternement général, la tête seule du mourant soulevée sur sa couche , dominant, calme et sereine, toutes ces têtes inclinées par la douleur! Et si ce divin spectacle, si expressif, si parlant, n'était lui-même qu'un voile qui couvrait d'autres merveilles saintes : si je vous disais que celle qui restait avait demandé la foi au lieu du bonheur, et que celui qui partait avait, jeune et heureux, offert sa vie pour lui obtenir la foi; si, lorsqu'il vit cette grâce descendre enfin du ciel, mais comme une flamme qui venait, en consumant sa vie, accomphr l'holocauste qu'il avait préparé; si, dis-je, à cette vue, recueillant ses forces défaillantes, il avait tracé en quelques lignes , et sous la forme d'une élévation vers Dieu, un des plus subhmes testaments de résignation tendre et d'héroïque amour que l'âme d'un chrétien ait jamais inspirés au cœur d'un époux; si, portant tour à tour ces pensées vers les anges du ciel, et ses regards sur les êtres chéris qui entouraient son lit de mort, ces deux apparitions se confondaient parfois dans son esprit, de telle sorte qu'il semblait prendre les unes i)our les autres, Dieu permettant cette douce méprise pour que la transition de ce monde à l'autre lui fût plus unie

et plus simple; si, au moment où il venait de quitter la terre, son image, peinte sous des traits si beaux dans tous ks l^œu^s qui le connaissaient intimement, commença à y ^irrandir encore, à s'y transfigurer, parce qu'ils découvrirent tout à coup, dans de modestes papiers qu'il avait cachés, lU.i^ traces^ des reflets de son âme jusqu'alors inconnus, semblaldi .^ à ces sillons de lumière que laisse après elle une apparition qui s'évanouit! Non, je ne puis vous dire ce que j'ai vn ri àt^nli. J'ai lu autrefois les méditations des sages sur le monde futur, je les ai interrogés sur les secrets de la mort et de la vie; mais les clartés que j'en ai reçues sont bien ternes près dcsi rêvé* lations qui ont éclairé cette sainte et grande nuitl Janiaiï^ je n'ai senti si vivement, en deçà de la tombe, la pres< rice de ce qui est au delà; jamais le voile qui s'étend entre le(^ dvux mondes ne m'a paru si transparent; jamais je u'aï i-u nue pareille intuition de notre immortalité! Je prie Dieu de me réserver ce souvenir pour l'instant de ma mort; car s'il me réapparaît alors, il me semble que mon dernier rËve de ïa terre ira se joindre, par une gradation presque iiisciîsihle, h la première vision qui suit le grand réveil ! »

(Université catholique, tome II, pa^e ^.)

Les premiers cahiers qu'on va lire sont cgiik qu'an soir, à Venise (le 4 avril 1836), Fernand avait iiji|>orli's h Alexandrine (V. p. 384), et qu'elle lut alors umx une s vive émotion. Dans ce moment où son âme rhercbail avec tant de douleur et tant d'ardeur à s'ouvrij- ytleinf?ment à la foi, à la vérité, à l'amour de Dieu, on comprendra facilement l'effet produit sur elle par ces pages ferventes. On comprendra aussi en les lisant [et c'est pourquoi elles appartiennent essentiellement h ce récil)

combien Télan de l'âme d'Eugénie dut aider celle d'Alexandrine à s'élever au-dessus de la terre, à cette époque si douloureuse et si solennelle de sa vie.

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