LES SIX CENTS PEANCHIMONTOIS
C'était une riche et puissante cité que Lié^e en 1465. Plus de cent ving-t raille habitants, dit-on, se pressaient alors dans ses murs, et son industrie florissante rivalisait avec celle de tous les pays. Ses rues étroites et tortueuses offîraient continuellement Faspect le plus animé : on voyait y circuler en même temps et de nobles bourg-eois, couverts de riches fourrures, et des moines de tous les ordres de la chrétienté, enfin, et en bien plus grand nombre, des gens de métiers, toujours prêts à quitter Tendume et le marteau pour courir à la place publique et y maintenir par la violence leurs franchises et leurs privilégies.
Mais c'était surtout alors que quelque ^rand dangrer menaçait la commune^ c'était quand la
cloche d'alarme, tonnant dans les airs, appelait les citoyens à la défense de leurs droits et réclamait le courroux populaire, qu'il eût fallu voir Liège. L^esprit public s'était si puissamment développé chez nous, que rester simple spectateur de la lutte« eût été aux yeux de tous un acte de lâcheté. Celui qui désirait s'abriter derrière les remparts de la commune et jouir de ses privilégies, devait aussi savoir les défendre et mourir au besoin pour elle.
Le 5 juillet de Tan 1465, on voyait donc la populace se dirig^er tumultueusement vers le marché, car le tocsin sonnait depuis sept heures du matin, et les métiers avaient reçu de leurs doyens l'ordre de s'assembler sur-le-champ. La g-rande place ne tarda pas à être encombrée, et le peuple se répandit dans les rues qui avoisinaient l'hôtel de ville et l'église de Saint-Lambert; des clameurs bruyantes s'élevaient de tous les groupes, et laissaient facilement deviner l'esprit qui animait la foule... — //A bas l'interdit, s'écriaient les uns, donnez-nous des messes, mariez nos enfants et ensevelissez nos morts ! — Vive Baes de Heers et Baré de Surlet, hurlaient d'autres voix, vive Marc de Bade et notre mambour ; à bas Louis de Bourbon; a bas Vévéque 7nendiani! « Voici quelle était la cause de cette ag-itation.
Louis de Bourbon avait été nommé évéque en 1456, âgé seulement de dix-huit ans. C'était un prince bien fait et de bonne mine, d'humeur facile
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et enjouée^ et rien en lui n'annonçait la méchanceté ; mais « son caractère lég'er, dissipé, ennemi du travail, dit un de nos historiens, son g"oùt pour les plaisirs et Farg-ent, la fierté que lui inspirait sa naissance, le peu de considération qu'il témoignait à la noblesse liégeoise et son dédain pour les libertés publiques^ eurent bientôt détruit ce prestige. Il débuta par un emprunt forcé sur les monastères ; jmis il fit fabriquer de nouvelles monnaies de cuivre, auxquelles il supposa ime valeur exagérée. Le petit peuple que cela concernait particulièrement^ lui donna gaiment, à cette occasion, le titre à'éveque mendiant ou de premier meiidiani du pays. Il poursuivit les usuriers, dans rintention, disait-il, de les faire punir, mais, en effet, pour s'attribuer la confiscation de leurs biens. Puis il repartît pour la brillante cour de son oncle» afin d'aller y dépenser, en s'amusant, les sommes qu'il avait extorquées. »
Ces premiers actes de Louis de Bourbon avaient excité contre lui un mécontentement très-vif ; des conflits de juridiction qui éclatèrent quelque temps après entre le prince et la cité, accrurent encore Firritation publique, et donnèrent lieu aux plus violents murmures : « Qu'avons-nous donc fait à cet enfant? disaient les bourgeois, voilà un an, à peine, qu'il nous gouverne, et déjà il nous hait à la mort. »
En effet, jamais prince de Liège n'avait moins respecté les franchises et les libertés des communes; jamais les droits et les prérogatives des
magristrats municipaiix ne fiirent plus outrageusement violés. Fier de l'appui de son oncle, et jaloux à l'excès de la souveraineté temporelle qu'il prétendait tenir du saint-siége, l'élu voulait agir en maître absolu et traitait de factieux et de rebelles ceux qui osaient lui résister; la plus légère remontrance le mettait en fureur : « Je poursuivrai mon droit! s'éoriait^il, je ne céderai point! Le pape et mon oncle de Bourgog'ne sauront me faire raison de ces mutins ! « En effet, il chassa les vieux conseillers de l'évêque Hinsberg, les remplaça par des jeunes gens connaissant peu les afiàires du • pâys^ et malgré les vives instances qu'on lui fit de prendre les ordres, il s'y refdsa constamment Il y avait là tous les éléments d'une guerre civile, il ne manquait au peuple que des chefs; Eaes de Heers et Baré de Surlet parurent.
" Baes de la Ei vière, seigneur de Heers, de Lintre et d'Arschot^ dit le savant auteur des BévoMions de Liège y sous Lomé de Bourbon, eut une j eunesse ibrt désordonnée. Son père, à qui il avait soustrait une somme d'arg-ent considérable, l'ayant banni de sa présence, il l'assiégea de vive force dans son château de Heers ; il l'y aurait fait mourir de faim^ si l'évêque n'était intervenu pour le faire désister de cet attentat impie. Audacieux, rusé, cruel au besoin, doué d'une éloquence virulente et populaire, il se trouva bientôt mêlé à toutes les affaires et y joua les premiers rôles. Il dénonça et poursuivit,
I Finuf. — FouLLOir. — Hslait. — di Gnuciis.
avec une ardeur extrême, les malversations commises par les ag'ents du fisc dans le comté de Looz. L'activité qu'il mit à les dévoiler et à les faire punir accrut sa réputation plébéienne. Comme il
parlait sans cesse à la multitude de ses libertés et de ses droits, elle Taima d'amour folle ; et il exerça bientôt sur elle une autorité despotique et sans bornes, ji
Tel était en effet £aes de Heers» actifs entreprenant, laborieux et populaire. S'inquiétant peu des obstacles qu'il pouvait rencontrer dans l'accomplissement de ses desseins, il marchait droit à son but, et malheur à ceux qui se trouvaient sur sou chemin. Baré de Surlet n'avait peut-^tre ni Tactivité, ni l'énergie brûlante de son coUègrue, mais c'était un homme à qui sa naissance, sa fortune et son mérite personnel donnaient une grande influence ; il sut adroitement en profiter pour augmenter le nombre de ses partisans, et bientôt les deux tribuns soulevèrent la populace à leur grré et prirent en mains l'administration de toutes les afifoires.
D'abord, et ce fut l'une des choses qui irrita le plus Louis de Bourbon, ils séquestrèrent les biens de la mense épiscopale : « Ces biens, dirent-ils, appartiennent à la commime, et ne doivent pas être abandonnés à ceux qui combattent contre elle. « Ensuite, ils firent nommer évêque et mambour les deux princes de Bade, alliés à l'empereur Frédéric III. D'un autre côté, les deux chefs populaires entretenaient des relations secrètes avec
Louis XI^ roi de Prance; ce monarqae étant alors en guerre avec les grands vassaux de la couronne, et désirant susciter des embarras à la puissante maison de Bourg-ogne, avait successivement envoyé à Liège son compère^ le fameux Tristan l'Ermite, et une députation composée de Louis de Laval, seigneur de Châtillon, de Aimar de Ponthieu, bailli de Mantes, de Jean de Verg-ier, président au parlement, et de Jacques de la Koyère, son secrétaire. Ces députés proposèrent aux Liégeois une alliance contre leurs ennemis communs, et les intrigues de Louis XI la firent conclure. Le traité secret fait à ce sujet, traité que le roi de Erance n'avait aucune envie d'exécuter, portait : // 1© Que le roi fournirait et solderait deux cents lances, à trois hommes et trois chevaux par lance ; 2o que Louis XI userait de tout son crédit auprès du pape et des cardinaux pour faire confirmer Marc de Bade en qualité d'évéque de Liège; 8«> qu'il ne signerait aucun accord avec le duc de Bourgogne sans y comprendre les Liég-eois ; que ceux-ci, de leur côté, ne traiteraient point séparément; 4«» que le roi attaquerait le Uainaut avec des forces imposantes, et qu'en même temps les Liégeois entreraient dans le Brabant; 5o que Louis leur enverrait une quantité de poudre sufl9sante pour faire la g-uerre, et qu'il leur fournirait deux maîtres bombardiers pour diriger leur artillerie \ h
1 On conserve ce tiaité secret aux Archives de rËttt, à Bruxelles.
Pendant ces événements, Louis de Bourbon s'était adressé au pape, avait réclamé son appuî^
et bientôt on afliclia, aux portes de Tég'lise Saint- Servais à Maestricht, une sentence d'interdit fulminée contre les Liégeois. Ceux-ci en appelèrent au saint-père mieux informé, Tinterdit fut suspendu et de nouvelles négrociations s'ouvrirent à Biome : mais Bourbon y avait de nombreux partîssans; Paul II fut favorable à Tevequc et adressa au clergé de Liège une bulle qui, rappelant les griefs des Liégeois envers leur prince, finissait par déclarer celui-ci, chef spirituel et temporel de tout le pays et maître absolu de la cité. C'était la nouvelle de ce grave événement qui mettait la ville en émoi; on savait que les principaux membres du clergé avaient déclaré qu'il fallait se soumettre à la décision du souverain pontife, et qu'ils venaient d'en adresser copie au conseil de la cité, lui e^joigrnant de s'y conformer, sous peine d'un nouvel interdit *.
Les bourgmestres s'étaient donc empressés de convoquer le peuple- au son de la cloche, et la foule immense qui s'ag'itait le long* des avenues de rhôtel de ville, attendait impatiente et continuait ses cris... *» "Vive Baes!... Vive Baré!... A bas Louis de Bourbon!... Livrez-nous les chanoines qui parlent de se soumettre à la bulle !... // Mais ceux-ci s'étaient enfuis et l'on n'avait pu retenir que le doyen de Saint-Pierre.
* FisBN. — FooLLON. — De Gerlache et autres.
Baes parut alors au balcon de la Violette; il avait à ses côtés Baré, deux ou trois membres du conseil de la cité, et le doyen de Saint-Pierre qu'il se proposait de donner en spectacle à la populace. Des acclamations unanimes accueillirent le tribun, puis il se fit un profond silence» car chacun était avide d'entendre ses paroles.
« Biches bourgreois^ gens des métiers, et vous tous, membres de la libre commune de Liège, s'écria-t-il d'une voix forte, écoutez ce que notre saint-père le pape a bien voulu décider touchant les justes remontrances que vous lui avez adressées; vous me direz ensuite ce que vous êtes disposés à faire ; voici M. le doyen de Saint-Pierre, qui se chargera de porter votre réponse!... « Un cri s'éleva de toutes les bouches à la fois. /' A bas la sentence !... Mort au doyen 1... » Mais un geste de Baes imposa de nouveau silence à la multitude : or Vous savez tous, reprit-il, que sans faire droit à nos plaintes, Louis de Bourbon a abandonné la cité, que l'interdit a été fulminé contre nous, et que, pendant longtemps, on jious a laissés privés du saint sacrifice de la messe ; nous avions espéré obtenir justice^ et voici ce qu'on nous envoie ! «
Un sourd et long murmure parcourut la foule, pendant que Raes de Heers déroulait la sentence du pape : « Notre saint-père rappelle d'abord les événements qui ont précédé l'élection du mam» bour^ s'écria de nouveau le tribun en jetant les yeux sur le parchemin qu'il tenait en mains, et voici entre autres choses ce qu'il igoute : « Nous
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avons appris avec douleur que le peuple de Liégre,
dans son aveuglement, a osé se choisir un nouveau chef; que de grands excès se commettent journellement dans la cité; que des proclamations séditieuses y ont été affichées; que les édifices publics et les maisons des particuliers n'y sont pas à l'abri des dévastations; que les membres des états se sont assemblés contrairement aux ordres de l'élu ; que les portes des prisons ont été brisées, et les criminels mis en liberté ; que des rixes violentes ont lieu chaque jour et font couler le sang dans les rues ; qu'on a forcé les prêtres à administrer le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ aux excommuniés et aux interdits ; que les villes ont conclu entre elles des alliances dans le dessein de résister aux ordres de notre bien-aimé fils Louis de Bourbon ; que les bannières des métiers ont été déployées pour des expéditions que n'avait pas autorisées le prince; et, voulant arrêter un tel débordement de licence, nous annulons formellement tous ces actes; nous les cassons de notre propre autorité, de même que tout ce qui a pu se commettre de contraire aux droits de l'évêque; nous condamnons en outre la commune à payer une amende de cinquante mille florins d'or, destinée à solder les troupes qui feront partie de la croisade contre les Turcs ; et, après avoir invoqué les lumières du Très-Haut, nous déclarons enfin, au sùjet des discordes qui agrit^nt le pays de Liégre, que la suzeraineté pleine et entière, tant au temporel qu'au spirituel, appartient eu ce pays au
prîncc-évêque seul, et non aux bourgrmestres ou à quelque autre. Telle est notre sentence; et, si quelqu'un s'oppose à son exécution, qu'il sache que Tindig-nation des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul retombera sur lui * ! »
Un frémissement universel succéda à la lecture de cette pièce importante ; la fureur se peignit sur tous les visag-es; des exclamations désordonnées, des cris de rag-e éclatèrent à la fois de toutes parts. Eaes de Heers et Baré de Surlet contemplèrent en souriant ces masses rugissantes qui appelaient la vengeance et la mort sur Bourbon et sur ses partisans. Puis se tournant vers le doyen de Saint-Pierre, qui était là tremblant à ses côtés : « Nommez-nous, lui dit Raes, l'auteur de la soi- . disant sentence du pape^ où Ton fait une si complète énumération de nos prétendus attentats contre Louis de Bourbon^ sans dire un seul mot de nos justes griefs? Oseriez-voiis affirmer que le saint-père a pu dicter un jug^emont si contraire aux anciennes libertés de notre pays? Qui donc a fabriqué ce décret? — Le souverain pontife, répondit le doyen en balbutiant^ ne Fa sans doute pas rédigé de sa propre main, mais ses secrétaires... // On ne lui laisse pas le temps d'achever. if Entendez- vous, bourgeois de Liège, s'écrie Baré,
' Cette sentence, connue sous le nom de Pauline, joue un grand rôle dans notre histoire. On la trouve dans Fisen, et dans d'autres recueils, notamment dans la réfutation de l'ouvrage de Ràusin, par Zorn, Ingolstadt, 1630, iB-4*.
entendez-vous! Le pape n'a pas rendu le décret; la lettre est fausse!... — La lettre est fausse! crie à son tour la populace, la lettre est fausse, c'est Bourbon qui Ta faite ; mort à Télu et à ses partisans!... « Et la multitude se disperse aussitôt de côté et d'autre, brisant les fenêtres et dévastant les maisons de tous ceux qu'on soupçonnait d'être les ennemis de la cause populaire * !
Il n'y avait plus guère de réconciliation possible entre Louis de Bourbon et les Liég*eois; Raes de Heers et Baré, confiants dans les promesses fallacieuses de Louis XI^ résolurent donc de déclarer la guerre à Philippe le Bon, duc de Bourgrogne, et ils lui envoyèrent à cet effet un héraut d'armes avec des lettres de défi^
Mais, pendant qu'on disputait à Liég*e sur le plan de campagne à adopter^ les métiers sortirent de la ville en armes et sans chefs, et allèrent rava^r le Limbourg. Les princes de Bade les rejoi^'-nirent peu de temps après avec quelques compagnies de lansquenets; mais, effrayés des impiétés commises par ces gens des communes, qui ne respectaient ni les vases sacrés ni les saintes hosties^ ils se retirèrent en Allemagne» laissant les Liégeois seuls en face de la formidable maison de Bourgogne. La sanglante bataille de Montenaeken où plus de deux mille bourgeois périrent, et, surtout, la nouvelle que le roi de France, Tinstigateur
* PiSBN, p. S87. » Ds GlBLAGn.
' Ménuim de du Clibcq.
de -cette guerre, avait conclu la paix à Conflans, sans penser à comprendre ses alliés dans le traité, les obligrèrent à se soumettre. Un accord fut donc
signé à Saiut-Trond, le 22 décembre 1465 ; une seule ville était exceptée de la paix, c'était Dinant M...
Dinant, que son commerce de cuivrerie avait rendue puissante et riche, était, de toutes les villes
du pay s de Lierre, celle où la maison de Bourg-og-ne avait été le plus outrag-eusenieut insultée. Pendant que le comte de Charolais, connu plus tard sous le nom de Charles le Téméraire, faisait la guerre en franco, les Dinantais avaient fabriqué un manne^ quin qu'ils allèrent attacher à une potence devant les murs de Bouvig-ne, ville qui appartenait au duc, et là ils crièrent aux habitants : »» Voyez, c'est le prétendu fils de votre duc, le faux comte de Charolais, que le roi de France a fait ou fera pendre comme il èst ici pendu. Il se dit fils de votre duc, mais il ment; ce n'est qu'un vilain bâtard de Hinsberg-, notre évéque, et de votre bonne duchesse - ! Ah ! ah ! le traître, il pensait renverser le roi de i'rance, mais il a été renversé lui-même 1 « Le comte de Charolais avait juré
* Les sources ne manquent pas pour Thistoire de cette époque ; elles sont plutôt trop nombreuses. Piccolomini, le faux Ambuaii», Adkianus db ViTSRi Busco, SorraiDi, Monbtulbt, du Glbigq, Pbium Di ComitBS, Ahcblus db Cubribus, MiLisT, et d^autres, parmi lesquels nous distinguerons Tbistorien Fisbn , fournissent sur ce sujet de précieux renseignements.
' Mémoireê de Jacqqbs du Glbbcq.
qu'il leur ferait payer cher ces outra g-es, et lorsque la paix fut conclue avec Louis XI, il vint mettre le siège devant Dinant.
D'abord les Dinantais^ retranchés derrière leurs fortes muraillês et comptant sur le secours de Louis XI, rirent des grands préparatîfe du comte de Charolais et du vieux duc de Bourgfog'ne qui s'était fait porter eu litière à Bouvignc, afin d'assister à la prise de la ville. Du haut de leurs remparts, ils provoquaient les soldats bourguignons et leur lançaient force brocards. » — De quoi s'est donc avisé votre vieux monnart de duc? s'écrîaient-ils ; n'a-t-il donc tant vécu que pour venir céans finir de vilaine mort? Et votre comte Charlotteau, que fait-il ici ? Qu'il s'en aille plutôt combattre à Mont- Ihéry le noble roi de France qui nous viendra secourir et ne nous manquera pas ; il nous l'a bien promis! Votre comte a le bec trop jaune pour nous prendre, et ceux de Liège ne tarderont pas à le déloger honteusement «
Us avaient aussi placé sur les murailles la statue d'une femme filant, avec cette inscription :
Quand de Hier cette femme cessera.
Le duc Philippe cette ville aura.
Mais bientôt leur jactance fit place à l'inquiétude la plus vive. Aucun secours n'arrivait de France; Louis XI restait sourd aux supplications de ceux qu'il avait soulevés par ses perfides intri-
' Mémoiret de du Clbrcq. — Ds GsaLACHS.
gnea et qui imploraient alors sa pitié Les liégeois, quoique liés par le traité qu'ils venaient de
conclure, ne purent, eux, se résoudre à abandonner lâchement les Dinantais à la veng*eance du duc de Bourgogne : cinq cents hommes des métiers pénétrèrent dans la place assiégée^ et les bourgeois de la cité se préparèrent & sortir de leurs murailles pour aller attaquer les Bourgui* gnons ; mais cette diversion vint trop tard et fut inutile : le comte de Charolais avait poussé le siège avec vigueur et foudroyait la ville de sa puissante artillerie. On pensa à se soumettre; le grand bâtard de Bourgogne s'était engagé à obtenir la vie sauve aux habitants, mais le vieux duc avait juré délaver Finjure faite à son écusson. Après avoir été livrée au pillage pendant quatre jours^ après qu'une soldatesque ivre se fut gorgée de sang, la ville devint la proie des flammes; sept à huit cents bourgeois, parmi ceux qui avaient échappé aux massacres, fbrent attachés deux à deux et précipités dans la Meuse ; les femmes, les petits enfants et les gens d'église seuls, abandonnèrent, désolés, une ville qu'ils ne devaient plus revoir et où ils laissaient leurs pères, leurs maris, leurs parents livrés aux fureurs des gens de guerre. On démolit tout ce que le feu avait épargné, et, quelques jours après, l'étranger se promenant à l'endroit où s'élevait naguère cette
* Leltre dei JHnantait à UmU XI, apod Gachard, CoOecMo» de dœwmefnU inMAU, BrnxeUes, 1884, II, p. 888.
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ville importante • a pu se demander : Où fût Dinant ^P...
Le sort des Dinantais effraya les habitants de Liég'e ; ils promirent de se soumettre au traité ; mais » les Liégeois, dit Olivier de la Marche, iie sonô poë bien eou^umiers de iemr ce qt^ik prmeUeai, « et les sourdes menées dé Louis XI ne tardèrent pas à rallumer le feu de la discorde. Et puis, il faut le dire, bien d'autres causes alimentaient chez nous ces cruelles dissensions : il y avait, entre Liég'e et Bourgogne, une haine qui sommeillait depuis longtemps, mais qui n'était pas éteinte ; le nom d'Othée était encore murmuré tout bas avec un serment de vengeance, et les tombes qui recouvraient nos plaines, attendaient toujours une expiation !... Cependant, ce fut en vain que le sang* coula de nouveau à Brusthem que Tétendard sacré de Saint-Lambert fiit déployé au milieu des bannières des métiers, Liège succomba, et une sentence bien plus terrible encore que la Pauline
* Du Clercq , p. 1S4. — Charles paya des ouvriers chargés de détruire jusqu'aux fondements de la Tille; on conserve aux ArtMres de rlttat, à BmzeUeB, les eamptei de la démotUUtn de iHnmt, — Juv m Hinhin, dont K. ni BiitiiKiaifi a publié nne partie des Mémoires (VI* Tolvme de son édition de YBUtoirê deê éne$ de Bourgogne), dit froidement an snjet de la prise de Binant: ff Et tast plus donlcement traictée qu'halle n^avoit desservy , car Je ne sçay qne àfirold sang on aye tné nnlluy. •
* Baré de Snrlet se ilt tner à cette bataille ; Raes de Heers ioi loin de 8*y conduire anssi vaillamment ; il prit Tnn des premiers la Alite.
fut prononcée contre les pauvres gens de la commune ^ Les tours et les remparts de la cité furent rasés, et de nombreux proscrits allèrent peupler les bois et y attendre le moment de se venger.
Le nombre de ces malheureux fdgilife s'accfat encore par les violences du sire d'Humbercourt que ^v. le duc Charles avait laissé à Liège. Un coup de main audacieux les rendit maîtres de la cité. Enhardis par ce succès^ les proscrits^ commandés par le capitaine Jean de Yille, se dirigèrent vers Tongres, y pénétrèrent pendant la nuit, et firent prisonniers Tévêque, avec quelques chanoines et le sire d'IIumbcrcourt lui-même *.
Le duc de Bourgogne se trouvait alors àPéronue. Le roi de France venait aussi d'arriver en cette ville, sur la foi d'un sauf-conduit, pour traiter des conditions de la paix. Le bruit s'y répandit tout à coup que les Liégeois révoltés de nouveau avaient surpris Tongres et massacré leur évêque; on assurait même que le sire d'Humbercourt avait péri dans la mêlée.
A cette nouvelle Charles entra dans ime violente colère contre Louis XI : u Cest lui, s'écriait-il c'est lui qui a excité ces méchantes gens de Liège, mais, par saint Georges, ils en seront punis et il aura sujet de s'en repentir ^ 1... »
1 Cette sentence est du 18 novembre 1467. L*origiiial existe aux arcbivesde l'État, à Liège.
* FlSEN. — FOOLLON. — DE GeRLACHE.
' Philippe de Comimes. — Amblcaed. — De BmifiE.
On sait comment le roi^ pour échapper à ces projets de vengeance, fut contraint de sig^ner l'abandon de tout ce que ses prédécesseurs avaient
disputé aux ducs de Bourgog'ne, et (l'accompagner le Téméraire dans son expédition contre les Liég-eois. Louis XI n'avait avec lui que les Écossais de sa garde, mais Tarmée bourguignonne était puissante et nombreuse, et formée de valeureux hommes d'armes de la Flandre, de la Picardie et de la Savoie, du Luxembourg*, du Limbourg*, du Hainaut et du pays de Namur. Le roi et le duc arrivèrent le 27 octobre devant Liège, et, pendant qu'une partie -des troupes investissait la ville de différents côtés, ils prirent leurs quartiers au milieu du faubourg: Sainte-Walburg-e.
La plus g-rande détresse rég*nnit à Liège, et cependant, on y songeait à résister 1 Pauvre cité, qui n'avait plus, pour se défendre, ni ses portes solides, ni ses fortes murailles, ni ses fossés pro* fonds ( Tout avait été démantelé dans la dernière guerre. Pas un seul chevalier, pas un noble pour conduire les bourgeois au combat * ! Tous se sont enfuis ou sont morts, le peuple seul est resté, mais hélas 1 c'est sans aucun espoir de vaincre! il ne lui reste plus qu'à mourir !...
Les Liégeois se conduisirent vaillamment et tuèrent d'abord beaucoup de monde au duc dans plusieurs sorties, mais tous prévoyaient Tissue de cette guerre, et la crainte des horribles cruautés
* PiriLim DB CoMiiiis.
qui avaient signalé la prise de Dinant^ chassait chaque jour de la cité quelques-uns de ses défenseurs. On voyait des familles entières, des femmes traînant leurs enfants, se dirig-er vers TArdenne, implorant Dieu pour ceux qui restaient devant rennemi Ml n'y eut bientôt plus à Liège que les proscrits, le petit peuple et six cents hommes du pays de Franchimont^ commandés par deux braves capitaines, Vincent de Bueren et Georges Strailhe *.
Le désespoir ranime leur courage : " Liège suocombera demain, disent ces braves gens ; demain, Liège sera la proie du farouche Bourguignon, et 11 ne nous restera d'autre abri que. les forêts de l'Ardenne ! Ne vaut-il pas mieux mourir ici pour son pays ! Tentons un dernier effort, et, si nous n'avons une belle victoire, nous aurons du moins un glorieux trépas M... « Les Francliimontois, tous gens de cœur et bien armés, s'assemblent vers dix heures du soir et se glissent le long des remparts détruits : ils sont guidés par les deux hôtes des maisons qu'occupent le roi et le duc. La nuit est sombre ; ils marchent en silence dans le creux vallon qui longe les hauteurs de Sainte- Walburge, surprennent et égorgent quelques sentinelles, et parviennent au centre de l'armée ennemie sans avoir été découverts. Mais, au lieu de pousser droit aux demeure» qui abritaient Charles de Bourgogne
* AMBLGAU». — A1I6BU» DE CoilIBOi. — PlOGOLOMUfl.
* Philip» Di GoMiHn.
* ID
et le roi de France, ils s'arrêtent devant le pavillon du duc d'Alençon, et ce retard suffit pour jeter Talarme dans le camp. Bientôt il y règrne un affîreux vacarme; les uns crient : « Liège, Liège et saint Lambert ! u Les autres : » Vive Bourgogne I vive France et tuez ! « Il n'y avait dans la maison du duc qu'une douzaine d'archers qui veillaient et jouaient aux dés ; ils se précipitent vers la porte où se ruaient déjà les Francbimontois. Philippe de domines passe à la hftte son haubergeon au duc; tous deux descendent dans la rue où l'on combattait aux flambeaux; des renforts arrivaient au même instant et dégageaient rbabitation de Charles le Téméraire.
D'un autre côté, le logis du roi de France était aussi vivement pressé, mais les archers écossais le défendent avec vigueur et repoussent à coups 'de flèche tous ceux qui se présentent, tuant indistinctement et Liégreois et Bourguig*nons. Cependant, on reconnaît bientôt le petit nombre des assaillants, à la tête desquels Vincent de Bueren et Georges Strailhe font des prodiges de valeur; les Franchimontois sont enveloppés, accablés de toutes parts sous les coups d'une armée innombrable, mais ils ne cessent point de combattre ; ces braves tombent un à un sur les corps des ennemis qu'ils immolent, et des six cents, pas un seul ne rentra dans Liège * !...
^ Philippe de Comines. — Piccolomini. — Ahgblos dx Curribos et les autres écrivains contemporains.
Franchimont, Franchimont^ honneur & toi ! Tu
as vengé le sang: d'Otliée; tes généreux enfants sont morts ; ils ont obtenu le glorieux trépas qu'ils ambitionnaient; mais leur souvenir vivra éternellement dans nos cœurs et honorera ton nom dans les siècles à venir ! 1...
Il s'en fallut de- bien peu que cette glorieuse entreprise ne réussît , dit Philippe de Comines , et si les Tjiég-eois avaient été directement aux maisons du roi de France et du duc de Bourgogne, nul doute que les deux princes n'eussent été tués et que Tarmée n'eût été entièrement détruite.
Le peu d'hommes valides qui restaient à Liège abandonnèrent la ville au point du jour; Charles y entra sans résistance. Quarante mille Bourguignons se ruèrent avec lui dans la cité ; riches maisons de bourgeois^ humbles demeures de prêtres, vieilles et saintes églises, et jusqu'au marbre des tombeaux, tout fut pillé, détruit, profané ! Les flammes dévorèrent ces tristes ruines, et, de cette ville naguère si puissante et si orgueilleuse^ il ne resta bientôt plus que sa noble et antique cathédrale, quelques églises et maisons de clercs, et cinq à six habitations bourgeoises. Puis, quand cette soif d'ur et de sang* paraissait devoir être assouvie, le duc alla dans les forêts traqu- r les malheureux qui s'y étaient réfugiés et qui n'attendirent pas, hélas! le fer des Bourguignons pour mourir, tant le fh)id était vif et la disette affireuse! Près de cinquante mille personnes péri-
Digitizeu Lj,
rent, dit-on , dans cette efifîroyable catastrophe ' !
Ce fut la dernière expédition des ducs de Bourgogne contre les bourgeois de Liège II...
* On trouve dans PiccoLomm et dans Angblus ob CutaiBUA des détails fort curieux et bien circonstanciés sur la prise de Liège, par le duc Charles.
LE
SÀNGLIEfi, DES ARDENNES.
Ju VLiz la fiéie barbe Qui tant M rebarbalf Douls comme lainle Barbe«
Quant on li- deslarbat.
Sauj) cnu^reciticfTqui bae A Tr^el fui dasbarbé De t-a bjrbe barl»ue Qvand il vint i jub^.
JiAi HouatT, HteoUietioH.
LE
SANGLIËR DES ARDËNNËS.
La fin du quinzième siècle vit s'opérer de grands changrements dans l'administration intérieure des
Etats européens. Les libertés communales disparaissent peu à peu et font place à un système nouveau, celui de la centralisation et de l'autorité monarchique : « Les gouvernements s'affermissent^ a dit un illustre écrivain, et les peuples s'apaisent »
La principauté de Liég'e, si durement éprouvée par la conquête, ne pouvait rester étrang*ère à ce mouvement général des esprits ; mais, nulle part,
* GuizoT, Hiitoire générale de to eioUtealinn en Europe.
fS.
le sentiment des libertés publiques ne Ait aussi difficilement comprimé. Lorsque partout^ dans
l'Occident, Funité et la permanence du pouvoir s'établissent sur les ruines des institutions démocratiques, les communes liégreoises ne cessent d'opposer la plus énergique résistance h la domination toijgours croissante de l'épiscopat. H fallut trois siècles pour les abattre. Cest le récit de ces luttes nouvelles que nous allons entreprendre, luttes moins dramatiques, moins émouvantes, sans doute, que celles dont nous avons, jusqu'ici, placé le tableau sous les yeux du lecteur. Cest, néanmoins, un spectacle qui n'est pas non plus sans gprandeur, que cette longue agonie d'un peuple, que ces efforts désespérés pour arrêter la décadence et la chute de la patrie....
Les premières années qui suivirent le sac de la cité par les Bourg-uig-nons , Airent pour les Liégeois une période d'aifreuse oppression : leurs anciens privilèges abrogés, les magistratures populaires anéanties, les juridictions régulières remplacées par des tribunaux exceptionnels, les confiscations, les bourgeois et les paysans écrasés d'impôts, voilà les firuits de cette guerre impie qu'avait excitée Louis de Bourbon et qui livra le pays à l'étranger. Applaudissant à ces excès, au lieu de les maudire, révéque alla complimenter et remercier le duc Charles; puis, au mépris de la capitulation qu'il avait jurée à son avènement, il aliéna au profit de monseigneur de Bourgogne
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tout un quartier de sa ville épiscopale, Tautorisant à y élever telle forteresse qu'il jug-erait convenir
Des remparts et des bastions se dressèrent bientôt au centre même de la cité de Saint-Lambert^ que l'on n'avait pas cessé de craindre, bien que détruite. Aussi^ les bourgeois ne se hâtaient point d'y rentrer ; reniant jusqu'au bout Tesclavag-e , ils continuaient de vivre dans cette vaste forêt d'Ardenne^ dont les profondeurs avaient tant de fois fkbrité les défenseurs des libertés liégeoises, et oik les rigueurs d'Humbercourt ne pouvaient les atteindre.
Pendant long-temps Liège demeura dans cet état d'abandon et de détresse, et lorsque, deux ans plus tard, révèque prit la résolution d'y rentrer, les rues étaient toujours encombrées de ruines et de débris Bourbon lui-même, assurent les chroniqueurs, ne put retenir ses larmes, à Taspect de cette terre désolée.
Le clerg-é intervint enûn et supplia le prince d'avoir pitié de son peuple. Mais, en réclamant l'appui du Téméraire, l'évêque s'était donné un maître plutôt qu'un allié. Tout ce qu'il en obtint^ ce fut de laisser rebâtir à Liège quatre cents maisons. Puis, soit qu'il voulût calmer ses remords, soit afin d'échapper aux censures dont le menaçait
• Lettres de Louis de Bourbon, données à Maestrichtie 1" juillet 1469, conservées aux Archives de l'État, à Liège.
* Adbianus de Vetbri Busco, apad lUaTKifi , IV, p. 1850. — JOAMHM M Los Chronicont p. 65.
la cour de Rome, le duc fit à Téglise de Saint-Lambert de magriiliques présents : un saint Georges en or massif, des dalmatiques , de chapes et de riches chasubles
Cependant, le pays continuait d'être accablé sous le poids de la plus dure tyrannie : c'était au nom de monseig-iieur de Bourpfogrne qu'on rendait la justice; c'étaient ses officiers qui collectaient les taxes et qui présidaient aux exécutions ; Tevêque n'avait plus aucune autorité. Tous ceux chez qui le sentiment de Tindépendance nationale n'était point étouffé, reprochaient au prince ce profond abaissement : « Mais , comment espérer qu'il prenne en mains nos intérêts, disait-on, n'est-ce pas lui qui est la cause de nos malheurs, lui qui a fomenté la guerre, et qui a ouvert le pays aux Bourg-uignons P Qu'il soit maudit * 1... «
Il y avait alors à Liég-e, un homme qui se faisait remarquer entre tous par Ténerg^ie de sa haine contre la domination étrang-ère. Guillaume de La Marck d'Aremberg, c'était son nom, descendait d'une ancienne et puissante famille, dévouée de tout temps à la France. Son aïeul, Éverard in, avait un jour osé défier seul le duc Philippe le Bon. Guillaume n'était ni moins entreprenant ni moins brave. Doué d'une vigueur de corps extraordinaire, violent, emporté, imissant un courage
' Adrianus os V£TIBI Bosco, p. 1352. — Joahnis db Los CAronl*
con, p. 66.
' FiS£N, p. 281. — Chroniques du temps.
indomptable à une merveilleuse facilité de parole, grand dépensier, possédant, en un mot, les qualités et les défauts qui séduisent d'ordinaire la multitude, d'Arembergr acquît bientôt sur elle un immense ascendant. Il aspira dès lors à remplacer les anciens chefs populaires qui avaient péri pendant les troubles ou qui g-émissaicnt encore dans rexil, et médita la délivrance de la patrie.
Aussi longtemps que les Bourguignons occupèrent lacité, le sire deLaMarck cacha soig-neusement ses desseins, n'ag'issant que par des affidés en qui il avait pleine confiance et dont les sourdes menées entretenaient sur tous les points du territoire une agitation nécessaire à la réussite de ses projets. Mais le duc Charles s'étant engagé dans de nouvelles guerres qui réclamaient l'emploi de toutes ses forces, Guillaume jug-ea le moment opportun et donna le sig*nal de Tinsurrection. Cette première tentative ayant échoué, le sire de La Marck alla implorer Tassistance du roi Louis XI et de l'empereur ïrédérîc; puis, à la tête des réfugiés de l'Ardenne et de nombreux routiers recrutés en France et en Allemag-ne, il rentra dans le pays, et y vécut pendant longtemps en vrai chef de bandes, courant les bois et les montagnes, pillant les châteaux des partisans de l'évêque, et faisant aux étrangers une guerre sans relâche. Le Sanglier des Ardemies, c'est le surnom que lui valut cette vie errante et sauvag-e, autant que son caractère farouche et la barbe hérissée qu'il avait laissée croître, devint bientôt ainsi un objet de terreur pour les Bourguignons.
Mais tout bas» le peuple l'appelait son libérateur
et faisait des vœux pour son triomphe.
Sur ces entrefaites, on apprit à Liég-e la mort du duc Charles, tué sous les murs de Nancy, le 5 janvier 1477. A cette nonvelle, les proscrits rentrèrent en fonle dans la cité : le payement des impôts fût suspendu, et les bourgeois demandèrent à grands cris le rétablissement des anciens privilégies *. Bourbon qui se trouvait alors à Gand comprit la nécessité de se réconcilier avec ses sigets, et souscrivit à toutes leurs demandes. De son côté, Marie de Bourgogne, voulant s'attacher les Liégeois, leur fit remise des sommes considérables qu'ils s'étaient eng'ag'és à payer au feu duc, et renonça, au profit de révêque, à tous les droits de souveraineté que son père s'était arrogés sur eux*. Louis de Bourbon crut pouvoir alors regagner son évéché; il s'y était fait précéder de l'acte de renonciation que venait de signer la princesse Marie, ce qui lui valut partout bon accueil Le Sanglier lui-même se porta à sa rencontre, et l'on convint, de part et d'autre, de jeter un voile sur le passé.
Après dix ans de servitude, les Liégeois se retrouvaient libres ; mais le pays était ruiné et la cité continuait d'ofifrir un aspect désolé. On n'apercevait partout que maisons chétives, construites de pierres brutes ou d'argile ; que rues sombres
' JoANNis DE Los ChronicQU, p. 74.
• LouvREX, I, p. 186. — De Ram, Analecta, p. 623.
' Adaianus ds VsTEai Busco, p. 1360
et tortueuses^ et qui s^étaient formées comme au hasard : tristes vestiges, dont quelques-uns devaient arriver jusqu'à nous, encore marqués du sceau de la conquête.
Mais, au milieu de ces ruines et de ces débris, s'agitait une population pleine de vie et d^ardeur, des hommes nés pour le travail et la liberté et que le malheur ne sut Jamais abattre. Le jour où Ton rapporta de Bruges le perron que le duc Charles y avait fait transporter après le grand désastre de 1468, il sembla que tous les maux de la patrie étaient réparés.
Cependant Louis XI, à la mort du Téméraire, s'était mis en mesure de réunir aux domaines de la couronne les principaux fiefs compris dans Théritage de ce puissant vassal. Ses troupes envahirent la Picardie, la Bourgogne, lal'rauche-Gomté^ l'Artois, et le succès couronnant ses premiers efforts, il chercha également à s'emparer de la Plandre, du Hainaut et du comté de Naraur.
Pendant que ses généraux agissaient, le roi avait recours à ses moyens ordinaires et intriguait partout : il achetait l'inaction de TAngleterre, il négociait la possession d'Arras; il travaillait en secret les Gantois et les excitait contre leur jeune souveraine. Tout lui réussissait. Au milieu de ces prospérités, une seule chose lui manquait, Talliance des Liégeois. C'était en vain qu'il les sollicitait de s'unir à la France : « Nous sommes maintenant trop faibles et trop pauvres pour songer à la guerre, répondaient ceux-ci, et nous
voulons rester étrangers aux querelles de nos voi-
Mais cette sag'e résolution dura pru, et les divisions ne tardèrent point à renaître. Les uns, fatigués des dissensions civiles, et satisfaits des concessions de Louis de Bourbon, ne demandaient qu'à vivre en paix ; les autres, n'ayant point confiance en ses promesses, voulaient qu'on tentât de nouveau les hasards de la guerre : /' Jamais plus, disaient-ils, on n'aurait une aussi belle occasion d'abaisser la maison de Bourgogne et de rendre au pays son antique splendeur. »
Chargée de dignités et d'honneurs par révèque, qui le craignait, Guillaume do La Marck fut d'abord un ardent partisan de la neutralité ; mais son humeur guerrière ne lui permit pas de vivre long-temps en repos. Le Sanglier des Ardennes avait pris g-oût à cette vie aventureuse et libre qu'il avait menée pendant près de dix ans, et que la g-uerre seule pouvait lui rendre, en même temps qu'il y trouverait une occasion d'assouvir sa haine contre les Bourguignons. Il finît par écouter Louis XI, vanta publiquement l'alliance irançaise, et g*ràce à rinflueiice dont il jouissait, parvint à la rendre populaire.
Cependant la victoire que l'archiduc Maximilien, époux de Marie de Bourgogne, remporta sur les Français à Guînegate , rendît les Liégeois plus
circonspects, et le parti qui voulait le maintien de la neutralité ayant un instant repris le dessus dans la cité, l'évêque en profita pour accuser
Guillaume au tribanal des échevinB et l'y fit déclarer ennemi de la patrie ^
Le sire de La Marck venait précisément de se rendre en Trance pour s'y concerter avec Louis XI et y lever quelques compagnies, quand il apprit ce qui se passait à Liège. Il revint aussitôt, à la tète de quinze cents cavaliers auxquels se joigisirent tous les mécontents qui infestaient la frontière. C'étaient la plupart d'anciens soldats du Sanglier, habitués depuis longtemps au métier de la guerre et connaissant bien le pays. Bien ne put arrêter ces bandes^ qui fùrent en quelques jours aux portes de la cité.
Bourbon, informé de leur approche, avait convoqué ses feudataires et fait crier Tost au perron, mais peu de monde répondit à son appel. Guillaume d'Aremberg comptait toujours un grand nombre de partisans à Liég-e ; le peuple lui savait gré de la part qu'il avait prise au rétablissement de ses pri- 'vilég'es, et, en signe de rnlliement à sa cause, beaucoup portaient publiquement la branche de chêne au chaperon
Inquiet de ces dispositions hostiles, le prévôt de Saint-Lambert, Jean de Horne, conseillait au prince de ne point s'exposer en rase campag'ne et d'attendre l'ennemi derrière les murailles de la cité, mais Bourbon n'y voulut point consentir, et s'avançant au milieu des milices bourgeoises
* Adrunds ak Ystmi Busco.
' FiaiM.
assemblées sur la place du Marché : « Mes chers enfants, leur dit-ilj voici le moment de vous bien conduire; songez que le triomphe du sire de La M arck serait votre ruine, et pis encore, ce serait votre déshonneur, si, comme il ose s'en vanter, et ce que je ne puis croire, vous m'abandonniez pour vous joindre à lui. Quant à moi, je veux vivre et mourir avec vous !... »
Les bourgeois accueillirent ces paroles d'un air sombre ; et comme l'évêque donnait le sig-nal du départ, on lui cria de prendre les devants av(^c ses feudataires, et que les métiers suivraient'. Les choses avaient probablement été ainsi réglées à l'avance par les amis du Sanglier, car Bourbon venait à peine de quitter Liég-e, qu'il tomba dans une embuscade, et se vit enveloppé par une troupe de cavaliers, couverts de cottes roug-es, qui se précipitèrent sur lui en criant : » A la mort, à la mort, le traître qui a vendu son pays aux Bourguignons ! »
Le prélat, séparé de son escorte, aperçut alors Guillaume de La Marck, qui s'avançait vers lui répée haute : // Grâce, grâce, monseigneur d'Aremberg, lui cria-t-il, je suis votre prisonnier. « Et comme celui-ci avançait toujours, sans rien lui répondre : » Grâce, grâce, mon cher seigneur, » répéta l'éveque, les mains jointes et le visage ensanglanté... Mais il ne put achever, le sire de La Marck lui plongea son épée dans la gorge, puis ordonnant à Tun des siens de Tachever, il
^ SuFF&iDus Pétri, apud Cuàpsauville, p. 201.
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s^élança à la poursuite des fùyards et pénétra dans
Liég'e en même temps qu'eux * . Les métiers n'avaient point encore quitté la place du Marché, et quand le Sanglier parut tout à coup au milieu d'eux^ ils Taocueillirent en ami^ bien plutôt qu'en vainqueur.
Le lendemain, le sire de La Marck harang-ua les bourgeois assemblés en foule aux abords du palais épiscopal : " Bonnes gens, leur dit-il, vous savez si je vous suis dévoué et combien j'ai toujours eu à cœur vos firancbises et vos privilèges. Cest pour vous les faire rendre que j'ai de nouveau pris les armes; et cette fois, j'en suis enfin venu à mon intention. L'auteur de tous vos maux, le traître qui vous avait vendus à l'étranger et qui a causé la ruine du pays est tombé hier sous mes coups, et désormais vous n'avez plus rien à craindre des Bourguignons. Qu'à partir de ce moment la justice reprenne son cours, et que personne ne s^avise de troubler la paix publique, s'il ne veut avoir afîàire àmoi I »
I/élection d'un nouvel évéque eut lieu quelques jours après, et les suffrages du chapitre se portèrent sur Jean d'Aremberg, le fils du Sayiglier, Lui-même prit en mains l'administration du pays avec le titre de mambour.
Pendant que Guillaume négociait avec Borne pour obtenir du souverain pontife la confirmation de l'élection de sou fils, une partie des chanoines
' Adbuiius m Vitui BO8GO. — FlSUV.
réfugiés à Louvain, contestèrent cette élection et procédèrent à un autre choix. Leurs voix se partagrèrent entre Jacques de Groy et Jean de Home, et ce fut en faveur de ce dernier que le pape se prononça.
Les discussions civiles se ranimèrent alors avec plus de violence que jamais. Le Sanglier porta la ^erre dans le comté de Home, et y mit tout à feu et àsang"; mais, après deux années de luttes sanglantes, battu à Hollog-ne-sur-Geer par Tarchiduc Maximilien, il se décida enfin à conclure la paix. Elle fut signée à Tongres le 22 mai 1484, La cité de Liège, atin de Tindemniser des dépenses qu'il avait faites dans IMntérèt du pays, se reconnut débitrice envers Guillaume de La Marck d'une somme de trente mille livres de gros, monnaie de Flandre, pour sûreté de laquelle il reçut en gag'c la terre de Franchimont et le duché .de Bouillon; la sentence qui l'avait déclaré traître à la patrie fut cassée ; tous les actes de son gouvernement furent confirmés et les officiers à vie nommés par lui, maintenus dans leurs charges ; pour prix de sa renonciation à révêché, Jean de La Marck obtint une somme d'argent considérable ; les états s'obligèrent à protéger les d'Aremberg dans le cas où ils viendraient à être inquiétés au sujet de la dernière guerre ; eniin, le nouvel évêque, Jean de Home, dut prêter serment d'observer les constitutions du pays et de s'abstenir désormais de toute alliance étrangère.
Jean de Home fit sa joyeuse entrée à Liège en
grand appareil, accompagné d'une foule de seigneurs, et ayant à ses côtés Guillaume Aremberg lui-même, qui \m rendit en cette circonstance les
services qu'un parent, vassal et sujet devait à son suzerain. La paix semblait définitivement assurée : M En effet, dit un contemporain, depuis ladite paix, jamais ne fut fait ni donné plus grand signe d'amour que les trois itères de Home, pendant l'espace d'un an, n'en témoig*nèrent à messire Guillaume et à ses frères, et le peuple de Liég-e en était si jo3'eux et si content qu'il ne cessait de rendre grâces à Pieu de leurs bonnes accointances, espérant ne plus jamais voir guerre ni désaccord entre eux «
I/éveque et le sire de La Marck ne se quittaient plus; ils mangeaient à la même table, couchaient dans le même lit, ce qui était alors parmi les grands la plus forte marque d'amitié qu'on pût se donner, et quand le prélat visitait l'un de ses châteaux ou quelqu'une de ses villes, il n'y allait jamais qu'eu compagnie de messire Guillaume M lequel avait confiance en lui, dit la chronique, autant qu'en ses propres frères et amis «
Un jour qu'ils se trouvaient ensemble à Saint- Trond, à une fête que leur donnait Tabbé, arrivèrent le comte de Horne et le comte de Montigny, frères de l'évèque. Quand ce dernier vit d'Arem-
1 Les Moyens des princes et Mort de feu messire Guillautne de La Marck, récit contemporaio que nous avons publié dans nos. Mélanges,
berg* : « Que je suis aise de vous renoon^er, mon
cousin, lui dit-il, et que nous allons bien nous divertir. // Le banquet, les danses et les jeux se prolongèrent en effet ce jour-là fort avant dans la nuit.
Le lendemain» le comte de Montigny alla réveiller Guillaume, prétextant qu'il devait partir, mais qu'il voulait auparavant déjeuner avec lui. lyAremberg- se leva aussitôt, et les deux seigneurs allèrent d'abord entendre la messe. — « Mon cousin, dit Montigny, pendant qu'ils étaient à table, j'ai un manteau d'écarlate fait d'une nouvelle façon, je vous le veux donner pour la grande amitié qui nous lie. — Merci, mon cousin, répondit Guillaume, et quand j'aurai de mon côté quelque chose qui vous plaira, je ne manquerai pas de vous l'ofErir aussi. «
Au moment du départ, l'évéque annonça qu'il reconduirait ses frères à quelque distance. IVAremberg" fit comme lui, et Ton se mit en route. Le sire de La Marck était suivi d'un seul valet, et sans armes. Quand on fut en plein champ, Montigny défia d'Arembergr à la course, et les deux seigneurs mirent aussitôt leurs chevaux au galop. Guillaume eut bientôt devancé son rival, et courant toujours, il arriva à la lisière d'un bois d'où sortit tout à coup une bande de cavaliers qui se précipitèrent sur lui et le firent prisonnier. Montigny arriva presque en même temps : // Ah, ah, messire d'Aremberg, s'écria-t-il, je vous tiens enfin où, depuis si longtemps,jevous ai désiré. — Montigny, répliqua Guillaume, je n'en serais point où je suis si j'avais
pu croire que vous fassiez un traître. J'aurais dû écouter les conseils du seig-neur de Croy, il vous connaissait mieux que moi ' . «
On garotta le Sanglier sur un méchant cheval, on lui couvrit la tète d'un large chaperon d'Ailemagne, et on Temmenapar haies et par huissons, sans traverser aucun village, car on craignait qu'il ne fût reconnu et délivré par les gens du pays. » Où me conduisez-vous? demanda-t-il à Tun de ses gardiens. — A Maestricht, lui fut-il répondu. — Cest donc à la mort, reprit Guillaume, car mes plus grands ennemis sont là. «
On arriva le soir dans cette ville, et l'on prévint le prisonnier qu'il n'avait plus que quelques heures à vivre. Le lendemain matin on le mena à la place de Saînt-Servais. Un échafaud en pierre, orné de quatre lions de bronze, y était en permanence et servait à l'exécution des grands criminels. Cet échafaud appartenait exclusivement à la justice de l'évêque. D'Aremberg y monta, et apercevant à un balcon Jean de Home, qui avait voulu le voir mourir, il lui reprocha sa perfidie et prédit que cette tête qui allait tomber laisserait une longue trace de sang. Il ôta lui-même son manteau et sa chaussure, les jeta au peuple, puis relevant sa barbe, il en couvrit son visage et tendit la tête au . bourreau, qui la lui abattit d'un seul coup
' Les Moyens des princes, etc. — Analectaleodiensia. ^ Ibid. — Jbid, — Pugbrtios, Cataloffu» antisUtum ieocUensium, DbGbaucbb.
La prédiction de Guillaume de La Marck ne tarda point à se réaliser. Sa mort réveilla les factions qui commençaient à ae calmer. Des flots de sangr coulèrent de nouveau sur tous les points du territoire; et ce ne fut que sept ans après, en 1492, que se terminèrent les divisions des La Marck et des de Horne. Les chefs des deux partis convinrent d'une entrevue dans la plaine de Haccourt. Elle eut lieu pendant les fêtes de Pâques. L^évèque, sans armes, s'avança au-devant d'Éverard et de Bobert de La Marck ; dès qu'il les aperçut, il descendit de cheval et s'adressaut au comte Everard, d'une voix tremblante, il lui cria par deux fois : m Je vous prie, seigneur Éverard, de me pardonner la mort de votre frère Ouillaume I <» Et comme Éverard ne répondait rien, il reprit en pleurant ; n Seigneur Everard, pardonnez-moi la mort de votre frère, je vous en conjure, par la mort et la passion de ISotre Seigneur Jésus Cbristl u Alors Éverard commençant aussi à pleurer et à sangloter, lui répliqua : t* Vous me demandez pardon du meurtre de mon frère, au nom d'un Dieu mort pour nous tous. Eh ! bien, je vous Taccorde. « Il lui tendit la main; ils s'embrassèrent à plusieurs reprises Depuis lors, les deux maisons vécurent dans une union que rien ne vint plus troubler.
> FlSBM. — OlGlRUGJU.
LA
MUTINERIE DES HIYÀGEÛIS.
Ooar, li en «gcripvanl ceitt ■«hrettvc, j*aj nlevoem«nt erré, ou qM «m Mile m vois soit agréable, je vous prie qve tout ce soll prins en bonne pari , reccpvani mon petit labeur en grrid et ezcusaoi rinibéeiJUéde mon enlendene»!.
Gliuaimb de Ncirr,£« JfuCîlMrletfea Riv^eojfi.
LA
MUTINERIE DES RIYAGEOIS.
Le long règne d'Érard de La Marck^ tant yanté
par la plupart de nos historiens, ne fut pas, cependant, exempt de troubles ni de commotions populaires.
Après Louis de Bourbon et Jean de Home, les factions épuisées avaient besoin de repos; cela seul, peut-être, explique le calme dont jouit le
pays de Liég'e au commencement de l'épiscopat d'Erard ; c'était la lassitude d'un peuple brisé par de longes souffrances; mais cette tranquillité ne pouvait être durable chez une population aussi avide de nouveautés, et les doctrines du luthéranisme offrirent bientôt un nouvel aliment à cette agitation fébrile qui dévorait nos ancêtres.
La réforme pénétra chez nous de bonne heure ; aux griefs religieux des nouveaux sectaires vinrent 8e joindre les plaintes adressées à Tévêque, touchant l'abandon de l'alliance française et les nouveaux traités conclus avec Charles-Qoint^ en Ibîl ; il y eut' même, à ce sujet, quelques troubles dans la cité, mais ils furent aussitôt réprimés ; on se débarrassa des factieux en les faisant jeter dans la Meuse.
lyautres tentatives eurent lieu, sans plus de succès, les années suivantes. Toutefois, Érard, qui
venait de promulguer dans son diocèse les édits impériaux contre les hérétiques, rencontra dans les métiers un esprit d'opposition auquel il ne s'attendait pas. Ils autorisèrent les enquêtes contre les nouveaux religionnaires, mais ils firent en même temps défense de procéder contre eux autrement que d'après les lois et les franchises du pays. Ce fut au mépris de leur volonté expresse, que des bûchers furent dressés, et que plusieurs personnes, imbues des nouvelles doctrines, furent arraohées à la juridiction des échevins et livrées au tribunal de Tofficialité qui les fit brûler vives.
Les nombreuses vexations de ce tribunal, Textrême misère du peuple, vinrent encore ajouter à ces ferments de discorde. De lôSiô à 1531» il y eut disette absolue de grains dans toute la principauté. La populace reprochait hautement à l'évêque et au conseil de la cité de ne prendre aucune mesure pour remédier à sa détresse.
Mn d'apaiser ces plaintes, les magistrats publié-
rent différents édits; ils ordounèreut que tous les greniers fùasent exactement visités, et que chaque ménage ne conservât que la quantité de blé nécessaire à ses besoins personnels; ils fixèrent en nienie temps le maximum du prix des grains et mirent des obstacles à leur libre circulation.
Le résultat de ces ordonnances ne tarda pas à se fidre sentir; les fermiers envoyèrent leur blé dans les contrées voisines, où ils pouvaient le vendre à un prix beaucoup plus élevé qu'à Liég'e, et les magistrats furent contraints d^en revenir à la liberté du commerce. Le prix des grains monta tellement alors, qu'il fut impossible aux pauvres de s'en procurer. Le mécontentement des Rivag'eois, en particulier, prit un caractère alarmant, et se changea bientôt en une violente émeute *.
Le ^t^ juillet Ib^l, une grande fermentation régnait & Tilleur, village situé à une lieue de Liège, sur la rive gauche de la Meuse. Un rassemblement nombreux de femmes et d'enfants stationnait devant la maison du maïeur, demandant à grands cris du pain et le maintien des ordonnances. Une centaine d'hommes, aux figures hâves et amaigries, tous armés de grands bâtons ferrés, de faux, de haches, et précédés de tambours, allèrent convoquer ceux de Jemeppe et des autres villages voisins : '/ A Liège 1 s'écriaient-ils^ allons à Liège ! Nos femmes, nos enfants meurent de faim, tandis
^ Par RivageoU, on entend, chez nous, les liabitanU des bords de la Meuse.
que les bourgeois de la cité vivent grassement et dans rabondance. « Le son du tambour eut bientôt ^cru le nombre des mécontents : Tom y accouroieni comme à une /este franche, dit le naïf Melart, il liy avoîl fih de bonne mère qui ne vouluet estre de leur party ; freiin et harpatUe ee joignirent aueri à leur entreprise, 7ie frétillant qu'après le pillage * .
Yers trois heures de Taprès-dînée, on apprit à Liège la nouvelle de ce soulèvement ; le maïeur de Montegnée informait les bourgmestres messires Edmond de Schwartzenberg* et Jean de Viron, dit le Polain, que plus de huit cents liivageois étaient déjà réunis, et se dirig'eaient vers la cité. Aussitôt on fit fermer les portes, et les bourgeois coururent aux murailles. Le bourgmestre Jean de Yiron sortit de la ville, accompagné seulement de quelques hommes ; il trouva les mécontents rangés en bataille sur les grands champs de Saint-Gilles, et s'approcbant d'eux ; » Pourquoi donc cet assemblement tumultueux, bonnes gens, leur dit-il.» que demandez-vous? — Du pain, du pain! crièrent les Uivageois; nous voulons du pain d'abord ; vous nous direz ensuite pourquoi Ton n'observe pas les ordonnances sur les blés? — Eh! bonnes gens, répliqua Yiron, vous savez bien que cela est devenu impossible \ d'ailleurs, pourquoi venir faire de pareilles demandes à main armée? Relu arnez dans vos villages, envoyez demain quelques députés ; ils se concerteront avec messieurs
^ Kblabt, HUifAn to vflfo 0I ekoàiem de Uuy, p. dIO.
des ëgrlises et de la cité^ et Ton arrang'era les choses le mieux qu'il se pourra pour le bien géné« ral. tf Les Bivagreois ne paraissaient pas goùler ces conseils; des menaces et les cris : // Assommons le bourg-mestre 1 « se firent même entendre au milieu de la foule; mais celui-ci^ glissant quelques pièces d'or dans les mains des principaux chefs de l'émeute, parvint à les renvoyer tous chez eux, en promettant que le lendemain il serait fait droit à leurs pressantes réclamations.
Le même jour, vers la soirée» un compagnon d'Ans, Laurent Bechamps, surnommé le malin Lawrmt, hattît le tambour par tout le village, et parvint à ramasser ainsi une trentaine d'hommes. Ils se dirigèrent alors vers Monteguée, où beaucoup de paysans se joignirent à eux, et vinrent descendre à Tilleur. Ils y trouvèrent quelques-uns de ceux qui avaient fait partie du soulèvement : '/ Ah ! ah ! s'écrièrent-ils, voici les méchantes gens qui se sont laissé séduire par de belles paroles et par la merci de quatre à dnq pièces d^or; que ferons-nous de ces couards et de ces poltrons *P n Ils les eurent bientôt décidés à recommencer, et tous ensemble se dirigèrent vers Jemeppe et les villages d'alentour; en un instant, le nombre des mécontents fut beaucoup plus considérable que dans la matinée.
Pendant ce temps, la nuit était venue, et sur la proposition de quelques-uns de la bande, les Eiva-
' MiLAiT et antres chroDiqueurs.
geois avaient traversé la Meuse et s'étaient approchés de Tabbaye du Val Saint-Lambert^ espérant s'y loger; mais la bonne contenance des moines les en empêcha; ils s'étendirent alors sur les prés
environnants et firent demander des vivres à Tabbé, qui, n'osant les refuser, leur envoya surle-champ trois à quatre tonnes de bonne cervoise^ du pain^ de la viande et du fromagre. Lorsqu'ils se furent bien repus, nos Bivageoîs commencèrent h deviser de leur conspiration ; Michel Caltrou, de Tilleur, et Goffin, son frère, firent prêter aux insurgés le serment de ne se séparer qu'après avoir obtenu Tobjet de leur demande, et de se défendre envers et contre tous; Fon convint ensuite d'aller, au point du jour, rassembler tous les paysans du voisinag-e, pour les engager à prendre part à l'entreprise qu'on méditait contre la cité. En effet, le lendemain de bon matin, les Bivageois, divisés par bandes nombreuses, se dispersèrent dans les villages et convoquèrent au son de la cloche les habitants de Chokier, de Ramey, de Mons, de Hollogne, de Grâce, de Berleur, de Sclessin, d'Ougrée et de tous les endroits situés à trois lieues à la ronde. Yers huit heures, il y avait à la Croix ê^Eerhyse, lieu du rendez-vous, un rassemblement de plus de quatre mille personnes Bam co7npter les femmes^ dit Guillaume de Meeff, eiUfe lesquelles il y avoU de bien maltaises, qui avtneni
^ Quelques-uns portent le nombre des mécontents à six mille.
appttmUfffmâi tmUauhpmr esgorger, et de» êocspour
remporter ce qid elles auroïent pillé et des/ ohé * . Le nombre des mécontents grossissait de minute en minute ; Michel et Gofin Caltrou leur rappelèrent le serment de la veille et le firent renouveler : u Oui, oui, s'écrièrent tous les Biva^eois en levant la main droite, nous voulons vivre et mourir ensemble ! « Et aussitôt, l'un des conjurés, Pirar Constant, de Tilleur, se mit à rédiger une lettre adressée à la cité par les insurgés.
Le conseil, informé de ce qui se passait à la Croi» d'Herbyse, députa vers les Rivag'eois le comte d'Aremberg-, homme fort estimé du commun, le comte de Horne, prévôt, messires liichard de Mérode et Edmond de Schwartzenbergh. En arrivant sur les hauteurs de Saint-Gilles, ces seigneurs virent les mécontents qui débouchaient de tous les côtés 5 ils leur adressèrent quelques mots de conciliation, mais les Rivageois furieux ne voulaient rien entendre et vociféraient d'affreuses menaces contre la cité : « Demeurez en paix pendant quelques moments encore, reprit Scfawartzenbergh, messieurs des églises et de la cité sont assemblés pour faire de nouvelles ordonnances touchant les grains et d'autres affaires Importantes; on vous
* J*ai donné sur GouiAinii d£ Itort et sa relation de la Jf«linerie dtt RioageaU, une notice qni a été insérée dans la S* livraison dn Meêtager dea arU et det tcienee» (1835), et tirée à part & Quelques exemplaires ; depuis, J*ai publié la chronique originale de cet écrivain. Liège, 1885, in-8o de zii et 107 pages.
communiquera sur-le-champ un double des décisions qui seront prises. «
Mais déjà les insurgés ne Técoutaient plus ; ils se ruèrent en avant, poussant toujours d'horribles clameurs^ et la plupart descendirent vers Sainte- Mar^ruerite, espérant entrer dans la ville par la porte de ce faubourg*. En les voyant se diriger vers Liège, Ogier de MarnefEe^ Tun de ceux qui accompagnaient les seigneurs^ mit son cheval au galop pour les y précéder et faire fermer les portes, restées ouvertes depuis la sortie du comte d'Aremberg* et des autres députés. Les Eivag-eois arrivèrent presque en même temps que lui et pénétrèrent même au delà de la première entrée ; mais aux cris d'alarme, quelques bourgeois étaient accourus aux murailles, et leur bonne contenance préserva la ville d'une ruine certaine, car il ne faull doubler, dit un chroniqueur coritf mporain, que les maulvaiê panonê qui eaUnetU dedans iceUe ne se fuêeeni mis et joins aivee les EhageaiSf pour piUer et desrober les gensdehien^.
Après avoir vainement essayé d'enfoncer la porte au mo3'en de lourds madriers, les mécontents cherchèrent à escalader les murailles, mais quelques coups d'arquebuse et une grêle de pierres lancées par les bourgeois les contrai g-nirent bientôt à se retirer à distance. Quant aux comtes d'Aremberg et de llorne, voyant l'inutilité de leurs efforts pour rétablir la paix^ ils ne tardèrent pas à rentrer ; le
■ CAfonjtfiM de Goituum ra Mmp.
seig*neur de Ilierg'es se retira dans Tabbaye de Saint-Laurent, Richard de Mérode resta seul au milieu des mutins.
y issue malheureuse de leur première tentative pour surprendre la cité avait découragé les Bivageois ; ils donnèrent à Richard de Mérode la lettre écrite en leur nom par Pirar Constant, et chargèrent ce seigneur de la remettre aux bourgmestres et aux trente-deux métiers, à qui elle était adressée : « Vous savez quelle est notre misère^ écrivaientils , et cependant , vous ne faites rien pour y porter remède ; les ordonnances que vous avez publiées touchant les grains ne sont- pas même exécutées 1 1 Nous vous prions instamment de les maintenir avec la plus grande sévérité et d'ordonner de nouveau la visite des greniers; nous exig'eons, en outre, que Ton observe rig*oureusement les privilèges de l'empereur Charles-Quint, • et qu'il soit clairement stipulé que les procureurs de l'officialité n'ont aucun droit sur les bourgeois laïques, car notre seul juge est le tribunal des échevins. « Ils finissaient en annonçant qu'ils avaient juré de ne se séparer qu'après avoir obtenu ce qu'ils demandaient : M si tum n^anans vostre re^mee m hrieff, ajoutaient-ils, eêtons déUhérés de faire nostre puissance, car nous ne pouvons plus endt^ rer ces cJioses dorsenavant
En attendant la réponse du conseil, les Rivageois se tinrent près des murailles^ empêchant les com-
' Chronique de Guillaume de Hkeff.
munications avec la cité ; une partie d'entre eiut
se répandirent dans le voisinag"e pour butiner ; les uns entrèrent à Tabbaye de Saint-Laurent, d'où ils enlevèrent les vases sacrés, et où ils commirent beaucoup éfirrévéreneeê et nPineolencee envere ledU êaint; les autres s'introduisirent dans les maisons du faubourg-, emportant tout ce qu'ils trouvèrent sous la main.
Pendant ce temps, messieurs des églises et de la cité s'étaient réunis. Il fallait se hâter de prendre une décision, caries mauvais garçons commençaient à se remuer dans la ville, et faisaient mine •
de se joindre aux mécontents : // Messires, s'écria le chancelier Gilles de la Blocquerie^ accordons aujourd'hui tout ce qu'on nous demande « nous n'en ferons que ce qui nous paraîtra utile,
et, dans Tentre-temps , nous pourrons aviser à d'autres moyens plus convenables ; songeons seulement aujourd'hui à éviter les malheurs que pourrait amener une lutte entre la bourgeoisie et cette populace fùrieuse.
L'avis du chancelier fut adopté sur-le-cliamp, et vers six heures du soir, le comte d'Aremberg, le seigneur de Waroux et Guillaume de Meeff, greffier de la cité, se rendirent auprès des Bivageois : Noue entramee entre euh, dit Guillaume de Meeff, dans la relation qu'il nous a laissée, et levr démonsirasmes ks choses devant escriptes , lesquelles je leur lisois publiquement et à haulte vàix, » Où sont vos ' chefs ? s'écria ensuite le greffier, que je leur donne copie des articles adoptés par le conseil, a Mais
nul ne s'avança, et tous crièrent qu'ils renverraient quérir le lendemain.
L'adhésion de la cité aux demandes des mutins
né les satisfaisait cependant pas complètement : Il Gardons-nous de retourner dans nos villages, disaient les frères Caltrou^ Pirar Constant et d'autres chefs; à peine y serons-nous^ qu'on violera de nouveau les ordonnances et l'on sévira contre tous ceux qui auront pris part à notre entreprise ; obtenons, au moins, l'assurance qu'aucun de nous ne sera poursuivi. « On en ût la demande aux seigneurs : n Mais ce serait avouer que vous avez commis quelque méfoit, h répondit adroitement le comte d'Aremberg-, « et vous n'êtes pas dans ce cas. — Il dit vrai, s'écrièrent les Eivageois, nous n'avons pas méfait^ retournons donc tranquillement. «
Âlors les insurges commencèrent à se disperser ; les uns remontèrent la chaussée, et rançonnèrent en passant l'abbé de Saint-Laurent; les autres descendirent vers la rue de la Fontaine, et allèrent piller les couvents des Oocquins^ des Augrustins, des Guillemins et du Yal -Benoit. Quand on les vit s'avancer vers le pont d'Avroy, le bruit se répandit qu'ils passaient la rivière pour entrer dans la cité, et ce fut de nouveau une grrande alarme parmi les habitants; on sonna la cloche, les bourg'eois accoururent^ mais on ne trouva personne. Afin de mettre la ville à Tabri de toute surprise, le conseil et le chapitre ordonnèrent aux trente-deux métiers des gxiets extraor-
dinaires ; de grands feux furent allumés pendant la nuit dans les rues^ et la garde des dix hommes vint occuper la Violette, aux frais de la commune.
Un exprès fut envoyé le jour même à Bruxelles, pour annoncer au prince la tentative des Kivageois^ et lui faire part des mesures qu'elle avait nécessitées. Dans le dessein d'éviter toute occasion de troubles jusqu'à l'arrivée d'Érard, le chapitre acheta des grains pour plus de six mille florins liégeois, et les fit revendre au peuple à bas prix, ce qui fust une trè9-honne invention et un merveilleux bien, dit Guillaume de Meeff^ car êans cela, je croie fermement qt^ily euêt eu quelque dangier de émotion ou mutinerie plus avant.
Le dix du mois de juillet, l'évêque arriva à Liège ; ime foule innombrable s'était portée à sa rencontre^ et manifestait un grand contentement de sa venue. Le lendemain eut lieu une assemblée générale, à laquelle le prince assista en personne : Il Messieurs les bourf^eois, dit-il, pendant que nous étions à Bruxelles, nous avons appris avec peine ce qui se passait dans nos états^ et nous sommes venus aussitôt à votre aide; nous vous avons réunis afin d'aviser au châtiment qu'il est nécessaire d'inflig-er aux mutins, pour éviter le renouvellement de pareils actes; car vous n'ignorez pas le danger auquel eût été exposée la cité, si les Bivageois avaient réussi dans leur entreprise; messieurs les bourgmestres voudront bien convoquer les trente-deux métiers et appeler leurs délibérations sur ce siget. "
La réunion des métiers eut lieu le lendemain ; il y fut décidé :
Que ceux qui avaient pris part à Témeute seraient privés de tous privilég'es, franchises^ libertés et bourgreoisie de la cité, et punis sévèrement selon la loi et les jt^ûi.t- du pays; que, cependant, on recommandait à la clémence du prince ceux qui prouveraient y avoir été entraînés par menaces;
Que si quelques-uns des coupables^ par haine ou par malveillance, accusaient de complicité des bourgeois de Liég'e, ces bourgreois ne seraient jugés que d'après les lois concernant ceux de Liège;
Qu'on élirait, dans chacun des trente-deux métiers, une personne chargée de communiquer avec le prince, touchant les vivres et le bien général de la cité ;
Que le tribunal de rofficialité se renfermerait à Tavenir dans ses attributions et n'empiéterait plus sur les privilèges des bourgeois, ni sur la juridiction des échevins.
Enfin, pour ôter tout élément de discorde et ramener la tranquillité et la paix, les métiers suppliaient Son Altesse d'agréer qu'à l'avenir, et à dater du 22 août, les gens d'église payassent les gabelles comme les autres bourgeois; au donc, ajoutaient-ils, q^^ue autres bons moyens soient trouvés jpour le deachargement de la cilé, et que lesdils bourgeois ne ioient iaujaurê ainsi travaUAiea à payer lesdite» gabelles *,
> Chi onique de Guillaume db Hebfp.
La teneur de cette décision semblerait indiquer
qu'il existait en effet parmi le peuple un sourd méconteutement, ou bien que les métiers voulurent profiter de l'embarras du prince x>our procurer à la cité quelque allégement à ses charges : quoi quMl en soit, peu satisfait de cette résolution, * Érard fixa au dimanche suivant le jour d'une nouvelle assemblée et y convoqua toute la généralité, des citoyens. Le prince, entouré de son conseil, y assista en habits pontificaux et parla longuement de Fénormité du crime des Bivageois : » Il n'y a plus de tranquillité possible, dit-il en terminant, si vous n'iutligez aux coupables le châtiment le plus sévère, «
Le résultat de la délibération fut enfin coiiforme au désir manifesté par Févêque; on décida : que Fon confisquerait les biens des principaux chefs de la sédition, de ceux qui avaient sonné la cloche dans les villages, des auteurs de la lettre adressée aux bourgmestres, de tous ceux enfin qui étaient venus en armes, près des murailles de la cité, proférant des cris séditieux ; que leurs maisons seraient rasées, avec défense de bâtir sur ce terrain, pendant Tespace de cent ans, et que le prix des biens confisqués serait appliqué aux réparations et aux fortifications de la ville ; que tous ceux qui avaient pris part à Témeute, sans Tavoir provoquée, devraient achever la chaussée de Sainte- Marguerite, payer une grosse somme d'argent et faire amende honorable dans la cité; qu^ils seraient privés de toutes bourgeoisie et firanchises ;
qu'en outre^ on leur intimerait la défense d'entrer dans la cité avec d'autres armes que des couteaux sans pointe, sous peine d'avoir le poing* droit
coupé ; enfin, une simple amende civile était prononcée contre tous ceux que des menaces pouvaient avoir entraînés dans la rébellion.
Guillaume de Meeff fut désiré par le prince»
pour transmettre aux Bivag'eois la sentence portée
par le peuple : tPeii^ d'abord grand peur ^ dit-il, car ce n*es&oit pas choêe sans dangier, qu'une pareille cornmisnon près de gens encore esckauffés. Cependant, ou parvint à calmer ses craintes ; Érard expédia un mandement qu'il le chargea de faire exécuter par les cours de justice de chacun des villag'es, et le lendemain matin, de Meeff partit, accompagné d'un messaiirer de la cité et de deux hommes de garde.
Le mandement du prince était ainsi conçu :
" Erard de La ]Marck, cardinal, archevêque de Valence, évèque de Liège, duc de Bouillon, comte de Looz, etc., à nos chers et bien-aimés maïeurs de TiUeur, de Jemeppe, d'Ougrée, de la Grande et Petite "Plémalle, de HoUog-ne-aux-Pierres, de Mons, de Grâce, de Montegnée, de Berleur, d'Ans et Mollin, etc.
u Nous avons reçu la requête que nous ont adressée naguère grand nombre de Rivageois,
requérant miséricorde et pardon de leur fait, disant qu'ils ont été séduits par mauvais conseil ; et comme notre intention est d'user de ladite miséri-
corde envers tous ceux qui sont dans ce cas^ nous ordonnons qu'au reçu des présentes, vous fassiez convoquer tous les sujets de votre juridiction, et leur déclariez notre dessein, en les eng'ag'eant à
nommer les principaux chefs de rémeiite, ceux qui ont été sonner dans les villag'es, les auteurs de la lettre de défiance, tous ceux qui sont venus aux portes de la cité et qui ont proféré cris et lang*agre séditieux ; qu'ils déclarent aussi et donnent par écrit les noms et surnoms de tous ceux qui sont dignes de pardon, et ce, sous peine d'être réputés coupables eux-mêmes et punis sévèrement comme tels; vous nous adresserez ensuite votre rapport avant mercredi prochain, à midi, sous peine de notre indignation.
« Donné en notre cité, sous notre sig'ne manuel et signe secret, ce 16e de juillet, l'an mil cinq cent trente et un. «
Les maïeurs firent aussitôt une enquête générale, et signalèrent les principaux chefs aux seigneurs chargés de Tinstruction de cette affaire.
Il fallait saisir les coupables; il fallait agir partout au même instant, afin de ne pas donner l'éveil aux Kivageois; les maïeurs reçurent des instructions secrètes, et le 24 juillet, à sept heures du matin, ils a^ssemblèrent les paysans, dans le dessein de faire appréhender les principaux séditieux; mais des trente-cinq désignés comme tels, douze seulement fùrent saisis; les autres, prévenus à
temps> parvinrent à s'échapper. Les Eivageois prisonniers étaient : le malm Laurent et Pasquai Martinon, d'Ans, Denis Wassei^e^ deTilleur, Jean
Carodea, de Seraing-, le crespoux Oharlier et Thomas Germeau, de Jcmeppe, Gérard, de Bois, Jean Doueal, de la Petite Flémalle, Jean Barbe, d'Ougrée, Thiry le Parmentier, de Mons, Jean, de Hontegnée, et Joachim, de Berleur. Ils furent aussitôt conduits à Liège, mis à la torture et coudamnés à mort, à Texception de Jean Doneal, Jean, de Montegnée, et Joachim, de Berleur, qui, n'ayant pas été jugés assez coupables, furent mis en liberté, moyennant amende honorable.
Le 27 juillet, on dressa, au milieu du grand marché, unéchafaud que la garde des dix hommes entourait de toutes parts ; dans Tespace conservé libre ne se trouvaient que le mayeur, le bourreau et ses aides. Derrière les dix hommes se pressaient les bourgeois, avides d'assister à l'exécution qui se préparait. Vers onze heures, on vit s'avancer les neuf condamnés, accompagnés de leurs confesseurs, et le bourreau se mit bientôt à^l'œuvre ; trois des patients étaient déjà exécutés, lorsqu'on s'avisa de remettre à un autre jour le supplice des six autres; on les reconduisit donc en prison, et les têtes du malin Laurent, de Jean Carodea et de Jean Barbe, furent clouées, dans l'après-dinee, à la porte de Sainte-Marguerite. Denis Wasseige, Gérard, Gbarlier, Germeau et Thiry le Parmentier fùrent décollés de la même manière le samedi suivant, et leurs têtes attachées aux portes d'Avroy et de
Sainte- Walburge, Il ne restait en prison que Pasquai Martinon ; ce fut son tour le lundi suivant, ainsi que celui d'un autre Eiva^eois, Gérard le
serg-ent, de Eamoy; ce dernier, pris le jour même et amené à Liég-e vers neuf heures, fut confessé à Tinstant et décollé à dix. La porte de Saint* Léonard eut aussi son hideux trophée.
Le 30^ la pénéraUté de la cité s'assembla de' nouveau, par ordre du prince, et s'occupa de plusieurs ordonnances touchant le bien commun*
On interdit expressément toute exportation de grains; on ferma toutes les tavernes situées dans
les campag*nes, comme étant des lieux de refuge pour les mauvais garçons, et l'on statua des peines sévères contre les brasseurs et les boulangers qui enfreindraient les règlements. £n outre, comme beaucoup d'étrangers, de gens pauvres et bannis d'autres lieux, venaient à Liège manger le pain des néccssitei(x ci y apporter des pestes et autres maladies^, il fut enjoint à ces sortes de gens de quitter la cité et la banlieuç dans Tespace de trois jours, sous peine, la première fois, d'être fouettés aux quatre coins du marché et de perdre une oreille, la deuxième, d'avoir le poing droit coupé, et la troisième, d'être jetés à la rivière.
Il fut en même temps strictement défendu à tous les doyens des métiers, d'y admettre aucune personne avant de l'avoir présentée aux bourgmestres
' CArotii^iM de Guiluqmi db Hbiff.
et aux échevins, afin que ceux-ci pussent s'assurer si elle était dig'ne d'y être reçue.
Sept à huit cents Hivageois avaient été condamnés à faire amende honorable; cette cérémonie devait avoir lieu le 1er août. Dès cinq heures du matin , une foule innombrable avait envalii les rues de la cité. Le peuple bordait les remparts et se pressait à la porte de Sainte-Marguerite, par où les séditieux devaient entrer. Vers huit heures, on les vit s'avancer, conduits par les maïeurs; les Bivageois étaient en chemise, pieds nus, tête nue et la corde au col. Ils attendirent au dehors pendant près de deux heures; enfin le bourreau parut, accompag^né de sept à huit sergents; après avoir fwt ouvrir la porte, il cria d'une voix retentissante et à trois reprises : En avant, coquins! Les mutins entrèrent en silence, se dirigeant, processionnellement, et deux à deux, à travers les rues de la cité i ceux de Tilleur marchaient les premiers, puis venaient ceux des autres villag-es.
Le prince Érard était assis sous un riche dais, dans le chœur de la cathédrale ; les bourgmestres, les conseillers de la cité et les échevins étaient placés au balcon et aux fenètres:de la Violette ; la compagnie des dix hommes et celle des arbalétriers, avec leurs bannières, entouraient la grande place du marclié.
Arrivés dans Téglise de Saint-Lambert, les Rivageois s'agenouillèrent, en pleurant, devant le prince, criant merci, et le suppliant de pardonner leurs méfaits : « Quoique vous m'ayez grandement
offense ainsi que les bourgeois de ma bonne cité de Liège, dit Févéque, je veux bien vous faire grâce de la vie; et cependant, je sais combien
vous êtes mutins et variables et de mauvaise intention ; mais je saurai y mettre bon ordre et sévirai avec rigueur contre toute espèce de sédi* tienx; allez maintenant implorer le pardon de messieurs les bourgmestres. » Les Bîvageois sortirent de Tég-lise et s'avancèrent vers le milieu du marché^ où Ton avait dressé un écbafaud. Parvenus au pied de Tinstrument fatal, sur lequel on voyait debout le bourreau et ses sergents armés de hacbes, les suppliants se prosternèrent de nouveau; levant ensuite les yeux vers les bourgmestres et les échevins : « Seigneurs, s'écrièrent-ils, recevez-nous en grftce comme Ta fait monseigneur Tévêque; ayez pitié de nous, pauvres gens; nous vous serons désormais soumis et fidèlès. » Leurs clameurs devinrent alors si lamentables qu'elles eflfrayèreut près de cent cinquante Eivageois qui n'étaient pas encore sortis de Tégiise ; croyant que Ton assassinait leurs compagnons, ils cherchèrent à s*enfuir, mais on parvint à les rassurer.
Après que tous eurent fait amende honorable devant Téchafaud, ils se remirent en marche pour quitter la cité, traversèrent la rue du Pont-d'Ile et entrèrent bientôt dans la rue d'Avroy ; le bourreau se tenait sur le pont, Fépée nue, et lorsqu'ils furent sortis, il baissa son glaive en figurant le signe de la croix, comme pour marquer, dit l'historien contemporain de cette émeute , que c'était à la
clémence du prince qu'ils devaient leur salut *. Le 8 août, £rard partit pour Bruxelles, laissant
à son chancelier Gilles de Blocqiierie le soin de veiller à Texécution d'autres mesures, concernant les Eivag*eois qui n'avaient pas accompagné leurs complices et qui prétendaient se soustraire à Toblig-ation de faire amende honorable; ils se soumirent enfin, et le dimanclie après la Saint- Laurent, ils vinrent demander grâce, comme l'avaient fait les premiers.
Beaucoup de clie& parvinrent à échapper au châtiment que leur préparait l'évêque; on remarque, entre autres, les deux Caltrou, Henri le Questeur, Pirar Constant et Michel Wassei^^-e.
L'année suivante, cinq nouveaux. lUvageois eurent la tête tranchée, Tun d'eux pour avoir porté une épée dans la cité, au mépris des ordonnances.
Le résultat de cette émeute fut un redoublement de rigueur contre les religionnaires, à qui on ne laissa pas d'attribuer une part dans ce mouvement. L'évèque publia de nouveaux édits
contre tous ceux qui seraient convaincus d'avoir proféré des paroles de Uasphhne contre la sainte Vierge et les saints y ou avoir nié VcxisLence du purgatoire et hldmé Utê cérémonies de l'ÉgUee romaine. En vertu de ces édits, il y eut plusieurs bourgeois bannis et exécutés.
Érard de La Marck mourut le 16 février 1538.
* Chromii^ de Gdillaumb de Mbbpp.