‹ Récits américains [microforme]Chapitre 4 sur 25 · L. « Après le désastre matériel qu'il avait · texte numérisé non relu

L. « Après le désastre matériel qu'il avait

î subi, il était comme l’incendié que Schiller

ï a représenté dans son poème de la Cloche :

à « Quelle que soit sa catastrophe, une douce

: « consolation lui appartient; il compte les æ. « têtes qui lui sont chères. O bonheur! il ne

« lui en manque pas une. »

1 « Après ces coups terribles de la mort, il ï ne lui restait que moi sur la terre lointaine Ë où l’avait jeté la tempête des révolutions. Il concentra sur moi toutes ses facultés d’affec-

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tions. Comme il m’a aimé, mon pauvre père!

Ai-je bien fait tout ce que je devais pour le remercier de son amour? Souvent j'ai lu avec une triste émotion, qui ressemblait presque à un remords, cette pensée de M. de Chateaubriand, qui s’est gravée dans ma mémoire : « Quand nos amis sont descendus « dans la tombe, quels moyens avons-nous « de réparer nos torts? Nos inutiles regrets, « nos vains repentirs sont-ils un remède aux « peines que nous leur avons faites? Ils au- « raient mieux aimé un sourire de nous pen- « dant leur vie que toutes nos larmes après « leur mort. »

« Mon père n'était pourtant pas d’une nature expansive ; il ne me faisait point de caresses; mais il était constamment occupé de moi, et je devinais sa peine ou son contentement à l’expression de sa physionomie.

Quand je fus en âge d'entrer à l’école, il me conduisit dans une institution religieuse de Montréal, m’embrassa, me mit entre les mains un médaillon qui renfermait un portrait de ma mère, puis détourna la tête, passa la main sur ses yeux et s’éloigna. L’automne suivant il vint assister à la distribution des prix. Par un singulier bonheur, j'obtenais tous les premiers prix de ma classe, et notre supérieur voulut me couronner lui-même.

Quand cette cérémonie fut achevée, mon

ee es

re! père s’approcha de moi, me posa la main

r le sur le front et me regarda dans les yeux. Ce

vec | regard si doux, si tendre, si profond, je le vois

que encore; jamais je ne l'oublierai.

ha- « Le proverbe espagnol est bien vrai:

né- Amor de padre, que los demas es aire!.

dus

ous « Et un autre proverbe de la même nation

ets, ajoute par contraste :

aux Amor de nino, agua en costillos?. »

au-

)en- À ces mots, M. de Mériol se leva, s’approcha

>rès du balcon de la véranda, y resta un instant

| accoudé en silence, comme un homme qui

une s'efforce de comprimer une émotion, puis il

- de revint s'asseoir près de moi et continua son pé récit :

on- | « Quand mes études, dit-il, furent acheie. vées, je rentrai à la Combe. Mon père me

demanda si je me sentais quelque penchant pour une carrière militaire ou civile. Je lui répondis que je n’aspirais qu’à rester près de lui. Il me serra la main. Si je lui avais dit que je désirais entrer dans le barreau ou dans l’armée, il ne s’y serait point opposé, mais le vœu que je lui manifestais était d’accord avec le sien.

« En 1825, nous partions ensemble pour

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1 Amour de père, le reste est de l’air.

Amour d'enfant, de l'eau dans un panier.

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la France. L'indemnité accordée par le gouvernement de la restauration aux émigrés nous donnait une fortune inespérée. Mon père me conduisit dans son pays de Franche- - Comté, dans le domaine de ses aïeux. Ge 4:

domaine avait été morcelé et acheté par les | paysans du village. Le château avait été … \i démoli; il n’en restait que quelques traces : deux fossés à demi comblés et un rempart à moitié rompu, vestiges dérisoires qui semblaient n’avoir été conservés que pour attester l'inutilité de ces moyens de défense contre le : plus redoutable des orages, l'orage des sou- î lèvements populaires. ‘4 « Avec la somme assez considérable qui fut payée à mon père pour les biens de sa famille, et pour ceux dont ma mère devait hériter, il / aurait pu aisément reconstituer son patrimoine, reprendre sa place sur la terre de ses aïeux, et conquérir ce qui était alors pour tant de gens l’objet d’une vive ambition, le titre de membre d’un conseil général, de député, peut-être même de pair de France.

« Mais il avait adopté une autre patrie, consacrée pour lui par la sueur de son travail, par le lien de la douleur, le plus puis- À sant des liens, par l’œuvre difficile qu’il avait entreprise, par les deux tombes creusées RE dans son exil. Il fit restaurer la sépulture de F ses parents; il fonda un établissement de

bienfaisance dans l’église où il avait été baptisé et dans celle où il s’était marié ; puis nous revinmes au Canada.

« Le capital qu’il apportait avec lui, il ne voulait pas le placer dans des spéculations industrielles ; il l’'employa à acquérir et à dé-

Le château avait été démoli; il n'en restait que quelques ruines.

fricher de nouveaux terrains. Il attira autour de lui des ouvriers, des agriculteurs. Il construisit à la place de son primitif log-house une belle maison, puis une chapelle, un moulin et une école. Sur la fin de sa vie il eut la joie de me voir marié, comme il le désirait, avec une douce jeune fille, dont ni lui ni moi, hélas! nou: re prévoyions la fin pré-

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maturée. Il mourut en tenant sa main et la mienne dans ses deux mains convulsivement serrées. Son orgueil était d’avoir créé sur ce sol désert toute une active colonie, sa satisfaction de conscience d’y avoir tendu une main secourable à quiconque avait besoin de lui, et sa joie de me laisser ce double héritage: héritage matériel, héritage de charité. »

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M. de Mériol, ayant ainsi achevé son simple récit, pencha la tête sur son sein et resta absorbé dans une muette rêverie, comme un voyageur qui, ayant fini son long trajet, s’arrête au bord du chemin, et retourne par la pensée dans les lieux qu’il a parcourus.

« Et vous n’avez jamais, lui dis-je, songé à quitter ce village?

— Non, me répondit-il. Pourquoi le quitterais-je ? Tous les souvenirs qui me sont chers, et tous les liens que Dieu m’a donnés, ne sont-ils pas ici? « On n’emporte point, disait « Danton, la patrie à la semelle de ses sou- « liers. » Ma patrie à moi, c’est le coin de terre où je suis né, à l'ombre des forêts primitives, où sont ensevelis tous ceux qui furent

,mon monde, à cette extrémité des régions ha-

bitées. À mon âge, on ne doit point entreprendre une aventureuse pérégrination si

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l’on désire dormir près de la tombe de ses pères.

« Quand on a commencé dans ce pays à lancer des bateaux à vapeur sur les fleuves qui n'avaient jamais été sillonnés que par le canot de l’Indien ou la lourde barque du marchand, et à poser des rails sur le sol où l’on s’estimait heureux autrefois de trouver une sorte de chemin vicinal, j'ai été très souvent sollicité de m’associer à des spéculations qui devaient me rapporter des bénéfices considérables. Si nous devions avoir la longue existence que les livres de Moïse assignent aux premiers hommes et la nombreuse progéniture des patriarches, il me paraîtrait assez naturel que nous eussions le désir d'accroître notre fortune, pour en jouir pendant plus d’un siècle et pour la partager entre une postérité de Jacob et d'Ésaü. Mais notre vie est si courte! Je ne comprends pas qu’on en plonge volontairement une partie dans le froid dédale des calculs pécuniaires, quand on peut en faire un plus doux et plus sage emploi. La fortune qui m'a été léguée suffit pleinement à tous mes besoins, et ma fille, mon unique enfant, ne désire pas que je m’efforce d’accroître cet héritage.

« Plus d’une fois aussi, j'ai été engagé.

à entrer dans le mouvement des affaires administratives et politiques de ce pays; on m'a

même offert la députation d’un des districts de Montréal, et j'aurais pu devenir ainsi un des principaux fonctionnaires du Canada, et peut-être même un des conseillers du gouvernement, revêtu d’un bel habit brodé et occupant une place d'honneur dans les banquets officiels. Mais je me suis très scrupuleusement scruté, et j’ai reconnu que je serais un très pauvre discoureur, et qu’en acceptant le titre qui m'était proposé, je l’enlèverais fort sottement à un homme plus méritant ou plus ambitieux que moi.

« Je ne blâme point les ambitieux, je les plains quelquefois; je plains surtout ceux dont l’ambition se tourne en des convoitises d'argent, et je remercie le Ciel d’avoir écarté de moi la coupe empoisonnée de ces misérables cupidités. Tout homme, si chétif qu’il soit, a pourtant certaines facultés physiques et morales à employer et une certaine tâche à continuer. Je me suis dit que la mienne était ici, sur ce sol labouré par mon père, dans cette communauté dont il a été le fondateur et qu’il m’a confiée. « Si chacun, a dit « Bernardin de Saint-Pierre, s’occupait de « mettre l’ordre dans sa maison, l’ordre serait « dans l’État. » J’ajouterai à cette maxime: Si chacun faisait près de soi tout le bien qu'il peut faire, le bien serait universellement répandu dans l'humanité.

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— Ainsi, dis-je à ce sage philosophe, qui de plus en plus me séduisait par son langage, vous êtes heureux de votre sort?

— Heureux! m’a-t-il répliqué. Vous savez les paroles que Mlle de la Vallière adressa à ceux qui l’interrogeaient dans sa retraite des carmélites. « Êtes-vous heureuse? lui « demandait-on. — Non pas heureuse, répon- « dit-elle, mais contente. » N'est-ce pas la plus juste réponse que puissent faire ceux-là mêmes qui ont été le plus favorisés par la Providence ? Oui, je suis content autant qu’on peut l’être dans ce monde, où il n’est donné à personne d’avoir un complet et perpétuel contentement.

« La terre que nous cultivons trompe souvent notre espoir. Mais ne calomnions point la terre, a dit un poète: « elle nous a nourris, « et une heure viendra où nous la prierons « de nous recevoir dans son sein. »

« Les gens que nous employons à notre service, ou avec qui nous avons d’autres rapports, ne sont pas toujours ce que nous voudrions qu'ils fussent pour notre utilité ou notre agrément; mais quelques gouttes de miel suffisent pour édulcorer une amère boisson, et quelques douces paroles, quelques procédés indulgents suffisent souvent pour apaiser une difficulté. C’est de notre vanité que viennent la plupart du temps nos

exigences. Si nous n'avions pas l’idée que tout nous est dû, nous serions plus satisfaits de ce qui nous est accordé. Si nous avions moins de tendres complaisances pour nousmêmes, nous serions moins sévères envers les autres.

« Un aimable écrivain, M. Joubert, disait:

« Quand mes amis sont borgnes, je les regarde « de profil. »

« Combien de misérables petites révoltes nous nous épargnerions, si nous voulions voir ainsi de profil une quantité de choses qui, de face, nous seraient désagréables |

« La dernière recommandation que mon père m'ait adressée, au moment où ses lèvres allaient à jamais se fermer, est celleci: « Sois bon. » Lui-même m'avait donné toute sa vie l'exemple de la bonté. Je tâche de limiter.

« Ainsi que la colombe, je jette un brin d'herbe à la fourmi qui se noie.

« Ainsi que Job, je crois que je dois être, quand l’occasion s’en présente, le bâton de l’aveugle et le pied du boiteux. On dit qu’au temps où nous vivons la bonté est une sottise, et qu’on ne peut être bon et confiant sans être dupe. Dupe de quoi? De quelques larmes hypocrites par lesquelles nous nous laissons toucher, de quelques protestations trompeuses qui obtiendront de nous un témoi-

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gnage de sympathie immérité, peut-être aussi de quelques transactions accidentelles où nous serons accrochés par quelque main rapace, comme les moutons dans un étroit sentier par les épines d’un buisson. En résumé, ce ne sont pas de grandes causes d’affliction. GCelui-là n’est-il pas bien plus tristement dupe, qui reste constamment en garde contre tout ce qui pourrait l’'émouvoir, et se crée par sa défiance de perpétuels soucis? Ce qu’il cherche pour être heureux est précisément ce qui l'empêche de l'être; il regrette tout ce qu’il donne, il craint toujours de perdre. A la fin il sera, comme les plus pauvres, cousu dans un linceul et cloué entre quatre planches. Les épargnes qu’il aura faites en s'imposant une foule de privations, et en gardant sur sa poitrine une égide de fer, qui n'était point l'égide de la sage Minerve, seront livrées à des légataires qui jouiront gaiement de sa fortune, et l’accuseront peut-être de ne l'avoir pas faite plus considérable. »

L'escorte du convoi engagea le combat avec les Sioux.

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