Depuis princesse de Ligne
3. Celui qui avait provoqué Albert ce jour-là périt iui-môine malheureiucm^t 4ans un affreux duel, trois ans après.
ALBERT AU COMTE DE MONTALEMBERT
• GaitelUmare, 29 septembre 4832*
a Depuis longtemps je remets le plaisir de f écrire, car j'ai la tête si peu à moi que j'ai de la peine à rassembler deux idées. J'ai lu ce matin votre soumission. Que c'est beau, mon cher! mon père en est transporté ^ !
« Écris-moi donc vite ce que tu vas devenir. Revienstu en Italie? Restes-tu à Paris? Ai-je quelque chance de te retrouver? Je crois aller à Rome au mois de décembre, d'abord pour travailler un peu, ensuite pour m'éprouver en m'éloignant d'elle pour quelque temps.
« •.. Cher bon, tu vas m'en vouloir, mais il faut que je te parle de moi. Depuis ma dernière lettre, que de choses se sont passées ! Je ne croyais pas possible de résister à tant de bonheur! Je t'ai parlé de son journal qu'elle m'a donné à lire. Après avoir lu et relu ce livre, et, en la connaissant, avoir appris à l'aimer plus que jamais, j'arrivai à la fin qu'elle m'avait interdite, en enfermant dans une bande de papier les pages qui contenaient pour moi plus que la vie. Tu vas te récrier contre cet abus de confiance : qu'aurais-tu fait à ma place? Je luttai plusieurs jours, mais enfin, dans un moment de délire, j'enlevai ce faible obstacle ! Et là, je ne tenterai pas de te dire ce que je devins, je l'ignore moi-même Elle m'aime, mon cher. Comprends-tu ce
t . Il parle de la soumiâsion de MM. de Lamennais, Lacordaire et Hontalembert à Tarrél du Saint-Siège relativement à lUvenfr; soumission honorable et féconde pour les deux derniers, qui, après cet acte d'obéissance, se relevèrent forts et fldèles, et demeurèrent les glorieux champions de TÉglise. Mais, hélas 1 celle de M. de Lamennais- n'eut pas les mêmes conditions d'humilité et de sincérité; du moins, ce qui suivit de si prca peut îe faire craindre.
que je veux dire? Elle a de Tamour pour moi!... Le moment où je lui appris ma trahison fut affreux! Il y avait du mépris dans ses yeux ! L'enfer ne fait pas tant souffrir. Je fus longtemps à me remettre. Mais enfin ma faute est oubliée, et elle ne m'en veut plus de savoir sou secret. Je ne parle pas de ce qui se passe en moi, tu le devines ^ L'autre jour je fus au moment d'avoir un iluel pour une bêtise. Le lendemain de la dispute, je trouvai mon adversaire à Pompéia, où nous étions tous à un grand déjeuner. Là, j'eus une dernière explication, et r affaire s'arrangea. Pendant tout le temps, mon ami, elle ne me perdait pas de vue. Elle pleurait, elle sanglotait. Que se passait-il en moi? Était-ce de la douleur ou de la joie? Je n'en sais plus rien. Enfin, tu vois dans quel état je suis; les émotions me suffoquent. Est-ce affreux pressentiment, ou seulement crainte, inquiétude de la perdre? Perdre mon âme, plus que ma vie, est-ce possible? Charles, je ne vis pas, chaque nouveau jour me fait peur, et je voudrais retenir les heures. Chaque jour qui finit était si beau! Oh! jamais je n'ai mieux compris le malheur que depuis que mon âme est si remplie de joie! Un si beau bouquet doit-il se faner? Oh non! c'est pour toujours, ce bonheur doit vivre par delà le tombeau, et c'est le ciel qui s'ouvre pour moi dès ici-bas
« Tu vas me dire qu'il y a de l'exagération. Oh non! mon ami. Cette délicieuse sérénité qui me remplit l'âme
l. Il ne paratt pas que rindignation de M. de Montalembert au iujet de cet abus de confiance ait été aussi grande qu'Albert le craignait. Voici sa réponse : a Quant à ton affaire de journal, je ne trouve aucun tort chez toi, et je suis sûr que la colère n'a été ni vive ni profonde, et surtout qu'il n'y avait pas, comme tu le dis, du mépris dans ses yeux. On ne met pas une feuille de papier entre l'homme et son bonheur, quand on ne veut pas qu'il s'en doute. »
m'est un sûr garant que mon bonheur est vrai et profond. Demain elle me donne de ses cheveux. Je les porterai toujours dans un médaillon suspendu à mon cou. Quel talisman contre le mal! J'ai la fièvre; tant de bonheur me remplit Tâme d'une vie qui me tue !
« Sa mère sait tout. Si tu savais comme elle est bonne et tendre! Tu n'as pu la connaître et pourtant tu Taimes déjà. Adieu. Quand te reverrai-je? Je n'ai jamais eu si besoin de toi ! J'ai le mal du pays. Je souffre de ne rien faire d'utile, et je voudrais me rendre digne du bonheur qui m' arrive.
a Ton ami pour la vie, « Albert, i»
« Nous quittâmes Castellamare le 29 septembre, et je ne sais pourquoi, mais au moment de partir je me mis à pleurer un peu. Je le cachai aux autres, mais lui s'en aperçut, et sa pitié me fut si douce ! Je ne pus pourtant pas lui dire ce qui me faisait pleurer, — je devais le revoir le lendemain. Était-ce parce qu'une jolie époque de ma vie finissait? Était-ce parce que je regrettais la fin de ce séjour pendant lequel, pour la première fois, nos âmes s'étaient vues sans détour?
« Un de ces soirs, à Castellamare, nous étions ensemble au balcon à regarder le coucher du soleil dans la mer. Maman n'était pas même dans la chambre. Il nous semblait être seuls au monde avec Dieu. Albert suivait avec extase le soleil, et il dit : «Oh! si nous pouvions aller où il va î On se sent si envie de le suivre, de voir un nouveau pays ! » Je suis sûre qu'en ce moment il eût aimé mpurir 1 J'admirais son enthousiasme, mais je n'en partageais qu'une faible partie; je pensais plus à lui, et lui, plus au ciel. J'admirais le ciel par lui, lui y allait tout seul. Oh! après des moments comme ceux-là, comme
la soirée qui suivait me semblait sanctifiée I Avec quel délicieux et calme bonheur j'allai m'occuper de ma toilette, pour apparaître ensuite un peu plus jolie aux yeux de celui qui me rendait meilleure ' ! »
Les pages de l'histoire d'Alexandrine ei a Albert que Ton vient de lire, et qui rendent compte de cette période enchantée de leur vie, contiennent l'expression de sentiments que quelques personnes trouveront sans doute trop passionnés et trop romanesques. Toutefois, l'idée de supprimer un seul de ces passages ne m'est pas venue. Ne fallait-il pas, en effet, qu'on sût ce qu'avait été cet amour consacré et sanctifié, depuis, de toutes les manières? Et n'est-il pas toujours utile d'ailleurs d'apprendre au monde, qui se plaît à croire froids et insensibles ceux qui savent rester maîtres d'eux-mêmes et fidèles à la loi de Dieu, quels sentiments vifs et tendres peuvent remplir le cœur pur d'un chrétien? Si ensuite l'on me reprochait le charme même d'une telle peinture, comme nn danger de plus, je demanderai encore une fois aux esprits assez austères pour le craindre, de suspendre leur juge-
i. Âlexandrine avait laissé à Berlin une amie qui lui était infiniment chère, M"" de Splitgerber (depuis H»* Wolff). Elle portait le inâme nom que moi , et Alexandrine rappelait Pauline V'^, parce qu'elle l'avait connue avant moi. Ayant Ttiabitude de lui ouvrir son uoeur, elle n'avait pas tardé à lui parler d'Albert, et voici en quelf termes, dans une lettre écrite à son amie le 16 août 1 832 (du Vomero) : « Maintenant je vais vous parler de moi. Je le fais presque en tremttUnt. Oh ! Pauline, ne vous moquez pas de moi si je suis folle, extravagante, coupable, ridicule. Je suis en même temps trop malheureuse pour qu'il soit permis à mHS amies de se moquer de moi. Allons, je veux secouer l'espèce de sentiment de honte que j'éprouve, et vous dire sans plus de retard que j'aime Albert... C'est écrit, et je viHis répète ma prière de ne pas vous moquer de moi. Excepté son âf^eU est de tout les hommes que j'ai rencontrés celui qui ressemble
KÉCIT D'UNE SŒUR. 69
ment et de lire avec indulgence tout ce qui, dans ce genre, pourra encore les surprendre dans la suite de cette histoire. S'ils veulent bien l'achever, ils y verront Tamour de Dieu surmonter Tamour humain; ils y verront la foi tout dominer, la douleur tout purifier; ils verront enfin comment surent souffrir et mourir ceux qui surent aimer ainsi.
C'est à regret que je prends maintenant, pour un instant, la place d'Alexandrine dans le récit des faits. Mais je dois me souvenir que j'écris pour ceux qui ne la suivraient peut-être pas avec autant d'intérêt que moi dans les détails minutieux de ce passé où tout m'est cher et présent. Je dirai donc, sans revenir aux heures et aux jours marqués par elle avec tant de soin, qu'après le séjour à Castellamare, dont elle vient de faire le récit, nous retournâmes tous achever le mois d'octobre au Vomero; puis que nous revînmes à Naples, où le hasard (qui nous était si favorable en ce temps-là) ayant rendu vacants les deux appartements d'une même maison à Chiaja, nous nous y établîmes tous ensemble pour l'hiver. M"' d'Alopeus et Alexandrine au premier étage, et toute notre famille au second.
le plus à lUdéal que je m'étais formé. Une sympathie extraordi* naire a fait naître mon amitié pour sa sœur, — la même existe entre lui et moi... Oti I clière amie, que je voudrais vous le faire connaître! vous concevriez ce que j'éprouve. C'est l'âme la plus tendre, la plus passionnée, en même temps le cœur le plus droit, les sentiments les plus nobles. Il a beaucoup de modestie, d'humilité même; et cependant il a une noble fierté, du courage, de l'exaltation ; et avec cela, quand il est gai, une gaieté enfantine, car (et cela doit vous plaire) il ne se donne jamais l'air plus &gé qu'il ne l'est véritablement ; il est parfaitement naturel et simple dans tout ce qu'il fait. Je ne nomme pas sa plus grande qualité, — ses sentiments religieux, profonds, inébranlables. Ajoutez à tout cela un amour pour moi comme je n'en ai jamais inspiré, et jugez si je puis rester in* sensible. »
Fernand nous avait rejoints deux mois auparavant, et, depuis le jour du déjeuner de Pompéia, il s'était lié avec Alexandrine d'une amitié fraternelle et intime qui ne s'est jamais affaiblie depuis. Il aimait tendrement Albert et ne se croyait nullement obligé d'être son mentor; il était au contraire disposé à trouver bien tout ce qu'il faisait et tout ce qu'on faisait pour lui. Alexandrine ne pouvait donc avoir à la fois un ami plus dévoué ni un confident plus indulgent et plus discret. Au reste, après cette scène de Pompéia, mon bon père, ma mère, celle d' Alexandrine, et même l'excellent prince Lapoukhyn, qui, agréé alors comme le futur époux de M"« d'Alopeus, se trouvait avoir un certain droit à se mêler des affaires de sa fille, commencèrent à songer aux moyens de rendre leur mariage possible; et, malgré bien des difficultés survenues plus tard, qui furent autant d'épreuves pour Albert et Alexandrine, il ne vint plus dans l'esprit de personne de penser à une autre destinée, ni pour l'un, ni pour l'autre.
Toutefois mon père trouva nécessaire qu'Albert éprouvât un peu la solidité de ses sentiments en s' éloignant pour quelque temps, et il fut décidé qu'il irait à Rome passer une partie de cet hiver que nous commencions si joyeusement sous le même toit. Dans ce temps-là, nous ignorions ce que c'est que le malheur, et nous trouvions fort lourds les moindres chagrins. Aussi cette sentence nous parut-elle sévère, et tous, hormis Albert, nous étions disposés à en murmurer un peu. Mais pour lui, il était empressé à accepter tout ce qui pouvait servir à prouver la réalité de ses sentiments, et il désirait complaire à mon père de toutes les façons. Il croyait lui causer une sorte d'anxiété en cette circonstance, et il en souffrait, tout en bénissant la tendresse de nos parents et leur condescendance pour des vœux qu'ils ne pouvaient corn*
bler sans avoir plus d'une difficulté à vaincre et plus d'un sacrifice à faire.
Albert n'avait pas du reste attendu l'époque du déjeuner de Pompéia pour ouvrir son cœur à mon père, et voici un billet qu'il lui avait adressé quelque temps auparavant au Vomero, mais dont j'ignore la date précise. Je crois cependant qu'il fut écrit peu de jours après celui où il avait dit à Alexandrine près de la Floridiana: f Je vous aime, d
f Mon bon père,
€ Je me reproche depuis longtemps de n'être pas plus sincère avec vous et de ne pas vous dire simplement ce qui se passe en moi. Mais vous l'avouerai-je? la crainte de vous voir rire de ce qui, au fait, peut bien y prêter, mais qui me fait pourtant souffrir, cette crainte donc m'a fait prendre un air tranquille quand vous me demandiez ce que j'avais. Tranquille ! personne ne l'est moins que moi, et je vous jure qu'il y a des moments où ce que j'éprouve ressemble à de la folie. Vous le savez, pourquoi ne pas vous en parler? je suis amoureux. L'activité qui me dévore en est-elle la cause, ou bien est-ce le contraire? je ne saurais vous le dire. Depuis trois mois, je tâche de tuer cette disposition par le travail; mais loin d'y parvenir, c'est ce que je veux détruire qui nourrit mon zèle, et, comme ces chevaux de Rome, plus je cours, plus je m'enfonce l'aiguillon dans le flanc.
« J'avais pensé à rejoindre mes deux amis, mais dans la disposition où je suis, ils me rendraient fou. Si vous aviez quelques aff^aires à Paris, le mouvement qui y règne en ce moment m'aurait peut-être distrait et je vous serais
revenu avec Charles \ Enfm vous voyez, mon bon père, que j'ai bien besoin de sortir de cet état. J'ai eu beau me raisonner (et ma sœur Pauline a fait aussi ce qu'elle a pu pour cela), je sais tout le mal que je fais en me livrant à ce scnlimenl, en le lui montrant surtout; je ne puis m' arrêter. Elle sait ce que j'éprouve, je le lui ai dit, et maintenant j'ai peur. Je n'ai pourtant pas la force de prendre sur moi, Qualleîî-vous dire en lisant ces mots? Vous ferai-je peine ou pitié ? Je ne sais moi-même ce que je dois inspirer, je sais que je souffre, voilà tout. Je vous aurais dit tout ceci de vive voix, mais je ne sais pas encore parler. J'ai une foule de choses à vous dire, et si nous causons , j'espfire vous ouvrir entièrement mon cœur. Je suis content de ce que je viens de faire, il me serait impossible de vivî'r; sans avoir une entière confiance en vous, mon père. Si je vous fais rire, épargnez-moi, car tout m'humilie, x
A Tépoque de notre retour à Naples, Albert était, comme je Tai dit^ tellement heureux de se trouver presque autorisé h. espérer la réalisation de ses vœux, qu'il accepta avec empressement l'exil qui lui était proposé comme épreuve, et qu'il se soumit à l'absence avec plus de résignation peut-être que celle à qui elle était imposée comme à lui. 11 devait quitter Naples le 4 novembre. Je laisse Alexandrine rendre compte de la soirée qui précéda ce jour :
u Le départ d'Albert était fixé pour le soir. Je devais à peine le revoir, car nous allions à un grand opéra. A dîner, seule avec maman, je fondis en larmes. Maman fut
1 . Il n'eat paa ici question di; M. de Montalembert, mais du frère i'Miitirt.
délicieuse, elle me dit qu'elle me comprenait et me donna de l'espoir. Cependant, à Saint-Charles, la douleur que je ressentais fit apparaître à mes yeux la salle, les lumières, la scène, tout ce qui m'entourait enfin, sous un aspect absolument changé. Au lieu de l'air de fête que cela avait pour moi lorsque je goûtais tranquillement la joie d'y voir Albert, il me sembla tout d'un coup être dans un tombeau illuminé. Mais cette impression se transforma à son tour bien vite dès qu'Albert m'eut dit: — Je ne pars plus cette nuit, mais demain soir; j'ai obtenu un jour de plus. Ce délai nous donna des forces et de la résignation. Nous passâmes encore avec une certaine gaieté notre soirée du lendemain. Il partit enfin à 5 heures du matin. »
Durant son absence, il n'y eut qu'une infraction à la résolution prise par tous les deux de ne pas communiquer ensemble directement, et ce fut Fernand (peu scrupuleux lorsqu'il s'agissait de faire plaisir à Albert) qui obtint un jour d'Alexandrine quelques lignes à renfermer dans une de ses lettres. Les voici :
« Fernand, n'ayant pu obtenir de moi de vous écriro, a fini par me dire que vous le désiriez, et cela m'a décidée* Au nom de Dieu, et si vous m'aimez, soyez heureux, soyez heureux à tout prix, à mes dépens, de quelque manière que ce soit, pourvu que cela n'offense pas Dieu. C'est pourquoi il ne faut affliger votre père en rien ; faites tout ce qu'il veut et quand il le voudra. Aimez-en une autre , je vous jure que j'aimerais mieux vous savoir heureux en en aimant une autre que triste en continuant à m' aimer. Votre bonheur, quel qu'il soit, fera le mien. Permettez-moi d'avoir Fernand pour confident : il vous aime tant! plus encore, il me semble, que
VOS sœurs ne vous aiment; cela me le rend si cher; rien ne me console davantage que lorsqu'il me parle de vous.
*ï Cela me pèsera de ne pas dire ce que je fais à Pauîint^. Si on me questionne, je serai obligée de mentir, pour ne pas vous obliger à la même chose. Je vous supplie de ne pas me répondre; mais dites à Fernand tout ce que vous voudrez pour moi. Votre père a dit une fois à Pauline qu'il ne croirait à la durée de notre attachement quB si nous restions deux ans sans nous voir et sans nous écrire le moindre mot; il ne faut pas tromper, c'est la dernière fois que je vous écris secrètement.
« Adieu, c'est pour vous que je prie le mieux, et j'espère que Dieu m'accordera votre bonheur. Ne craignez pas de me rendre malheureuse en m'oubliant : pourvu que vous soyez heureux, je le serai aussi. A revoir. Je prévois que je ne pourrai pas cacheter, mais ne vous en offensez pas, Fernand ne le lira pas. »
Et Fernand écrivait en même temps :
« Tu vas être furieux, mais souviens-toi que c'est contre moi seul que tu dois diriger tes coups. Je t'envoie ce petit mot d'A... Je le lui ai arraché par la ruse, en prétondant que cela te ferait plaisir et que tu me l'avais écrit. Mon bon Albert, ne sois pas trop fâché, j'ai pensé que cela te ferait du bien. Comme je t'aime, et comme je suis triste! Je viens de voir A... Elle m'a dit que mon père venait de t' écrire une lettre pour te dire de ne pas revenir. Si tu l'avais vue, elle, tu reviendrais. La poste part* Je ne puis te dire que ce mot aujourd'hui. J'avais promis à Alexandrine de t'écrire; j'ai voulu, en tenant ma promesse, te dire tout ce que je fais de vœux pour votre bonheur à tous deux. Adieu, écris-moi, je t'en supplie. Alex, te prie de le faire souvent. Elle aime à me voir. Je ne lui parle que de toi, ce qui m'a valu sa con-
RÉCIT D'UNE SŒUE. Tû
fiance et son amitié dont je suis trt's-fier. Adieu, jo faime de toute mon âme. Reviens-nous vite, Fiilpîand.
« Tu peux être sûr que je n'ai pas lu le papier qu'A. .. m'a remis, je t'en donne ma parole. »
RÉPONSE D'ALBERT A FËRKÂKO.
« Frère mille fois chéri,
« C'est mal, mais je crois que je tairae encore plus que jamais. Sais-tu le bien que tu es venu me faire, à moi pauvre diable seul et loin de tout ce que j'aime? Ce mot chéri a été comme une goutte treau donnée à un malheureux mourant de la fièvre, et cependanl/e nevmx plus qu'elle m'écrive. Je tâche de me distraire. Mais le soir, quand je rentre, je sens que je Taime et qu'elle n'a pas changé, etje me couche en priant Dieu pour nous- Mais je n'ai pas encore dormi; du reste, je ne demande plus rien. Je supporterai tout ce que le ciel voudra m'infliger. Ma part de félicité est plus que coraplfelc^ et le malheur aura beau faire; que m'importe, j'ai v*5cu, et ma vie est à tout jamais embellie! Une îseule chose pourrait me faire souffrir mille morts, ce serait de la savoir malheureuse. — Oh ! plutôt perdre le souv*?nii* de ces beaux jours, les seuls beaux de ma vie... Je lui avais écrit une longue lettre, j'en avais si besoin! mais je Tai déchirée. Elle me dit de ne pas lui rr^pondre, et cela vaut mieux. Nous nous reverrons un jour, et alors il lui sera facile de voir tout ce qu'aura souffm mon cœur, qui lui appartient à jamais. Comme elle le dit, i7 ne faut pas tromper. Ainsi, mon bon Fernand, malgré le sacrifice, ne lui surprends plus de lettre pour moi. Tâchons d'être heureux sans cela. Si elle m'oublie, cela sera pour son
plus grand bien; alors je serai comme mort, et je ne vivrai plus que de ma belle vie passée.
« Aime-la de tout ton cœur, demande-lui de te donner sa confiance, et parle-moi beaucoup d'elle. Tu seras peut-être étonné, mais je n'en ferai pas autant, et cette lettre est la dernière où je t'en parle si longuement.
« Mais toi, qu'as-tu? Dans ta dernière lettre, tu étais triste. Écris-moi bien tout ce qui te fait de la peine. Et puis, cher frère, tâche de prendre sur toi, devant notre pauvre père, notre si bonne mère : nous voir malheureux augmente leurs tourments, et ils en ont tant ! Occupetoi, car le vide que cause l'oisiveté est une grande source de chagrins involontaires. Je te fais là de la morale, et je devrais bien me l'appliquer un peu. Je fais ce que je puis, mais il m'est impossible de donner nne heure d'attention à ce que je fais. »
Notre vie redevint à peu près ce qu'elle avait été durant les deux hivers précédents, moins gaie peut-être, mais plus douce à cause de la présence d'Alexandrine. Je vois, dans mon journal déjà cité, que « à l'heure où, l'année d'avant, nous allions, Eugénie et moi, cueillir des bouquets, nous montions, cette année-ci, sur la terrasse qui était au haut de la maison, et que, là, sous ce beau ciel et en face de cette belle vue, nous disions notre chapelet. »
Puis, vers le crépuscule, on se réunissait chez la comtesse d'Alopeus, dont le cercle était augmenté maintenant par le comte Maurice Putbus, ami dévoué et excellent d'Alexandrine et de sa mère, et le comte Malte Putbus, son neveu. L'un des deux (le comte Maurice) reparaîtra souvent dans ces souvenirs; l'autre, le plus jeune, comme tant d'autres des plus jeunes de ce cercle, fut enlevé par
RÉCIT D'UNE SCEUR.
une maladie rapide au milieu de sa jeunesse et de sa vie, peu de temps après Albert, qu'il aimait, quoiqu'il \m ressemblât fort peu.
Ainsi se passait notre temps en l'absence d'Albert; dans une de ses lettres à Eugénie^ il dit : « Tu me fais une bonne description de votre manière d'être tous ensemble. Vous avez l'air contents, intimes : ne m'en parlez pas tant, je vous envie. » M"' d'Alopeus, souvent malade, confiait Alexandrine à ma mère, et nous allions déjà ensemble dans le monde, comme si nous eussions été trois sœurs. Enfin, à peu près un mois avant lexpiralion du terme fixé, nos bons parents s'attendrirent sur l'exil d'Albert, il lui fut permis de revenir, et, à notre grande joie, le 7 janvier 1833, il reparut au milieu de nous,
Je reprends maintenant le récit d'Alexandrine, depuis ce jour jusqu'à celui de notre séparation, trois mois après.
HISTOIRE D'ALEX AND aiNE.
(Suite.)
« Dieu I merci I... Dieu bénisso tout ! »
« Voilà ce qu'il y a dans mon j ournal , le 7 j anvier , f 833, un lundi. J'était en haut, chez Pauline, lorsque tout d'un coup nous vîmes ouvrir la poi-te et entrer précipitamment Albert. C'était bien lui ! iivec sa tendre vivacité, avec sa cordialité, avec toute sa churmante joie eu embrassant Pauline, lui, que je n'avais pas vu depuis deux mois ! Quoique nous n'eussions rieo de caché pour Paulin nous ne lui laissâmes voir qu'une bien petite partie
de îa joiD oue nous éprouvions de nous trouver réunis, et d'ailleurs ce Donheur nous étonnait tous deux. Il fallait quoique temps pour y croire vraiment, pour croire qu'il était réellement en notre pouvoir de 'ecommencer ces jours si doux, dont nous venions d'être privés pendant si lungtemps. — Si longtemps 'f'Deu\':ùois\.,. deux moist Pour ma part, dans cette première journée, j'éprouvai lin peu d'embarras de me retrouver avec celui qui savaiL si bien combien je Taimais. Mais comme tout cela était doux!
a Nous fûmes tous au bal le même soir. Je me sentais vivre et^ mieux que cela, tout était transfiguré en fête pour luoi. En valsant avec Albert, je me disais bien un peu : « Oîi nous regarde, on nous observe, on plaisante cl on poïise : les voilà bien heureux ! » Mais l'embarras mémo no pouvait altérer mon bonheur. D'ailleurs, je dédaignais tout ce qu'on disait de nous, et j'aurais perdu quelque chose de mon bonheur de m'en occuper. Pendant le cotillon (que je dansais aussi avec Albert), je m*appi'Ochai exprès de Pauline pour lui dire avec transport : ce Oh I Pauline ! je sens que je suis bien heureuse I » et mon accent l'attendrit.
« Je rentrai à trois heures du matin, avec la famille d'Albert. Eugénie m'envoya du thé dans ma chambre. Je me sentais de la famille. La vie la plus douce était devant moi, et je ne m'en figurais plus b. fin. Je me couchai ravie !
a Je fus bienheureuse pendant plusieurs jours, quoique notre vie fût bien mondaine, bien en l'air; mais, grâce à Dieu, je voyais assez Albert pour la remplir. Il y eut beaucoup de bals, plusieurs costumés, un entre autres le 5 fé\Tier, otr j'allai vêtue de noir et d'or, avec voiles et perles, d'après une gravure représentant Francesca de Rimini,
f A propos de ce bal, voici un billet que j'écrivis quelques jours auparavant, de notre salon où j'étais seule, à mes amis d'en haut. Il fit rire toute la famille, et Albert le garda toujours, car je Tai retrouvé parmi ses lettres :
« Chères personnes, quand vous aurez dîné, vou^ me ferez un extrême plaisir de descendre en mass€j mais cependant comme s'il n'en venait qu'une, car la porte de la chambre de maman (jst grande ouverte. Eugénie, aie la bonté de m' apporter les galons d'or, et tout ce que vous avez en or, si tu en as le temps. Pauline, j'ai besoin que tu me voies pour me dire si je n'aurais pas été en beauté pour le bal de lady Drummond\ Vous tous, si vous venez, ne faites pas plus de bruit qu'un, a
« Ah ! quelle douce vie de famille nous menions déjà alors I — Vivre dans la même maison que les pai enls d'Albert, le voyant toute la journée, et sachant l'un et l'autre, sans nous en parler, qu'on s'occupait de notre mariage I Quand je me réveillais le matin, je pensais que dans peu d'heures je le verrais, et ce peu d'heures, je les perdais en rêveries agréables, entremêlées d'une interminable toilette ^ et d'un peu de causerie avec uiaman à déjeuner. Pendant ce temps, rien que d'entendt-e le bruit des pas ou le son d'une des voix de celte chère famille voisine était du bonheur pour moi. Puis eniia venait le moment où je pouvais m'attendre h le voir entrer dans le salon.
t. Un bal où elle avait dû venir avec nous, mais auquel elle avait renoncé, quoique sa toiletle fût déjà faite, parce que sa nihre Htkïl un peu souffrante.
2. Alexandrine, pas plus dans ce temps-là que plus tard, n'était occupée de sa toilette. Mais elle y était fort longue, et mal^rÉ toui ses efforts à une époque bien différente, et lorsque sa mi»« £ tait devenue tout ce qu'on pouvait imaginer de plus simple, jamais hMg d« put parvenir à faire ces arransements-là aussi vite qu'une autre.
a Quelquefois il assistait à ma leçon de chant, quelquefois je le trouvais chez ses sœurs. Mais presque toujours je le voyais une fois avant cette jolie heure du crépuscule qui rassemblait nos intimes à notre foyer. Le dtner ne nous séparait que pour peu d'instants, puis la soirée se prolongeait longtemps. Devant les intimes, je faisais un peu de tapisserie, ou bien je chantais, ou bien je copiais mes passages favoris dans les livres que je lisais. Je les vois là encore devant moi, ces passages, et ces mots soulignés me rappellent les délicieux sentiments qui sont toujours les mêmes dans mon cœur :
« Methinks it ù heaven only io gaze upon Atm... to set down as food^ for memory every look and every move' ment^.
« Ohl que j'avais raison de penser qu'il était bon pour moi de faire un recueil de tous les regards et de tous les mots d'Albert I
« Le samedi 9 février est souligné deux fois dans mon journal, ce qui veut dire que quelque chose de remarquable s'était passé ce jour-là, et je n'ai pas oublié ce que c'était!...
f Ma mère dînait chez le comte Stakleberg ainsi que les parents d'Albert; moi, il me fut permis de dîner en haut avec Fernand, Albert et leurs quatre sœurs. Cela nous amusait. Après le dîner, Pauline et Eugénie eurent leur toilette à faire, et elles rentrèrent pour cela dans leur chambre avant que je fusse redescendue. Leurs deux petites sœurs jouaient ensemble du piano. Fernand était donc à peu près en tiers avec nous. Il trouvait cela gauche , il plaisantait, il disait qu'il allait dormir, et pour
1 . « 11 me semble que rien que de le contempler, que de conserver comme un aliment pour la mémoire le souvenir de chacun de ses regards, de chacune de ses actions, c'est le ciel. » Bulwer.
s'isoler davantage, disait-il, il se couvrit en riant la figure d'un mouchoir. Au bout de quelque temps (Albert et moi nous causions près de la cheminée), je voulais m'en aller, car je pensais qu'il ne paraîtrait guère convenable que je restasse plus longtemps en haut, seulement avec les frères de mes amies et leurs petites soeurs. Mais je traînais, ne pouvant m'y décider, lorsque Albei't m'effleura très-légèrement le front de ses lèvres, et ce fut si rapidement que j'en restai encore plus étonnée. Je fus fâchée, et, sans rien dire, je pris gravement mon châle et je redescendis*
« Seule, chez moi, je ne pus que penser, mai> je ne savais que penser. Décidément j'étais fâchée, et il me semblait que notre délicieuse existence venait de ctianger d'aspect, et à son désavantage. Je n'étais plus sûre dans ce moment-là de l'aimer autant, et /espérais qu'il ne descendrait pas avant que maman fût rentrée, ou que quelqu'un fût en tiers avec nous. Malte vint, et bientôt après Albert, l'air très-triste. Quand il le put, il nie dit que je l'avais bien affligé par mon regard. Il parut repentant, et il ne chercha pas à s'excuser ; mais son éloquence fut si grande, il parla si bien, que tout nuage s'cufuit de mon âme.
(( Le lendemain de ce jour, je copiai dans Eugène Aram ce qui y est dit des douceurs d'une absence remplie d'espérance. L'auteur dit que a alors, la femme qui aime sent quel pouvoir de consécration il y a dans la seule présence de celui qu'elle aime ; que l'endroit oii il a marché, le livre qu'il a lu, deviennent une partie de luimême et ne sont plus sans âme, et que le cœur alors apaisé, en découvrant tant de nouveaux trésors dans ce si délicieux monde des souvenirs, n'a pas encore appris à connaître cet ennui, ce sentiment d'épuisement et de solitude, qui sont les vraies pei*^^*^ de l'absence e1 qui
appartiennent, non à l'absence remplie d'espérances, mais à l'absence pleine de regrets. »
a ll^Has î maintenant je connais l'une et l'autre, ô mon Dieu I
<ï Je copiai aussi ces jours-là du même livre ce passage qu'Albert aimait et copia aussi :
« J'ai -souvent lu et entendu parler de la défiance et H de la ialousie qui accompagnent l'amour. Je pense f( qu'un pareil amour doit être un sentiment bas et vuli( gaiie ; il me semble qu'il y a une religion dans l'amour, <ï et sa vraie base est la foi. »
« Puis encore:
ff Plus mon âme est émue, plus je suis disposé à prier. a La tristesse, la joie, la tendresse, toute émotion élève (t mon ame vers Dieu. Et quel délicieux épanchement (f du cœur se fait dans la prière ! Quand je suis près de Lf vous et que je sens que vous m'aimez, mon bonheur li serait pénible, s'il n'y avait pas de Dieu que je pusse tf b(^uir de son excès. Est-ce que ceux qui ne croient pas « aiment ? Ont-ils des émotions profondes? peuvent-ils « ôtre véritablement dévoués ? »
(ï Oh î notre amour nous enivrait beaucoup trop peutêtre. Cependant jamais, je crois, il ne nous a fait oublier Dieu, et il n y avait pas de sujet dont nous aimions plus Il piii'lerp
tt Samedi, i \ février. — Les parents d'Albert me menèrent au bal de l'Académie, et je rentrai aussi avec Albert, sa mère el ses sœurs. On voulait me donner du thé et on me lit monter en prendre chez eux. Ses sœurs allèrent dans leur chambre jeter leurs manteaux. Je restai seule avec Albrrt, préparant mon thé debout, voulant vite redescendre. Il admirait, je crois, mes longues boucles; il eu prit une dans sa main et l'approcha doucement de ses
RÉCIT D'UNE SŒUR. aS
lèvres. Je me fâchai, mais moins que ravant-veille. Cela me semblait moins mal que ce qu'il avait fait ce jour-là,
« Le lundi i 4 (le lundi gras). — Nous passâmes la matinée au Corso, dont le bruit, la foule et la l'olle gaieté m'enivraient. Le prince Lapoukhyn avait pris un balcon d'où nous jetions des dragées, après en avoir beaucoup reçu pendant une course en calèche avec Pauline et son père. Ce fut là que nous attendîmes le passage du char illuminé du roi*. Nous l'avions attendu si longtemps que nous avions fini par aller nous reposer dans le fond de la petite chambre à laquelle appartenait notre balcon- Le char du roi ne passa qu'à sept heures, et nous eûmes h rentrer en hâte pour dîner et nous habiller pour le bah Je me souviens que, pendant que je sommeillais dans ce cabinet, en attendant ces jolis chars illuminés, j'étais excessivement heureuse. Je voyais là Albert, j'allais le revoir au bal, et puis, je ne sais, quoique je visse le carême s'approcher sans peine, j'aimais à marquer ainsi de fêtes et d'apparence de joie ces heures où je le voyais; et une certaine surabondance de bonheur et de gaielé me faisait aimer ces plaisirs, et mettre une sorte de triomphe à en faire le plus possible.
« Ohî pauvre légèreté humaine!
« Le carême commencé, je me sentis encore de jour en jour plus heureuse. Nous pouvions, plus que dans le temps des bals, avoir ensemble des conversations sérieu-
1. Le roi de Naples et les princes avaient, à cette êpoqua, Thobi* tude de parcourir la rue de Tolède pendant les d^rnierB jours du carnaval, en grande mascarade, jetant des dragées aux passiints, avec la gaieté qui caractérise ce divertissement, à la contagion duquel tout le monde succombe en Italie. — Cette année-là le char du roi représentait une pagode chinoise, et Tensemble des Itimièrea at des couleurs de cette magnifique décoration, ainsi que le» costtimeâ des personnages qui composaient le cortège royal, étaient d'un filTet magique.
seSj et il me parlait beaucoup de Dieu, des anges et aussi tlo sa chère religion, pour laquelle je sentais croître mon amour. Je goûtais un bonheur si complet, si inattendu, .surpassant tellement tout ce que j'avais rêvé dans ce gearej que cela remplissait mon cœur de reconnaissance envers Dieu, et mettait plus de douceur et d'indulgence daus mon caractère. Quelquefois je remerciais Dieu avec délices de ce qu'Albert valait tellement mieux que les autres, et je sentais si bien mon bonheur plus grand que celui de tant de femmes aimées frivolement dans le monde, et qui cependant ne pensaient sans doute guère à m'envier.
« Le mardi saint, 2 avril. — J'éprouvai un grand ravissement d'amour pour Dieu et pour Albert, qui me fit mettre dans mon journal, pour m'en souvenir, les pre* mières lettres des mots : « Pour toujours » et : « Que Dieu .soit avec nous. »
« Le jeudi saint, 4 avril. — Ma mère me permit d'aller avec mes amis aux Ténèbres, à la chapelle du palais, où la musique était charmante.
% Malgré ma frivolité, celle belle chapelle, ces chants, et plu*5 que tout cela peut-être la douceur de prier près de mon Albert m'inspirèrent tellement, que je priai avec un doux recueillement. J'étais contente d'avoir l'air catholique. Je me souviens que, bien longtemps avant de Tèti-e, j'avais cette espèce de plaisir à être crue catholique. M, de la Ferronays vint nous prendre là, et le retour à pied fui délicieux. Il y avait pleine lune, et le printemps de iNaples se sentait dans l'air. Nous entrâmes dans plusieurs églises pour prier devant le saint tombeau (car Ci* jouMà on fait à Naples une visite dans sept églises). La, Albert et moi, nous nous mettions à genoux l'un à culé do l'autre sur le pavé de l'église. Je me souviens que Cl} que j'éprouvai fut d'une douceur inexprimable.
RECIT D'UNE SŒUR. Èb
Je ne sais plus ce que je demandais à Diea, mais je sens que tous deux nous implorions sa protection sur nous, et que nous la goûtions comme assurée.
« Le long de la Villa Reale je marchais avec lui et ses sœurs; leurs parents fermaient la marche. Nous cheminions ainsi presque déjà en famille, éclairés par une lune charmante et les plus belles étoiles, que nous regardions avec adoration pour Dieu, remplis d amour ou d'amitié les uns pour les autres*.
« Albert écrivit vers ce temps une lettre à l'abbé Martin de Noirlieu', pour lequel il avait une grande amitié et une grande déférence. Il en reçut la réponse suivante qu'il me montra.
l'abbé MARTIN DE NOIRLIEU A ALBERT.
« J'ai reçu, mon cher ami, les livres que vous nf avez renvoyés. Je ne puis vous dire combien je suis touché d'apprendre que vous aviez copié leplusp<ititeu entier. Voilà ce que j'appelle du zèle inspiré par uu pur et véritable amour. Je vous avoue que j'ai peine à croire^ d'après
1. Je dois noter ici une petite circonstance omi^e et qui eut de Timportance plus tard. Le prince Lapoukhyn donna un ^cjnû tsouper le jour de Pâques, et ce jour-là M"*» de MareeUus, qui y êiait, poriail dans ses cheveux un bijou en émail d'un travail singulier^ et où se trouvaient sculptées en or deux petites figures, un lui ni une reine du moyen Âge; mais il fallait de bons yeux et regarder de près puur distinguer ce détail. Alexandrine avait la vue basse Bt Était toujours obligée de se servir d'un lorgnon ; mais comme tous ggu\ qui vqient mal de loin, elle y voyait de très-près mieux qu'iine autre. Elle s'était approchée de M°»* de Marcellus et avait bien rt^^ardé cp t^ijou. On verra plus tard pourquoi je note ici ces petites circonatanttî^*
2. L'abbé Martin de Noirlieu, le premier prêtre auquel Alexandrine ait jamais parlé, est aujourd'hui curé de Saint-LouU-d'Antin, à Paris. Ce fut cet ami excellent et vénéré d'Albert qui ri;i;ut l'abjuration d'Alexandrin e, peu d'années après l'époque de leur pre^ miêre rencontre à Rome.
86 RECIT D'UNE SCEOR.
cela, qu'elle ne soit pas la compagne que le ciel vous destine. La Providence est si bonne, si puissante dans ces moyens, que les obstacles humains ne doivent jamais nous efft'ayer. Le secours nous vient ordinairement du côté où nous l'attendons le moins. Continuez, mon bon Albert, k cultiver cette âme qui vous est si chère. Si vous ramenez à la vérité, elle sera votre conquête et Dieu vous en fera don à jamais. C'est surtout dans la prière qu'il faut traiter cette grande affaire, car la lumière vient d'en haut, aussi bien que la force si nécessaire pour vaincre l(is préjugés et les répugnances qu'on a sucés avec le lait.
H Je ne suis pas étonné de ce que vous me dites au sujet dos agitations qu'elle éprouve. L'abjuration lui paraît coaime un abîme à franchir, et quelque courage que Ton ait, il est naturel qu'on recule à la vue d'un abîme. Les protestants s'imaginent faussement que, pour abjurer 1 hérésie, il faut fouler aux pieds et anathématiscr tous ceux qu'on laisse dans l'erreur. A Dieu ne plaise qu'il on soit ainsi!... Nous ne maudissons que l'erreur, mais nous aimons et nous plaignons ceux qui en sont victimes. Le jour où elle abjurera, elle ne fera autre chose que de titiclarer qu'elle rentre dans le sein de l'Église où ses ancêtres avaient vécu pendant quinze siècles, et qu'elle renonce aux erreurs qui ont séparé de l'unité ceux des siens qui vivaient il y a trois siècles. Elle laissera à Dieu le soin de les juger, car lui seul peut savoir à quel point ils ont été de bonne ou mauvaise foi dans leur schisme. Elle ne détestera que leurs erreurs, comme elle (iête.stei'a les vices qui auraient pu les déshonorer; car enlin, si tendrement qu'une fille aimât sa mère, elle ne pouiTiiit approuver sa conduite, si elle était déréglée, et ne négl igerait rien pour ramener à la vertu ce qu'elle a de plus cher au monde. Pourquoi ne ferions-nous pas le même
raisonnement lorsqu'il s'agit de Terreur qui, après tout, est le vice de Tesprit? En résumé, mon cher ami, diteslui qu'il s'agit pour elle de revenir à la foi de ses ancêtres, qu'il n'y a de salut que pour ceux qui sont dans l'unité catholique, ou pour ceux qui, nés dans l'hérésie, sont complètement dans la bonne foi et dans une disposition telle qu'ils seraient catholiques sur-le-champ s'ils croyaient qu'il est nécessaire de le devenir pour plaire à Dieu. Mais quant à ceux qui ont des doutes et qui négligent de s'instruire, ou, ce qui est pire encore, qui sont persuadés que leurs pères ont mal fait de rompre l'unité et qui cependant restent dans le schisme, ceux-là sont horriblement coupables.
« Combien cette âme m'intéresse, cher Albert! Déjà aujourd'hui, j'ai prié pour elle au saint sacrifice : je compatis à ses peines d'esprit. Dites-lui qu'elle ait confiance, qu'elle prie beaucoup. Demandez-lui aussi ce qu'elle ferait si on lui disait que la mère du Sauveur est sur terre et qu'elle habite à une petite distance d'elle. Elle répondra à coup sûr qu'elle irait la trouver et qu'elle se recommanderait à ses prières. Eh bien! cette bonne mère est au ciel. Qu'elle s'adresse à elle avec confiance, elle en sera écoutée. »
« Le livre dont parle l'abbé Martin formait un grand cahier copié par Albert. C'était là ce qu'il voulait que j'emportasse pendant notre absence qui s'approchait. C'était là le cadeau qu'il me faisait en souvenir de lui et que je reçus avec un extrême plaisir et intérêt. Ce fut ma première instruction catholique.
« Le ^ 1 avril, nos amis firent une course à Pœstum. Albert les y accompagna, quoique souffrant d'un grand mal d'oreille auquel il ne faisait pas attention. Personne n'a jamais été plus courageux que lui pour supporter la
fiouffrance. Sa santé était déjà mauvaise alors, mais je ne mVii inquiétais nullement. Je pense souvent que des anges compatissants ont écarté de moi tout présage funo&ie, car jusqu'aux derniers mois de sa vie j'ai été dans un aveuglement étrange sur sa santé. A cette époque, à Naples, pendant les derniers temps de notre séjour, je me souviens qu'il me disait qu'il avait la fièvre la niiii; mais notre séparation le désolait, et je croyais que ce n'était que cela. Nous ne pouvions nous figurer coiunienÉ nous pourrions vivre séparés. Mais le plus souvent nous tâchions de nous calmer, de nous consoler même par notre belle confiance dans l'avenir, et par l'espiHîUJce de notre revoir dans quelques mois — revoir que ïi 011*5 espérions bien autrement durable.
n Diins les derniers jours, où chaque instant nous était pî'éciouîi, ma mère, qui était un peu souffrante, se retirait de bonne heure, laissant ouverte la porte de sa chambre, et jusqu'à ce qu'elle fût couchée, il était permis à Albert de rester dans le salon. Je ne voulais pas la mécontenlerj et je craignais qu'elle ne le fût s'il restait trop longtemps. Je le pressais donc de partir. Il s'en alla ainsi un de ces derniers soirs, puis je vis que maman était bien loin d'être prête à se mettre au lit, et j'eus du i-egret d'avoir ainsi perdu quelques instants. J'écrivis sur un toul petit chiffon de papier : « Ami chéri, j'ai perdu quelques minutes; maman n'est pas encore couchée, que Dieu vous protège, » et je le jetai par le balcon à Albei't. Une voiture passa rapidement et j'eus peur qu'il ne se fît mal en se précipitant pour ramasser ce petit brin de papier; mais avec son adresse ordinaire et ses bons yeux il le découvrit et le ramassa. Cette petite scî^ne romanesque nous amusa, et l'autre jour — plus d'un an après sa mort! — j'ai retrouvé ce même papier dans un livre qu'il lisait pendant notre voyage
d'Orient. Je ne sais comment il s'est trouvé là, j'ignorais qu'Albert l'eût gardé.
«Le 28 avril j'écrivis dans mon journal : « Je ne puis me figurer que nous partions après-demain. » j'ai toujours eu cette impossibilité de croire à la fin de ce qui me rendait heureuse. Quelle preuve innée de l'immortalité, et de l'immortalité bienheureuse)
« Pauline écrivit la journée dans ce même journal et y mit en finissant : « Que Dieu veuille nous bénir tous et nous accorder la grâce de nous revoir tous bientôt, et plus heureux qu'en nous quittant) »
« Cette dernière soirée, Albert resta longtemps auprès de moi, d'abord avec Fernand, Eugénie et Malte, ce qui était presque comme d'être seuls, puis encore après leur départ. Je ne sais ce que nous sentions le plus en ce moment, de la douleur de nous séparer, ou du bonheur de sentir combien nous nous aimions. Ses sœurs redescendirent et nous restâmes encore tous les quatre tristement ensemble, puis ils s'en allèrent) Oh) cette nuit fut si douloureuse que maintenant même que son souvenir a été suivi par celui de tant de bonheur et de tant d'autres nuits mille fois plus cruelles, il est encore déchirant pour moi) — C'était du reste la dernière fois que nous nous séparions sur cette terre. Nous nous sommes revus, et jusqu'à la mort, plus douloureuse à la faiblesse , mais qui sépare peut-être moins que les absences de la terre!
« Cette nuit-là je lui dis encore adieu du balcon, et en me couchant vers le matin, je priai Dieu, avec toute la vivacité dont j'étais capable, d'avoir pitié de nous, et il me semble que cette prière me donna du courage.
« Le lendemain matin (mardi 30 avril 1833), le jour des adieux, nous voulions avoir du courage, nous voulions espérer : envisager cette absence sous ses plus
noires couleurs était impossible. A nuit heures du matin ses sœurs étaient déjà dans ma chambre. Plus tard, je montai avec elles chez leur mère qui me donna une bague en turquoises, ce qui me fit fondre en larmes. Vers les deux heures nous allâmes tous (nos amis ainsi que nous) aux Grocelle, auberge à Chiatamone, où le prince Lapoukhyn nous donnait à dîner. Quel dîner! Je ne pouvais plus arrêter mes pleurs, mes sanglots. Eugénie, assise près de moi , voulait me calmer, craignant que cette vive douleur ne déplût à ma mère.
« Enfin, à quatre heures moins un quart, nous leur avions dit adieu à tous, et nous étions dans notre voiture de voyage. En descendant Tescalier, au moment de me mettre en voiture, Albert me demanda de lui permettre de tout espérer. Je le regardai et lui répondis, étonnée qu'il eût encore besoin de cette assurance. Ce furent nos dernières paroles avant cette grande absence. Albert et Fernand nous suivirent assez longtemps dans une voiture découverte, par une pluie battante qui les mouilla horriblement. Je le voyais donc encore un peu ainsi, mais déjà séparée, ne pouvant plus nous parler; enfin, après beaucoup de signes d'adieu d'Albert et aussi de Fernand, leur voiture resta en arrière. Cette pluie, qui contribua à faire tant de mal à Albert, retarda d'un jour le départ du Sully, sur lequel il avait dû s'embarquer le soir même pour la France avec sa mère et ses deux sœurs Pauline et Eugénie. M. de la Ferronnays allait conduire ses deux plus jeunes filles à Rome et il s'embarquait avec les autres, mais il devait les quitter à Civita-Vecchia. »
Amsi que le dit Alexandrine, notre départ n'eut lieu
que le lendemain 1** mai. Nous étions tous tristes, d'abord d'avoir quitté Alexandrine, ensuite de la crainte que notre absence de Naples ne fût pas aussi courte que nous le désirions, enfin et surtout du regret de quitter notre bon père et nos petites sœurs à Givita- Vecchia. Ma mère allait avec nous en France pour des affaires. Mon père conduisait mes sœurs au couvent de la Trinité-du-Mont, à Rome, où elles allaient passer trois mois, au bout desquels Olga devait y faire sa première communion. Nous comptions nous retrouver tous à Rome pour cette époque. Cette séparation ne devait donc pas être longue; mais, dans ce temps-là, l'habitude du bonheur nous rendait exigeants. Nous touchions au moment où cette douce habitude allait être rompue, et où, pour la première fois, nous allions savoir ce que c'était qu'une inquiétude fondée et une angoisse véritable.
Albert, comme on a pu le voir dans les dernières pages du récit d' Alexandrine, était souffrant depuis plusieurs jours, et la pluie dont îl avait été trempé la veille en la suivant le plus longtemps possible, lui avait fait un mal bien plus grand que nous ne le savions encore. Il nous parut changé pendant les premières heures de notre traversée, mais nou$ pensions que le chagrin de leur séparation en était cause. Il fit bientôt nuit. Le temps était mauvais. Nous allâmes tous nous coucher, et ce ne fut qu'en débarquant le lendemain à Civita-Vecchia qu'Albert, sans nous dire toutefois qu'il se sentait fort malade, demanda à ma mère de le laisser attendre jusqu'au bateau du surlendemain, parce qu'il sentait qu'il avait besoin de se faire saigner; il lui dit qu'il nous rejoindrait ensuite et serait à Paris aussi vite que nous. Cette habitude de se faire saigner, si commune et si fatale en Italie, n'avait été que trop adoptée par Albert, qui sentait souvent le sang lui porter à la tête
92 RÉCIT D'UNB SŒUR.
OU à la poitrine, et qui avait alors recours h ce remède h rinsu de tout le monde et sans Tordonnance du médecin. En cette occasion, ma mère, quoique bien loin de le croire réellement malade, eût été effrayée de le laisser seul; mais mon père et mes sœurs restant à Civita- Vecchia, cela rendait ce parti le plus simple et le plus prudent. L'heure pressait. Le bateau allait repartir. Il n'y avait plus le temps d'hésiter et de discuter. Mon père décida qu'il garderait Albert et que nous continuerions notre route. A trois heures nous étions à bord, le cœur bien plus gros cette fois que la veille. Cependant nous étions loin de nous douter de la terrible menace de malheur, qui, à l'heure même où nous levions l'ancre, était suspendue sur nos têtes.
Nous étions encore en vue, mon pauvre père pouvait encore voir à l'horizon le bateau qui nous emmenait, et déjà notre Albert était en proie à une fièvre ardente. Une inflammation rapide et violente s'était manifestée et le médecin déclarait sa vie en danger, en danger presque désespéré I
J'ai souvent pensé que ma mère (à laquelle tant d'autres douleurs étaient réservées) avait été miséricordieusement éloignée cette fois-ci. Car, malgré son regret en partant et son inquiétude pendant toute la durée de notre triste voyage, il est certain que beaucoup de terreur lui fut épargnée, puisqu'elle ne sut quel avait été le péril qu'en apprenant qu'il était passé.
On peut s'imaginer néanmoins avec quelle angoisse nous voyagions, avec quelle impatience d'arriver pour avoir des nouvelles, et enfin quelle émotion nous causa la lettre suivante, reçue par ma mère deux jours après notre arrivée à Paris :
RÉCIT D'Ur^E SŒUR. J3
MON PÈRE A MA MERE
« Givita-Yecchia, 5 mai 1833.
« Pour mettre un peu d'ordre dans le long récit que j'ai à te faire et que tu attends avec tant d'impatience, il faudrait pouvoir en mettre d'abord dans mes idées, et cela n'est pas facile. Avant tout respire, et rassure-toi, le danger est passé î . . .
« Remercie le ciel, car nous pourrions être bien plus malheureux que nous ne sommes. Remercie-le encore puisque c'est de lui que viennent les bonnes idées, et que nous avons eu celle de ne pas embarquer notre enfant. // ne serait pas arrivé vivant à Livoume, Remercions-le enfin de ce que, par un double effet de sa volonté, miss Mac-Garthy^ se soit trouvée à bord avec nous et qu'un bâtiment de guerre se soit trouvé dans le port. Sans ces deux circonstances. Dieu sait ce qui serait arrivé! Maintenant j'arrive au récit.
« Au moment où tu partais, tu te souviens que le petit médecin du brick était venu te dire que ce n'était qu'un refroidissement; en retournant à terre (après t' avoir conduite à bord), je l'engageai à remonter avec moi dans la chambre d'Albert. Il y avait à peine vmgt minutes que nous l'avions quitté. Tu juges de ce que je dus éprouver en voyant le petit médecin, à la première inspection de la figure du malade, jeter bas son habit>
1. Miss Mac-Carthy était rancienne gouvernante d'Eugénie, que nous avions rencontrée à Naples où eUe donnait des leçons d'anglais, et qui, se rendant à Rome h cette époque, se trouva par bonheur sur le môme bateau que nous. C'était une personne excellente et dévouée, comme le prouvèrent bien les soins qu'elle rendit en cette circonstance à Albert, qu'elle connaissait presque depuis son enfance, et pour lequel elle avait une prédilection f Hrticulière.
chercher précipitamment sa lancette, s'emparer du bras d'Albert et lui ouvrir une veine. Tout cela en moins d'une minute. Je lui demande avec effroi ce qui motive celte précipitation. « Tâtoz ses jambes et vous le verrez. » Elles étaient froides. Une demi-minute plus tard notre fils était mort. La saignée abondante qui fut faite a sauvé sa vie. La chaleur revint, il s'assoupit. C'est donc à ce petit homme que nous devons la vie de notre enfant.
« Depuis ce moment la bonne, l'excellente Mac- Carthy devint mon guide, ma boussole, mon Dieu tutélaire. Tu connais son habileté à soigner les malades, mais tu ne peux te faire une idée de son zèle , de sa tendresse, de ses soins pour Albert. Dirigée par elle, je l'ai secondée de mon mieux, et tu peux te figurer la nuit que nous avons passée , entre Albert sur son lit de douleur et nos deux pauvres petites filles dans le leur, dans la chambre d'à-côté, réveillées souvent par les cris de souffrance de leur pauvre frère. Je te fais grâce des détails, j'ai plus d'une fois béni le ciel que tu n'en aies pas été témoin. Le matin la fièvre s'était calmée. Rassuré pour le moment par le médecin, inquiet d'un autre côté de l'effet que pourrait produire sur nos deux petites la prolongation de ce séjour, ne sachant d'ailleurs que faire, ni à quiconfier ces deux chers enfants, je me suis décidé à partir pour Rome et à les conduire au couvent. Lapoukhyn est venu m'y voir sur-le-champ, il a été excellent, et, de lui-même, m'a offert ce que je voulais lui demander, d'emmener son médecin. Une autre fois je te parlerai de la douce et angélique Alexandrine, Elle aime trop celui pour lequel je tremblais, pour avoir pu dissimuler ses impressions. Son secret, qui n'en était plus un pour nous, est aujourd'hui connu de bien du monde. Non importa ! Si, comme le croit l'abbé Martin,
RÉCIT D'UNE SŒUR. 9h
cette union est écrite dans le ciel, elle se fera et tournera bien. Tous les deux méritent le bonheur ^
« J'ai quitté Rome à quatre heures et je suis arrivé ici en compagnie du bon et très-habile docteur Sauvan. Nous avons trouvé notre Albert moins bien que je ne Favais laissé. La fièvre était violente, la langue sèche, la toux, déchirante. Un quart d'heure après notre arrivée, Sauvan avait fait ouvrir une large saignée, et non content de lui avoir tiré douze onces de sang, il lui a fait immédiatement appliquer des sinapismes aux pieds. Chère amie, je ne te dirai pas ce que j'ai éprouvé en voyant ainsi torturer notre malheureux enfant, qui ne s'est refusé à rien et qui cependant souffrait horriblement... A huit heures du matin, Sauvan a jugé une nouvelle saignée nécessaire, et au moment où je t'écris, à côté de son lit, il se trouve presque bien.
« Je ne t'ai pas écrit par le courrier d'hier, parce que je n'avais que des inquiétudes à te donner, que j'étais fou de douleur et que je ne t'aurais dit que des bêtises. Sauvan, qui part demain, mettra cette lettre à la poste. Mes yeux se remplissent de larmes quand je pense que tu ne la recevras que dans quinze jours et que d'ici là tu pourras tout croire, tout craindre, tout souffrir. Ohl mon Dieut mon Dieul qu'elle épreuve! Je ne sais ce que je pourrai faire pour prouver ma reconnaissance à cette chère vieille Mac-Carthy : de l'argent tant que je pourrai lui en donner, de l'amitié tant que mon cœur en pourra éprouver, des services tant que je pourrai lui en rendre, et rien de tout cela ne pourra payer ce que je lui dois. Ohl que Ton aime bien, que l'on trouve aimable et spirituelle celle qui donne des soins, qui soulage^
1. On lira plus loin le journal d'Alexandrine écrit pendant ces nèmee jours d'inquiétude.
qui empêche de mourir Têtre que Ton aimel Sans elle je crois que j'aurais entièrement perdu la tête. Ce n'est qu'à grande peine qu'avec elle j'en conserve une partiel La pauvre femme est encore dans le même costume où elle était gisante sur le pont du bâtiment. Elle n'a presque rien mangé, rien bu, et n'a pas dormi un quart d'heure, depuis quatrejours.. . toutcela pour notre enfant. Crois-tu que cela se paye? alors dis-moi avec quoi. C'est de la vertu, de la religion; cela du moins fait aimer l'une et l'autre.
« Pendant que je t'écris, je regarde ce pauvre garçon si horriblement changé; sa maigreur est quelque chose d'effrayant; ses yeux sont larges et ouverts, ils ont l'air d'être au fond de sa tête. Cependant il est mieux, il le sent lui-même, il me le dit, il veut que je te le dise, il veut que tu saches qu'il t'adore, qu'il adore ses sœurs. Il n'est triste que parce qu'il n'est pas avec vous. Il parle, il tousse moins, il respire mieux, et moi je pleure de tristesse et de joie, car je le crois sauvé; mais ce pauvre visage si maigre, ces traits décomposés par la douleur, tout cela fait bien mal à voir. Comme je conçois bien qu'on se dévoue pour ses enfants I Avec quel plaisir maintenant je prendrais sa place dans ce lit où il souffre tant! Enfin je demande grâce à Dieu. Je le prie de ne pas porter l'épreuve plus loin. U m'exaucera, car tu pries aussi, toi, toi dont il est si accoutumé à entendre la voix, toi qu'il trouve toujours si résignée, 81 douce pour toutes les croix qu'il t'envoie. Voilà, ma bonne amie, une rude épreuve. Enfin J'en suis quitte pour la frayeur et pour ce ^ue je souffre encore; je promets d'en bénir Dieu.
(( Un autre jour encore je te raconterai ce que j'ai éprouvé quand j'ai vu s'éloigner le bateau qui vous emmenait toutes les trois; comme quoi mon cœur s'est
serré, comprimé, sans qu'une seule larme ait pu tomber de mes yeux, quand je Taï vu devenir toujours plus petit, puis disparaître derrière le dernier horizon; quand j'ai vu longtemps encore dans le ciel la trace de la fumée, puis quand celle-ci s'est aussi effacée; comme quoi je me suis trouvé seul dans le monde auprès de mon fils agonisant. Oh I voilà un triste et long souvenir î Nous nous reverrons, ma chère Albertine, je reverrai mes filles; peut-être alors oublierai-je que j'ai souffert et combien encore je me sens malheureux; mais jusque-là!...
« En résumé, Albert est mieux. Je ne saurais te le dire s'il en était autrement, et je veux que tu partages toutes les espérances que l'on me donne. Le médecin vient de me faire un singulier bien en me disant le régime qu'il devra suivre pendant sa convalescence, quand je devrai partir pour Rome, les précautions que je devrai prendre pour l'y conduire. Il est donc réellement sincère et de bonne foi. Il croit qu'il est mieux, il ne me trompe pas, il est sûr qu'il est sauvé; je le crois aussi, tu le croirais de même. Si tu savais ce que je souffre depuis quatre jours, tu comprendrais que cette confiance dans un avenir qui doit se réaliser dans quatre jours soit déjà du bonheur : tout est comparaison.
(( Il est convenu avec M°' Barat ^ qu'on commencera tout de suite la préparation d'Olga à sa première communion, mais qu'on ne la lui laissera faire qu'à son
1 . M«>e Barat, qui vient de mourir cnvironnôe de la vénération universelle, et dont le nom vivra dans l'Église h côté de celui des grands fondateurs de ces familles religieuses qui remplissent le monde de leurs œuvres. M""* Barat était, on le sait, la fondatrice de Tordre du Sacré-Cœur. Le couvent de la Trinité-du-Mont, à Rome, est l'une des quatre-vingt-cinq maisons établies par elle, de son vivant. Elle s'y trouvait en 1833, lorsque meç jeunes sœurs y arrivèrent.
98 RECIT D'UNE SŒOR.
retour, dans Tespoir que nous pourrons tous être présents et témoins de ce premier grand acte de sa vie. — Tu aurais été contente de moi si tu m'avais vu les soigner et les veiller pendant leur sommeil.
« J'ai, en finissant cette lettre, l'esprit un peu plus libre qu'en la commençant : c'est que notre Albert me paraît plus calme, plus tranquille, que sa respiration est plus naturelle, que la fièvre est de moitié moins forte qu'hier au soir, que sa peau est bonne, douce, et semble promettre cette transpiration qu'on attend avec tant d'impatience; c'est qu'en un mot il est véritablement mieux et que j'espère t
« Adieu, ma bien chère amie, pardonne-moi le désordre de cettre lettre : ma tête, mon cœur, mon corps, tout cela est si fatigué, que j'ai moi-même une sorte de fièvre. J'espère que ma raison sera plus lucide et plus à sa place la première fois que je t'écrirai. Adieu, chère amie, embrasse mille fois mes bonnes et chères filles, embrasse mon bon et loyal Charles, embrasse tout le monde. Aimez-moi tous un peu et priez pour moi et pour lui... Ohl oui, pour lui, priez beaucoup! Pauvre cher Albert! Combien il a souffert! Adieu M »
DE MON PÈRE A MA MÈRE
« GiTita-Vecchia, 10 mai 1833.
« Albert est sauvé! ma bonne amie. Rassure-toi et remercions Dieu! C'est le lundi 6 que nos alarmes ont été les plus graves et le mieux fondées, et alors nous étions livrés aux seuls médecins de Civita-Vecchia, qui
1 . Mon pauvre père nous rassurait et cherchait à se rassurer luimôme, mais il dissimulait mal les inquiétudes quMl conservait encore et qui étaient loin d'être calmées dans ce moment-là. Albert fut plus mal après le départ de cette lettre*
se sont montrés plus habiles que je ne pensais. La crise se déclara à midi, elle fut terrible, effrayante. Si elle se fût prolongée quelques heures de plus, il est probable que je n'aurais eu aujourd'hui à Renvoyer que des larmes et un douloureux souvenir du plus excellent enfant que le ciel ait jamais accordé à des parents. Dieu a eu pitié de nous. Dans moins de deux heures le pouls s'était élevé à 170 pulsations, l'oppression était effrayante, la langue sèche comme du bois, la peau brûlante comme un charbon, l'agitation excessive. J'avais envoyé chercher les deux médecins, qui furent effrayés de ces symptômes et ordonnèrent sur-le-champ une forte saignée. Notre pauvre enfant en éprouva un assez grand soulagement. Le pouls s'abaissa, la respiration devint beaucoup plus libre; mais l'oppression était toujours trop forte, et, malgré l'application de tous les remèdes indiqués par l'art et par l'expérience, il était permis de craindre une seconde crise. Albert n'y eût pas résisté. Nous sommes restés dans ce doute insupportable depuis 3 heures jusqu'à 7 heures du soir. Enfin à 7 heures, la transpiration, qui jusqu'alors avait résisté à toutes les provocations, cette bienheureuse transpiration se manifesta et bientôt elle devint prodigieuse. Oh! mon amie, avec quelle bonne foi, avec qu'elle véritable ferveur j'en ai remercié le ciel! Tu peux seule te le figurer, car tu sais aimer tes enfants! Je crois en vérité que j'aurais bu cette sueur bienfaisante qui sauvait notre enfant! Comme tout change de nature et d'aspect quand on soigne un malade qu'on aime!... A mesure que cette crise favorable s'opérait, Albert recouvrait la vie. Il sentait son mal diminuer, son visage reprenait une expression douce, naturelle et presque gaie. A une heure du matin, la transpiration commença à s'arrêter. Tout était préparé, linges brûlants, un bon lit bien sec et bien chaud placé
auprès du sien et qui le reçut sans qu'il eût éprouvé la moindre impression de l'air extérieur. A peine dans cet autre lit il s'endormit du sommeil le plus paisible, respirant doucement, librement, comme dans son état ordinaire, et ce sommeil réparateur se prolongea jusqu'au matin.
« Fernand, à qui j'avais écrit dans le premier moment de mon effroi, le laissant libre de venir ou non, est arrivé ce matin à franc étrier. J'en ai été bien aise et Albert a été heureux de le revoir.
« Je ne m'occupe pas encore des embarras dans lesquels je pourrai me trouver plus tard. J'ai à penser à autre chose. La bonne Mac-Garthy me quitte demain à peu près morte de fatigue. Elle me manquera; cependant j'ai pris d'elle de bonnes leçons et je suis assez habile dans l'art de tripoter un malade, de le changer, de le servir, de le soigner; et puis, fat un domestique; pourquoi me refuserais-je mes aises pendant que la fortune me sourit? Cette dépense était indispensable, elle était donc raisonnable^.
« J'enverrai Albert aux eaux d'Ems. (Il ne s'y ennuierait pas, car il ri y serait pas seul.) Il faudra payer et nous tenir pour bien heureux d'en être quittes pour de l'argent. Mais d'ici là, il me sera peut-être venu d'autres idées, et si je les trouve bonnes, je les suivrai sans attendre ton autorisation, quitte à recevoir plus tard de toi un bill d'mdemnité.
« Chère Albertine, toutes ces tristes secousses me tiennent l'esprit dans une grande agitation et me compriment terriblement le cœur. Cependant le malheur gui nous poursuit semble réveiller en moi une énergie que
1. J*ose rappeler que, ld]^(|ue mon père écrivait ces lignes, il n'y avait pas trois ans qu'il avait Cessé d'être ambassadeur.
RÉCIT D'UNK SŒUR. 101
je croyais éteinte, et j'éprouve que je puis souffrir longtemps encore avant de me dire vaincu. Quant à ma santé, ne t'en mets pas en peine. Je croyais mon corps fatigué, comme j'accusais mon âme d'être engourdie. Cela n'est vrai ni pour l'un ni pour l'autre. Je mène une dure vie depuis que je t'ai quittée, eh bien! je te jure que, depuis longtemps, je ne me suis senti aussi bien portant. Le bonheur m'assoupissait, le malheur me réveille.
« Donne-moi des détails sur mes filles ; comme je dévorerai chaque ligne où il sera question d'elles I Tu me diras qu'elles se portent bien, très-bien, que fraîcheur et santé brillent sur leurs visages. — Oh t oui, demandeleur de toujours bien se porter, il est affreux de voir souffrir ses enfants, et cependant ce n'est qu'alors qu'on sent bien comment on les aime!... Oh! si le ciel voulait frapper sur moi seuil toujours frapper sur moi et ensuite épargner mes enfants et ne leur donner que du bonheur, avec qu'elle reconnaissanceje bénirais ses coups! Comme je baiserais la main qui me donnerait la misère et leur prodiguerait la joie !
« Tu me diras que nous ne saurons plus bientôt où donner de la tête, ni où trouver un abri pour celle de nos enfants. A cela je te répondrai: Que faire? Ce n'est pas ma faute, et puisque Dieu est grand et sa miséricorde infinie, il aura pitié de nous et viendra à notre secours quand nous n'aurons plus que lui pour nous tirer d'afiaire.
« Adieu, amie bonne et chérie, tâchons de nous réunir, car je ne vaux pas le diable quand je suis loin de toi. Embrasse, non pas une, mais mille fois ma Pauline bien-aimée, ma Jane'. Embrasse, notre bon Chariot, la