AU MEME
« Jeadi matin , 4 heures.
«... J'ai passé toute la nuit à travailler. Je n'aurais pu dormir et j'avais besoin de dévorer le temps, en m'efforçant d'éloigner ma pensée d'Alexandrine. Je voudrais savoir travailler. Je sens que je suis dans un de ces moments où Ton répare bien du temps perdu. Aide-moi, je veux travailler tant que je le pourrai. Guide-moi, je ne reculerai devant aucune étude. Je tenterai tout, j'ai besoin de m'occuper pour ne pas devenir fou. — J'aime si fort !
« Je ne me sens pas fort bien. Voilà deux nuits que je ne ferme pas l'œil, et la nuit dernière, je ne me suis pas même couché. Il faisait le plus beau temps du monde. J'ai travaillé à ma fenêtre jusqu'à cinq heures du matin.
c( Cher ami, quand retrouverons-nous nos bons rires et notre bonne vie d'Amalfi ! »
« Ce fut pendant une de ces nuits où il ne dormait pas qu'il m'écrivit le billet suivant :
I î heares du matin, mercredi.
« Que direz-vous en reconnaissant mon écriture f C'est mal à moi, je le sais. Vous avez le droit de vous fâcher. Mais que voulez-vous l vous m'avez fait sentir que j'avais une âme; vous y avez allumé de l'enthousiasme pour tout ce qui est beau. Je vous dois la ferveur, le vous dois d'adorer le bien. Mais quand je suis auprès de vous, je ne puis rien dire. Vous m'imposez, je crois. Que vous étiez bonne ce soir ! Vous vous efforciez de me rendre heureux. Ne me croyez pas tant de présomption, et gardez pour ceux qui en sont dignes des paroles que vous prononcez sans y penser. Permettez-moi seulement de jouir en silence du bonheur de vous voir. Laissez-moi puiser dans votre âme ce qui fera vivre la mienne ! — Si je pouvais être avec vous quelques instants, quel bien cela me ferait I Ici, l'on me croit distrait et l'on rit, mais je vous assure que j'éprouve quelque chose qui fait souffrir. Oh I oui, je me reproche de vous aimer, de vous le dire, et pourtant ce qui m'entraîne est plus fort que moi. Dites-moi que vous me pardonnez. J'ai été sur le point de partir pour Amalfi pour y passer quinze jours, non pas pour tâcher de vous oublier, je n'en aurais pas la force, ni surtout la volonté, mais pour vous débarrasser un peu de ma présence. J'ai pensé ensuite que vendredi vous n'auriez pas d'homme pour vous donner le bras en sortant du théâtre. S'il vous arrivait quelque chose ! Je ne connais pas M"' K..., mais
je serai là, à la porte, quand vous sortirez, afin que vous me trouviez si vous avez besoin de quelqu'un. Dites-moi seulement si vous comptez res^ter jusqu'à la fin.
c( Je ne vous ai rien dit, et je tremble de vous avoir déplu. Un peu d'indulgence! Je suis seul, il fait beau, et vous m'êtes tellement présente que je ne puis dormir.
« Je vous jure que, lorsque je suis prts de vous, ce que j'éprouve me semble être le présage d'une autre vie. Gomment des émotions de ce genre ne franchissent-elles pas la tombe?
« Oh! non, je ne crois pas qu'on puisse aimer aveu innocence, avec profondeur... je ne crois pas qu'on puisse voits aimer enfin sans être pénétré de religion et d'immortalité.
« Adieu, je vous quitte. Je rendrais mal ce qui s'empare de moi. Appelez-le délire, folie, exlase, mais je crois entendre une musique d'anges... Vous êtes avec eux. Obî que vous êtes belle ! »
c( Il avait écrit sur l'adresse : Pour vms^ ne mus fâchez pas^ et il me le remit le lendemain avec plusieurs choses qu'il m'apportait.
(( Le vendredi dont il parle, je devais aller à NapIt'S dîner chez la comtesse K... et, avec elle (car ma mère ne voulait pas encore aller au théâtre), je devais aller entendre Anna Bolena,
« Pour la premiCîre fois depuis la mort de mon père, je mis une robe blanche, ce jour-là. 11 y avait deux ans que je n'avais été au spectacle. Le tliérttre de Saint-Charles était illuminé en l'honneur de la fêle de la reine mère. J'écrivis le soir dans mon journal:
« Cette journée m'a paru longue et presque un rêve.
Cette voix charmante dlvanoff chantant le rôle de Percy, ce magnifique théâtre ainsi éclairé, la joie d'aimer et d'être aimée, tout rendit cette soirée magique pour moi. Le comte de Lebzeltern* vint me chercher dans le courant de la soirée pour me conduire dans sa loge qu'il avait prêtée à M"® de la Ferronnays. Je me sentais assez jolie pour désirer me montrer le plus possible k Albert et aussi à Pauline, afin qu'elle me jugeât. Je ne rejoignis qu'à une heure du matin ma mère, qui m'attendait chez la comtesse de Maistre pour retourner au Votnero. Si j'avais su que, pendant que j'étais étendue en voiture, fatiguée, mais gaie et heureuse de ma soirée, Albert marchait à côté de nous dans ce rude chemin de la montée du Vomero, poussant à la roue de notre voilure dans les passages difficiles, se cachant pour que notre domestique ne le vit pas lorsqu'il descendait de son siège afin de nous aider, et tout cela pour apercevoir encore une fois ma robe blanche dans notre cour, où il entra pendant que nous descendions de voiture et craignant beaucoup d'être aperçu!
(( Ohl cela lui a fait mal à la poitrine f Je l'ai su après par Pauline, à qui il l'avait confié.
« Le lendemain soir, samedi, il écrivit le billet suivant:
c( Que vous lisiez ou non cette lettre, je veux causer un moment avec vous. C'est un bonheur qui m'est toujours interdit lorsque je vais vous voir, et si vous ne me oermettez pas de vous écrire, les émotions qui me remplissent le cœur me.sufi'oqueront... Dans le temps où j'avais le plus de ferveur, où j'éprouvais le plus de joie d'aimer Dieu, quelque chose me manquait. J'étais trop
1. Le comte Lebzeltern ^tait, à cette époque, ministie d'Autriche à Naples. Il avait été longtemps collègue de mon père à Saint PéterâlJourg.
mauvais encore pour oser prier le ciel directement, et, le dimanche, lorsque je priais près de vous, j'aurais voulu la protection de vos prières. C'était à Rome. Oh ! si vous aviez pu lire dans mon cœur, vous auriez été touchée de voir combien vous 'me faisiez aimer Dieu, à quel enthousiasme mon âme était ouverte I Je vous aimais bien fort, et vous ne le saviez point. Je trouvais une sorte de charme à ce mystère. Ici, moins bon, moins heureux, j'ai tout perdu en vous ouvrant mon cœur. J'ai cru... non, je n'ai rien cru... je ne sais ce que j'ai fait. J'ai perdu cette sécurité, cette tranquillité que j'avais.
a Vous m'accuserez d'exagération. Mes paroles m'en donnent l'apparence, mais si vous pouviez lire dans mon cœur, vous y trouveriez quelque chose de plus vrai. Je ne sais point parler : ne m'écoutez pas, mais comprenezmoi. Que direz-vous si vous voyez cette lettre? Vous rirez peut-être encore.
« Eh bien, oui, riez; je suis un enfant; je suis un fou, mais je ne suis pas ridicule, car je vous aime. Adieu. Soyez heureuse surtout. — Il est trois heures. Je n'ai pas la moindre envie de dormir. A quoi bon, au fait? Je rêve si délicieusement éveillé ! )>
« Je n'ai pas encore dit que ma mère aimait beaucoup Albert, — « comme un fils, » disait-elle. Et elle disait encore ; « Il a tout un ciel dans ses yeux. » Un soir qu'il venait de partir, et que nous lui avions crié adieu du balcon, il descendit l'avenue en chantant cette romance du duc (depuis cardinal) de Rôhan, qu'il m'avait chantée quelques jours auparavant pour la première fois :
Ton souvenir est toujours là,
toi qui ne peux plus m'entendre !
Je me souviens qu'une ombre douloureuse passa sur I. 4
mon âme en entendant cette voix s'éloigner et s'éteindre 1 Oli! mon Dieu! et quatre ans plus tard — pas plus de quatre ans! — avec quels sanglots je devais écouter cette même romance, lorsque Fernand, à ma prière, me la chanta à Boury
« Albert se faisait des reproches de n'avoir pas encore clairement avoué à ma mère ses sentiments pour moi. La peur de la trouver sévère l'arrêtait et moi aussi.
« Le 1" août 1832, il écrivit k M. de Montalembert une lettre dont voici un passage dans lequel il parle de ses scrupules à ce sujet :
« Je partis de Castellamare.à cinq heures du soir : à huit heures j'étais au Vomero. Je m'habillai, je restai un peu avec les miens, puis je courus chez Alexandrine. Le cœur me battait bien fort. Je la trouvai seule. Sa mère était sur la terrasse avec le prince L... dont je te parlerai*. Je fus un instant seul avec elle, ne pouvant parler. Elle me donna la «main. Je vis bien dans ses yeux qu'elle sentait ce qui se passait en moi, et mon silence était plus éloquent que tout ce que j'aurais pu dire. Je restai là jusqu'à minuit, ivre de joie, car je suis sûr qu'elle m'aime un peu.
« Cher ami, comment cela finira-t-il? Pourrai-je jamais renoncer à elle? Je passe des rêves les plus délicieux aux plus affreux pressentiments I
(( La bonté de sa mère pour moi ne fait qu'augmenter chaque jour; aussi je l'aime presque comme si j'étais son fils. Hier Alexandrine jouait du piano. M°' d'Alopeus était à la fenêtre, regardant la plus belle nuit du
1. La comtesse d^Âlôpeus était, ii cette époque, veuve depuis plus d*un an, Le prince Lapoukhyn était venu en Italie dans le but de ■oUiciter.^a qnain, qu'elle lui accorda en effet Tannée suivante.
monde. Je m'approchai d'elle et je lui dis : « Je suis poursuivi par la crainte d'avoir Tair faux. — Vous! me dit-elle. Avec de grands yeux comme les vôtres on n'£. pas Fair faux, et je lis jusqu'au plus profond de votre âme. 2) J'étais ému. Je la suppliai de me dire ce qu'elle y voyait. — « Oh ! plus tard, me dit-elle, on ne dit pas ces choses-là de but en blanc; plus tard nous en parlerons. D
« Le prince L., dont je veux te dire deux mots, esl distingué et il a l'air de la franchise même. 11 est immensément riche, et je crois qu'il veut épouser M"* d'Alopeus. Écoute un peu ce qu'il disait l'autre jour, mais jure-moi de n'en pas dire un mot à qui que ce soit. M"** d'Alopeus faisait une patience (à sa manière, tirant des horoscopes), il s'y trouva le mot fiançailles. « Oh! dit le prince, ce ne sont pas les miennes, c'est un mariage que je médite» (regardant de notre côté). De plus, je sais qu'il a dit à la comtesse : a Albert aime votre fille... et pourquoi pas?»
c Oh! comme je me souviens de ce jour, de ce retour qu'il décrit au commencement de cette lettre! Pauline avait causé longtemps avec moi dans ma chambre, qui était devenue obscure, puis elle était partie, et il n'était pas arrivé. En entrant dans le salon, j'avais eu un vague espoir de le trouver : il n'y était pas. Il était dix heures, je ne voulais pas encore cesser d'espérer. Maman proposa au prince de monter sur la terrasse. Je les laissai monter, et suivis le plus lentement possible, car je me disais : Dans ce moment il va entrer peut-être! Et cela arriva, comme il l'a conté. Et moi, de la joie de le voir, je ne pouvais parler. Cependant, comme ce silence prolongé en disait plus que je n'osais vouloir en dire, ce fut moi, je crois, qui le rompis la première, et toute la
62 RECIT D*DNK SŒUR.
soirée je fus si joyeuse! Oh! mon Dieu! mon Dieu! Dieu tout amour! cette pure extase, cette joie infinie, cet amour qui fait trouver parfait l'objet qu'on aime, n'est-ce pas un avant-goût de la manière dont tu nous permettras d'aimer pour toujours ceux que nous aimons déjà ainsi sur terre?
« Notre vie devenait de plus en plus délicieuse. Albert, plus sûr d'être aimé, se laissait aller à cette charmante gaieté que Pauline m'avait dit être un des traits de son caractère. Cette maison, dépourvue d'élégance, dont la vue même n'était belle que de la terrasse, s'illumina pour nous d'un charme magique, et nous aimions mieux y être que dans la charmante villa de ses parents, où nous pouvions moins bien nous parler. Mais j'en aimais le retour, parce qu'il m'accompagnait, et quelquefois nous rentrions par l'avenue, au lieu de prendre par la ruelle, qui était le chemin le plus court (mais je n'ai pas osé faire cela sbuvent, parce que j'avais peur qu'on ne s'en aperçût et qu'on ne devinât pourquoi j'aimais mieux le plus long cheminj. Nous passions la plus grande partie de nos soirées sur la terrasse d'en haut. Cela était enchanteur! ces deux golfes, ces rivages, ce Vésuve d'où ruisselaient des rivières de feu, un ciel toujours étoile, un air toujours embaumé! Et avec tout cela, s'aimerl s'aimer en osant parler de Dieu!...
« Je n'avais pas envie de tromper Albert sur moh caractère, son amour dûl-il diminuer en me connaissant telle que j'étais; je voulais le mettre à l'épreuve, ou pour le guérir entièrement, ou pour me fier k lui pour toujours, s'il résistait à cela. Je lui donnai donc un petit livre oert^ premier confident de mes pensées. Il le lut et voici ce qu'il écrivit dans son journal^ après cette lecture:
a 6 heures du matin. — J'ai la fièvre. La nuit aue ie
RECIT D'UNE SŒUR. bZ
viens de passer à lire ce petit livre m'a donné un accès de folie. C'est en vain que je voudrais décrire les divers sentiments qui ont rempli mon âme : tristesse» pour ses souffrances, épanouissement de tendresse, jalousie jusrqu'aux larmes, enfin de l'amour.., amour qui me tue.
« Il est six heures du matin , et je ne me suis pas encore couché. Je ne puis dormir. J'ai seulement besoin de la voir, de lui parler, de lui dire tout ce qu'elle me fait souffrir... »
« Et moi aussi je souffrais. Je craignais Teftel de ce petit livre. Albert nous manqua dans le commencement de la soirée, et cela prolongea mon anxiété. Nous allions au théâtre voir la Gazza Ladra. Je mo sentais comme une coupable, lorsque enfin il entra dans notre loge. Je le vis triste, sombre. Il me demanda lîi permission de me remettre un billet parce que le lendemain il allait à Castellamare, et il le mit dans l'étui de ma lorgnette. Mille craintes m'agitaient. Je ne savais œ que je faisais, et de tout l'auditoire je fus bien cerlainement celle à laquelle l'opéra fit le moins d'effet. M"''^ Malibran faisait pleurer tout le monde et la musique était bien d'accord avec nos sensations; mais, malgréla douleur de le qtiitter pour plusieurs jours, j'étais pressée de rentrer pour lire son billet: il contenait peut-être un adieu. Oh t je pensais que je saurais bien voir si son amour était diminué. Seule enfin dans ma chambre, je lus ceci :
« Je ne pourrai pas vous parler aujourd'hui, et comme demain je pars pour Castellamare, vous me pardonnerez bien cette violation du traité. Je me suis couché c& matin à 5 heures 1/2, car vous pensez bien que votre petit livre m'avait enlevé toute envie de dormir... Je ne saurais vous dire les sensations diverses qui m'ont agité cette nuit. J'étais si malheureux de vos souf-*
frances, de vos scrupules, de vos tourments, de vos mquuHudes sur votre caractère, que j'en ai eu bien promplement la fièvre. Dieu ! comme chaque page ajoutait à mon amitié pour vous ! Je me suis surpris plusieurs fois vous consolant, vous rassurant. Il me semblait vous avoir près de moi et que vous me parliez comme à votre meilleur ami... Je vous aimais, comme je nn Tavaiâ pas fait encore... Vos prières à Dieu, vos divines émotions en entrant dans nos églises, vos craintes d'éti'e coupable, le sacrifice que vous faites si souvent k Dieu de votre bonheur (et quelquefois pour d'autres que vous-même), enfin tout entière exposée à mes regards par vous-même ! Je vous jure que ma pauvre tête n'y tenait plus et j'ai été forcé d'ouvrir ma fenêtre pour rci^pirer l'air du matin, car le jour était déjà levé. a Que ce soir est loin encore! J'ai peur de vous voir. Pounais-je me contenir? Oh I parlez-moi, dites-moi tout ce qui vous occupe. Vous êtes mon âme, ma vie! Parlezmoi de tout ce qui est bon — de vous. Montrez-moi votre second livre. Oh ! n'ayez pas de meilleur ami que moi. G* est vrai, il avait de l'esprit et je n'en ai pas. Il avaîl tout pour plaire, moi je n'ai rien. Mais il vous a dit : Je vous aime. Dites-moi qui paraissait le plus vrai, — lui ou moi\ »
ALBERT (dans SON JOURNAL).
ff 29 août 1832. — Puis-je me rendre compte à moi-
t. Àlexandrine avait été l'objet. Tannée précédente, à Berlin, d'un Bentlment gui semblait sincère, et auquel, avant de connaître Albert, «îh n'a va il pas été tout à fait indifférente. C*esl là ce qui la rendait défiante d'cUe-même et lui faisait craindre que ce qu'eUe ressentait mnintenurtt ne fût l'effet de l'inconstance de son caractère ; car cette personne qui fut ensuite si ferme, si tendre et si dévouée, avait par nature (ou du moins croyatlavotr) un caractère incertain et vacillant.
RÉCIT D'UNE SŒUR. hh
même de ce que j'éprouve?... Depuis quelques jours je souffre tout à fait : il me semble que l'intérieur de ma tête s*est détaché. On doit éprouver cela quand on devient fou. J'en suis content. Je voudrais mourir en Taimant. Comment se fait-il cependant qu'tin caractère aussi changeant ne me refroidisse pas?... Mais comment se fait-il aussi qu'avec un cœur si facile à toucher, un amour aussi profond, aussi tendre, aussi passionné que le mien ne lui inspire qu'un peu d'amitié en retour? Quand je la vois, un bonheur mêlé d'angoisse me brisr le cœur, et parfois j'aimerais mieux la voir morte que de la savoir heureuse sans moi... »
« Puis se trouve une sorte de rêverie au bout de laquelle se lisent ces mots :
« Je ne puis mourir sans toi, nous sommes liés ensemble. Quel bonheur alors de mourir! Nous nous envolerons tous deux vers notre patrie ! Vois-tu le Seigneur nous tendre les bras? Qu'il est beau! Quelle clarté l'environne! Qu'est-ce qui brille ainsi? Ohi ce sont les âmes des bienheureux. Oh ! viens ! viens ! Je saurai t'y porter! »
« Parmi toutes les romances qu'il me chanta dans ce temps-là, je me souviens surtout de celle-ci, dont les paroles sont attribuées à Thibault, comte de Champagne, et qui est adressée à la reine Blanche. Il la chanlait souvent, et c'est la seule romance qu'il m ail jamais copiée :
Hélas ! amour, quelle douleur D'aller loin de sa souveraine !
Las ! je ressens autant d'ardeur Qu'en la quittant ai de douleur :
Mais laisse auprès d'elle mon cœur Qui doit rester en son domaine.
Tous les chevaliers partiront Pour ce guerrier pèlerinage, Et si dames qui resteront Manquent à ceux qui s'en iront, Pour lâches seuls les trahiront, Car tous les preux sont du voyage.
Qui ne veut vivre pour rougir.
Mourant pour Dieu doit faire envie, Pour Dieu doit s'en aller mourir Qui ne veut vivre pour rougir.
Que dis-je? Un seul ne doit périr, Naîtront tous à plus belle vie !...
« L'idée de la mort se trouve dans cette romance comme dans celle qu'il m'a chantée plus que toutes les autres {Son souvenir est toujours là), — Oh! la mort est toujours mêlée à la poésie et à l'amour, parce qu'elle mène à la réalisation de l'une et de l'autre 1
« Le soir du 21 août, je lui donnai mon second livre, ayant collé du papier sur les dernières pages, où il était question de lui, et me fiant à lui pour ne pas le détacher. Hélas! il y avait encore bien des folies dans ce livre qui auraient pu le détacher de moi. Jen'en avais nulle envie, mais je voulais agir bien honnêtement, et, au fond, comme on n'est jamais sûr de ses motifs, je ne jurerais pas que je n'aie aimé lui laisser lire l'expression de ceux de mes sentiments que je savais devoir lui plaire. Cependant ce que lui avait fait éprouver mon livre vert me rendait inquiète pour le contenu du bleu.
« La veille ou le jour même, il avait écrit dans son journal les lignes suivantes, après lesquelles ce volume se termine par une prière à la sainte Vierge (le Memorare tant répété par nous tous depuis ) ;
RÉCIT D'UNE SŒUR, â7
« Oh I mon Dieu ! ne vous retirez pas de moi t Par donnez-moi mes fautes, donnez-moi l'énergie que je o'aî jamais eue. Rendez-moi cette ferveur dont j'étais si rempli et qui, depuis qu'elle m'a quitté, ma laissé sans défense contre l'ennemi sans cesse éveillé et rôdant autour de moi. Oh! mon Dieu, je vois cet hiver s* approcher avec efTroi. Et qu'il sera difTérent du dernier î Oh ï Marie, ma mère, priez pour moi, ne m'abandonnez pas et donnez-moi du courage pour étouffer tout respect humain. Que je puisse faire rougir mes ennemis, mais non les faire rire ! J'ai honte de le dire, mais jo crains les moqueries des gens du monde. Je voudrais prendre une attitude noble et indépendante ; indulg^ ni. pour les autres, sévère pour moi-même ; ne point souITrir de plaisanterie sur ma manière d'être, mais aussi ne point m'é* riger en censeur; aller beaucoup dans le monde, parce qu'on peut s'y amuser sans faire de mal; aimer toujoorii A... sans être ridicule ; être homme et ne pas la compromettre par des enfantillages; et, par dessus toutes choses, mon Dieu, chérir la vertu. Oh! rendez-moi œtte sensibilité que j'avais pour le bien. Rallumez dans mon cœur le feu de votre amour tout divin. Purifiez ce sentiment qui est ma vie aujourd'hui. Donnez-moi, ô mon Dieu î de l'empire sur moi-même, et ne permettez pas que, dans le trouble de mon émotion, je blesse les oreilles par des discours déréglés. Que je la respecte plus que tout au monde et que je me rende digne de l'aimer sans jamais aspirer à un plus grand bonheur I
« Oh! mon Dieu! donnez-moi des larmes, de la ferveur, de Tenthousiasme, de l'amour, d , . . . :^
ALBERT A M. DE M ONTALEMBERT.
• S9 juillet 1832.
« Chaque jour est un nouveau pas vers ma perte : je vois devant moi un abîme. Cher ami, si tu savais ce que je souffre ! Et cependant je devrais être au comble du bonheur, car je ne lui suis plus aussi indifférent. Elle a vu ce qui se passait dans mon cœur, elle en a été touchée. Eh bien ! je n'en suis que plus triste. Parfois je crois que ce n'est qu'un peu de reconnaissance, et je m'en sens humilié ; et si je me laisse un instant bercer par la douce illusion d'être véritablement aimé, j'éprouve une angoisse indéfinissable ! Qu'elle était belle ce soir ! . . . Après avoir chanté elle est venue à moi : — « Ne soyez donc pas triste, m'a-t-elle dit. «— Comment pourrais-je être gai? lui ai-je répondu. La vie me pèse; puis-je jamais être heureux? Votre bonté m'accable, car je sais que je ne puis être aimé. Non, faites-moi grâce de votre pitié. J'aime mieux être haï. Je ne serai pas humilié. » Si tu savais comme je souffrais î Et, pour m' achever, elle me dit : « Vous êtes toujours exagéré. Laissez donc I vous m'oublierez, vous retournerez à... » Oh! mon cher, si tu savais comment elle me dit ces dernières paroles ! Je ne pouvais répondre. — « Vous ai-je fait de la peine? reprit-elle. Eh bien I non, je vous crois, mais vous avez changé si souvent et on m'a toujours oubliée î » Oh! Charles, j'aurais voulu mourir! Et quand je songe qu'elle ne pourra jamais être à moi, puisque je n'ai pas de fortune. Tu dois comprendre tout ce que je souffre, toutes mes pensées, tous mes désirs! J'ai tellement pris l'habitude de la voir, d'être avec elle, qu'il me semble qu'elle est à moi, qu'on ne peut plus me l'enlever. Quand je l'entends louer, j'en suis heureux et fier. Elle me
parle souvent de toi, et si tu savais de quelle manière! Je pourrais être jaloux, je te le jure. Je te raconterai cela quand nous nous reverrons. Si tu savais, mon bon ami, comme tu me manques, comme je t'aime! Moi, autrefois si malheureusement confiant avec tout le monde, tu es aujourd'hui le seul à qui j'ouvre entièrement mon cœur. »