AFFAIRE A JB E R T H E I M , le 2 décembre
Les troupes qui servaient La république attaquent de noui-eau Bertheim avec des forces considérables. Une artillerie meurtrière met le désordre dans le redent fait à la hâte , eii avant du village, et gardé par des soldats de Hohenlohe. Ce redent est abandonné. Ceux qui l'évacuent entraînent ceux qui les soutiennent. Les attaquans se précipitent en foule sur l'ouvrage : ils en sont mailres.
Le priiice envoie la septième compagnie
de chasseurs nobles au redent, en arrière du village. Partie de ceux qui se retirent se rallient sur cette compagnie et fait avec elle une retraite en bon ordre. Le général comte de Vioménil fait promptement mettre en batterie les pièces qui lui reviennent du redent de l'avant. Ces pièces tirent sur-lechamp à mitraille sur les assaillans ; ils mettaient en batterie des pièces de canon ; ils en avaient déjà deu;i de placées : ces pièces allaient vomir la mitraille.
Les assaillans arrivent dans le village ; le prince a vu le moment décisif : en aranf, pas de charge , marche. Il est à la tête de ses deux bataillons de chasseurs nobles 3 on ne peut pas avoir une contenance plus, guerrière : la victoire est sur son front.. L'ardeur étincelle sur tous les visages. Colonne, halte. L'épée dans une main, une petite lunette d'approche dans l'autre , le prince jette un regard : un coup - d'œil aussi prompt qu'assuré lui suffit.— Monseigneur vous nous arrêtez, nous allons enlever ces batteries. — Allons nouveaux Cayards, en aidant marche.
Le bruit de toutes sortes d,e bouches à feu
perre les oreilles. La m if raille , les bnlles et les éclats de l'obns cassent des bras , des jambes, des lêles, rien n'arrête le valeureux élan des officiers - soldats ; l'un tombe à droite, l'autre à gauche, l'un mort, l'autre estropié , l'autre à demi-mort : ceux qui restent n'en ont que plus d'ardeur. Braves amis , disent ceux qui sautent par-dessus de malheureux frères d'armes étendus par terre, bientôt nous vous relèverons.
Ceux qui tout à l'heure attaquaient, sont enfoncés , culbutés , trois pièces de canon leur sont enlevées, le village est repris. Vive le roi !
Le prince était à cheval à la tête de ses chasseurs nobles , semblant élevé sur ses étriers; sa plaque du St.-Espril à découvert, et brillant de cette valeur qu'on vit tant de fois sur le front des guerriers de son nom. Il oubliait que la gloire de celui qui commande n'est pas où le péril est le plus grand. Heureusement que des hommes, auxquels on n'a pas donné un moment pour se reconnaître , n'ont pas le coup-d'œil que donne le sang-froid. Heureusement qu'une nouvelle Minerve semble veiller sur ses jours.
( 1^4 ) Quatorze gentilshommes soldats sont tiif^»^
roides ; soixante-trois sont blessés plus ou moins grièvement.
Passons au combat que va livrer la cavalerie noble. Ce n'est point un combat tel que celui de Quélus , de Maiigiron et de Livarot contre Dentragues , Riberac et Sjlîomberg; combat qui coûta la vie à tous, hors à d'Entragues qui ne fut que blesse. Ce n'est point un combat tel que celui de3 trente , où trente vaillants Anglais firent un assaut de valeur contre trente vaillans Bretons. Ces combats furent ceux de généreux guerriers qui s'honoraicrit d'une mutuelle estime.
Ici sont de fidèles ro^^aîistes contre des cavaliers qu'on vint à bout de rendre infidèles à leur Roi , leur serment , leurs drapeaux et leurs officiers. Nous n'étians plus dans ces tems où l'honneur et la loyauté | combattaient de part et d'autre. Nous n'é- I tions plus dans ces tems où quoique animés * parla fureur des guerres civnles, l'intrépide Condc coucha dans le même lit que le duc de Guise, son implacable ennemi.
Revenons au moment où les chasseur»
nobles marcliaient sur Bertlieim. La cavalerie va marc lier en même-tems, pour tournée le village et poursuivre la victoire. Sabre à la main , au trot , marche. Jamais sabre ne fut tiré plus vite. Un prince qui frappe le? regards par la noblesse de son maintien, est à la tête de cette cavalerie. Elle va seconder Mong.'' le duc de Bourbon comme de braves Français secondèrent Henri iv à Fontaine-Française, lorsqu'à la tête de trois cents chevaux ce prince , que l'amour entoura dans l'instant, s'écriait : amis , faites comme je vais Jaire.
Les trois derniers escadrons de gentilsliommes cavaliers vont en venir aux mains avec des escadrons de Royal-Roussillon. Ces derniers ont de leur eu lé des pièces de position et des obusiers qui tirent de dessus dos hauteurs sur ces escadrons; de l'infanterie qui fait des feux défile sur un de leurs ilancs; des pièces de campagne qiû tirent en face à mitraille. Le boulet ronfle, l'obus cciate , la balle silllc : c'est au travers de ces feux; ■que les trois escadrons avancent.
Pour charger il faut qu'ils franchissent un peliL ravin qui doit les désunir et qui les
désanit un peu. Les rangs sont érlaircis par les ho!n:Ti3s et les chevaux qui tombsut. Le très-grand nombre qui n'est pas atteint , n'ea va pas moins fi.?r^ment à la charge. Ce n'est pas en chantant l'hymne d? Rolland , fameux guerrier du lems de Charlemagne ; mais en peignant la joie d'aller braver la mort pour la plus belle cause qui tut alors sur la terre.
Roval-Roussillon vient en bon ordre au devant des escadrons de gentilshommes [)our les charger lui-même j de part et d'autre oq est au trot ; l'espace qui sépare les uns des autres est bientôt iranchi. Cavaliers, s'écrie le commandant de Royal-Roussillon , du courage et dtt l'ensemble. Du coté des Coudéens, partent les cris de vive le Roi : ces cris sont perçans, ils doivent porterie trouble jusqu'au Tond de i'ame des cavaliers de Royal-Roussillou.
Les escadrons vont se heurter. Le flanc gauche de Royal-Ftoussillon est débordé par le flanc droit des Condéens , le flanc gauche des Condéens est débordé par le flanc droit de Royal-Roussillon ; on va se charger pardevant , par derrière et en flanc. Les escacU'ons s'abordent , le choc est si rude qu'il
( 127 ) tombe des hommes et des chevaux : les flancs se repUent sur ce qu'ils débordent. Aux ailes 5 au centre , on passe de part et d'autre entre les files , on s'attaque en face , en croupe , en flanc. D'un bout à l'autre de -ce qui formait deux rangs , du côté des cavaliers nobles comme du côté de Royal- Roussillon , les uns sont renversés sur le cou de leur cheval , d'autres sur la croupe, d'autre par terre.
Ici c'est un combat de plusienrs contre plusieurs 5 là c'est un combat individuel. L'un est attaqué pendant qu'il attaque , l'autre reçoit des coups pendant qu'il en porte. Ici l'on pointe, ailleurs on sabre; celui-ci tombe de cheval , celui-là remonte sur le sien ou sur un autre. L'un a le visaçre en lambeaux , un autre est couvert de sang 5 l'un est mourant , un autre expire.
Ici des Condéens démontés se défendent contre des cavaliers à cheval. Là des roya- . listes et des cavaUers démontés les uns comme les autres, se battent avec une égale bravoure. Ici l'un donne la mort en la recevant ; là succombe un Condéen dont le sabre est en pièce et qui, quoique sans
( 1*^8 ) défense , ii*en est pas moins perr^ de plusieurs coups. Ici s'arrête un C>oncléen à »jui l'honneur dit : celui que tu combats est par terre et perd son sang. Là d^^s républi( ains étendus par terre ne sont peut-être pris blessés mortellement, tant mieux pour eux, dit UD Condéen , s'ils en reviennent.
Ici sont mutilés de bravr's amis du lis, là sont baignés dans leur sang des preux dont les sentimens et la conduite honorent l'infortune. A côté sont baignés dans le leur des cavaliers tués ou blessés en combattant pour des régicides et pour des meurtriers de leurs compatriotes.
Ici sont étendus morts de malheureuses victimes de l'honneur et du devoir. Là sont étendus morts d'infidèles cavaliers auxquels on fit livrer, pour être brûlés , les étendards et les drapeaux sous lesquels nos pères avaient gagné les batailles de Kornoue , de Marignan , d'Ivry , de Rocroy , de "^enef , de Denaiu , de Fontenoy , d'Hastenbec k , etc»
Ces guerriers ne pensaient pas qu'ils travaillaient à consolider l'usurpation et la ty- i rannie sous lesquelles ont gémi leurs concitoyens. Soumis au gouvernement quel qu'U
fût , en vertu des lois de la subordination j ne vivant que dans les camps, ne s'occupant point des factions , ils croyaient se battre pour une belle cause et pour la patrie. Ils n'étaient occupés que de marches , de combats et de gloire militaire. Mais revenons sur le champ de bataille.
Ici sont des armes brisées , là sont des calottes de fer qu'on donnait en France, pour mettre la tête à l'abri des coups de sabre. Les Condéens n'avaient de défensif que la coquille de leur sabre. Ici se trouve une lettre tombée, sans doute, de la poche ou de la coifïure d'un cavalier. On remarque dedans le passage suivant : a Apporte-moi » le crâne d'un royaliste , pour boire dedans )) à la santé de la république. »
Quel contraste entre les Français restés fidèles et les Français égarés !
Le cavalier que les factieux insurgèrent pour leur élévation et leur fortune , n^est plus le Français d'autre fois. Le chevalier qui reçut ses armes de l'honneur , n'eu est pas moins ce qu'il doit être envers le cavalier qui n'est plus Français. Si d'un côté
Ton tue les prisonnici'S et les blessés, de
Tautre on est retenu par le respect qne commandent les lois de la guerre. Si les uns ne semblent animes que par une espèce de rage , il en est d'autres qui sont animés par un sentiment véritablement français , celui de la loyauté.
Le militaire qui naquit sur notre sol et y fut élevé, avant ce qu'on a nommé sidérisoi* renient la régénération , ne conservera point des sentimens qui nous sont étrangers et qui ne s'allient point avec la gloire.
Deux officiers généraux et seize gentilshommes cavaliers sont tués roides 3 cinquante-quatre sont blessés , tant en allant à la
charge qu'en chargeant ; à peine en reste-t-il 5e double. C'en est assez , la victoire est au bout de leurs sabres. Le champ de bataille est au plus heureux. Un teri-ain couvert de cadavres , de blessés , de sang , d'armes et de chapeaux est le prix de la victoire. Les Condéens en sont maîtres; les morts, les blessés, tout leur reste.
Tranquilles comme après une affaire finie, l'un d'eux était auprès de son ami, un antre était à côlé d'un frère d'armes, un troisième auprès d'un blessé. Celui-là s^occupait de sa
blessure, ceîui-ci de la blessure d'un catna^ rade. L'un demandait si quelqu'un avait des bandes , l'autre cherchait de la charpie. Un moment de plus, ceux qui en avaient dans leur porte-manteau allaient Tôter de dessus leur cheval en attendant des chirurgiens.
On entend les commandemens : à chacal et à vos rangs. De nouveaux escadrons paraissaient et marchaient sur les royalistes. Les Condéens étaient pèle - mêle comme dans un champ de foire , les uns à cheval , les autres à pied 3 les escadrons patriotes avançaient.
Monter à cheval et se remettre sur deux rangs, sont l'affaire du moment. Les voilà réformés en bataille. Ils n'étaient guères dans le cas de briller une seconde fois. La prévoyance avait pressenti ce qui pouvait arriver. Les deux premiers escadrons de gentilshommes, les dragons de la Couronne et les fidèles de Dauphin étaient eïi arrière, ils passent en avant.
Ces escadrons sont commandés par un descendant de ce héros qui se signala sous Louis XIII et sous Louis xiv. Un jeune prince qui semble aller jouer aux barres,
est à leur lêle. De braves chevaliers suivent Mong/ le duc d'Engliien comme de braves cavaliers suivirent Henri iv, près d'Aumale^ cil sa valeur manqua lui coûter la vie, lorsqu'alleint d'une balle qui lui laboura la peau, ce prince , à la tête d'un seul escadron y criait : charge , charge.
Les escadrons que commande le jeune prince sont au trot , le sabre au poignet. Les nouveaux escadrons qui marchent sur eux payent un moment de contenance , puis ils battent en retraite.
Les deux premiers escadrons avec les chevaliers de la Couronne et Dauphin les poursuivent. Ils chargent de rinlanterie qu'ils rencontrent sur leur gauche. Quatre pièces de campagne sont le fruit de la poursuite.. Les chevaliers de la Couronne en amènent deux 3 Mong.^ le duc d'Enghien en fait conduire deux devant lui. Le jeune prince avait reçu deux coups de baïonnette, l'un à un bras, l'autre dans son habit^ le premier n'avait heureusement percé que la manche.
Que n'étiez-vous avec ces fidèles, M. le duc , vous qui montâtes à l'assaut des premier à Oxakou ! vous auriez vu de beaux
( .33 ) faits d'armes. Vous étiez allé demander pour eux, à l'héroïne du nord, des possessions dans le midi de ses états, si leur destinée était de dire pour toujours adieu à leur patrie.
Mais qui est-ce qui frappe les regards avec un bras en écharpe ? c'est Mong.^ le duc de Bourbon blessé d'un coup de sabre sur le poignet droit. Deux de ses aides-de-camp étaient aussi blessés.
Qu'est-ce qui frappe encore les 3-eux ? ce sont les deux étendards des trois derniers escadrons brisés par le milieu tous les deux ; mais toujours dans les mains de ceux qui les portaient : l'inscription est dans son entier. L'on voit toujours d'un coté , pro Deo et JRege. De l'autre , debcUare sitperbos 3 -parcere suhjectos.
Relativement àMong.^ le duc de Bourbon , le cavalier qui le blessa n'était sûrement pas de la trempe de ce cavalier français qui , près de sabrer un cavalier qu'il avait démonté , s'arrêta le bras en l'air , au mot arrête , je suis le Roi d* Angleterre. Ce cavalier, Roi d'Angleterre , était Guillaume II. Le cavalier français lui aida respcctneu- «emeut à remonter à cheval. Il faut dire
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cependant que la lame du sabre d'un cavalier blessé , tomba sur le poignet de Mong J le duc de Bourbon , sans qu'il y eût intention de la part du caTalier.
Il en était parmi les gentilshommes soldats et parmi les gentilshommes cavaliers , dont le fils combattait près de son père ; il n'en était point dont le père , le fils et le petitfils combattissent à-la-fois sous les étendards de la religion et de la monarchie. On n'avait cet exemple que dans l'auguste famille qui les menait à la gloire. Trois Condé combattaient en même-tems pour le Roi , pour la nation et pour la patrie , contre le | joug avilissant de l'usurpation et de la ty-j rannie. Tous les trois pouvaient être tuësj le même jour.