COMMENT UNE BONNE ACTION EST PARFOIS RÉCOMPENSÉE DÈS CE MONDE
Oneïdo était un de ces Indiens qui restent obstinément attachés aux vieilles coutumes de leurs pères ; il campait dans les environs du lac Nipissing, et vivait des produits de sa chasse et de sa pêche. Il dédaignait de cultiver la terre, et, comme la plupart des gens de sa nation qui ont gardé les idées de l’ancien temps, à aucun prix il n’eût voulu faire,
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pour qui que ce fût, un travail manuel. IL s’en allait donc toute l’année dans la forêt | ou au bord des lacs; quelquefois il rentrait dans sa demeure avec un riche butin, et alors | faisait desrepas monstrueux.Quelquefois aussi | il errait en vain du matin au soir, pendant plusieurs jours, de côté et d'autre, et ne rapportait pas même au logis une patte d'oiseau, et alors il fallait se résigner à l’abstinence. Mais vous ne pouvez vous imaginer à quel point ces Indiens, qui vous paraîtront en un temps d’abondance si gloutons, acceptent avec pa- | tience le plus complet dénuement, et subissent | sans se plaindre de longs jeünes. C’est leur orgueil de ne rien laisser paraître de ce qu’ils souffrent quand ils sont au pouvoir d’un ennemi, ou quand ils n’ont pas le moindre moyen | d’apaiser leur faim. Les femmes montrent la même patience, la même fermeté. Le | matin, l’homme prépare ses armes pour aller à la chasse; la femme le regarde tranquille-
ment partir, quoique cette chasse soit peutêtre sa dernière espérance. Quand il revient, | elle ne court point à sa rencontre, elle ne + l'interroge point; plus elle languit dans la
disette, plus elle doit se montrer impassible;
elle jettera pourtant un regard furtif sur son mari, et il ne s’empressera point de lui 4 apprendre le résultat de son excursion. S’il | rapporte quelque pièce de gibier, il la tirera |
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lentement des plis de son vêtement; sil n’a rien, il ira, sans prononcer un mot, s’asseoir à son foyer.
Un soir d'hiver, Oneïdo était ainsiaccroupi, après une infructueuse investigation, par un temps affreux. Près de lui étaient assises sa femme et sa fille, dans un morne silence.
Son fils, parti dès la veille pour une de ces chasses aventureuses, n’était pas encore de retour. Tout à coup un homme se précipite dans le wigwam, le visage pâle, l’œil hagard; c'était un Canadien qui s'était égaré dans les plaines couvertes de neige, qui depuis le matin n’avait rien mangé, et demandait à apaiser sa faim.
L’Indien dit : « L’ours est caché dans sa tanière; le daim a fui bien loin d'ici; le corbeau même échappe aux flèches de l’homme rouge. Le grand Manitou veut éprouver la patience de ses enfants, il y a quatre jours que nous n'avons rien mangé. » Puis, d’un geste solennel, il invite l'étranger à se reposer près de son foyer.
Mais le Canadien, espérant trouver dans une autre tente un secours plus efficace, se remet en route. Il était déjà à une assez longue distance, quand soudain il entend une vive clameur résonner derrière lui; il se retourne et aperçoit l’Indien qui, à l’aide de ses patins de bois, marchait rapidement sur
la neige, s’efforçait de le rejoindre et lui criait : « Mon fils est revenu, apportant un daim, et j'ai couru après vous pour vous engager à prendre part à notre joyeux souper. »
Le Canadien retourna avec lui, profondément ému de ce généreux sentiment d’hospitalité. Quelques années plus tard il revint dans cette demeure où il avait été traité avec une si touchante cordialité. Cette demeure était plongée dans le deuil et la misère, Oneïdo était mort; son fils avait été dévoré par un ours; sa fille, atteinte de la petite vérole, avait perdu la vue dans cette fatale maladie, et depuis plusieurs années la malheureuse veuve ne subsistait, avec son débile enfant, que par la charité de ses voisins.
Le Canadien était riche, et la situation de ces deux pauvres femmes lui inspirait une vive pitié; il acheta pour elles un terrain sur les boräs de Ottawa, leur fit construire une petite habitation, leur donna même quelque argent pour les premiers besoins. Depuis ce temps elles sont là, qui vivent tranquillement; la mère cultive-son champ; la fille fait différents ouvrages en écorce de bouleau et en peau d’élan, qu’elle vend aux voyageurs, et quiconque entre dans leur demeure est sûr d’y être bien accueilli. Voilà comme la bonne
action d’Oneïdo a été récompensée.
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? Le Deux bateliers infidèles avaient pillé une petite caravane qui se trouvait abandonnée dans les solitudes du Canada, sans bagages, sans provisions, 1 Par bonheur cependant, les pillards, en emportant la meilleure part des provisions, ont laissé un petit sac de galettes sèches, faconnées dans le Canada sur le modèle de nos biscuits de mer, et une boîte de pemmican.
Le pemmican, préparé avec les meilleures parties de la chair de bœuf séchées avec soin, réduites en poudre, mélées avec du sucre et fortement comprimées, renferme dans un très petit volume un aliment très subs- | tantiel : c’est là notre nourriture journalière. Passe - Partout’, en fouillant de côté et d'autre, avec sa vieille expérience, a fini par | découvrir une petite plante que les botanistes | appellent, je crois, ledum latifolium, et que les Canadiens nomment pompeusement le ji | thé du Labrador; il nous en fait, le soir, une | boisson qui ne ressemble guère au thé aro- ” matique de l’empire de la lune, mais dont le goût acidulé n’est pourtant pas désagréable.
Cependant nos minces provisions, qui ont
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4 Un de nos bateliers fidèles,
échappé à la rapacité de nos deux larrons, diminuent à vue d’œil, et nous cherchons en vain l’occasion de tirer un utile coup de fusil : nul oiseau dans les airs, nul quadrupède dans les champs. Nous pouvons bien nous considérer comme les rois absolus de cette création. Pas un animal et pas un être humain ne nous en disputent une parcelle; mais notre royauté n’est pas couronnée de roses.
Un soir, nous distinguons dans un ravin la pointe d’un wigwam. Nous nous acheminons promptement vers cette demeure solitaire avec l’agréable pensée d’y trouver un meilleur gîte que notre tente de bouleau, déjà fort endommagée, et peut-être le butin conquis en une chasse fructueuse; mais nous ne devions avoir là que le spectacle d’une cruelle misère. Au fond de cette habitation solitaire, sur une natte d’écorce, était couché un vieillard malade, la tête enveloppée dans un lambeau de couverture. À notre approche il ne fit pas un mouvement; son foyer était éteint, et il n’avait pas eu la force de le rallumer.
« J'ai froid! j'ai froid! » murmura-t-il,
Nous nous hâtâmes d'aller couper des branches d’arbustes, et en y joignant quelques brins de bouleau et de sapin sec nous parvinmes bientôt à faire un bon brasier.
À la lueur de la flamme pétillante, l’Indien
essaya de se lever; nous l’aidâmes d’abord à se tenir sur son séant, puis à se rapprocher du foyer. Il étendit vers le feu ses deux mains décharnées, et promenant sur nous un regard étonné : « Ah! dit-il d’une voix débile, ce sont des visages pâles qui entourent le vieux Nistal. Les visages pâles ne sont pas toujours les amis des Peaux - Rouges; mais je sais qu'il en est à qui les bons manitous donnent de la pitié.
— Que notre père se rassure, dit l’un de nous en essayant de prendre les formes du langage usité parmi les Indiens; les visages pâles sont entrés dans son wigwam avec une pensée de paix, et s’ils pouvaient le secourir leur cœur en serait réjoui. Mais comment notre père est-il ainsi seul?
— Nistal est vieux et faible, répondit l’Indien, vieux et faible comme le chêne dont le vent d'hiver a brisé les branches et dont les. années ont épuisé la sève. Il ne peut plus poursuivre l'élan dans les bois, ni préparer les trappes pour prendre l’ours. Nistal a survécu à ses proches et à ses amis; il n’a plus . qu’un fils, et il a prié ce fils de l’abandonner en cet endroit désert, de le laisser mourir et de s’en aller en un lieu meilleur rejoindre les gens de sa trik Plus d’un Indien a terminé ainsi sa vie sans se plaindre; je pouvais bien terminer de même la mienne. Les animaux
ont été créés pour l’usage de l’Indien. Quand l’Indien ne peut plus les prendre, il n’a plus rien à faire en ce monde; il faut qu'il aille rejoindre ses pères dans le pays des âmes.
— Et ton fils a obéi à ta demande?
— Non, reprit doucement le vieillard. Sawanno n’a pas voulu faire ce que tant d’autres ont fait dans notre tribu. Il a eu une révélation de son manitou qui lui disait de ne pas se séparer de son vieux père, et comme il ne pouvait m'emmener près des grands lacs où vont, en hiver, les gens de notre nation, il reste avec moi et chasse pour moi. Mais il est quelquefois obligé d’aller bien loin, bien loin, chercher du gibier. Voilà cinq jours qu’il est parti, et depuis quatre jours Nistal n’a rien eu à manger. Mais il reviendra, mon fidèle Sawanno, car il est fort .et alerte. Peut-être qu’il est déjà près d'ici, traînant après lui un beau daim gras ou un ours.
— Croyez-vous réellement, dis-je à Bernard le chasseur, que son fils revienne ?
— Sans aucun doute, à moins qu’il ne soit victime de quelque-fatal accident. L’Indien ne ment pas. Si Sawanno n'avait pas voulu revenir, il n’aurait point abusé son père par une promesse; il l’aurait nettement aban-
. donné dans son wigwam. Cela est arrivé plus
d’une fois dañs ces malheureuses peuplades
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où, en des temps de calamité, les plus jeunes et les plus vaillants ont bien de la peine à pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. En attendant le retour de son unique auxiliaire, ce pauvre vieillard souffre de la faim. Nous avons encore un petit reste de provisions...
— Je voulais justement vous proposer de lui en offrir une partie. Je regrette de n’avoir rien de plus et rien de meilleur.
— Rien de plus, c’est fâcheux, mais rien de meilleur, vous pouvez écarter de vous ce souci. En fait de nourriture, les Indiens ne sont pas difficiles. S'ils ont une abondance de provisions, ils mangent gloutonnement, et lorsqu'ils sont dans la disette, ils la supportent patiemment en se contentant de tout ce qui peut apaiser leur faim. Plus d’une fois sans doute celui-ci en a été réduit à ronger les racines des plantes, l’épiderme des bouleaux, et depuis quatre jours il a peut-être mâché le cuir de ses mocassins. »
Nistal accepta notre offre selon les règles traditionnelles d’une stricte dignité qui, dans les circonstances les plus graves, ne permet pas aux Indiens de laisser paraître une émotion. Cependant il ne pouvait dissimuler l’activité avec laquelle il broya deux de nos galettes et un morceau de pemmican. L
« Puisse le grand Manitou, nous dit-il, récompenser les visages pâles de leur
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humanité! Nistal n’a rien à leur donner. »
Puis il se remit sur sa couche et s’endormit. Après avoir fait notre léger repas, nous nous endormîimes autour de lui.
Au point du jour, comme nous nous préparions à nous remettre en route, le vieillard
Le chien s'arrêta près d'un bouleau isolé et plongea son museau dans la neige,
se réveilla et nous dit : « Que les hôtes de mon wigwam ne se hâtent pas de partir. J’ai fait un rêve. Sawanno va revenir. Les rêves nous sont accordés par les manitous et ne nous trompent pas. Sawanno va revenir avec un superbe gibier, et les visages pâles en
auront leur part. »
Quelle que fût la croyance du pauvre soli-
Récits américains, A
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taire à la réelisation de ses songes, elle ne pouvait nous arrêter. Passe- Partout ralluma le feu du vieillard, et lui fit une nouvelle provision de bois. Bernard lui donna encore quelques galettes, et après avoir accompli ces derniers devoirs de charité, nous le quittâmes, tandis qu’il continuait à murmurer :
« Sawanno! Sawanno! je l’ai vu dans mon rêve ; les rêves ne me trompent pas. »
Chemin faisant, nous ne pouvions nous empêcher de réfléchir que cette nuit nous coûtait cher, et que nous ne pourrions faire une seconde fois une telle libéralité sans nous condamner nous-mêmes au plus entier dénuement.
« De ma vie, dit Bernard, je n’ai vu un coin de terre dépeuplé comme celui-ci : pas un écureuil, pas un canard sauvage, pas la moindre trace d’un animal vivant; mais nous finirons bien par trouver un endroit meilleur. Nul acte de charité, j'en suis sûr, ne reste sans récompense, et nous n’aurons point à nous repentir de celui que nous venons de faire. »
Au moment où il exprimait cette conso+ lante pensée, tout à coùp l’un de nous s’écria : « Attention! Regardez Brisquet. »
Ce brave chien, qui ordinairement cheminait fidèlement derrière son maître, venait de s'arrêter près d’un bouleau isolé et plon-
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geait son museau dans la neige, puis le retirait, et de nouveau le replongeait dans la couche de neige, et de ses deux larges pattes la creusait activement pour arriver jusqu’au sol qu’elle recouvrait.
« Il y a là quelque chose, dimes-nous, probablement une cache. »
La cache est le grenier souterrain, le silo des Indiens. Lorsqu'ils ont, dans leur migration, une surabondance de gibier, ils creusent un trou en terre et y enfouissent leurs provisions; puis ils recouvrent le tout avec soin, de façon que nul passant ne puisse découvrir leur trésor. Eux seuls le retrouvent à certain signe tracé de leur main sur un arbre ou sur une pierre, et gravé dans leur souvenir. Mais de même qu’un grand nombre de pièces d’argent ensevelies par les Lapons avares sont perdues pour eux et pour leurs héritiers, de même il arrive que plus d’une cache est ainsi oubliée ou abandonnée, et que les viandes qu’elle renferme s’y anéantissent, malgré les ingénieuses précautions employées par les Indiens pour les préserver de la putréfaction.
L’ardeur de Brisquet nous promettait réellement une découverte. Par quel accident de terrain, par quel flair surprenant avait-il été conduit à cette découverte? Cest ce que je ne puis m'expliquer, Quoi qu’il en fût, nous
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nous mîmes à aider l’intelligent animal dans ses recherches; avec des branches de sapin nous enlevâämes des monceaux de neige, et notre coopération activait le zèle de Brisquet. « Cherche, cherche, mon brave chien, disions-nous en lui passant la main sur la tête pour mieux l’encourager.
— Je parie, s’écriait Passe-Partout, qu'il y a là les plus belles pièces de gibier, je me réjouis de les faire cuire. Le pemmican n’est pas à dédaigner assurément; c’est facile à emporter en voyage, mais dur et peu savoureux.
Parlez-moi d’un bon quartier de daim bien rôti, ou d’une tête d'ours savamment assaisonnée. J’ai des recettes de cuisine que vous ne connaissez pas : VOUS verrez, VOUS verrez.» En parlant ainsi, Passe-Partout enfonça dans le sol un pieu qu’il venait d’aiguiser avec sa hache, et s’écria: « Nous y sommes! Brisquet ne s'était pas trompé : c’est une cache. » Nous enlevâmes un faisceau de ramilles, plusieurs mottes de terre, et nous vimes un trou carré, de deux pieds de profondeur, dans lequel un Indien avait, en effet, enseveli des monceaux de viande; mais cette viande était entièrement corrompue; il n’y avait pas moyen d'y toucher. Brisquet lui-même s’en éloigna avec dégoût, et nous nous regardâmes l’un l’autre un peu attristés de notre déconvenue. Pour ma part, j'avoue que l’idée
de varier le régime auquel nous étions astreints depuis quelques jours ne m'était point désagréable.
Mais que faire? Il fallait nous résigner à notre pemmican, et peut-être même nous mettre à la ration, comme des marins qui, n'ayant plus qu’une seule ressource, craignent de l’épuiser.
Pendant que nous continuions notre marche en faisant ces réflexions, un cri violent retentit derrière nous, non pas un cri de guerre, mais, sans aucun doute pourtant, un cri d’Indien; car les Indiens ont seuls cette profondeur d’intonation à la fois perçante et gutturale, En nous retournant nous voyons, en effet, à quelques centaines de pas de distance, un Indien qui marche précipitamment de notre côté et nous fait signe de l’attendre. Bientôt il nous rejoint et nous dit : « Sawanno a su que les visages pâles avaient été bons pour son père, et il a couru après eux pour les remercier. Sawanno a su que les visages pâles n’avaient pas été favorisés dans leur chasse par leurs manitous, et il est venu leur offrir une partie de la sienne. »
À ces mots il dépose devant nous un magnifique quartier de daim, et fait volte-face pour s’en retourner à son wigwam.
Bernard cependant l'invite à fumer une pipe, ce que nul Indien ne peut refuser, et,
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