LE MEURTRE DE SEBASTIEN LÂ RUELLE
Peuple liégeois fidelle, Pletrai d'an «œsr dolcai
La morl de La Ruelle, Qui, sî modestement, D un assex long espaee.
Sans penser i nvUe ftatr, Ifons ■! bten govTcraé.
Miw U mort trop cruelle Par ung traître infidelle* Lay at esté donné.
CoatuiiT» d» tmfê.
LE BÂMQUËT DE WARFUSÉË
OU
LE MEUETiiË D£ SÉBASTIEN LA EUELLE.
Ferdinand, lors de BAjoyeme enirée, n'avait prêté le serment accoutumé des évêques de Liège, et n'avait juré le formulaire de messieurs de la cathédrale qu'après avoir exig"é des modifications à certains articles^ et avoir commenté longuement les autres. Aussi, ne tarda-t-il guère à démasquer ses vues ambitieuses et despotiques ^
L'impôt des voirièreê et surtout l'abolition du règlement électoral de 1603, qui confiait directe-
' Serimm dê Vivetqw ^ Uige, in-4*.
* Impôt m les fenêtres, en wallon, impât dei veuUrei.
ment l'élection magistrale aux métiers, furent les tristes précurseurs des nombreux orages qui signalèrent ce long règne de trente-huit ans. Le mécontentement devint bientôt général et une puissante opposition s'organisa.
L'évêque voulut justifier les mesures qu'il venait de prendre. Dans un long manifeste dirigé contre les bourgmestres et adressé à la chambre impériale de Spire, il se plaignit amèrement de la résistance du conseil et de ses nombreux empiétements sur l'autorité du prince. Des murmures violents éclatèrent de toutes parts à la publication de cette pièce, qui reparut plus tard sous le nom des CinquaiUe-kuU ariieief» Les bourgmestres ne tinrent aucun compte d'ordres qui froissaient si évidemment les anciens privilèges de la cité, et l'on continua de procéder à Télection des magistrats selon les formes populaires de 1603.
Après quinze années d'attente^ la chambre impériale prit enfin une décision touchant les afifoires du pays de Liège ; elle était favorable au prince et celui-ci s'empressa de la faire signifier aux magistrats de la cité. Les métiers décidèrent qu'il serait formé opposition au rescrit de la chambre impériale et qu'une députation se rendrait auprès de l'Empereur, à Vienne ; le bourgmestre Rausin et l'avocat Prié furent choisis pour remplir cette mission. D'un autre côté, les partisans du prince, sous prétexte de s'opposer aux incursions des soldats étrangers, mandèrent quelques corps de troupes allemandes qui , pendant sept mois, se
livrèrent à d'affreux brig-andages, et ne quittèrent le pays qu'après s'être fait payer des sommes considérables.
Le 13 avril 1629, les députés obtinrent de l'Empereur une résolution favorable à la cité ; mais les ministres du prince et les ^ens de son conseil privé en détournèrent le sens par de perfides interprétations, et crurent qu'elle les autorisait à agir militairement contre la cité; l'Empereur déclara alors qu'il défendait toute exécution à main armée : I' Apprenant, dit-il, que le pays de Liég-e est travaillé et rong-é par les fréquentes vexations et les ravages des soldats étrangers qui arrachent les entrailles et la substance des pauvres; que lesdits soldats tiennent les voies publiques assiég"ées, empêchent le commerce, tuent, pillent et traitent fort mal nos sujets, et voulant porter remède à toutes ces misères, nous déclarons prendre ce pays sous notre sauvegarde «
Le jour de la Saint-Jacques approchait et tout faisait présumer que les élections seraient orageuses ; elles le furent en effet, mais le parti populaire remporta^ et les noms de Beeckman et de 8ani furent proclamés au perron.
Guillaume Beeckman, seigneur de Yieux-Sart^ était un homme de haute probité et d'un grand savoir. Nommé bourg'mestre dès 1G08, il avait depuis lors été appelé cinq fois à remplir ces impor-
* Cette pièce a été imprimée dans plusieurs pamphlets du temps ; la plupart de nos hlstorieiis en font mention.
tantes fonctions. Pendant les dernières années du règne d'Ernest de Bavière, il fut chargé de différentes missions en Allemagne, près des États-Généraux, à la cour de Henri IV, et toutes lui acquirent des droits à la reconnaissance de son pays L'un des premiers, Beeckman devina^ les projets du prince Perdinand, et dès ce moment il y eut entre ces deux hommes une hitte qui ne devait finir que par la mort de Vun des deux. Membre du conseil de la cité, le seig-neur de Yieux-Sart y devint le clicf du parti populaire, et résista noblement à toutes les tentatives de corruption, de même qu'aux menaces des conseillers du prince; aussi était-il devenu l'idole du peuple I
L'élection de cet homme, dans de pareilles circonstances, irrita Ferdinand au plus haut point, et s'il faut en eroire plusieurs pamphlets de l'époque, on ne recula pas devant un crime pour s'en débarrasser; Beeckman fut empoisonné^mais d'un poison lent et qui ne devait pas laisser soupçonner le forfait : « Vous Tavez vu, Liégeois, dit un contemporain, vous l'avez vu ce g*rand personnage, à demi mort entre les vivants, sans vie et sans sentiment depuis les pieds jusqu'au milieu du corps, que le poison allait sourdement consumant ! Appelez-vous combien de fois vous avez porté entre vos bras cette pauvre carcasse, où il semblait que l'âme désirait s'éterniser pour bien-
* LoTBiis, Recueil MrakUqtiâ dee bourgmestree de ta nobêe «fil de lAége, p. 860.
heurer l'État de son influence. Sa statue dressée en plein marché, tenant dans ses mains les trentedeux bons métiers, vous parle un langage muet, et publie à tous les siècles , qu'il semble vous avoir tous portés dans ses entrailles comme une mère charitable * . //
Beeckman mourut le ^9 janvier 1631.
Beeckman était mort, mais Sébastien La Euelle vivait, et La Buelle continua avec fermeté l'œuvre entreprise par son ancien ami.
La Ruelle !... A ce nom tout cœur liégeois tressaille!... Cest que ce nom rappelle un grand citoyen et une grande catastrophe, et le peuple, souvent ingrat, n'a pas, cette fois du moins^ oublié son tribun, et trouve encore pour lui des larmes...
Un mois s'était écoulé ; l'évêque vint à Liège et publia un règlement militaire qui abolissait de fait l'ancienne constitution et restreignait les pouvoirs du tribunal des Vingt-Deux. Le conseil de la cité protesta énergiquemeut, mais le prince n'y prit point garde; il ne pensait qu'à démolir, pierre par pierre, le vieil édifice des libertés liégeoises.
Cest vers cette époque qu'apparaissent iwur la
' Apologie de M. I^arthélemy Rolanl dit Bar tel, etc. Liège, 1649, in>4* (par Jean Dominique de La Cbaussâk). On grava le portrait de Beeckman, avec ces vers :
Soopirës, ô bourgooiîi, grands et petits, Beeckman est ircsfiassë, qui esloil voire appuy.
L^accusation d'empoisonnement existe dans la plupart des chroniques et des pamplilets du temps..
première fois dans Thistoire de Lié^'-e les noms de Chiroux et de Grîgntmx. Il serait assez difficile de déterminer IWigine exacte de ces dénominations. Par le» premiers, on désignait communément les partisans du prince ; les seconds représentaient l'opposition ! Ceux-ci cherchaient à maintenir le principe de la neutralité; ils y étaient secrètement encouragés par Tagent firançais^ résidant à Liég'e, le sieur Mouzon deFiquelmont, dont la mission avait pour but de susciter des embarras aux princes ecclésiastiques du corps g*ermanique, peutêtre même de détacher le pays de Liège du cercle de Westphalie Ces deux fractions en vinrent souvent aux mains» et plus d'une fois^ à Tépoque des rénovations mag"istralcs, des rixes violentes ensang-lantèrent les rues de la cité. Les mesures prises par i'erdinand ne motivaient que trop, du reste, Tachamement de la populace, et Fon est quelquefois tenté de croire que ce prince cherchait lui-même à attiser la flamme pour être autorisé à frapper plus tard un g-rand coup. Le 3 mars 1033, il osa publier un édit qui prononçait la peine capitale contre ceux qui, de nuit ou de jour, se montreraient armés dans les rues de la cité
' Dans le récit publié fie la népncialion rlu comte de Nassau (Liège, 1636, in-4*), ce seigneur reprochait aux magistrats de Liège, d'entretenir dos correspondances avec le roi de France, dont les agents demeuraient dans la ville, pour y tramer des complots et négoces dommageables^ nuisibles tant à Sa Majesté Impériale qu'à l'Empire et à la cité.
* Cet édit, resté inconnu à nos historiens, est transcrit dans
L'irritation contre Ferdinand était extrême « et les malheurs de rinvasion Tinrent encore igouter aux misères du peuple. Cest dans ces circonstances déplorables que le prince fit imprimer
un manifeste violent dont nous ne citerons que ce passag'e : « Les Lié^reois, y est-il dit, sont comme chevaux échappés courant à toutes sortes de libertés et rébellions^ tellement que nostre cite n'a autre assemblance que d'un bois plein de voleurs, et dans laquelle un chacun fait à tort et à droit ce que bon lui semble, tant contre les bourgeois qu'étrangers; même Ton y tasche de se soustraire et peu à peu s'émanciper de l'empire *, H
La Ruelle fit à ce manifeste une réponse pleine de dig'nité % et des hordes de Croates envoyés par Ferdinand vinrent alors se jeter sur le pays et y conimettre d'affreux ravages L'excès de leurs maux ranima le courage des Liégeois; on leva
les registres aui mandements du grand greffe des échevios, conservés aux archives de la province de Liège.
' Manifeste du 27 mars 1G3G, imprimé dans plusieurs recueils. — Registres du clergé, conservés au dépôt des archives de la province de Litige. — Après la publication de ce manifeste, le priBce d'Osiiabruck fut envoyé à Lié^^e par Ferdinand pour négocier un accommodement; cette mission n'aboutit à rien.
' Repartie dit, corps de la cité de Liège, du 19 avj'il 163G; à certain manifeste imprimé soubs le nom de Son Alleze SérrhtiS' sime, etc., en date du 27 man 1G36 (par La Ruelle). Liège, 1636, iU'i* de 12 feuillets.
* La commission donnée à Jean de Weert , par Ferdinand, ezisle aux archives, transcrites dans les registres du clergé.
quelques milices; un grrand nombre de bourgeois
se joig*nireiit à ces troupes, et Ton attaqua avec furie les Croates qui campaient autour de Liég-e, Ces brigands furent repoussés et la plupart précipités dans les bures des houillères
Le chapitre cathedra! écrivit au pape Urbain VIII, pour réclamer son intervention :
« L'Église de Licg^e, disait-il, opprimée sous le poids de ses douleurs et privée de toute consolation^ vient se réfùgier dans le sein de sa mère ! Partout règ-nent la mort, le deuil et la désolation; le glaive moissonne les habitants des campagnes, la terreur est dans la cité! Les nations ont envahi l'héritage du Seigneur; elles ont souillé les temples saints et fait ruisseler le sang autour de nos murailles. Jean de Weert et Piccolomini occupent notre .territoire ; Tincendie et le meurtre les accompagnent; rien n'est sacré pour ces hommes sacrilèges.,. « Mais le prince fut inexorable 1... *•
A cette époque vivait à Liège le comte de Renesse, seigneur de AVarfusée, ancien chef des finances du roi d'Espagne aux Pa3^s-Bas. Après avoir dilapidé les deniers de Philippe IV^ ruiné les domaines de l'État et mis en gage jusqu'aux joyaux de la couronne, René deWarfùsée s'était vu contraint d^abandonner Bruxelles où il fut exécuté eu effîgie, et vint chercher un asile dans la cité de
I FouuoM et antres chroniques du temps.
* Regiitreê du eUrgé, aux Arcbives de T&tat, à Liège.
Liège*. La Ruelle crut cet homme victime de quelque machination de cour; il Taccueillit avec bonté et lui témolgrna la plus grande bienveillance ; mais, pour obtenir son pardon et recouvrer ses dignités, ce misérable trafiqua du sang de sou nouvel ami.
n manda à Ferdinand de Bavière qu'on tramait un complot pour livrer la ville et le pays aux
Français, et désigna comme chefs de cette intrigue, La Kuelle et l'abbé de Mouzon. Des négociations secrètes s'établirent entre le comte et Tévêque pour déjouer ce prétendu complot On n'a pas la preu/oe complèU que le prince ait eu connaissance du meurtre projeté par le sire de Warftisée, a dît un écrivain entièrement dévoué à Tévêque; c'est vrai, mais tout donne lieu de le croire, et plus d'une voix accusatrice s'est élevée contre Ferdinand! Beeckman n'était-il pas mort empoisonné?...
Le commandant du fort de Naîvagne reçoit des instructions; il devra envoyer au comte les soldats dont celui-ci pourra avoir besoin. Un moine dé- Aroquéi nommé Grandmont^ se concerte avec lé traître; il est décidé que La Buelle périra. Un banquet splendide est préparé chez Warfusée qui demeurait près de l'église de Saint- Jean ; le comte
1 La remonstranee trèt'humble, faictepar te comte de War- Fosi, ehief dêi finaneeê du fvy, à Son ÂUeze Sérénitsime, des Jutte$ raisoM de wn abtence de la ville de Bruxelles. Iii-4", brocbare de 4 feuillets, datée de Liège, le 21 juillet 1632.
* Voy. la correspondaDce tronTée chez le comte de Wartasée, après Vassasalnat de La Ruelle.
invite Tabbé de Mouzon, le baron de Saizan et quelques autres personnes ; La Ruelle a promis de s'y rendre.
C'était le 16 avril 1637, et par un beau soleil de printemps
A rheure du dîner, le comte envoya son carrosse au bourgmestre, mais La Ruelle, qui demeurait dans le voisinage, préféra sortir à pied. Il était aoeompa^é de deux hommes de sa garde; l'un d'eux quitta son maître à la porte de la maison, La Buelle entra suivi de l'autre. Warfusée était assis dans la cour, sous une galerie, avec le chanoine Lintermans : w Soyez le bienvenu, monsieur le bourgmestre, lui dit-il en l'embrassant avec une feinte cordialité; « puis, se tournant vers le garde de La Euelle : ir Âh! ah I te voilà, Jaspar, tu feras bonne clière aujourd'hui, mon camarade, il faut boire à la santé de ton maître. // Jaspar salua profondément et se dirigea vers la cuisine. Les chanoines Nyes et Kerkhem, Tavocat Marchand, le chantre de Saint- Jean, l'abbé de Mouzon, le baron de Saizan, M.^^ de Saizan et son fils arrivèrent
* Tous les détails qu'on va lire sont exactemeni mis et ont été puisés à des sources contemporaines, entre antres à une brochnre intitulée : HUMrê «ra^iefue o« réUiHxm virUaitte dw roui eê 9ui M jMUëa au tragiequê banquet warfuzéen, etc., etc., eoBtraUte d9$ dUposMom mUti en garde de loi, eneemîtfê piw êieurs tettree, eeeriU et eiffnaturees trouvéee, tant mr laperâfmne dtidit comte qu'aiUeure, etc. i Liège, 1687, in-4* de 12 lOnillets, avec une gravure de IVatalis, représentant La Ruelle mort, étendu sur un lit. Vby. aussi : Aa Voix du peuple iUgeoy, etc. Liège, 1687, in-4*.
quelques moments après, et fdrent gracieusement
reçus par le comte et ses quatre filles.
La table avait été dressée dans une salle basse, dont les fenêtres étaient grillées. Après le laver, chacun prit place, Warfusée près de la porte, à côté de Favocat Marchand, Tis-à-vis d'eux, l'abbé de Mouzon et La Euelle. Le repas était copieux et chacun y faisait fête; de joyeux devis circulaient à la ronde... Vers la fin du premier service, le comte demanda des coupes : A la santé du roi de France, messieurs, s'écria-t-il; tous se levèrent et burent à la santé du roi Louis.
Quelques moments après, Gobert, ancien valet de chambre de Warfusée, entra dans la salle et dit quelques mots à Toreille du comte; il venait lui annoncer l'arrivée des sicaires quë le traître attendait pour accomplir son infâme dessein. Des soldats espagnols de la g-arnison de Naivag^ne étaient descendus, à Tbeure du dîner, par la ruelle des Begards, avaient traversé en bateau la rivière qui coulait alors le long des remparts du quartier de Tlle, et s'étaient introduits dans la maison de Warfusée par une petite porte qui touchait à cette rivière et qui leur fut ouverte par Gobert. Le valet de chambre les conduisit en silence vers la salle basse où les convives étaient rassemblés, et, à leur grrande surprise, ceux-ci virent tout à coup entrer un homme de haute taille, habillé d'une homjherlïne de velours noir et tenant une épée à la main; c'était Grandmont, le moine défroqué, qui depuis plusieurs jours se con-
certait avec le comte. Graiidmout était suivi d'une viiig'taiue de soldats armés de carabines et de sabres!... La table est aussitôt cernée, et Ton aperçoit en même temps à l'extérieur un grand nombre d'autres soldats^ tenant leurs carabines appuyées sur les grilles des fenêtres et dirig^ées vers les conviés... « Qu'est-ce ceci, messieurs? s'écrie La Euelle surpris. — Xe boug-ez pas, répond Warfusée, et vous, soldats, ne faites de mal h personnel... Messieurs, ajoute le comte, vous avez bu tantôt à la santé du roi de France, il faut maintenant crier : Vive TEmpereur et Son Altesse le prince de Liège 1... « Personne ne répondait. « Qu'on m'empoigne ce galant, dit-il en désignant Jaspar qui se trouvait derrière son maître; saisissez aussi le bourgmestre! — Qui, moi? monseigneur, s'écrie La Ruelle. — Oui, toi, et Tabbé de Mouzon et M. de Saizan. — Où est M. de Mouzon? demanda Grandmont. — Me voici, dit l'abbé en se levant. »
Quelques soldats sY^taient jetés sur le bourgmestre, et, malgré sa résistance, on parvint à le tirer de la salle basse. // Messieurs, dit Warfusée aux convives, je fais tout ceci par ordre de Sa Majesté Impériale et de Son Altesse le prince Ferdinand ; ils ont assez long-temps souffert dos désordres qui se commettent en cette ville à Tinstig-ation du misérable que je viens de faire arrêter. Il faut que la cité rentre dans l'obéissance, dussé-je, pour prix de mes efforts, voir périr mon fils, prisonnier en France. « A ces mots, il sortit suivi
de l'avocat ^larchand, du chanoine Lintermans, et de Grandmont^ laissant les convives sous la g^rde d'une vingtaine de soldats* » Ah traître!
s'écria-t-il en arrivant près du bourg'mcstre, que ron avait conduit dans la cour, j'aurai aujourd'hui ton cœur dans les mains. — En quoi vous ai-je donc offensé^ monsieur? répondit La Euelle; est-ce pour m'assassiner que vous m'avez invité à dîner chez vous? — Des cordes, des cordes, répliqua AVarfuséo , et qu'on le lie!... Vois, ajûuta-t-il en lui montrant plusieurs lettres, voici les ordres de Sa Majesté Impériale, du prince cardinal et de Son Âltesse; crie merci à Dieu, car il faut que tu meures ! « Puis, s'approchant de Gobert : // Cours chercher un moine pour le confesser, lui dit-il à voix basse, et reviens sur-lechamp. If
On ne trouvait pas de cordes, un soldat offrit sa jarretière. " Au nom du ciel, monsieur le comte,
s'écria de nouveau La lUielIe à qui on liait les mains, que vous ai-je donc fait? — Soyez tranquille, monsieur le bourgmestre, répondit Warfusée en ricanant, vous nous aiderez aujourd'hui à réconcilier le peuple avec le prince de Liège. » Et, sans vouloir l'écouter davantag-c, il le lit conduire dans une salle à coté de la porte.
Warfusée continua de se promener dans la cour, s^entretenant avec l'avocat Marchand, gesticulant avec force et lui montrant plusieurs lettres. S'approchant ensuite de la porte, il vit venir Gobert accompagné de deux religieux dominicains, et
leur ouvrit : » Mes pères, leur dit-il, le bourgr* mestre La Buelle va être mis à mort par ordre de Sa Majesté Impériale ; allez le confesser. — Confesser le bour^nnestre? répond riin des moines; nous n'eu avons reçu ni le pouvoir ni la permission de nos supérieurs. — Eh bien alors, il mourra sans confession, réplique Warfusée; qu'on le tue !
— Grâce, monseigneur, grràce pour M. le bourg*mestre. — Qu'on le tue ! crie de nouveau AVarfusée. /'
Grandmont vint à la porte de la salle où La Euelle était enfermé, appela un soldat et lui donna des ordres à voix basse. " Il faut mourir, monsieur le bourgmestre, dit le soldat en rentrant. — Mon Dieu! mon Dieu! s'éerie La Euelle, voilà donc la récompense des services que j'ai rendus au comte!... Mes amis, dit-il en se tournant vers ses gardes, vous pourriez me sauver !••• Aurez-vous donc le cœur de massacrer un homme sans défense et qui ne vous a jamais rien fait? — Nous sommes soldats, et nos armes sont au service de Sa Majesté, répliquèrent les gardes, nous devons obéir à nos chefs; plût à Dieu que vous fussiez loin d'ici !... — Dépéchez-le donc, criait Warfùsée, et que cela finisse!... // La Iluelle fit appeler Tun des moines. « Ah ! monsieur le bourgmestre, dit le prêtre en entrant, quelle horrible catastrophe !...
— Me faut-il donc mourir? mon père, reprit La Euelle; voyez du moins le comte et tentez un dernier effort. »
Les prières du moine furent inutiles; AVarfusée répéta à plusieurs reprises : « M. Sébastien
La Baelle nous aidera aujourd^ui à réconcilier la
bourg-eoisie avec le prince. — Pensez à Dieu, monsieur le bourgmestre, dit le dominicain en rentrant, ce tigre ne veut rien entendre !... — Hélas 1 hélas ! s'écrie La Buelle, ma vie que je consacrais tout entière au bonheur de mon pays finira-t-elle donc misérablement ici?.., « Il se confessa et le moine sortit de la chambre.
Trois soldats furent aussitôt désignés pour tuer le bourgmestre : n Mordieu ! s'écrièrent-ils, nous aimons mieux mourir, que de tuer un homme qui ne nous a rien fait ! — Gobcrt, dit le comte irrité, il n'y a ici que toi en qui j'aie confiance : va... — Je ne suis pas un bourreau, monseigneur, répondit Gobert, charge im autre de cette besogne. «
Warfusée choisit de nouveau trois soldats, et les conduisant lui-même jusqu'à la porte de la salle où se trouvait La Ruelle : n Entrez bravement, leur dit-il, et massacrez ce traître !... « Les soldats se précipitent alors dans la chambre et assènent quatre coups de èraquet sur la tête et sur les épaules du bourgmestre. « Miséricorde! miséricorde! messieurs, /' s'ccrie La Ruelle d'une voix lamentable, mais les bourreaux redoublent, et, voyant le peu d^effet des braquets dont ils se servaient : « Mordieu ! s'écrie run d'eux, nous ne ferons rien aveoc«s armes, il nous faut une bonne estocade. « Grandmont prêta la sienne, et les assassins, s'acharnant de nouveau sur le corps de la victime, lui portent plusieurs coups mortels dans la poitrine. Les cris de La Buelle cessèrent, le meurtre éti^t consommé I...
Les autres convives étaient toujours g'ardés à vue
dans la salle à mang-er ; l'ahbé de ^louzon protestait énergiquemeiit contre la violation du droit des grens qui avait lieu en sa persoune , lorsqu'on entendit tout à coup les cris de La Buelle I « Ah ! le traitre, dit M. de Mouzon, il fait assassiner le liourg'mestre. « Les deux moines entrèrent au même instant et confirmèrent cette triste nouvelle ! « Oui, le bourg-mestre est mort ! s'écria Warfusée qui parut à rentrée de la salle, il est mort bien confessé et bien repentant de ses fautes, ayant resig'nè sa volonté entre les mains de Dieu et demandé pardon à l'Empereur et à son Altesse !... « L'abbé de Mouzon voulut se précipiter sur lui, il en fut empêché par les soldats : « Tu Fas donc fait assassiner, dit-il, car tu es trop lâche pour avoir osé lui enlever la vie d'une autre manière. — Oublies-tu (^ue j'ai la tienne entre les mains ! cria AVarfusée en se retirant. — Qu'importe 1 répondit l'abbé, pour un serviteur que le roi perdrait, il en trouverait dix mille qui vaudraient mieux que moi ; mais j'espère bien vivre assez pour te voir châtier comme tu le mérites. //
Quelques minutes après, Grandmont se présenta à l'entrée de la salle et appela le chanoine Kerkhem. Celui-ci et le chanoine Nyes se rendirent auprès de Warfusée, assis dans la cour avec l'avocat ]\Iarcliand. Gobert apporta plusieurs lettres que Warfusée donna aux chanoines pour être remises aux différents chapitres de la cité. Kerkhem et Nyes sortirent pour remplir cette mis-
sion, l'avocat Marchand demeura avec Warfusée.
Une certaine ag-itation commençait cependant à se manifester dans la ville ; le bruit s'était répandu que des soldats espagnols avaient traversé la Meuse derrière Saint-Jean^ et Tun des parents du bourgrmestre, sachant que celui-ci dînait ce jour-là chez Warfusée, pensa que le projet de ces soldats était iK'ut-étrc d'enlever La Euelle. Il courut aussitôt vers la place Saint- Jean, et trouva assemblés, devant la maison du comte, un assez g-rand nombre de bourgeois, devisant du bruit qu'on y avait entendu et commentant ce fait de mille manières.
Le cousin de La iluelle frappa violemment à la porte et demanda si 1(^ l'ourgmestre n'était pas là. n II y est, lui répondit-on, attendez, on va vous ouvrir... « Warfusée parut alors, accom- ])afn^c de Grandmont, et lit entrer le parent de Laliuelle de même que plusieurs autres ])uur^eois. w Excusez-moi, monsieur le comte, dit celui-ci, mais un bruit assez étrange circule dans la cité ; on parle de soldats espagnols qui se seraient introduits dans votre hôtel, et cela nous a fait craindre pour votro sfireté et colle du seigneur bourgmestre. — liassurcz-vous, messieurs, répliqua Warfusée, c'est moi qui ai mandé ces soldats... « Les bourgeois en aperçurent en effet quelques-uns sous la galerie... « 11 faut en finir, ajouta le comte, que voulez-vous être, messieurs, Prançais, Espagnols, Hollandais?... — Nous voulons demeurer vrais Liégeois et conserver notre neutralité, répondirent
les bourg-eois. — Et moi aussi^ répliqua Warfusée, mais que diriez- vous si le bourg'mestre La Kuelle avait vendu votre pays et devait, au mois d'août, livrer la cité aux Français ?... — Nous répondrions que c'est là une infâme calomnie !... — Connaissezvous la signature du bourgmestre^ répondit le comte? dans ce cas^ reg'ardez .. « Il tira de sa poche différents papiers qu'il leur montra. « Ce n'est pas la signature de La Euelle, dirent les bourgeois^ c'est l'œuvre d'un faussaire !... — Peu importe^ au surplus^ répliqua violemment le comte, j'ai reçu de Sa Majesté Impériale et de mon prince Tordre de faire mourir le bourg-mestre, et cet ordre je Tai exécuté!... — Que nous dites-vous, monsieur?
s'écrièrent les bourgeois^ cela serait-il possible!... — Voulez-vous le voir mortP ajouta Warfusée. — Pour Dieu, monsieur, dirent les bourgeois, laisseznous sortir, nos yeux ne sauraient supporter un pareil spectacle, n
La foule assemblée devant la maison du comte grossissait de moment en moment; quelques personnes, apprenant que d'autres étaient entrées, frappaient à coups redoublés sur la porte et cherchaient à Tébranler. » Entendez-vous, monsieur, dit le cousin de La Euelle^ le peuple crie vengeance; laissez-nous sortir ^ peut-être parviendrons-nous à le calmer I u L'un des bourgeois montant alors jusqu'à la grille qui couronnait la muraille de la cour, dit à ceux du dehors : « Messieurs^ apaisez-vous et attendez que nous sortions^ nous vous dirons ce qui est arrivé. »
Warfusée perdait de son assurance à mesure que les murmures de la populace redoublaient^ et bientôt on vit la figure du meurtrier se décomposer et exprimer la plus vive inquiétude. Les bourg'cois
se dirig'èrciit vers la porte de sortie g-ardée par Grandmont qui Tavait barricadée et fermée à double tour. " Je n'ouvrirai que sur Tordre du comte, dit le moine défroqué. — Messieurs, s'écrie Warfusée tremblant, conduisez -moi près des mag:istrats de la cité !... — Sortez avec nous, répliquent les bourg-eois, nous vous y conduirons. « Warfusée s'avança vers la porte, mais Grandmont refusa d'ouvrir. « Vous resterez avec nous, monsieur le comte^ lui dit-il, ce n'est pas le momept de nous quitter. — Sauvez-moi, messieurs les bourg-eois, s'écrie le comte désespéré, sauvezmoi!... — Comment le pourrions-nous, enfermés ici, répondirent-ils, laissez-nous sortir, nous aviserons alors à ce quMl conviendra de faire* « Warfusée commanda qu'on leur ouvrit.
Lorsqu'ils furent dehors, le peuple se pressa avec avidité autour d'eux : « Dites-nous ce qui se passe dans cette maison, répéta t-on de toutes parts. — Bourgeois de Liège, s'écria l'un d'eux parvenu à se bisser sur une borne, le bourgmestre La Ruelle est assassiné, courons aux armes ! n A ces mots une clameur terrible retentit sur la place. Les uns se précipitent vers la maison de Warfusée et en secouent violemment la porte; d'autres se dispersent dans la cité, vociférant avec fureur : « Sus! sus! bourgeois, prenez vos armes, on a
massacré le bour^Ji'me.stre... // D'autres eucore courent vers la Sauvenière, afin de pénétrer chez l'assassin, en traversant la rivière et en escaladant les murailles des jardins avoisinaats,.. L'agitation, le tumulte est à sou e()ml)le !
AVarfusée, au desespoir, entendait les hurlements de la populace et cherchait un moyen de salut... U aperçoit, sous la galerie, Jaspar, le garde de La Buelle : » Monte à la grille, lui dit-il, et annonce au peuple que le bour^'-mestre La Iluelle a été mis à mort, parce que c'était un traître!... « Jaspar monta comme on le lui ordonnait, mais ne dit mot... t* Parleras-tu? lui cria le comte. — Eh ! monsieur, ils ne m'entendraient pas, répliqua Jaspa r; mais retirez-vous, car ils diri^'cnt leurs mousquetons de ce côté. « On continuait de frapper violemment à la porte : " Monsieur !Marchand, sortez, criaient quelques-uns des voisins de cet avocat, informés de sa présence dans la maison de Warfusée. /' Marchand, qui reconnut leb' voix, mit son manteau et se dirif>*ea vers la porte. 1/ Quoi, vous aussi, monsieur Marchand, vous m'abandonnez? » dit Warfusée; mais Tavocat ne répondit rien, et Grandmont parvint à le faire sortir sans laisser pénétrer personne.
Cependant, les convives, retenus dans la salle basse, avaient entendu les clameurs du dehors et reprenaient courage. « Mes amis, dit le baron de Saizan aux soldats effrayés, nous sommes vos prisonniers, g'ardez-nous bien et empêchez qu'il ne nous arrive malheur de la pî^rt du comte de
Warfiisée; je vous promets quartier si les bourgeois sont les maîtres... « Les soldats entendirent avec joie les paroles du baron, et les portes de la salle fùrent aussitôt fermées avec soin.
Tout à coup des cris forcenés retentissent dans les jardins ; c'étaient les bourg-eois qui venaient d'escalader les murs, et au même instant, la porte de la maison, violemment ébranlée, tombe avec fîracas I Le peuple se rue dans la cour et se jette furieux sur tous ceux qu'il rencontre; quelques coup.'^de mousquet partent çà et là... L'abbé de Mouzou s'élance à l'une des fenêtres et crie aux bourgeois : « Messieurs, sauvez-nous, Sébastien La Ruelle est assassiné, et nous-mêmes sommes en dang-erdemort!... «Les bourg-eois se précipitent dans la salle du banquet, conduits par le parent du bourg mesti'e et massacrent à coups de carabine et (le braquet les soldats qui s'y trouvent, avant que M. de Saizan ait pu élever la voix pour les protéger. •Les filles de Warfusée. dont toutes les instances pour sauver La Iluellc avaient été inutiles, étaient aussi dans cette salle; l'abbé de Mouzon se hâte d'en sortir, les conduit ainsi que les autres convives à travers le jardin, leur fait passer la rivière, et parvient, aidé de quelques bourgeois, à les amener tous sains et saufs à riiùtel de ville.
Le baron de Saizan reste dans la maison du comte; il dirige la populace et pénètre avec elle dans tous les appartements; un long cri d'horreur part de toutes les bouches, à Taspect du corps ensanglanté de .La Ruelle !...•
Une ving-taine de soldats espag-nols, retranchés dans une salle dont ils avaient barricadé la porte, engagent avec les bourgeois une fusillade assez vive, et continuent de se défendre pendant quelque temps encore... Warfusée^ blessé légèrement au front, était couché sur un lit à côté d'eux. Une pièce de canon arrive sur la place Saint- Jean, et les bruyantes clameurs qui éclatent tout à toup, enlèvent aux Espagnols tout espoir de salut... On leur crie de livrer le traître, et^ pensant que cela peut les sauver, ils tirent AVarfusée de dessus le lij: et le montrant au cousin de La Kuelle qui s'avançait vers eux : — Le voilai monsieur, s'écrient-ils... — Ab I mon ami, dit le comte, sauvez-mcn la vie, conduisez-moi près des bourgmestres... — Ouï, oui, je vais t'y conduire, réplique celui-ci, mais avant tout, donne-moi les papiers que tu m'as tantôt montrés... » Warfusée allait répondre, mais les bourgeois se précipitent sur lui et le poussent dans la cour. Arrivé sur le perron, il reçoit au côté un coup d'estoc qui le fait chanceler et tomber sur ses g*enoux ; il se relève, un coup de hache le renverse de nouveau ; la populace furieuse le broie sous ses pieds. On lui arracbe ses vêtements, on lui perce le talon, on le traîne dans les rues et on finit par le hisser à une potence élevée sur le marché!... puis on lui coupe la tête et les mains, et on va les clouer aux différentes •portes de la cité... Deux jours après, on brûla son corps, et les cendres en furent jetées dans la Meuse. Le complice du comte, Grandmont, éprouva le
même sort^ et des soixante à soixante et dix soldats qui avaient été introduits dans la maison de Warfùsée, deux seulement parvinrent à s'échapper.
La veng-eance populaire fut terrible : réchevin Théodore de Fléron et Tavocat Marchand, accusés d'être les complices de Warfusée, furent massacrés avec un raffinement de barbarie inouï; le prieur des carmes et le recteur des jésuites, soupçonnés d'avoir eu connaissance du coni])lot, furent également poig^nardés, et ces deux couvents dévastés. L'ordre ne se rétablit qu'à grand'peine dans la cité ^
Le corps de La Euelle demeura exposé pendant plusieurs jours dans la nef de la cathédrale, le visage et la poitrine découverts, afin qu'on pût voir ses blessures; la foule se pressait avide de contempler encore une fois les traits du bourgmestre. Au jour fixé pour l'inhumation, les différents corps de la cité, toutes les judicatures, les prêtres des chapitres et des collégiales se réunirent à Saint-Lambert. Après s'être rangés processionnellement^ on se dirigea vers l'église de Sajnt-]\lartin en Ile; les métiers ouvraient la marche, précédés de leurs doyens et des hanneresêeê; une profonde douleur était empreinte sur tous les visages !
L'église de Saint -Martin renfermait déjà les restes d'un grand citoyen, de Beeckman. On creusa la fosse de La Euelle à côté de celle de son
^ Yox tongvinis et autres pamphlets du temps.
ancien ami, et Ton y descendit le cercueil!... Au même instant les baiineresses inclinèrent leurs bannières et ruQ des doyens des métiers s'écria d'une yoiz retentissante : » Au nom de Dieu, Notre-Dame et saint Lambert^ patron de la noble cité de Liège, et sur la tombe de cet illustre martyr, nous jurons le maintien de nos privilèges et de nos libertés 1... — * Nous le jurons! » répéta la foule avec enthousiasme en tendant les mains, et tous tombèrent à grenoux.
En 1799, on découvrit le tombeau de La Ruelle; le corps était intact. Le peuple courut se disputer les lambeaux de ses vêtements et conserve encore ai^gourd'hui avec vénération ces précieuses relî* quesl