‹ Récit de ce qui s'est passé de plus remarquable á l'Armée de son Altesse Sérénissime Mgr le prince de Condé en 1791, 1792 et 1793Chapitre 10 sur 13 · Affaire a B ertheim ^ le 8 décembre · texte numérisé non relu

Affaire a B ertheim ^ le 8 décembre

Ils reviennent à la charge avec une grande supériorité de moyens , ces hommes qui, di moins, ont conservé la brillante valeur avec laquelle les Français ont attaqué dans tous les tems. Une nuée de tirailleurs couvre la

campagne ', celte nuée fond à la course comme de tous les points d'un large demicercle ^ sur les deux entrées du village qui sont de son côté , s'y réunissent en deux colonnes et avancent au pas de charge.

La garde du redent en avant et celle du redent à gauche ne sont pas en état d'arrêter ces colonnes. Les deux gardes se retirent ; les redents sont occupés et dans l'instant le village de Bertheim est plein d'assaillans.

Les deux bataillons de chasseurs nobles sont aussitôt sur deux colonnes. Le prince est à leur tête , rayonnant de cette bravoure héréditaire dans les prince de son sang. Pas de charge y marclie. Voilà deux bataillons de gentilshommes français lancés sur deux colonnes de troupes françaises. Que va-t-il s'en suivre ? si l'aflaire n'est pas décidée dans un moment , le terrain sera couvert de morts et de blessés.

Ce qui s'était passé le 2 se renouvelle le 8. Le général comte de Vioménil fait encore placer et jouer sur-le-champ l'artillerie de son avant-garde ; elle vomit la mitraille sur les colonnes ennemies. Leur artillerie fait «gaiement feu sur les chasseurs nobles ; ils

( i36 ) n'en fondent pas avec moins d'ardeur sur les colonnes françaises.

Des Mirabeau et des Hohenlohe ralliés veulent passer en avant 3 camarades, cela ne 86 peut pas. Jettez-vous sur quelqu'autre point. L'impétuosité des Condéens est telle que rien ne les arrête.

La campagne, qui tout- à -l'heure était couverte de tirailleurs , est couverte des mêmes hommes battant en retraite. Le village enlevé par la promptitude et la valeur , est repris par la bravoure secondée de la fortune. Vive le Roi. La poursuite est si vive que ceux qui fuient n'ont pas le tems de se reconnaître.

Les escadrons condéens vont tourner le village pour charger ceux qui l'évacuent. Le prince a joint ces escadrons et s'est mis à leur tête. Sabre à lamain, au trot y marche. Son petit-fils l'accompagne : il prend le galop et se porte en avant pour faire une reconnaissance sur le chemin de la retraite.

Mong.^ le duc d'Enghien revient de la découverte. Il a vu le chemin de la retraite couvert, en quelques endroits, de troupes et d'artillerie embusquées derrière des haies,

( >37 ) proche d'un village. Un coup de canon tiré

sur le jeune prince , d'un endroit où il ne

Yoyait point d'artillerie, lui confirme qu'il y

a des pièces masquées. On a tiré sur sa

personne, il n'a pas été touché, Dieu soit

loué. O vous sur qui l'on fondait de grandes

espérances , jeune et malheureux guerrier,

que u'êtes-vous encore dans le cas de vous

exposer, si malheureusement nous avons de

nouvelles guerres !

La poursuite aurait conduit à des attaques de postes ; la cavalerie condcenne n'avait que son sabre et ses pistolets. Tant mieux , le père , le fils et le petit-fils , qui nous commandent, n'iront pas plus loin j ils ont couru d'assez grands dangers 3 ils oublient trop facilement qu'ils nous doivent leur conservation.

Trois cents Français restent morts sur le terrain que les chasseurs nobles viennent de reprendre sur eux. Cette affaire coûte à ces chasseurs deux officiers 2;énéraux et treize gentilshommes tués roidesj un officier généï'al et vingt-un gentilshommes blessés. L'affaire leur aurait coûté bien davantage si, de leur coté, l'on avait perdu quelques secondes seulement.

Les attaquans étaient an service de celte | convention qui faisait guillotiner nos mères, nos femmes , nos pères , nos sœurs , nos frères , ainsi que mille et mille autres per- • sonnes plus ou moins innocentes. Mais parmi ces hommes il en était beaucoup qui servaient par force et qui avaient horreur des forfaits de la convention, cela suffisait. Ce n'était pas du sang de ces militaires dont on était avide, mais de ce qu'il y a de plus glorieux dans les combats , la victoire -, et de ce qu'il y a de plus honorable à la suite , la générosité.

Les chasseursetles cavaliers nobles avaient traité les vaincus le 2 , comme des guerriers européens , qui ont un droit des gens, doivent se traiter. Ils se conduisent de même le 8. De leur côté l'on sent le prix de la mo-. déralion sans laquelle il ne peut y avoir ni retour ni rétablissement. Après la victoire peut-il y avoir quelque chose de plus beau que d'être compatissant envers des compatriotes trompés , séduits, égarés , entraînés, forcés.

Tous les Condéens blessés qui tombaient entre les mains des soldats et des cavaliers

français, étaient iiihumaineraenti'his à mort ;

sans cloute que leurs officiers ne pouvaient pas empêcher ces traits de barbarie. Le tems où ces hommes égarés redeviendront Français arrivera 3 ils ne voudront plus aller à la gloire que par le chemin de l'honneur.

O vous qui fûtes Français , comment pouviez-vous tuer , après le combat , des compatriotes blessés! Uu pareil acte de i"érocité peut-il s'allier avec la bravoure et la loyauté ? Ps'a-t-on pas toujours traité d© lâche celui qui frappe un homme sans armes? IN'est-ce pas assassiner que de tuer un homme ^ans défense ? Comment des guerriers , appartenant à une nation civilisée , pouvaient-ils jouer un rôle qui ne convient qu'à des sauvages et à des barbares. Je ne veux pas dire à des assassins et à des bourreaux par respect pour le nom français.

Comment pouviez-vous imiter des barbares envers de malheureux compatriotes, vous qui n'exécutâtes point le décret de la convention, qui vous ordonnait de ne point faire de quartier aux Anglais non plus qu'aux Hanovriens.

Grenadiers , chasseurs et soldats qui fûtes

( HO ) Français et qui, pour la plupart sans cloute, êtes redevenus Français , je vais vous en dire la raison. Les fuurbes qui voulaient en venir à gouverner la France, pour satisfaire leurs passions , avaient dénaturé tous les principes , toutes les idées reçues dans le inonde social , et jusqu'aux vérités les plus réelles. Ce que les anciens et les modernes avaient appelé viees et crimes, ils le préconisaient comme vertus; ce qui était faux ils le donnaient pour vrai. Ils faisaient passer le Roi pour un tvran , les nobles pour des ennemis du peuple et des traîtres à la patrie.

Grenadiers , chasseurs et soldats , dans quelle erreur on vous jetait ! C'était pour les jacobins de la convention que vous combattiez. C'était contre des preux et des braves qui vous donnaient l'exemple de la fidélité que nous devions tous à nos drapeaux , à notre serment, à l'honneur et à la vraie gloire.

L'affaire du 2 avait donné lieu à des propos faits pour être retenus : celle du 8 n'y donna pas moins lieu. Je rassemble ici ceux dont j'ai couuaissauce : il y a du pla isir à les citer.

( Ui )

Le maréchal de camp Daigremont , au moment de s'ébranler pour charger , reçoit une balle dans un bras. Son neveu lui parle d'aller se faire panser. Ce n'est pas le moment, dit-il, et il mène son escadron à la charge.

Le chevalier de Guilhem , capitaine-commandant à l'ex-régiment de Beauvoisis , a le pied gauche brisé par un boulet , il essaye de suivre par derrière, en sautant sur un pied et en s'appuyant sur son fusil. Vain effort de courage. Il s'est fait mettre une une jambe de bois à Wurtzbourg et il a fait les campagnes suivantes sur un cheval que le Roi lui a donné.

Un autre estropié voit amener une pièce.— D'où vient-elle ? — des républicains 3 ils battent en retraite. --Bravo.

Le baron d'Armur , au moment de laisser la vie sur le champ de bataille, demande si l'on est vainqueur 3 oui , répond un camarade--c'est bon, je meurs content.

Un grenadier de !V; irabeau vient pour se faire panser, il voit des chasseurs nobles plus blessés que lui, il retourne au combat. Un recrue franc-comtois a deux doii|,ts hachés

par une balle , il peut encore cliarger son fusil, on ne peut lui faire quitter la partie.

On était encore sur le champ de bataille , on plaignait un nommé M. de Laval, du Languedoc, qui venait de perdre son fils, les eul fils qu'il eût. --Mon fils était à sa place, il est mort pour la plus belle des causes , j'en fais le sacrifice avec résignation.

M. de Martignac n'a plus que quelques momens à vivre, il est frappé d'un boulet. Son dernier regard est sur les soldats gentilshommes qu'il commande. « Adieu , mes > amis , soyez plus heureux que moi.

Un chirurgien vient pour panser un M.

de Goy-du-Vivier , mortellement blessé. — Pansez , monsieur en montrant un autre blessé. — Je suis légèrement blessé , pansez inonsieur.--Je n'en reviendrai pas , réplique M. deGoy, c'està monsieur qu'il faut donner vos soins.

Le chevalier de Barras avait le bas d'une jcimbe emporté , le talon de l'autre fracassé. Un blessé se plaignait à côté de lui. « Songez V à Notre-Seigneur sur la croix ; songez à » notre Roi sur l'échafaud. Celui qui vous » parle vient de perdre une jambe et ne SQ i plaint pas. »

Journée du 9 décembre , Retraite sur Haguenau,

Le corps d'armée de Condé , depuis le 19 de novembre, campait derrière Winterhaiisen 3 son avant-garde en arrière de Berîheim , gardait ce village , repris deux fois si heureusement. Soit que le lieutenant-colonel comte de Clenau , campé sur la droite , fût forcé dans sa position , soit que le général-major baron de Rospoth , campé sur la gauche , le fût dans la sienne ; le corps de Condé avait l'ennemi sur les flancs. Tous les jours la position de ces deux commandans ou celle du corps de son altesse , était attaquée. Elle l'était par des troupes qui se battaient aussi vaillamment pour une république fondée par les jacobins , que les armées françaises se battaient autrefois pour la gloire et les intérêts de la France , sous Charles v, Charles vu et François i.^"^

Le 9 de décembre ces troupes attaquent M. de Clenau dans sa position , avec des forces très-supérieures. M. de Clenau va

plier. Un petit renfort de carabiniers et de dragons del'Emperear,accoutumés à vaincre, les chargent. Les Français tiennent ferme : les carabiniers et les dragons se retirent. Les Français marchent en avant : M. de denaii fait sa retraite.

Une partie des troupes françaises fait toufà-coup nn changement de front sur les flancs des Condéens. Des corps de réserve qui les tiennent en échec de dessus des hauteurs , descendent en même-tems pour les attaquer. Les Condéens n'ont que le tems de se retirer pour ne pas être coupés. Quoique suivis de "fort près ils exécutent des passages de lignes les unes au travers des autres, avec autant de calme et autant d'ordre que des troupes bien exercées qui manœuvrent devant un inspecteur.

^ Ils entrent dans la position retranchée qu'ils devaient prendre au premier jour, la droite vers Lembach , la gauche à Drusenlieim , le centre en avant de Haguenau, la rivière, dite la Mode, derrière une grande partie de la ligne. L'armée ne campe plus, elle bivaque et le bivac ne discontinue point.

Ce blvac est assez curieux. Ici sont des groupes de chasseurs nobles , au tour d'un feu qu'ils allument avec le soufflet que leur a donné l'architecte du genre humain. Ici quelques-uns sont assis sur leur sac , qu'ils appellent leur ouiski. D'autres se promènent à côté d'eux, d'autres font une partie de domino. Vont et viennent des revendeurs et des revendeuses , achetez , achetez du saucisson , achetez du saucisson. Presque tous ont la bouteille de rogomme dans une main et le petit gobelet dans l'autre. Voyez un chevalier de St. -Louis qui raccommode le sac dont il a le dos chargé quand il est en marche. Voyez cet autre qui coud des boutons à ses guêtres.

Plus loin sont des chevaux attachés à da gros bâtons ferrés par un bout et fichés en terre , quelques-uns sont attachés à des anneaux de fer vissés dans des arbres. Pendent aux branches des brides et des sabres. Voyezvous des hommes , dont la plupart ont une décoration , le bonnet de police en tête et la trousse de fourrage en croupe ? ils viennejit d'une distribution. En vovez-vous qui promènent rétriUesur le corps de leur cheval?

En voyez-vous qui frottent la poignée de leur sabre? Ici s'arrête une carriole de cantinier. Qui veut du fromage ? qui veut du fromage ?

Voyez des chasseurs nobles qui font bouillir la marmite ; voyez ceux - ci qui pèlent des pommes déterre. En voilà d'autres qui mangent de bout un morceau de gruyère. D'autres assis mangent un morceau de saucisson durci dans leur poche : ce sont là leurs cantines. Celui-ci s'abat deux ou trois lignes de barbe dans le cabinet de toilette le plus aéré. Celui-là dort sur un canapé de verdure, comme la nature en place au pied des arbres. Un plaisant fait des contes; un chevalier de Malthe raconte ses caravanes^ un jeune homme joue du flajeolet.

Il en est qui souffrent , c'est pour la cause de leur Roi, pour la cause de leur chef, comme chef de la nation ; pour la cause de leur père, comme père de la patrie. C'est pour remplir les plus beaux devoirs, qu'un Français puisse jamais avoir à remplir. C'est pour servir la plus belle cause qu'il y ait dans le monde. Cela satisfait le cœur et l!esprit.

( '47 ) Je n'ai pas le sou , dit rua, pour ajouter à

mes quinze creutzers, et la moindre chose coûte fort cher. J'ai sur moi, dit un autre, une garnison qui me dévore, et je ne puis m'en défaire. Je ne suis point armé contre là saison, dit un troisième, je souffre tantôt du froid, tantôt de la pluie. Peut-être, dit un autre, qu'il coule chaque jour un verre de larmes des yeux de celle qui me donna le jour. Peut-être , dit un dernier , que mon père est entre les mains d'un tribunal révolutionnaire : peut-être qu'il est au pied de cet instrument qui fait tomber les têtes, comme la faucille fait tomber les épis de blé dans le tems de la moisson.

Si l'on entend un chasseur noble, non-pas 6e plaindre , la plainte inutile est faiblesse ; mais dire qu'un' bivac continuel au mois de décembre, est dur quand on n'est pas vêtu , l'on entend assitut répondre que quand M. de Vendôme prit la Verne, dans le Piémont, en 1706 , il tombait des soldais morts de froid et qu'on ne se plaignait pas.

Si l'on entend un cavalier noble, non pas murmurer, il n'est pas de royaliste à l'armée de Condé dont la nature ait oublié de tremper

i'ame à ce point , mais s'appesantir sur la confinuité du bivac , un camarade lui cite quedans une nuit d'hiver, en 1644, on trouva sur un rempart de Sedan, le vicomte de Ttirenue , âgé de dix ans pour lors , couché sur l'affiit d'un canon . pour se préparer aux fatigues delà guerre. Un autre cite Louis xii sepiaisantàcouchcrsur ladurs. Un troisième cite la batailledcMarignan, où François I.^*" dormit quelques heures , tout armé, sur un canon.

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