LA MER, LES GRAINS ET LES OURAGANS
Vous allez me railler encore sur ma nature d'hirondelle, puisque c’est ainsi qu’il vous plait de nommer l'entraînement que je m’étais flatté de pouvoir appeier une noble ardeur d’études lointaines. Eh bien ! riez, j'y consens.Si pourtant vous connaissiez la rade de la Havane, vous verriez qu’il n’est pas si facile que vous l’imaginez de couper là le bout de deux ailes nomades. Pour celui qui a été dompté par la chimère des voyages,
cette rade est une périlleuse place. La mer y apparaît si belle, l'horizon si calme, qu’en regardant le double azur du ciel et des eaux, on oublie les orages par lesquels on a passé pour ne songer qu’au doux balancement d’un navire, par ue brise légère, sur une onde paisible. Puis cette rade est comme un rondpoint où aboutissent les routes du monde entier. De là partent des bateaux de poste anglais qui, dans leur course, suivent toute la chaîne d’émeraude des Antilles; de là, les bateaux américains qui transportent à Chagres les légions de pèlerins attirés par la religion de l'or à la châsse californienne; de là, des bâtiments français, espagnols, qui, dans l'espace de quelques semaines, conduisent leurs passagers sous les murs de la noble ville de Nantes, ou dans la rade de Cadix.
Au milieu de ces diverses séductions, je me suis laissé tenter par un navire belge d’une assez jolie apparence qui devait se rendre à Montevideo et à Buenos-Ayres. Comment!
direz-vous, si près du Mexique, du Pérou, vous vous éloignez de ces magnifiques contrées pour aller à Buenos-Ayres! et vous êtes dans le cas de me comparer à ce maladroi auteur dont parle Boileau :
Oh! le plaisant projet d’un poète ignorant, Qui, de tant de héros, va choisir Childebrand !
Patience! patience! je me figure que Buenos-Ayres est dans son genre une ville fort curieuse, Nous verrons plus tard si je me suis trompé. De la Havane jusque-là, il n’y a du reste que deux mille lieues. En deux mois le capitaine de !’A... me promet de faire ce trajet. Seulement, ajoute-t-il, il faut vous résigner à manger de la viande salée. — Va pour la viande salée! » Et quelques jours après nous voguions vers la pleine mer entre les bancs de Bahama et la côte de la Floride.
Mon capitaine ne m'avait cependant que trop exactement dépeint ses ressources culinaires. Le lendemain de notre départ de la Havane nous avions, selon l’expression de nos marins, doublé le cap Fayot, c’est-à-dire que nous en étions réduits à la ration du bord :
pommes de terre, haricots, quartier de bœuf salé, variés de temps à autre par une espèce de pâtée à la farine et au riz que notre coq décore fièrement du nom de pudding. Quant à moi, j'avais un peu trop présumé de mes forces; j'essayai de toucher à la viande salée, et, dès la première tentative, je reconnus qu’il fallait totalement y renoncer. J’ai pourtant partagé la mauvaise nourriture des pêcheurs du Nord, mangé la morue d’Isiande bouillie dans une fumée de tourbe infecte; le pain de la Dalécarlie, mélange d’écorce de bouleau; le pain d'orge de Muonioniska, moitié farine et
moitié paille; la chair de renne découpée par les mains des Lapons et cuite dans leur chaudière; le couscoussou des Arabes préparé dans des vases d’un fort triste aspect. De plus, je me rappelle les vingt-quatre heures que j'ai passées dans un misérable village de Pologne, sous le toit d’un cabaretier juif, et l'assiette ébréchée sur laquelle une effroyable vieille me servait je ne sais quel ragoût sans nom.
Ce fut ma plus rude épreuve.
Mais j'ai eu beau, pour m’enhardir, invoquer mon courage d'autrefois, mon courage a failli devant ces terribles pièces de bœuf plongées dans une amère saumure depuis trois à quatre ans, enfouies dans la cale depuis vingt mois, tellement décolorées, qu’on ne peut dire que par tradition de quel pauvre animal elles ont recouvert les os, etexhalant à vingt pas de distance une odeur qui vous mène en droite ligne au mal de mer.
Si cette page de voyage tombe par hasard entre les mains d’un père de famille affligé d’un enfant prodigue, qu’il l'envoie à bord de ce bâtiment. C’est là qu’on apprend chaque jour de bonnes leçons d'économie. Nulle part je n’ai entendu si souvent et si bien disserter sur la valeur d’r" florin. Sur aucun bâtiment je n’avais eu l’idée qu’on pût employer tant de précautions pour ménager une voile, un bout de cordage, pour mesurer une ration.
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