AVENTURE D'ENFANCE DU P. HUMBERT
Cest encore M. de Mériol qui parle; il me raconta l’histoire d’un de ces cœurs d’apôtres qui se consacrent à l’instruction des Indiens, allant perpétuellement d’ane de leurs tribus à l’autre pour leur prêcher l'Évangile.
« Le P. Humbert, dit-il, est un homme à la fois doux et ferme, indifférent à son bien-être matériel, plein de hardiesse et de
résolution en ce qui tient à son œuvre évangélique. Tout jeune, il a eu une étrange aventure. Son père, riche marchand de bois de Montréal, n'avait pas d’autres désirs que de lassocier un jour à son commerce, et, en l’envoyant à l’école, il lui recommandait de s'appliquer principalement à l’arithmétique.
Mais l'enfant avait un goût ardent pour la lecture, surtout pour la lecture des livres de voyage, vrais ou fictifs, et les plus fictifs étaient ceux qui le charmaient le plus. Il m’a raconté qu’il lut quatre fois de suite le Robinson Crusoé. À l’heure de sa récréation, il s’enfuyait dans le grenier avec son cher livre, pour n'être point troublé dans son entraînement. La nuit il allumait sa lampe pour le relire encore. Rien n’agit plus vivement et quelquefois plus fatalement sur de jeunes imaginations que la connaissance de certaines œuvres. C’est ainsi, par exemple, qu’au Danemark le mélancolique Ewald, ayant lu l'œuvre si célèbre de Daniel de Foe, prit à onze ans la résolution de se rendre en Hollande, avec l’espoir de trouver là un navire qui se dirigerait vers Batavia, ferait naufrage en route, et le jetterait sur une ile déserte. Son maître le rejoignit au moment où il s’acheminait vers la plage, arrangeant dans sa prtite tête ses fantaisies de voyage.
IL était déjà à dix lieues de son village.
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. « Sans connaître cette escapade du poète danois, le jeune Humbert, fasciné par la même lecture, prit la même décision; mais il alla plus loin.
« Avec l'argent dont son père le gratifiait assez libéralement, il se rendit à Albany. Là, comme il cherchait sur les rives de l’Hudson un navire prêt à partir pour les régions lointaines, il rencontra un de ces industriels dont l'Amérique pullule, et dont il devait être l’innocente victime.
« C'était un de ces hommes qui, dans les tiraillements de l’auri sacra fames, sont disposés à tout instant à se jeter dans toutes sortes d'entreprises : aujourd’hui dans une aventureuse expédition, demain dans les trames d’un complot préparé artificieusement comme des toiles d'araignées, pour capturer les pauvres insectes étourdis.
« Complètement illettré, sachant à peine signer son nom, cet homme avait besoin d'un clerc pour l’assister dans des comptes souvent fort embrouillés. Le candide fugitif semblait lui être envoyé à l’improviste par un propice Mercure; il le flatta dans ses rêves ingénus, et lui promit de le conduire dans des îles bien plus étonnantes que celle de Robinson. Enfin il l’emmena à New-York, et de là, par l'Ohio et le Mississipi, à Saint- Louis, où il voulait s'associer avec une de ces
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caravanes qui transportent des marchandises à Santa-Fé, la capitale du Nouveau- Mexique.
« Au milieu des prairies désertes, sur les rives de l’Arkansas, ia caravane fut surprise par une bande de Sioux. Elle n’était point assez forte pour résister à l’attaque d’une de ces hordes de sauvages, montés sur d’excellents chevaux, brandissant leurs lances, leurs tomahawks ; quelques-uns portant des fusils, et tous poussant leur cri de guerre, un cri effroyable dont nul autre ne peut donner l'idée, un cri aigu, perçant, qui dans ses longues vibrations résonne comme un glas de mort, et laisse à jamais une impression d’épouvante dans l'esprit de ceux qui l'ont une fois entendu. À cette clameur terrible qui annonce lapparition d’une troupe d’Indiens hostiles, comme les sifflements du vent annoncent un ouragan, la plupart des charretiers du convoi s’enfuirent; d’autres se joigairent aux cavaliers armés qui escortaient les voitures, et engagèrent le combat, mais ils furent bientôt vaincus.
« Brown, l’indigne patron du jeune déserteur, périt en essayant de défendre son
‘ ba!lot de soie, avec lequel il comptait réaliser
à Santa-Fé un ample bénéfice. D’autres subirent le même sort; d’autres furent faits prisonniers. De ce nombre était le malheu-
reux enfant, qui, pendant la bataille, était resté éperdu, n’osant prendre la fuite, et ne pouvant combattre. Les Sioux, après avoir inspecté le riche butin qu'ils venaient de conquérir, se mirent en marche pour rejoindre leur campement, poussant devant eux leurs captifs, les aiguillonnant avec la pointe de Leurs lances, et quelquefois les frappant avec leurs tomahawks.
« En approchant de leur village, ils annoncèrent leur triomphe par d’autres cris, et tous les gens de leur tribu, vieillards, femmes, enfants, accoururent à leur rencontre, et les accueillirent avec les transports d’une joie frénétique.
« L'année précédente, dans une rencontre du même genre, ils avaient été battus et avaient laissé plusieurs morts sur le terrain. La défaite qu’ils avaient subie les rendait plus fiers de la victoire qu’ils venaient de remporter, et le souvenir de ceux qu'ils avaient perdus donnait un nouveau stimulant à leur férocité. Les mânes de leurs compagnons devaient être apaisés. La tache de sang devait être lavée par le sang. Les prisonniers, enfin, devaient être sacrifiés à la vengeance de ceux qui déploraient la mort d’un ami ou d’un parent. Tous furent immolés, et leurs chevelures suspendues aux vêtements des guerriers comme de pompeux trophées. Humbert fut
sauvé par une vieille veuve qui pria les chefs de lui remettre cet enfant pour remplacer celui qu’elle avait perdu quelques années auparavant dans un combat.
« Les chefs, après une grave délibération, y ayant consenti, elle emmena Humbert dans son wWigwam, lui servit à manger, et, le voyant pâle et tout tremblant encore de la terrible scène à laquelle il avait assisté, elle étendit une peau de bison au fond de sa cabane et l’engagea amicalement à se reposer.
« Le lendemain, comme elle désirait qu’il fût réellement pour elle le représentant du fils qu’elle avait pleuré, elle lui ordonna de se plonger dans un étang voisin de sa demeure. Sans doute elle prétendait ainsi le purifier de son origine de face pâle. L'enfant obéit machinalement au signe impératif qui accompagnait ce langage inintelligible pour lui. Ensuite la vieille femme lui enjoignit de quitter ses vêtements étrangers, lui donna des leggings, des mocassins, et lui noua au cou un de ces coquillages qu’on appelle des vampum; puis, à l’aide de deux de ses amies, elle le soumit à une autre opération plus difficile ; elle lui arracha, d’une main opiniâtre mais pourtant délicate, tous les cheveux, à l'exception de ceux qui se trouvaient au sommet de la tête. Là les Indiens portent, comme on le sait, une touffe de cheveux qu’ils
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défendent jusqu’à la dernière extrémité contre la convoitise de leurs ennemis. Cette chevelure que le guerrier scalpe lestement d’un coup de couteau en un léger tour de main, sur le crâne de son adversaire, c’est la preuve palpable, c’est le témoignage glorieux de sa victoire. Cette coutume existe depuis un temps immémorial, et se perpétue parmi les Indiens qui n’ont pas encore accepté l’enseignement du christianisme ou les lois de la civilisation.
« Dans nos combats, disent-ils, nous nous « battons à armes égales contre nos antago- « nistes, et celui qui le peut eniève à l’autre « sa chevelure. Le vainqueur a le droit d’em- « porter un signe de sa bravoure, et il serait « peu généreux à son ennemi de le priver de « ce signe de triomphe ostensible que lui- « même s’est efforcé d'acquérir. »
« Le missionnaire morave Heckwaledez disait un jour à un Indien : « Puisque telle « est votre raison pour garder une partie de « votre chevelure, pourquoi donc ne la gar- « dez-vous pas tout entière? » L’Indien lui répondit: « L'homme n’a qu’une tête, et un « flocon de cheveux de cette tête suffit pour « montrer qu'on l’a eue en son pouvoir. Si, « comme les faces pâles, nous conservions « tous nos cheveux, on pourrait en tirer plu- « sieurs chevelures, ce qui ne serait pas
« juste. D'ailleurs, le poltron pourrait ainsi « partager sans péril le trophée du brave, et «€ lui disputer l’honneur de la victoire. »
€ Telle est la loi du scalp dans les peuplades guerrières.
« La veuve compléta la toilette de son fils adoptif en lui attachant trois longues plumes rouges sur la tête, en lui peignant de différentes couleurs la figure et la poitrine, enfin en lui mettant au bras plusieurs larges bracelets d'argent. L’ayant ainsi paré, elle le conduisit à la tente du conseil, où étaient réunis les chefs de la communauté. L'un d’eux le fit asseoir sur une peau d’ours, lui présenta une pipe, un morceau d’amadou, un briquet et une pierre à feu. Tous les chefs s’assirent en cercle d’un air grave et se mirent à fumer dans un profond silence. Enfin celui qui déjà avait donné un premier symbole de confraternité à Humbert se leva, s’'avança vers lui, et dit d’une voix solennelle : « Maintenant « l’enfant des faces pâles est la chair de notre chair et les os de nos os. Par son immersion dans le lac consacré à nos manitous, il a lavé chaque goutte de son sang blanc ; par les ornements dont il est revêtu, il entre dans la valeureuse nation des Sioux ; il est adopté par la grande famille ; il doit tenir la place d’un brave. Dès ce jour l’en- « fant des faces pâles est lié à nous par nos