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tous les volumes qu'il renfermait, ceux que j'avais déjà vus et ceux que je ne connaissais pas encore, les regardant tous d’un œil avide, comme un avare accroupi devant une caisse de ducats de Hollande et de quadruples d’Espagne. Gibbon, dans ses mémoires, parle avec enthousiasme du bonheur de lire, qu’il n’échangerait pas, dit-il, pour les trésors de l'Inde : « which I would not exchange for the treasures of India.» Qu’aurait-il dit s’il eût goûté ce bonheur dans les longs jours d’une navigation ?
Dans ces jours-là, adieu la vue de tout hameau et de toute plage; adieu les mille petites aventures qui, à terre, occupent ou distraient le bourgeois le plus casanier. Ici il n’y a d’autre journal que le sec journal du navire, écrit en caractères algébriques : un degré et demi à l’est, deux au sud; six nœuds au dernier loch, un nœud de dérive; pas d’autres épisodes que ceux qui naissent de la variation de la boussole, de la mobilité du temps. « Qu’en pensezvous, capitaine ? il me semble que la brise a Mol? — Oui, mais voilà des nuages qui annoncent un changement. — Avons-nous bien
fait deux degrés? — Probablement. — Ah! si
seulement nous avions un bon vent d’est! — Non, c’est du nord qu’il nous faudrait à présent; j'espère qu’il va venir. »
Et chaque matin, et plusieurs fois dans le
jour, telles sont les paroles qui s’échangent entre un commandant et ses passagers, quand on possède un commandant qui a la bonté de répondre à ces fastidieuses questions.
Si, de loin, un matelot signale un navire, c'est un événement. On court à la longue-vue, on hisse le pavillon. Un instant après, le sien flotte au-dessus du mât d’artimon. C’est un Français, c’est un Anglais qui vient d'Europe, ou qui y retourne. Qu'il est heureux celui qui vogue à pleines voiles vers les parages de France. Quel trajet pour celui qui va doubler -le cap de Bonne-Espérance ! Et là-dessus les commentaires que l’on prolonge jusqu’à la dernière extrémité.
Dans cette disette d'incidents, l’esprit a besoin, comme le corps, de son hygiène. Il lui faut sa provision de livres la plus large, la plus variée possible; il lui faut, sil m'est permis de comparer les nobles œuvres de la pensée à la vulgaire matière, il lui faut, après la nourriture substantielle d’un ouvrage sérieux, les pétillements de gaz d’une coupe de poète.
Le vrai bonheur de l’homme consiste bien moins dans l’accomplissement de quelque
ardent désir que dans une série régulière de .
quelques modestes satisfactions. Le premier est comme une pluie abondante qui abreuve
en un instant une terre desséchée, mais dont la bienfaisante action n’a qu’une durée limitée; le second est comme une rosée salutaire qui chaque jour ouvre dans le sol un nouveau germe et fait éclore une nouvelle fleur. Celui-ci la Providence l’a mis à notre portée. Si nous ne savons pas le voir ou l’apprécier, c’est presque toujours notre faute. Il n’est pas au pouvoir de chaque homme d’acquérir un grand nom ou une grande fortune, d’être César ou Crésus, Colomb ou Cuvier; mais il n’est peut-être pas une créature au monde, si humble que soit sa condition, qui n’ait près d'elle ses gouttes de rosée, cette manne fortifiante que chaque matin la main de Dieu laissait tomber sur la route déserte des Israélites. J’en excepte les méchants, qui se ferment à eux-mêmes, tant qu'ils restent mé:
chants, les sources des douces émotions, les portes du ciel.
Voyez pourtant dans quel thème de morale me voilà lancé, le tout afin de vous dire que les livres du capitaine m’avaient été dans notre traversée d’un grand secours. Pour prévenir mes digressions, il serait bon que j'eusse près de moi un conseiller comme le sage chien Scipion de Cervantès, qui de temps à autre me répéterait : « Basta, vuelva a tu senda, y camina (en voilà assez, retourne à ton sentier, et chemine). »
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Et vraiment le sentier est d’une belle longueur, de plus fort curieux, en ce sens que j'y ai trouvé un échantillon de tous les changements de température, de toutes les péripéties de diverses navigations.
Jadis on ignorait le mouvement régulier des vents alizés, des moussons'; et le vaillant Vasco de Gama, qui le premier doubla le cap de Bonne-Espérance, fit, par suite de cette ignorance, un terrible voyage. Mais on sait en quelle saison ces vents s'élèvent sur tel ou tel parage. On a tracé sur la carte les différentes directions avec une précision pareille à celle d’une ligne de chemin de fer. Ce sont de fiers seigneurs, qui règnent despotiquement sur la zone que le roi Éole leur a assignée, et qui ne s’avisent pas d’abandonner leur domaine pour courir à la recherche d’un pauvre navire égaré à distance. Il faut donc se soumettre à leur autocratie, marcher à leur rencontre et prendre leur passeport, sous
1 Les vents alizés semblent être occasionnés par le mouvement de rotation de la terre sur son axe, combiné avec l'influence raréfiante qu'exerce le soleil entre les tropiques. Ils s'étendent à peu près jusqu'au 28° degré de latitude au nord et-au sud de l'équateur, et dans quelques endroits ils sont séparés par un espace considérable, où règnent les vents variables.
Les moussons ou vents périodiques sont ceux qui soufflent six mois du même côté, et qui prennent une direction tout à fait contraire le reste de l'année. Ils règnent plus constamment dans les mers de l'Inde que partout ailleurs,
peine de louvoyer indéfiniment en dehors de leur barrière.
Pour gagner les vents alizés du nord-est, nous avons dû, en quittant la Havane, remonter au 23° de latitude au delà du 34e, et du 820 de longitude rejoindre le 200, pour descendre ensuite jusqu’à la ligne et de là jusqu’au 350 de latitude sud. Si nous eussions entrepris ce trajet par amour pour les contrastes, nous n’aurions pas mieux réussi; car rien ne nous a manqué, ni le vent glacial de l’hiver, ni la plus ardente des canicules, ni les coups de vent et les grains qui soudain se lèvent sur l'horizon le plus pur, s’avancent avec la rapidité de l'éclair, éclatent comme la foudre.
Comme vous n’avez jamais fait que voyager gaiement sur la Saône et le Rhin, il est bien possible que vous ne vous rendiez pas exactement compte de ce terrible mot de grain, ni même des mots d’ouragan, de tempête, que l’on emploie indifféremment dans la conversation, sans se douter qu'ils n’ont pas la même signification. J’emprunte, pour vous en donner une juste idée, les détails suivants à l'ouvrage de J. Horsburg, traduit par M. le contre-amiral le Prédour :
« On compte trois espèces de grains. Ceux que l’on nomme grains arqués sont très fréquents; ordinairement ils s'élèvent au-dessus
de l’horizon en formant un arc; mais souvent ils prennent la forme d’un gros nuage noir, surtout quand ils contiennent de la pluie ou de l'électricité. Ces nuages montent quelquefois très rapidement, et laissent à peine le temps de réduire la voilure avant que le vent se fasse sentir. Dans d’autres circonstances, ils se meuvent, au contraire, très lentement et se dispersent sans que le vent ait acquis la force nécessaire pour arriver jusqu’au navire. La seconde espèce de grains n’est pas aussi facile à distinguer, attendu qu’ils proviennent des nuages qui sont déjà formés dans la partie la moins élevée de l'atmosphère, et qui produisent généralement beaucoup de pluies et de rafales successives. Les grains blancs sont assez rares, mais on en rencontre quelquefois entre les tropiques ou dans les environs, surtout auprès des terres élevées. Ils sont ordinairement violents et de peu de durée. Ils surviennent souvent lorsque le ciel est clair et sans qu'aucune circonstance atmosphérique les fasse prévoir, ce qui les rend très dangereux. La seule chose qui annonce quelquefois leur approche est le bouillonnement de la mer, qui est agitée par la violence du vent.
« Les tempêtes peuvent se diviser en trois classes : les coups de vent, les ouragans, les tourbillons. Les premiers éclatent en dehors
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des tropiques, et règnent quelquefois plusieurs jours de suite, surtout pendant l’hiver. Ces coups de vent viennent ordinairement de l’ouest, et il est rare qu'ils varient aussi promptement que ceux qu’on éprouve entre les tropiques. Cela arrive pourtant quelquefois, et l’on attribue à ces changements la perte de différents bâtiments qui, ne les ayant pas prévus, ont conservé des voiles carrées.
« Les ouragans se font rarement sentir en dehors des tropiques et par moins de 9 ou 100 de latitude. C’est auprès des tropiques et dans le voisinage des îles et des terres qu’ils dnloient toute leur furie, car au large on en rencontre rarement, et ceux qu’on ressent à 100 de l'équateur sont moins violents qu’auprès des tropiques.
« Ce sont d’horribles tempêtes durant lesquelles les vents changent quelquefois cap pour cap et élèvent les lames en pyramides.
Leur violence est telle, que rien ne peut leur résister. Ils brisent les mâts des navires et déracinent les arbres les plus forts. On a estimé que dans quelques-unes de ces tempêtes le vent filait quatre-vingts à quatre-vingt-dix milles par heure (vingt-sept à trente lieues), tandis qu'il en file à peine vingt dans ce qu’on appelle bonne brise. Il y a des endroits où les ouragans sont accompagnés de tremblement de terre.
« Les tourbillons sont souvent occasionnés par les terres hautes et inégales. Lorsque le vent est violent, il descend parfois des montagnes des rafales ou tourbillons à la surface de la mer; mais le phénomène appelé tourbillon et que les marins nomment trombe est attribué à l'électricité. C’est dans les climats chauds, et lorsque de gros nuages noirs occupent la région inférieure de l’atmosphère, qu’on rencontre ordinairement les trombes.
L’air est alors surchargé d'électricité, et l’on a en même temps du tonnerre et beaucoup de pluie, »
Nous avons donc passé par les coups de vent qui soulèvent la mer jusque dans ses pro: fondeurs, par les grains perfides qui semblent épier le moment où le pilote s’appuie tranquillement sur la barre du gouvernail, pour fondre sur le navire et briser ses mâts d’un coup d’aile. Nous avons passé par la neige et la pluie, par les fureurs de l’ouragan et la somnolence des calmes, en un mot, par les deux régions extrêmes. Dans un jour de funérailles, les femmes des îles Sandwich chantent un chant de deuil dont nous pourrions bien nous appliquer chaque vers, quoique nous ne soyons pas encore morts :
« Hélas! notre ami est dans la saison de la famine, notre ami est dans la pauvreté; notre
1 Instruction sur les mers de l'Inde.
ami est à la pluie et au vent; il est à la chaleur et au soleil ; il est dans l'orage et dans le calme; il est sur les huit mers. »
À deux degrés au-dessus des Bermudes nous n’avons pas assez de manteaux, de couvertures et de bas de laine pour nous garantir du froid. Six semaines après, au commencement de mars, j'aurais voulu pouvoir vivre dans l’eau comme un poisson. Nous étions dans l'été d’un autre hémisphère. Quel été!
un horizon d’un blanc mat comme le fond d’une fournaise, un ciel de feu; pas une brise rafraichissante, pas une exhalaison humide. Le jour est sans pitié, et la nuit qui invite au sommeil,
Suadentque cadentia sidera somnos,
la nuit est encore pire. On voudrait coucher sur le pont, mais la lune n: permet pas de tels caprices. Diane, dans la zone torride, punit de sa témérité celui qui s’endort devant elle; elle darde sur lui je ne sais quels rayons envenimés qui lui font enfler la tête comme une tonne et lui tordent le visage.
Que de fois, dans ce fort ambulant de l’A..., j'ai pensé aux verts sapins de mes montagnes de Franche-Comté, aux collines idylliques de la Chaudeau, à l’ombre des acacias où l'amitié m'attend sur les bords fleuris de la Seymouse |
Mais un voyage sur mer est une école de patience. Nul vœu ardent, nulle volonté humaine ne peuvent faire que madame la brise renonce à une de ses fantaisies. Il y avait autrefois en Laponie des sorciers qui vendaient des séries de vents enfermés dans les nœuds d’un mouchoir. C'était très commode.
Ces sorciers ont disparu, comrne tant d’autres êtres à jamais recommandables. Maintenant, lorsque vous vous trouvez lancé en plein Océan, vous appartenez au capitaine, mattre de son navire après Dieu, dit sagement son brevet, et vous appartenez avant tout aux éléments. Le mieux est de courber la tête en silence sous les nuées qui s’amoncellent, sous l'orage qui gronde, de se résigner au calme qui aplatit les voiles sur les mâts, comme des chiffons de toile, au vent qui se lève droit devant vous comme un brutal gendarme pour vous empêcher de passer, ou au vent variable qui, comme un enfant folâtre, saute en un instant sur tous les points de la boussole.
Cependant s’il n’est pas de joie qui, dans ce globe déshérité de son Éden, ne doive pas être payée par quelque peine, pas d'espoir sans troubles, pas de succès sans fatigue, on peut bien acheter au prix de quelques souffrances la poésie d’une navigation par un beau temps sur ces flots qui, dans leur éten-
due, touchent à tant de contrées et présentent tant de phénomènes différents. Quand, à la hauteur de Madère, on entre dans le courant des vents alizés, c’est un charme indicible que de glisser en droite ligne sur les lames assouplies, à l’aide d’un souffle régulier qui n'imprime au navire qu’un doux balancement, qui semble prendre à tâche de lui éviter toute secousse et le caresse comme un navire aimé de Dieu.
De cette latitude jusqu’à cent à cent cinquante lieues de l'équateur, dans la saison d'hiver, à un climat tempéré se joignent les prismes, les jeux éclatants d’une luraière splendide. La mer a le rayonnement d’un saphir sans tache. Sur son bassin d’azur se lève une ligne blanche qui fait le cercle de l’horizon; plus haut, un ciel limpide parsemé de légers nuages. On dirait que le ciel se marie avec l’onde par un anneau d'argent, et qu’il a pour cette solennité paré son manteau bleu de flocons de roses et de jonquilles. Plus de rafales ni de tempêtes. Le fougueux Borée est enchaîné dans d’autres parages, et les myriades d’êtres vivants qui peuplent les profondeurs de l'Océan semblent être appelés à ces fêtes nuptiales. Des légions de poissons volants, fendant l’air comme des oiseaux, sont sans doute les messagers agiles qui annoncent le cortège. Des souffleurs à la respi-
ration bruyante ouvrent la marche comme des hérauts d'armes au pas pesant; des dauphins cabriolent sous une nappe d’écume comme des coursiers sous leur carapace d'argent. Des marsouins bondissent quatre à quatre, traînant peut-être le char d’Amphitrite; puis çà et là apparaissent les élégantes de la cour océanique, les bonites aux écailles cendrées, les dorades à la robe étincelante.
Et comme sur les eaux, de même que sur terre, il n’y a point de nobles réunions sans quelque mauvais sujet, à la suite de cette royale assemblée on distingue les peaux zébrées d’une cohorte de pilotins servant de guides au requin, vagabond des cités aquatiques, ennemi de leur ordre social, Robert Macaire de empire de Neptune.
Je demande grâce pour cette esquisse entremélée de couleurs mythologiques, qui sans doute sont bien vieilles.
D'ailleurs, en face d’un tel spectacle, les fables du paganisme ne sourient qu’un instant à l'esprit. Bientôt une conception plus grave chasse comme une vaine illusion leurs cohortes aériennes. Bientôt elles s’évanouissent pour laisser l’âme dans le saisissement d’une auguste et sévère poésie, de la poésie du christianisme. Non, quand on se trouve dans la solitude infinie de l'Océan, si petit devant limmensité, si faible devant la tempête, il
n’est pas possible de songer longtemps à l’écharpe d’Iris, aux grottes de cristal des Néréides; on ne peut que s’incliner devant l'unique et suprême puissance qui, dans leur cercle éternel, fait tournoyer ces mondes où s’agite l’orgueil de l’homme dont le temps, selon l’éloquente expression de Pope, n’est qu'un moment et l’espace un point:
His time a moment, and a point his space.
Le soir, quand d’un côté le soleil disparaît à l’horizon dans des flots d’or et de vermeil ; quand de l’autre étincellent les rayons de la lune, qui dans le mouvement des vagues se croisent, s’entrelacent comme ceux de l’aurore boréale et sautent comme des feux follets; quand le long du navire les flots phosphorescents jaillissent comme une pluie d'étoiles, et que derrière lui son sillage ruisselle comme un torrent de flammes; quand sous les astres de la voûte céleste la mer brille comme un autre ciel avec sa couronne de perles et ses gerbes de diamants, c’est un tableau qu’on ne peut pas aspirer à décrire et que l’on ne se lasse pas de contempler dans une muette admiration. C’est l’heure aussi des austères recueillements, des tendres absorptions de la pensée, l’heure qui, comme la si bien dit Dante, donne une autre impul-
sion aux désirs du marin et attendrit le cœur :
L’ora che volge ?l desio A” naviganti e ’ntenerisce il cuore.
Alors, tandis que les sens restent enchainés à cette scène sublime, l'imagination s’en va de rêve en rêve, de région en région, jusqu'aux lieux où elle s'arrête dans l’enceinte d’une maison chérie, jusqu’au lointain village où à cette heure solennelle les tintements de l’Angélus se mélent au dernier chant des oiseaux, au murmure des bois. Et l’on reste là entraîné, subjugué par toutes les émotions que la mémoire reproduit, que l’espérance enfante, jusqu'à ce que laigre voix d’un contremaître répétant l’ordre d’une manœuvre, et les cris des matelots et les sifflements des poulies vous ramènent à la réalité d’un navire de commerce qui ne s'inquiète que des variations de la brise.
Quelquefois, après des éclairs qui embrasent l’horizon et des coups de foudre que chaque vague semble répéter, soudain les nuées chargées d’orages s’éclaircissent, les flots tombent affaissés sur eux-mêmes, et s'endorment comme des voyageurs épuisés de fatigue. Alors il n’y a plus aucun souffle dans l’air, aucun soupir sur les eaux. Cest le silence le plus complet, le plus profond qu'il
soit possible d'imaginer, un silence de mort, où rien ne se meut, où rien ne bruit, où, ainsi que l’a dit Coleridge, le navire immobile est comme un vaisseau peint sur une mer peinte :
As idle as a painted ship Upon a painted ocean.
Heureux ceux qui n’ont pas à mesurer trop longtemps la durée de ce calme! Le passager, qui de sa nature est ennemi des vives secousses du navire, commence par se réjouir de la halte qui le repose de la maladive action du tangage. Puis bientôt on reconnaît très sensément qu’avec de pareilles haltes on n'arrive pas à son but; puis on cherche de tout côté si quelque nuage n’annonce pas un souffle de vent. Penché sur les bastingages, on interroge du regard impatient l'horizon :
Sœur Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
Ces calmes sont, aux environs de l’équa- : teur, l’épouvante des marins. Une fois qu’ils commencent, on ne sait quand ils finiront.
L’an dernier, un bâtiment belge qui portait cent trente colons à R'o-Janeiro est resté pendant quarante - deux jours à quelques lieues de la ligne. Par une telle calamité,
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on n’est pas exposé, il est vrai, à chavirer; mais avec un bâtiment approvisionné comme l’'A..., on court risque de mourir de faim, ce qui est encore un genre de mort assez désagréable.
On se forme en général, d’après les narrations des voyageurs, une singulière idée des parages étrangers. En faisant cette remarque je ne prétends pas attaquer l’honorable confrérie des pèlerins du monde dans laquelle ma bonne et ma mauvaise fortune m'ont enrôlé. Dieu m’en garde! je fais cause commune avec eux et ne puis mettre en doute leur véracité. Seulement cette véracité varie selon les circonstances et selon les diverses impressions qui en résultent. Il est clair que celui qui verra une des îles des régions méridionales par un épais brouillard, en un jour de pluie, en fera une tout autre description que celui qui la contemplera dans sa riche parure, riante et parfumée comme une péri sous le dais azuré d’un beau ciel. Chacun d’eux éprouvera là une émotion différente, et dans leurs récits dissemblables tous deux pourront être également sincères. Car le public devant lequel nous comparaissons humblement au retour d’une de nos excursions est un juge trop sévère et trop méticuleux pour que nous puissions chercher à lui en imposer. Le proverbe: À beau mentir qui vient
de loin, date d’un temps d’ignorance où l’on pouvait raconter tranquillement qu’on avait vu les amazones, les cyclopes et plusieurs autres merveilles, sans crainte d’être arrêté au beau milieu de sa narration par un collégien qui a lu son Balbi et son Malte-Brun.
Pour mon compte j'ai été pris plus d’une fois à ces tableaux des contrées vers lesquelles je courais avec ardeur, et je n’en veux point à ceux qui les avaient magnifiquement dépeintes, car je crois qu’ils étaient de bonne foi. J'avais lu, par exemple, de charmantes descriptions de l’arrivée d’un bâtiment à l’équateur, des joyeuses cérémonies par lesquelles on célèbre le baptême de la ligne. Et nous avons traversé l'équateur sous une brume épaisse, par une série continuelle de grains et d’averses qui ne disposait, je vous assure, nullement à la gaieté. Pas n'était besoin que. nos matelots préparassent des costumes de carnaval pour venir, au nom du père la Ligne, saluer leurs officiers. Avec leur veste en peau, leur surouest!, leur pantalon en toile gommée, ils étaient suffisamment masqués; et quant au baptême, les nuées crevant comme des outres se sont chargées de nous l’administrer, et nous l'ont donné complet.
1 Casquette à larges bords en cuir goudronné;
Enfin nous voici dans un nouveau rameau de vents alizés qui nous poussent assez lestement au sud. Nous avons vu s’effacer peu à peu derrière nous, puis disparaître l'étoile polaire, fidèle flambeau des marins du Nord.
D’autres constellations décorent un autre hémisphère. Chaque soir de nouvelles étoiles semblent sortir du sein des flots comme des épis dorés du sillon des champs, et de jour en jour montent graduellement à l’horizon. Le lendemain, d’autres encore s’élèvent à la même place et suivent la même ascension. On dirait une armée qui, des profondeurs de la mer, s’avance en bataillons réguliers pour comparaître sous les yeux de son chef dans les plaines éthérées. Quelquefois, au milieu de ces astres rangés en silence à leur poste, tout à coup resplendit une flamme qui jette au loin une pluie de feu, la flamme du météore qui brille et s’évanouit comme le signal d’une fusée dans la marche des corps célestes.
C’est une belle science que l'astronomie, qui suit à des millions de lieues de distance le mouvement des sphères, qui indique la place qu’elles doivent occuper, le cercle dans lequel elles doivent se mouvoir, et le temps qui leur est assigné pour leurs diverses évo= lutions. C’est la plus admirable conquête de l'intelligence humaine. Mais, à côté de cette
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poésie du chiffre et de la figure géométrique portée à sa plus haute puissance, il est une autre poésie qui n’exalte pas moins l’imagination et qui pénètre plus avant dans le cœur, la poésie des peuples primitifs et des pauvres ignorants tels que moi. Non, pour se complaire dans la magnificence d’un ciel étoilé, pour passer sur le pont d’un navire de délicieux moments de solitude à regarder les jets éclatants de Sirius et les pointes d’argent de la Croix du sud, il n’est pas besoin de connaître leur histoire ni de mesurer leur grandeur. O légions merveilleuses des mondes innombrables semés dans l’espace, immortelle splendeur du Dieu qui déroule le ciel comme un voile et se fait un vêtement de lumière, il n’est pas un être humain qui, à votre aspect, ne sente s’éveiller en lui ou
” une tendre ou une solennelle pensée. C’est
à la lueur des astres nocturnes que les anges vinrent annoncer aux pâtres de Bethléhem Ja bonne nouvelle: Gloria in altissimis Deo, et in terra pax hominibus bonæ voluntatis.
À la lueur de ces astres, les âmes troublées se rassurent dans l’espérance d’un séjour meilleur, et l’être le plus sceptique ne peut regarder un tel spectacle sans émotion.
Un soir, après une de ces journées pareilles à celles des contes de l'Orient, le soleil s’est couché sur un lit si rouge, que tout le côté
de la mer exposé à ses reflets ressemblait à une mer de sang. Pendant que je considérais ce phénomène, dont jusqu'ici je n’avais vu aucun exemple, soudain des nuages se lèvent à l’est, épais et lourds comme des masses de neige, qui, du haut des Alpes, menacent de la chute d’une avalanche les habitants de la vallée. En un instant ils s’étendent au loin, cernent l’horizon, enveloppent le ciel entier. En moins de temps que je n’en mets à écrire ces quelques lignes, à une lumière éclatante succède une nuit sépulcrale. Dans la profondeur de ces ténèbres jaillissent des éclairs qui glissent sur les nuées comme des serpents de feu, puis se perdent dans l’obscurité. À leur jet rapide on distingue de grands oiseaux noirs comme des corbeaux, rasant les flots du bout de leurs ailes et tournoyant autour du navire en poussant des cris sinistres. La foudre gronde et retentit dans les espaces aériens, comme l'artillerie dont Milton arme les milices célestes. Le vent siffle, la mer mugit. Tous les matelots qui étaient sur le pont et tous ceux qui reposaient déjà dans leurs hamacs sont appelés à carguer les voiles, et les glapissements plaintifs dont ils accompagnent leurs manœuvres, mêlés aux cris des oiseaux.
de fatal augure, au fracas de la foudre, aux gémissements des flots, forment un concert
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