DU MÊME AU MÊME
« Vomero, 8 septembre 183f .
« Te le dirai-je? Notre genre de relation m*inquiète. Depuis quelque temps nous n'avons qu'un seul sujet d'entretien, et tout a Tair fondé en ce moment sur une base qui pourrait nous manquer un jour. Il faut que notre confiance réciproque soit la conséquence d'une amitié forte, tendre, à toute épreuve, et non pas que notre affection soit l'effet d'un intérêt commun et d'une sympathie momentanée. Je crois qu'on ne peut avoir qu'un seul ami et confident. Cet ami, je l'ai trouvé en toi! Je te parle à toi seul de ce qui est renfermé dans mon cœur. Je me sens néanmoins bien loin de toi. Tu t'occupes de nobles questions, tandis que je suis livré h la nullité. Mais, mon ami, pour les sentiments intimes et secrets de l'âme, j'espère avoir reçu de Dieu la faculté de les comprendre, de les sentir, de les chérir! C'est cel épanchement dans un cœur ami qui rend l'amitié inviolable. — Une légère différence d'opinions politiques ne saurait porter atteinte à un lien aussi sacré.
<c Mes affections, dis-tu, perdent en profondeur ce qu elles ont de trop en effervescence. » Cette phrase m'a fait mal. Oh ! non, ce n'est pas un rêve, ce n'est pas de l'exagération, ce n'est pas de la légèreté, qui agite mon cœur. Il est complètement rempli! Elle m'a livré son journal. Là, je vois jusqu'aux plus secrètes pensées de son cœur. Ce
livre lui tient lieu de confesseur, et toutes les actions de sa vie y sont renfermées. L'article qui me concerne est à la fin. Elle m'a prié de n'y pas regarder, se fiant à ma bonne foi. — C'est là, je n'ai qu'à le lire. Mais elle a confiance en moi, je ne la trahirai pas. Cher ami! crois-tu vraiment que mon amour ne soit pas profond? Après t' avoir ouvert mon cœur, est-ce ainsi que tu as su y lire? Je n'essayerai pas de te dépeindre ce qui se passe en moi. Je le rendrais sûrement mal. Si tu crois qu'il y a de l'exagération, patience! le temps sera juge. Dans ces sortes de choseslà, les serments sont absurdes. Attendons, et nous verrons si dans cette vie tout doit finir, si rien n'est sûr, s'il ne faut s'attacher et ne croire à rien,
« Adieu, mon bon Charles. Je t'aime comme mon meilleur ami. Songe que c'est ton amitié tout entière qu'il me faut, et que je ne me contente pas de ce que tu m'accordes : « une large part d'affection et de gratitude pour la part que j'ai prise à l'intérêt actuel de ta vie. » Cette phrase m'a fait cruellement souffrir. Tu as l'air de me jeter un salaire pour ce que tu appelles mes bontés. »
« Albert était parti pour Castellamare. Ses parents et ses sœurs y étaient aussi depuis quelques jours, et nous devions les rejoindre et y passer quelque temps avec eux. Le prince Lapoukhyn se trouvait aussi à Castellamare. Le 45 septembre, il écrivit à ma mère, et le même messager lui apporta une lettre d'Albert, et à moi une autre de Pauline.
« Voici la lettre d'Albert à ma mère :
« Quelle trahison 1 C'était avec une peine infinie que nous consentions à rester jusqu'à vendredi sans vous voir, et vous nous menacez de prolonger notre tourment
de quatre ou cinq jours?;.. Détrompez-vous et attendezvous à nous voir tomber dans votre salon un de ces jours. Je ne saurais vous dire quelle est ma joie quand je rencontre le prince. Il me semble trouver en lui un compagnon d'infortune exilé comme moi... Je vous jure bien sans plaisanterie que, loin de vous, la vie est insupportable.
« Si ce n'est pas trop exiger, je vous en prie, répondez-moi deux bonnes petites lignes par le porteur de ce stupide billet. Je vous baise les mains. Je suis aux pieds de M"' Alexandrine. Je vous en conjure, même si vous ne le pensez pas, dites que vous regrettez un peu vos pauvres habitués. Au revoir bien vite, car il est absurde de songer à vivre longtemps loin de vous. J'aurais besoin de causer avec vous, mais je n'ose. Je ne sais comment vous appeler. « Madame... » est si froid. » Chère comtesse... » quesio pot.,. Je voudrais trouver un mezzo ter^ mine impossible. — Je ferme ma lettre, car si je vous disais tout ce que j'ai dans le cœur, vous feriez peut-être semblant de vous fâcher, et j'aurais peur! »
(( Ma mère se mit de suite à répondre à ce billet, et moi j'écrivis sur la même feuille :
« Bonjour, Albert. Je suis tout étonnée de notre solitude, et aussi de l'idée de la quitter pour aller nous jeter dans ce monde de Castellamare. J'ai une espèce de peur d'y aller. J'ai voulu m* occuper, mais je n'ai rien fait; j'ai seulement achevé le livre que vous m'avez prêté. Le piano est resté dans un affreux désordre et n'a pas même été ouvert depuis deux jours. Depuis votre départ le vent gémit dans les bois qui nous entourent, de manière à inspirer des histoires h la Radcliflfe; mais je ne suis pas en train de composer. — Que fait ma petite Pauline? Pourquoi n'en parlez-vous pas? Je vais lui
62 RÉCIT D'T?NB SŒUR.
écrire un mot; remettez-le-lui. — Demain nous dînons chez les Stackelberg, après-demain nous faisons nos paquets — et lundi nous nous revoyons. »
« J'écrivis cela et je rentrai dans ma chambre, d'où j'entendis peu après annoncer M. de Pietracatella et M. de Sass. Puis, tout de suite après des cris de surprise et des voix bien connues 1 C'était Albert et le prince qui étaient partis à la dérobée de Castellamare pour venir nous voir, et qui se faisaient annoncer ainsi. Oh! quelle joie d'avoir ainsi, par surprise, une de nos chères soirées! J'étais si gaie!... Je chantais au piano l'air de la Muette : « Oh ! moment enchanteur, » lorsque Albert, vis-à-vis de moi et me parlant debout, me demanda ce que je penserais s'il avait lu dans le livre bleu ce que j'avais caché avec le plus grand soin. Je fus effrayée, mais je répondis que j'étais bien sûre qu'il en était incapable. — « Si je l'avais fait? — C'est impossible, je ne le croirai jamais. — Je l'ai fait! — Non. » Mon angoisse allait un peu croissant, cependant je refusais absolument de le croire. « Voulez-vous que je vous cite une phrase pour vous convaincre? — Vous ne pourriez pas, vous l'inventeriez. — Je crois que j'aime Albert/ » me dit-il alors en me regardant le plus profondément possible. Mes yeux, qui étaient levés sur les siens, retombèrent, mais non sans avoir changé de regard, de manière à l'attrister pour toute la soirée. Certes, je ne sentis pas dans ce momentlà que je 4'aimais. Mais cela revint bientôt, quaiïd je le vis tout à fait malheureux.
« Le 18 septembre nous quittâmes le Vomero pour aller à Castellamare, où Albert vint à notre rencontre et nous conduisit à l'appartement préparé pour nous à l'Albergo Reale. Il avait l'air aussi triste que lorsque nous nous étions quittés au Vomero; je n'y tins plus et je lui dis
quelques mots qui nous remirent à notre aise et nous rendirent aussi heureux qu'autrefois — plus heureux, car il n'y avait plus entre nous cette barrière de déguisement qui existait auparavant. Pauline vint me voir; elle me dit qu'Albert lui avait avoué sa trahison, et elle me conta que, lorsqu'il avait commencé cet aveu, il s'était servi de termes si forts que, tout effrayée, elle lui avait demandé s'il avait osé m'embrasser! et que, à son tour, Albert avait reculé d'effroi à celte question, tant il se sentait incapable d'une telle hardiesse.
(( Nos réunions du soir à Gastellamare avaient lieu chez la comtesse K. On se rassemblait là en grand nombre et on y dansait sur une vaste et charmante terrasse transformée en salon, où elle se tenait toujours. Ce premier soir (mardi, 18 septembre), je dansais la mazurka avec le comte d'A... Albert, dans une des figures, passa brusquement devant mon danseur, qui, étant d'un naturel prompt à saisir tout motif de querelle, eut l'air de se trouver offensé par cette circonstance insignifiante. J'entendis quelques mots qui m'inquiétèrent, et je ne fus pas rassurée par la manière dont Albert répondit aux questions que je lui fis pendant qu'il nous reconduisait chez nous. Ceci se passait la veille d'un grand déjeuner à Pompéia, auquel nous étions tous priés.
« Le lendemain matin (mercredi, 49 septembre), après une nuit bien inquiète, je fus ravie d'entendre la voix d'Albert au salon. Ensuite l'idée me vint qu'ils s'étaient peut-être battus le matin, avant cette partie que nous allions faire tous ensemble. Mais bientôt il me sembla deviner que tout n'était pas encore arrangé entre eux. Le rendez-vous des voitures était au café Nuovo. Pauline monta dans la nôtre. (Albert était à cheval.) Elle me regarda, et me dit : — « Qu'as-tu? Tu as l'air d'avoir vu un revenant. » Je me taisais, ne voulant pas l'effrayer
peut-être inutilement. Quand nous fûmes arrivés à Pompéia, j'aperçus de loin Albert et le comte d*A..., qui marchaient ensemble dans un chemin écarté. Puis j'entendis son père, à ce qu'il me sembla, demander avec un visage inquiet : — « Où est Albert? » Alors je ne pus retenir mes larmes. Pauline seule les vit, et je ne voulus par les lui expliquer, mais je cherchais dans ma tête comment sauver Albert. Je vis Fernand seul devant moi (à qui je n'avais jamais parlé*). Je m'approchai de lui, et je ne pus rien proférer qu'en pleurant : — )> Où est Albert? où est Albert? » Fernand, devinant que je savais tout, me donna des détails et me jura qu'ils causaient ensemble pour se raccommoder. On vint nous appeler pour le déjeuner, un grand déjeuner de cinquante personnes au milieu des ruines de ce lieu. Je mourais de honte d'y aller avec ma figure en pleurs; il le fallut cependant. Je choisis ma place entre Pauline et Hedwige Lubomirska*, chez laquelle j'espérais trouver de la sympathie. Fernand venait souvent derrière moi m'assurer que tout allait bien. Je revis Albert. Maman me regardait. Toute l'histoire commençait à se répandre, monembarras redoublait. Enfin on se leva de table, et on alla regarder une fouille, pendant laquelle Albert, passant près de moi, me dit dans l'oreille : — « Oh I je vous aime plus que la vie! »
« Plus tard, on dansa dans le Forum. J'y dansai le cotillon avec Albert. A sa prière, je fus une fois chercher pour valser le terrible ennemi que j'avais tant craint. Oh ! ce que je sentis en pensant que ce bras qui me faisait danser aurait pu tuer mon Albert*!