L’'INCENDIE D’UNE FORÊT. — RÉCIT DU BATELIER PASSE - PARTOUT
« L’incendie d’une forêt entière éclate fréquemment au Canada. Une flammèche d’un foyer apportée par le vent, une étincelle tombant d’une pipe sur des feuilles sèches, suffisent pour l’allumer. Quelquefois les Indiens mettent le feu à un bois pour pren plus aisément le gibier, ou pour arrêter dans son évasion un de leurs ennemis, et j’ai entendu des gens graves affirmer que si, pendant les
chaleurs de l'été, une tige sèche s’écroule sur 3"
uneautre également sèche, toutes deux peuvent s’enflammer par ce frottement accidentel.
« Quoi qu’il en soit, il y a quelques années je revenais dulac Supérieur avec une douzaine de mes camarades; nous faisions un joli voyage; car nous ramenions à Montréal un agent supérieur de la compagnie de la baie d'Hudson, qui, après avoir passé plusieurs années dans le Nord, se réjouissait d’être appelé enfin à un emploi plus agréable. M. Fallerans (c’est son nom) avait avec lui sa femme et un garçon de quatre ans, et c'étaient, ma foi! d’agréables compagnons de voyage: je n’en vis jamais de meilleurs, l'enfant surtout, qui était vif comme un écureuil et jouait avec nous comme un petit chat. J’ai toujours aimé les enfants, et celui-là, en vérité, je crois que je l'aimais comme s’il avait été le mien. Si on m'avait laissé faire, je l'aurais sauvé. Pourquoi les gens inexpérimentés ne veulentils pas, dans un moment de danger, se fier à veux qui voient clairement l’unique moyen de salut?
«… M. Fallerans désirait arriver ie plus tôt possible à Montréal, mais il craignait de nous fatiguer, et nous faisions des haltesfréquentes, et chaque soir, quand nous irouvions près des lacs ou des rivières une cabane de settler ou d'Indien, nous y descendions pour passer la nuit.
« Nous débarquâmes un soir, aprés une journée où nous avions été très tourmentés par la chaleur et par des nuées de moustiques, près d’un assez joli log-house. Le maître du logis nous reçut amicalement ; sa femme nous prépara une soupe de poisson blanc, le meilleur poisson qui existe, et M. Fallerans nous régala, selon sa coutume, d’un bon verre d’eau-de-vie. Ensuite il se retira, avec sa femme et son fils, dans la chambre que l’hospitalier settler lui avait abandonnée, et mes compagnons et moi nous couchâmes par terre, autour du foyer de la cuisine. Je dormais depuis une heure de ce profond sommeil qui est la bénédiction de l’ouvrier, quand tout à coup je suis réveillé par un bruit sonore, mais confus. Je me frotte les paupières, pour être sûr que je ne suis pas le jouet d’un rêve; je penche l’oreille vers le sol, et j'entends les chevaux qui hennissent, les vaches qui beuglent. Évidemment l'alarme est au pâturage. Est-ce une bête fauve qui y est entrée? est-ce une bande d’Indiens rapaces? Je me lève, j'entr’ouvre la porte, et mes yeux sont éblouis par une flamme ardente. Un cri de terreur s'échappe de mes lèvres : Au feu! au feu ! En un instant tout le monde est debout. Le colon et sa femme veulent rassembler leurs vêtements et quelques-uns des principaux ustensiles de leur ménage. M. Fallerans
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cherche à nouer dans un linge les papiers et les divers objets qu’il a apportés la veille avec lui dans le log-house. Fatal souci! nous n’avons que le temps de fuir, de fuir en toute hâte. Un cercle de feu entoure l'habitation et se rapproche de plus en plus. La flamme, attisée par un vent funeste, court de rameau en rameau, d'arbre en arbre, la flamme ronge les herbes, la mousse, les ramilles pourries
dont le sol est couvert, puis remonte le long
des pins, s’alimente par leur suc résineux, et de tout côté éclate comme une fournaise pétillante, haletante, mugissante. Les branches des arbres craquent, se rompent et s’écroulent avec fracas; de leurs tisons ardents s’échappent des tourbillons d’étincelles qui allument de nouveaux bûchers. Les animaux courent éperdus de côté et d'autre en poussant d’affreux gémissements; les oiseaux tombent, aveuglés par la lueur de l'incendie ou suffoqués par la fumée. La terre est comme un brasier, et le ciel, vers lequel, du haut des sapins gigantesques, la flamme darde ses langues rouges, le ciel et l'horizon paraissent en feu. |
« — Courons à la rivière, » dit le settler en se dirigeant rapidement vers un ravin.
M. Fallerans le suit, portant son fils sur un de ses bras et de l’autre soutenant sa femme éplorée. Chacun de nous aurait voulu lui
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venir en aide, se charger de son enfant; mais il le tenait étroitement serré sur sa poitrine, et ne voulait le confier à personne. Par bonheur, le ravin rocailleux et dépouillé en grande partie de toute végétation nous offrait un salutaire passage; mais de l’autre côté de la rivière s'élevait une épaisse forêt sur laquelle flottaient et s’abattaient déjà les flammèches de la forêt incendiée.
«En voyant mes compagnons délier le canot .
et s’y jeter précipitamment avec M. Fallerans et avec le settler, je compris à quel danger ils allaient s’exposer, j'essayai de les en détourner : je conjurai M. Fallerans et sa femme de me suivre, leur promettant, par tout ce que j'avais de plus cher, de les sauver. Mes représentations, mes prières furent inutiles. Ils persistèrent à s’embarquer pour traverser la rivière, et si rapide que fût leur manœuvre, le feu qui les poursuivait était plus rapide encore : ils fuyaient un incendie, et un autre incendie s’allumait sur le sol où ils allaient chercher un refuge! Hélas! je ne les ai jamais revus. Cétaient de braves gens. Au moins je puis dire que j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour les sauver.
« Je connaissais, à quelques centaines de pas du point où nous avions débarqué, un endroit où la rivière, encaissée entre ses bords, n'avait guère que trois à quatre pieds
de profondeur; ce fut là que je me retirai, de là je voyais les tourbillons de feu et de fumée voler sur ma tête. Quelquefois des charbons ardents se répandaient autour de moi et s'éteignaient dans l’eau en sifflant; quelquefois de lourds tisons étaient emportés de mon côté par le vent, je me plongeais alors dans la rivière, et j'attendais qu’ils fussent tombés. Je restai ainsi plusieurs heures, toujours en éveil, et si je ne pouvais m’asseoir dans mon gîte aquatique, je vous réponds que du moins je n’y avais pas froid : l'air était embrasé. Enfin, peu à peu la fureur de l'incendie s’apaisa; je sortis de ma retraite, et j'aurais bien voulu connaître le sort de mes compagnons, mais je ne pouvais me mettre à leur recherche à travers cette forêt où tout était encore en combustion, où la terre fumait comme une chaudière, et j'étais seul et sans provisions, sans armes, presque sans vêtements dans ce lieu effroyable, Sous peine d’y périr de faïm, il fallait pourtant en sortir. Je m'en allai le long du bord de la rivière, du côté du lac Nipissing, espérant que sainte Anne me protégerait; elle n’y a pas manqué. C’est vrai que la bonne sainte aurait pu m'envoyer son secours plus tôt; car j'ai marché plus de trois jours sans un seul brin de nourriture; cela m’a paru terriblement long; mais j'espère par là avoir expié plus
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d’un péché. Enfin, Monsieur, vers la fin du troisième jour, j’aperçus un canot qui descendait la rivière. Justement le P. Humbert était dans ce canot : vous le connaissez, et. vous pouvez vous figurer comme il se hâta de me donner tout ce qu’il avait de meilleur; ensuite je lui racontai la catastrophe à laquelle j'avais échappé. Nous allâmes ensemble dans la forêt; nous trouvâmes les cadavres calcinés de tous ces malheureux qui n’avaient pas voulu écouter mes conseils. Le P. Humbert récita l'office des morts, et nous les ensevelimes.
« Cest une consolation, au moins, de penser qu'ils ont été enterrés comme des chrétiens. »
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L'Indien, à l'aide de ses patins de bois, s'efforçait de le rejoindre.