CAHIERS D'EUGÉNIE
« Mon Dieu ! n'est-ce pas une présomption que ce désir de mourir? Suis-je donc sûre d'aller à vous?... Vous voyez bien ce que je pense, n'est-ce pas? Vous voyez bien que c'est vous qui me laissez dans cette heureuse position où je n'ai pas d'occasion de faire mal. Je ne m'en fais pas un mérite, car je sais bien que s'il vient la moindre occasion je ferai mal tout de suite, car je suis mauvaise et d'autant plus mauvaise que vous me donnez de si bons moments de ferveur!... J'ai envie de mourir, c'est vrai, parce que j'ai envie de vous voir, mon Dieu ! mais cela , c'est vous qui me le donnez, je sais bien cela; je ne puis en sentir la présomption. Oh ! sauvez-moi du danger de me croire bonne ! Gardez mon cœur, et quand je serai dans le monde où ma tête tourne si facilement, pour ce bon temps de ferveur que je passe en ce moment, soutenezmoi. Vous me soutiendrez , parce que vous voyez bien que, tout en trouvant le monde dangereux, je m'y amuse, je n'y ai plus ma tête, et mon pauvre cœur se ferme, parce que je n'ai plus le temps de l'écouter. Eh bien, mon Dieu! aidez-moi un peu, parce que je suis votre enfant. N'est-ce pas que je suis votre enfant? Mon Dieu ! si je dois faire mal dans le monde, faites-moi mourir auparavant. Mourir est une récompense, puisque c'est le ciel, et si je fais mal, il faudra attendre bien longtemps avant de l'obtenir.
«Venez, mon Dieu, je vous aime tant! Mon cœur brûle qudTKî je pense à vous, au ciel où je veux aller; vous m'y prends*, n'est-ce pas? Pourvu qu'au dernier moment je n'aie pas peur. Mon Dieu! envoyez-moi des épreuves, mais pas celle-là! L'idée favorite de toute ma vie, la mort qui m'a tou-
jours fait sourire, oh ! non, vous ne ferez pas qu'à ce dernier instant, cette idée constante d'aller à vous m'abandonne. Vous savez que je me suis posé, comme épreuve, des petites questions. Je me suis vue bien malade , mourante au milieu de tous les appareils lugubres d'une chambre attristée par la maladie et la souffrance. Eh bien ! je ne pouvais amener dans mon cœur un sentiment de crainte. Je me suis vue encore entourée de tout le bonheur que peut donner la terre, allant à l'autel pour épouser un homme que j'aimerais et qui m'aimerait et mourant avant d'y arriver. Eh bien ! vous savez encore que Tidée de ce bonheur de la terre disparaissait devant celle du bonheur d'aller à vous. Je me suis figuré encore que je mourais subitement, que je mourais assassinée, empoisonnée (ce qui n'est pas du tout probable), et toujours pourtant cette pensée : A vous, mon Dieu! mon Dieu, prenezmoi! était la plus forte. Rien n'a jamais pu rendre pour moi la mort effrayante, rien n'a pu rendre pour moi le mot de mort lugubre. Je le vois toujours là, clair, brillant. Rien ne peut le séparer pour moi de ces deux mots charmants : amour et espoir. Et vous ne m'accorderiez pas de mourir sans crainte? Oh ! non, mon père adoré ! vous ne le ferez pas, n'est-ce pas? car je suis \otre enfant. Vous ne pouvez pas me refuser, je vous aime! Vous savez tout ce que vous avez promis à ce mot!
« Bénissez-moi, mon Dieu!
(Sans date.)
« Il y a en moi un drôle de mélange de vanité et d'embarras; ma vanité fait que souvent j'ai envie de parler devant les personnes dont l'opinion a du prix à mes yeux; je voudrais alors montrer que je suis à la hauteur de certains sentiments et de certaines connaissances; puis, tout d'un coup, je me trouve gauche, embarrassée et je sens que si je voulais parler, les mots ne viendraient pas, et tout mon désir de me produire disparaît. Je prends vite l'air d'être à la fois indifférente et ignorante, dans la crainte qu'on ne me soupçonne de comprendre et qu'on ne m'adresse la parole. Cela m'çst
4a6 APPENDICE.
arrivé avec Tabbé Marlin, l'autre jour. J'avais eu envie de lui 4 f , demander si c'était présomption à moi de toujours penser au
ciel, quand je pense à la mort. Par deux ou trois mots qu'il m'a dits, j'ai cru voir qu'il ne me croyait pas capable de m'occupcr de choses sérieuses, qu'il craignait de m'ennuyer par une conversation sur des sujets trop graves; alors l'envie ' m'a prise de lui montrer qu'il n'en était pas ainsi. Mais voilà
que, dès que j'ai voulu parler, je me suis sentie rougir, puis mVmbarrasser, et alors je me suis dit : « Oh ! comme c'est plus facile de ne rien savoir, ou du moins d'en avoir l'air, même de passer pour une sotte! Là! là! quelle bêtise de m'imposer de temps en temps ce petit supplice pour me donner un moment de vanité satisfait?, et, au bout du compte, pour montrer quoi? Je suis bien contente que tout le monde me croie plus ignorante encore que je ne le suis. Bienheureux les pauvres d'esprits Ceci vaut mieux que' toute science et surtout que toute vanité,
■ 9 janvier 1836.
t La vie est fatigante, en ce qu'il faut continuellement passer d'accès en accès. C'est épuisant, quoique assez consolant aussi quand vient le tour des mauvais, parce qu'on peut se dire avec assurance qu'Us ne dureront pas; et je comprends bien ensuite, d'un autre cûté, que Dieu ne laisse pas durer longtemps ces bieuheureui moments de ferveur brûlante, . cuivrante, qui fait qu*ou ne tient plus sur terre, qu'on aime. Dieu, qu'on a soif da ciel. Ce sont les plus grandes grâces de Dieu, que ces moments-ià, il ne peut les accorder que de loin en loin, Lfne seule fols dans la vie vaudrait une éternité 4e reconnaissance, car ce bonheur est un avant-goût du cieU
« Donc, pour en revenir à ce que je dis, on passe d'accès en accès, et après celtii, si bon et si long, que je viens d'avoir, Yoûii que je sens que je me refroidis; c'est désagréable, je pri'j uioms bien. Si j'allais dans le monde, je pense que le tourbillon me tourbillonnerait comme auparavant. J'espère pourtant que ce ne serait pas à un point fou, car il me semble
que Dieu m'a bien établi au fond du cœur un solide amour du bien et de lui que je sens toujours, même dans mes moments d'étourdissement, ce qui empêche cette illusion de plaisir de m'en traîner tout à fait et m'aide à revenir à Dieu. Je ne cesse jamais de lui parler, au bon Dieu, et je crois que c'est un bon système, parce qu'il écoule toujours. Ainsi, dans ces temps-ci , je le remerciais de la veine qu'il m'accordait parce qu'elle était bonne et toute pour lui. Maintenant qu'elle passe, je lui dis :
a Eh bien ! comme il vous plaira î mais ne vous en allez pas tout à fait. Voyez-vous, mon Dieu, c'est justement dans le monde que j'ai besoin que vous soyez là , parce que vous comprenez bien que c'est là que sont les écueils; que c'est là que le diable m'attend. Il faut que vous me teniez, mon Dieu, quand vous ne m'abandonnez pas. Un petit brin de monde n'est pas mauvais pour moi : c'est même bon, car cela m'apprend combien il est peu, et je me sens avec plus d'amour me rapprocher de vous. Mais, pour cela, il faut que vous me lâchiez seulement un peu, puisque vous le voulez pour m'éprouver; mais il ne faut pas m'abandonner tout à fait : vous comprenez cela, mon Dieu ! Je veux tenir à vous, ne me refusez pas... » Et autres choses de ce genre que je dis au bon Dieu, car tout ce qu'on dit à Dieu, c'est une prière, de sorte que, quand l'esprit ne peut s'appliquer aux prières habituelles, une conversation avec Dieu en devient une. Il faut toujours penser à lui, quand ce serait pour penser qu'on y pense moins; il faut le lui dire, et peu à peu il vous ramène; il est si bon ! Moi, c'est donc mon système; je lui parle, je lui parle toujours, au point qu'il doit me trouver une bavarde inouïe. Ainsi voilà. Mon Dieu ! comme vous voudrez : je veux tout ce que vous voulez, parce que la seule chose que je ne veux pas, vous ne la voulez pas non plus : cela, c'est de ne pas être votre enfant. Mais puisque le temps de froideur arrive, je vous l'offre, mon Dieu ! vous m'en rendrez un meilleur, et le diable sera bien attrapé ! Il n'y gagnera rien du tout. Sur ce, je vais me coucher. Bonsoir, mon Dieu! bénissez-moi cette nuit, que voire îinge me garde !
4Sfl APPENDICE.
c 4 février 1836.
« Eh bien ! m'y voilà donc, dans ce terrible accès de froideur que je redoutais tellement ! Mon Dieu ! vous voyez comme je suis, n'est-ce pas? comme je vous prie ! avec quelle distraction ! quelle légèreté ! C'est bien terrible, mon Dieu ! De toutes les épreuves que vous envoyez, c'est la plus difficile à supporter, celle qui fait le plus craindre d'être abandonné de vous ; quelles que soient les souffrances, tant qu'on peut vous parler et vous prier, on est bien sûr que vous êtes là, et alp^s tout devient facile. Car, mon Dieu, je ne vous demande pas d'éloigner de moi les épreuves; au contraire, j'en veux; j'en veux pour ne pas être trop heureuse. Je suis si effrayée de n'avoir eu encore que du bonheur en cette vie... Je n'aime pas cela, j'ai peur du bonheur de ce monde; j'ai toujours la pensée qu'il retardera celui de l'autre et qu'une vie toute heureuse ne peut pas gagner ce même prix que d'autres achètent par une vie toute de souffrances. Mon Dieu ! vous arrangez tout bien; ainsi, il n'y a rien à dire. C'est vous qui m'avez faite ce que je suis et qui avez disposé de ma vie de façon à me rendre le mot de reconnaissance familier et facile en me comblant de bénédictions. Qu'il soit fait comme vous le voulez; peut-être me préparez-vous des épreuves pour l'avenir. Mais, mon Dieu, faites seulement que je puisse toujours vous prier. Tenez, je souffre ce soir. C'est une peine infinie de ne pouvoir vous parler avec amour, à vous, mon Dieu, à qui je voudrais appartenir uniquement. Ayez pitié de moi ! Tout faillit en moi, quand ma seule force m'abandonne. Les jours sans prière sont des jours sans vie; ranimez-moi, mon Dieu ! mon Dieu [
tt Mourir, pour être sûre qu'on ne fera plus de mal, qu'on n'offensera plus Dieu, pour être délivré de cette crainte hor^ rible!...
« Vous offenser ! vous, mon Dieu, que j'aime indéfinissâhlement!... Et pourtant je vous offense mille fois par jour. Offenses peut-être légères en elles-mêmes, mais graves à voc
yeux, de la part de ceux auxquels vous faites sentir ce bonheur inouï d'amour et de prière, de ceux auxquels vous montrez le mal si difficile et le bien si facile à faire. Oh î non, mon Dieu ! une légère offense est un crime pour moi; faire mal, voilà ma crainte de tous les instants. Envoyez-moi des chagrins, des maladies, des épreuves, mais pas celle-là, pas l'épreuve du mal sous la forme du bien, pas l'épreuve de se tromper soimême et de se faire une fausse conscience : voilà celle qu'avant toutes les autres, je redoute.
« Oh ! mon Dieu ! vous avez dit ; a On ne peut seimr deux maîtres. » Mon cœur est trop uniquement à vous pour pouvoir être dans le monde, de là ce trouble que j'éprouve au milieu de la vie la plus heureuse. Je voudrais n'avoir de bonheur qu'à vos pieds, mon Dieu ! qu'en prononçant votre nom, et cela seul au fond m'en donne complètement. Le cœur me bat en entrant à l'église, je répète votre nom mille fois, puis celui de JMarie, parce que vous, mon Dieu, vous l'avez prononcé. Faitesmoi mourir si je dois vous offenser. Je vous aime, je vous aime, vous, vous seulement, mon Dieu !
« 1836, Boary.
« C'est étrange comme le hasard vous fait tomber sous les yeux, dans les livres qu'on lit, des passages d'accord avec la disposition où on est : cela m'arrive sans cesse. Ce matin, après avoir bien longtemps pensé qu'il n'y avait que l'amour de Diou qui pût rendre heureux sur la terre, puis mourir pour aller à lui, j'ouvre mon petit Da% Monitor^j et j'y trouve juste pour aujourd'hui :
Take my poor heart and let it be For ever closed it ail but thee.
Seal thon my breast and let me weai That pledge of love for ever there •.
« Mon Dieu ! mon Dieu ! oui, c'est à vous que je veux être parce que je veux rêver à vous sans distraction, rêver au jour
i. Le Conseiller de chaque jour^ c'était un petit livre anglais intitulé ainsi. 2. Prenez mon cœur et qu'il soit fermé à tout le reste. Scellez-le et faitei qu'il porte oe sceau comme un gage d'amour pour toujours.
^r^.!rçr
OÙ je TOUS verrai ! rêver à mourir pour mourir en rêvant à TOUS ! Oh ! que le monde est bizarre ! On trouvera simple, naturel d*ètre absorbé par l'amour d'un homme, et l'on ne comprendra pas la possibilité de l'être par l'amour de Dieu. Et pourtant que ne peut-on ouvrir mon cœur pour voir combien je suis vraie ! Aimer ici-bas, autant qu'on peut aimer, c'est assurément bien doux, mais il n'y a pas de bonheur qui puisse être aussi doux que celui de mourir et d'aller à vous. Mon Dieu ! que j'adore uniquement, que faire? Vous avez dit: ti On. n€ peut servir deux maîtres, » que ferai-je donc? Car je suis h vous, vous êtes le mien ; prenez-moi alors.
« i . Ou fond de l'abîme, Seigneur, je pousse des cris vers vous ! S«t;,meur, écoutez ma voix.
rt 2. Si vous tenez un compte exact des iniquités, qui pourra. Seigneur j î^ubsister devant vous?
<t 3. Mais vous êtes plein de miséricorde, Seigneur; j'espère en vous, Sc;igneur, à cause de votre loi.
H 4. Mon âme attend l'effet de vos promesses; mon âme a mis toute ija confiance dans le Seigneur.
a 5. (Ju(^, depuis le matin jusqu'au soir, Israël espère dans le Seigneur.
« 6. Car le Seigneur est rempli de bonté et la rédemption qu'il nous a préparée est abondante.
« 7. C'est lui qui rachètera Israël de toutes ses iniquités, w
« Quand je pense que c'est là une prière de mort ! Chaque mot est un mot joyeux d'espoir et de confiance. Une seule chose donc est défendue par Dieu, c'est de désespérer, c'est de renoncer à se sauver. Dieu pardonne toujours. Que d'amour dans chaque parole de Dieu pour nous ! Combien peu dans nos pensées pour lui !...
c Mars 1836.
ti Mun IJieuî tout vous e?t possible, je ne murmure pas contre les (-preuves que vous envoyez en ce monde; seulement, mon Dtcu, acceptez cette prière que je vous fais avec tant do
foi. d'un échange d'épreuves. Guérissez Albert, donnez nu fi sa maladie, faites-m'en souffrir longtemps pour me rondre digne de mourir, puis laissez-moi aller à vous. Voyez, niun Dieu, ce sera toujours une épreuve, car moi aussi ils me regretteront, ce n'est donc pas pour leur épargner l'épreuve que je vous demande de transformer celle-ci. Je reconnais que le seul moyen d'être à vous, c'est d'être éprouvée. Mon Dieu! tout vous est possible; souvenez-vous du Centenier, souvenez- vous de la fille de Jaïre; eux vous disaient avec foi : « Seigneur, guérissez. » Eh bien! voyez dans mon cœur, voyez comme il déborde de foi, lorsque je vous dis : « Sci* gneur, guérissez Albert !... » Mon Dieu ! donnez-la moi celte maladie, et qu'elle soit terrible! qu'elle brûle ma poitrine entièrement, pour purifier mon cœur. Faites bien souffrir mon gosier dont j'ai si souvent eu vanité, à cause de ma voix qu'on admire et que je me complais à faire entendre. Punissexmoi, car je suis vaine. Mon Dieu, je bénirai chaque doukurj mais alors, quand j'aurai été bien malade, vous permettrez que je meure ! Oh ! tout }^o\xr gagner cela ! pour gagner d al] ir avons, mon Dieu, mon amour!... Tout vous est possililr, acceptez ma prière. Le monde dira, surpris : « C'est inexplicable; lui si malade et si faible, il guérit; et elle si forte, si peu délicate, elle meurt ! » Et moi je penserai : Dieu ne peut-il pas tout? Dieu Va voulu, voilà qui explique tout.
« Mon Dieu, est-ce comme un instinct que vous exaucerez ma demande? mais je ne puis parvenir à fixer mes penseps sur un avenir quelconque pour moi en ce monde. Quand j entends parler mariage, il me semble toujours qu'une voix iiîtérieure répond en moi : « Ne vous pressez pas, c'est inutile, y* Est-ce la voix de mon ange gardien ? Ange chéri, portiez ma prière à Dieu, dites-lui que le voir est la vie pour moi. qu'il me fasse mourir pour vivre. Mon Dieu ! d'un côté je me lij^ure la vie heureuse, environnée de l'afifection d'une famille chérie : tout le bonheur possible ici-bas enfin. De l'autre, je vois une longue maladie; mais vous! mais aller à vous! Mon Dieu, je choisis la meilleure part; ne direz-vous pas comme de Marie : c Elle ne lui sera pas ôtée l »
\n APPENDICE.
« Avril 1836.
« ...Je me reconnais bien mauvaise, mais plus que jamais je viens à vous* Oh ! je ne me trompe pas lorsque je pense que je vous aime. N'est-ce pas? c'est bien moi cela? Mon Dieu, acceptez irion amour, acceptez le désir que j'ai de n'être qu'à vous dans ce monde, et si votre volonté décide que mon chemin sera plus difficile que celui de vous servir uniquement, gardez-moi alors et protégez la plus faible de toutes vos faibles créatures I
« Venise, 4 avril 1836.
« Mon Dieu, je suis avide de vos églises, avide d'entendre parler de vous, avide de votre amour. Donnez-moi l'immense chanté, prenez mon cœur, purifiez-le, puis faites-le vous aimer. Que faire, mon Dieu ! pour que mon cœur soit toujours près de vous? Que faire pour s'isoler? Que mes lèvres parlent, que mes mains agissent pour cette ennuyeuse vie, mais que mon cœur ne vous quitte pas. Seulement que toutes mes actions soient douces, patientes pour ne pas souiller l'enveloppe de ce cœur que je vous prie de prendre, que je vous conjure de sanctifier. Préservez-le de la vanité et de l'orgueil, humiliez-le, mais donnez-lui de vous aimer. Vous aimer! mon Dieu, cela êeul, je vous le demande.
« Venise, 5 ayril 1836.
« ,p. Ôh I l'amour n'a été mis dans le cœur que pour vous, mon Dieu î Le cwut a besoin d'être rempli, et vous, vous seul pouvez ïe remplir, le combler, satisfaire... Oh! que de joies sans cesse renouvelées quand on vous aime ! Partout on vous retrouve; vous ne trahissez pas, vous n'abandonnez pas, et quand d'une main vous éprouvez, de l'autre vous consolez; vous nous faites chérir nos épreuves, car vous aimer entraîne le désir de souffrir pour vous. Vos églises me font l'effet d'une patrie, j'y respire joyeusement, mon Dieu, je vous aime ! mais faites- moi vous aimer plus encore. J'aime tous les hommes, mais augmentez dans mon cœur la bienheureuse charité. Ce
matin, vous en avez laissé tomber sur moi un rayon pendant cette bénédiction des vaisseaux. Cette foule énorme à genoux... Pendant que je la regardais, je me suis senti une affection tendre pour tous ceux qui la composaient, pour tous les hommes de la terre. J'ai prié pour tous, j'ai senti que pour chacun d'eux je consentirais à souffrir, à mourir. Mon Oieii ! ce^% bien rarement que j'éprouve à ce point le sentiniLiU complet d'amour fraternel pour tous les hommes. C'est une grâce que vous me faites, car tout vient de vous. Rendez vive en moi cette pensée, et que jamais, jamais je ne m'attribue rien de bon. Humiliez-moi toujours^ et acceptez du moins ce désir violent que vous voyez dans mon cœur, de n'y iai^îser jamais pénétrer ni orgueil ni vanité. »
La partie du journal d'Eugénie qui tomba sous Ir, yeux d'Alexandrine à Venise s'arrête ici. Les pages sui^ vantes furent recueillies plus lard dans les ^ahier's volants, où elle continua à écrire ses pensées pendant cette même année 1836.
t Venise, S Hf lil tS36,
« Oh ! mon Dieu! comme vous avez bien dit que vous étiez la vie et que vous la donniez à ceux qui vous la demandaient! Hier, j'étais morte, puisque j'étais froide en priant, et la prière sans vie est pire que la mort. J'ai été à vous pour ([ue vous me ranimiez. Ce matin, pendant que le prêtre nu; donnait l'absolution, j'ai senti comme du feu dans mon cœnr refroidi; j'ai pleuré, j'ai été heureuse. Merci, mon Dieu 1 Oh î que doit donc être l'amour des saints et des anges, que doit donc être l'amour dans le ciel, puisque déjà celui que j'éprouve, et qui ne doit être que Vomhre de Vombre de l'amour divin, me remplit, me brûle le cœur, et je sens que s'il durait trmjoiirs, comme dans ces courts moments où vous me bénissez^ je ne pourrais pas vivre ! Je conçois comme cela que reïcès d'amour doit être la fin de tout. Quand on est arrivé à ce poitit, où rien, rien ne distrait plus de la contemplation, de l'adoration.
alors on est Irop prùs de vous pour rester sur la terre, on est un ange, il faut mourir. Voilà comme cela a été pour les saints.
■ Venise, 9 avril 1836.
et Je pleure en ce moment, je pleure en pensant que je retournerai dans y. monde, que j'y oublierai peut-être ce bon temps de ferveur, que peut-être j'y serai comme j'y ai déjà été, vous oubliant, vous offensant. Mon ange gardien ! mon ange chéri, qui êtes près de moi en ce moment et qui me voyez pleurer, prenez me^ larmes, portez-les à Dieu et priez-le de les accepter et de les faire retomber sur moi en secours, en force, en consolation, quand je serai distraite et découragée et que je vous oublierai.
■ Venise, 10 tTrfl 1836.
K Demain nous quittons Venise. Eh bien ! quelque triste et funeste que nous ait été cette ville, j'ai en ce moment la sensation de re^rret qu'on ressent en quittant un lieu où on laisse un objet chéri. J'éprouve toujours cela quand j'ai été quelque part lieurcuse par la ferveur. Il me semble qu'en changeant do place je vais changer de dispositions. Hélas ! et comme cela m'arrive souvent, j'en ai peur. Je me distrais si vite ! et ici, mon Dieu ! je vouh ai si bien aimé ! Chaque éghse que je ref:arde de loin mo cause la douce impression que fait la vue d'un lieu où l'on a été heureux. Il ne peut pas y avoir de tristesse quand im vous aime. Votre amour produit dans le cœur trop de conTiance et trop d'espérance. Aussi n'ai-je pas un triste souvenir de Venise , malgré ma douleur et mon effroi pour Albert ; mais c'est que nulle part je n'ai prié pour lui avec tant de foi !.„ Il me semblait toujours que vous m'écouticzj et à présent je pars. Merci, mon Dieu ! de m'avoir donné ici ces moments d'amour fervent, de pensées du ciel, de détachements de la terre. Ne m'abandonnez pas, mon Dieu ! Oh ! je me connais ! Qut ferai-je, si vous ne m'aidez ! Je suis faible au dt'hï de hjute expression et un rien me fera dévier de cette route chérie où je marche maintenant. Peut-être même le permcttrcz-vous pour me punir des pensées d'orgueil que j'ai €ues,.É
a Mon Dieu ! tout ce que vous voudrez comme épreuve, js le supporterai , pas de moi-même, mais je Vuus prierai et vous m'en donnerez la force. Seulement dans ce moïKie, où Ton perd si vite ce que Ton a trouvé loin de lui , faites que mon cœur ne devienne pas froid à votre pensée. Faites qu'elle soit toujours dominante comme une pensée d'amour ; je voudrais n'en ressentir que pour vous. Protégez ce d^^sir, protégez ma faiblesse, absorbez-moi, si je dois vivre dans b monde. Mon cœur est à vous, isolez-le. Qu'il vous aime toujours et que lui ne soit jamais au monde dont je ne veux pas.
Servez r Éternel avec allégresse!
tt Oh ! oui, mon Dieu, c'est avec joie, c'est avec ivresse que je veux vous aimer, vous servir, vous plaire en toutes chose». Je me sens le cœur gai en entrant à l'église. Je n'étais pas comme cela autrefois. Je suis changée. Mais qu'etais-je donc auparavant, si je suis meilleure à présent oîi pourtant je suis si mauvaise, si misérable, si pauvre de volonté dans le bienî Oh! mon Dieu! nous ne pouvons rien, rien de nous-mêmes, pas même désirer d'être bons. Merci donc, mon Dieu, d'avoir mis ce désir dans mon cœur. Oh ! cela, j'en suis aàre^ j'ai le désir de vous aimer d'une façon inexprimable, de vous aimer avec toute la vivacité possible au cœur hmain, et, parvenue là, de vous prier encore pour obtenir une grâce d'amour surhu^ main, car il faut fondre tout son être en amour, avoir Tamaur des anges pour aller à vous !
« Mon Dieu ! donnez-moi la reconnaissance pour vous remercier, donnez-moi la prière pour vous prier! donnez-moi Tamour pour vous aimer I
a ... Mon dégoiit du monde augmente. Que ferai-je si je dois y vivre? Oh! que ferai-je? Faudra-t-il lui eonsacrer ce temps que vous m'avez appris à rendre précieuï en vous le donnant? Faudra-t-il me distraire de vous ?
a Enfin j'attends. Quelle que soit ma vie, j'ai confiance, mon Dieu, que vous aurez pitié de votre pauvre enfant et que vous
-k4Û APPENDICE.
ne l'abandonnerez pas. Après lui avoir donné de voir et de comprendre qu'il n'y a dans l'univers que vous, que vous seul, et que le bonfieur n'est qu'en vous; après avoir béni son cœur de la il au tt; atobition de ne vouloir que vous pour être heureuse, vous ne permettrez pas qu'un seul instant elle soit éblouie par le monde et qu'elle vous oublie. Si vous voulez qu'elle sdit riche et brillante, vous permettrez alors que jamais elle ne s'enorgueillisse et que toujours, toujours le désir dominant de son âme soit de tout abandonner pour vous. Partout on peut vous aimer, et, si vous ne voulez pas que ce soit avec la liberté, le calme, l'abandon d'une vie uniquement consacrée à vous, que votre volonté soit faite. Mais alors, mon Dieu, aiigmentez trois fois plus en moi la prière et la persévérance, car le chemin sera bien plus difficile. Je vous appellerai, mon Dieu ! mon Jésus! mon amour î Venez à moi alors.
ft Shakespeare a dit : a Le bonheur, c'est de n'être p(i« né. » Ob i non, pas cela, puisqu'il faut naître pour connaître et aimer Dieu. Mais le bonheur, c'est de mourir.
• ATignon,24 avril 1836.
« Alexandine disait l'autre jour : « Ceux qui aiment le ciel n'ont pas le sentiment de l'amour de la patrie. » Oh ! que cela est vrai, mon Dieu ! Je me sens dans le cœur une égale indiiïérence pour tous les lieux de la terre, je quitterais, les uns après les autres, tous les endroits que j'aurais le plus aimés, si je croyais qu'en marchant, en changeant de pays, je me rapprocherais de vous.
« Pairie î c'est le lieu où l'on vit, où l'on aime, où l'on voudrait èlre, vers lequel on soupire. La patrie ne peut être que le cit<l, et s'il faut s'en choisir une sur la terre, elle est dans vos églises, dans le lieu où on vous adore; elle est dans la croix qui rappelle vos souffrances; elle est dans le cœur qui désire votre amour.
«( Oh 1 oui, toute la terre m'est indifférente, je puis à peine voir comme vous l'avez faite belle. Quand on me montre une
belle vue, mes yeux, malgré moi, se lèvent vers le ciel, toujours plus beau que tout, et j'oublie d'admirer la terre. J'aime, jaime à regarder le ciel ! à le fixer à m'en éblouir, à m*iin épuiser les yeux ! Je ne sais pas de chagrin dont ne me consolerait la vue du ciel, car le seul chagrin inconsolable, c'est de vous offenser, mon Dieu ! et même alors, je regarderais le ciel, car là seulement je trouverais le pardon. Mon Dioa! soyez seul mon rêve, ma pensée, mon amour, ma patrie 1
« Aiz, 26ayril 1836.
« Oh ! le ciel ! le ciel ! y serai-je jamais? Que le désir d'amour me fasse pardonner de n'avoir pas la patience de vivre I 5Ji^zi Dieu ! est-ce donc mal de désirer de mourir quand c'est pour vous voir? Ce n'est pas par crainte des souffrances et des épreuves, ce n'est pas non plus par de fausses idées de dtlcouragement. Quand je puis ne pas penser à vous, je la trouva folie, la vie, mon Dieu ! Vous lisez dans mon cœur; si cd dmr d'aller à vous est une offense, éloignez-le de moi. La soumission et l'humilité, donnez-les-moi, et voilà tout.
« 27 ayril 1836.
« Je suis sûre que je vivrai jusqu*à cent ans. Dieu punira mon présomptueux désir de mourir par une interminable vie. — 90 ans d'attente, — 90 chances de pécher ! Oh ! mon Dieu I voudrez-vous cela? Que de mal je puis faire pendant ces longues années! Mériterai-je de mourir alors? Mon Dieu! jamais je ne serai digne d'aller à vous, mais du moins, plus je mourrai jeune, moins l'espace qui me sépare de vous sera difficile à franchir.
« Le purgatoire vaut mieux que la vie. On est plus près de Dieu en purgatoire que sur la terre. On s'y purifie pour Dieu.
« Paris, Umai 1836.
a Oh ! cette nuit a été belle! J'ai veillé*, j'ai prié et vous avez permis que ce fut sans froideur jusqu'au jour. Mon Dieu.