PARLEZ-EN A LA PETITE
Le souper ne fut marqué d'aucun incident particulier, bien qu'il mît en présence Jean-Marie, Taccusateur, Luc et Marguerite, les prévenus, et Xavier, le juge, qui tous se tinrent, avec des vues diverses, dans la plus complète abstention touchant Timportante question qui devait être certainement l'objet de leur secrète préoccupation.
Toujours est-il cependant qu'en sortant de la salle où le repas avait eu lieu, pour gagner l'asile où il devait passer la nuit, Jean-Marie, qui n'avait pas laissé que d'observer les uns et les autres, emportait la conviction que le vieillard persistait dans sa confiante opinion ; et, cela va sans dire, il se promettait
bien de revenir énergiquement à la charge le lendemain.
Soit qu'il eût hâte de se remettre à l'œuvre, soit que le confortable quelque peu primitif de sa couche ne Mt pas de nature à l'engager à faire la grasse matinée, Jean-Marie était debout presque dès l'aube ; et pourtant il put constater que Xavier avait été encore plus matinal que lui ; car en mettant le pied dans la cour, il l'aperçut qui redescendait déjà l'escalier extérieur du moulin, lequel ne communiquait pas avec sa chambre .
Il remarqua en outre que le visage du vieillard était loin d'exprimer la même sérénité que la veille.
Cette disposition était même si apparente que, l'abordant résolument au pied de l'escalier :
« Eh bien ! père Coudret, quoi de nouveau I » lui demanda-t-il, d'un air quelque peu victorieux.
Le vieux meunier qui — autre témoignage de son extrême préoccupation -r n'avait aperçu Jean-Marie qu'au moment où celui-ci lui posait familièrement la main sur l'épaule, le vieux meunier ne put réussir à dissimuler un profond embarras :
«c Eh bien I mais... eh bien I mais il n'y a rien, balbutia-t-il — non, rien.
— Rien ! répéta, l'œil à demi-fermé, la lèvre grimaçante, le jeune homme qui, sans plus de cérémonie, poussait le vieillard du coude, rien. Allons
donc ! ce n'est pas à Jean-Marie Nivard, qu'on en fait ainsi accroire.
— Mais, en vérité, dit Xavier, du ton le plus machinal, et par manière évidente de ne pas se contredire trop brusquement.
— Oh I vous savez, père Coudret, reprit Jean-Malie en se redressant, je ne voudrais pas vous prendre vos secrets. Si par cas il vous plaisait de me les conter, vous me trouveriez toujours;, mais Tincon venante curiosité n'est pas mon fait. C'est pourquoi, restons-en là, prenez que je ne vous ai rien demandé. »
Et tournant les talons, il laissa au milieu de la cour Xavier, qui, le regardant s'éloigner d'un air piteux, semblait regretter que Jean-Marie eût cru trouver un formel refus d'expansion là où il ne devait voir qu'une hésitation, au fond bieù explicable.
Quoique Xavier n'en eût rien laissé voir pendant le repas, l'entretien qu'il venait d'avoir avec Jean- Marie n'était pas sans lui causer quelque préoccupation. Plus il réfléchissait cependant, et moins les noires insinuations du jeune homme lui semblaient admissibles, surtout alors qu'il considérait la placide physionomie du garçon meunier, et écoutait le gentil babil de la jeune fille. Et il rejetait bien loin encore la pensée de procéder à aucun autre examen«
Ce fut dans ces heureuses dispositions qu'il gagna sa chambre. Sa conviction était même si solidement établie, qu'il se sentit comme personnellement blessé des soupçons exprimés par Jean-Marie ; et bientôt il arriva à se démontrer qu'il devait se mettre au plus tôt en mesure de convaincre Jean-Marie d'erreur.
La tâche — pensa-t-il — ne saurait que lui être facile : et le temps lui parut long, qui le séparait du moment où il allait certainement acquérir les témoignages à l'aide desquels il devait confondre Jean-Marie.
Ce fut à peine s'il dormit. Comme le jour allait poindre, le carillon de la trémie l'assurant qu'il saurait où trouver Luc, le vieillard se leva, et ne tarda pas à se trouver auprès du garçon meunier, que l'insolite apparition de son maître sembla quelque peu étonner.
a Tu me regardes surpris, lui dit Xavier, tu as l'air de te demander ce que je viens faire par ici à ces heures. Je viens dans l'intention de te parler sans qu'on puisse nous entendre. C'est pourquoi, écoutemoi, je le prie. »
Luc s'adossa à une pile de sacs, en face de Xavier qui venait de s'asseoir sur le tambour des meules, et qui reprit :
« C'est sérieux, très-sérieux ce que j*ai à te dire. Des idées qui me sout venues cette nuit... »
Luc branla la tête, comme pour faire entendi-e à Xavier qu'il pouvait se dispenser de tout préambule.
Xavier parut avoir compris, et pourtant il n'alla pas encore au fait sans circonlocutions.
« Tu es, n'est-ce pas, un brave homme, nn cœur droit î...
Le chef de Luc s'agita plus fort, comme pour dire : « C'est entendu, passons.
— Aussi, continua le vieillard, je ne crains pas de te faire connaître franchement le fond de ma pensée : certain que tuprendrasleschosesdebonne grâce, comme je te les dis. »
Luc fit une moue d'impatience, et parut sur le point de brûler la politesse à son patron.
« Je vois, dit Xavier, tu t'es couché tard, tu t'es levé comme de coutume, deux ou trois fois pour le service du moulin, et tu trouves que je te te fais perdre le sommeil dont tu as besoin, et que tu comp* tais prendre.
Luc affirma d'un énergique mouvement de tête.
« Âh I en ce cas, je vais droit à la chose. Il s'agit comme toujours, du mariage de Marguerite. »
Luc leva lentement les épaules, et de sa grosse main d'ours frotta sa barbe bruissante.
« Sâis-tu ce que j'ai pensé ! reprit Xavier, et ce que je voudrais te proposer ?
Cette interrogation n*excita pas même chez Luc un simple mouvement de curiosité.
« Mon Dieu, mon brave ami, on se fait comme ça, vois-tu, des imaginations, continua Xavier avec un certain appareil de ménagements. Quand on a un projet, et qu'on voit que ce projet ne peut pas réussir, quoiqu'on dise, quoi qu'on fasse, eh bien! ça vous taquine, ça vous met l'esprit en travail, on cherche... on se creuse la cervelle. Ce qu'on trouve parfois, Dieu le sait. Moi, j'ai trouvé, je me suis imaginé que le refus de Marguerite venait de t'entendre toujoui-s parler mal du mariage. »
Si Luc ne pouffa pas, peu is'en fallut.
« Et je me suis dit : peut-être que si Luc n'était pas là pendant quelque temps... »
Alors Luc se redressant et attachant sur le vieillard ua regard d'une étrange fixité :
« Moi , m'en aller ! » fit-il , rendu prolixe par la gravité de la situation.
Et cette fois il pouffa très-ostensiblement.
« Entends-moi, entends-moi bien, se hâta de reprendre Xavier, je ne dis pas pour toujours, mais seulement...
— Jamais I » interrompit Luc, avec un calme désespérant ; et il s'apprêta de nouveau à fausser compagnie au vieillard.
Mais Xavier se levant et lui barrant le passage : a Ecoute. Raisonnons. Tu Taimes cette petite, n'estce pas ? »
Luc regarda encore fixement Xavier, qui continua : a Tu ne peux donc que désirer son bonheur, et tu dois bien te dire que si je venais à mourir... car enfin ça peut m'arriver d'un jour à l'autre; je suis d'âge à y penser... alors elle serait seule au monde... »
Xavier s'arrêta, quelque peu interloqué en voyant que Luc souriait. Puis il reprit :
« Alors, je te le demande, seule, qu'est-ce qu'elle deviendrait ? Une jeune fille n'en impose guère. .. »
Luc se prit à rire très-ouvertement; ce qui parut ne faire qu'imparfaitement le compte de Xavier, à qui revenaient trop en mémoire les oppositions de Jean-Marie.
« Tu ris, tu ris I dit le vieillard, moins calme qu'il ne voulait le laisser voir. — Ce n'est pas une raison, ça, surtout quand je te parle sérieusement. Voyons, je te dis cette seule chose : si je te priais de ce service? Tu m'entends. Fais ta réponse. »
Luc parut se consulter, puis il dit résolument : (c Pas mon affaire, ça. Parlez-en à la petite. » Et, quoiqu'il s'interposât encore, Xavier ne put empêcher Luc de gagner l'espèce de niche-alcôve où était son lit, dans un coin de cette pièce du moulin, et de s'y accommoder en homme qui se dispose à y goûter le plus paisible repos.
9 Eh bien! à la petite, soiti repartit Xavier, après être resté ua instant sans savoir quelle contenance prendre devant un interlocuteur qui faisait si peu de cas de ses arguments. •— Mais au moins promets-moi que tu ne lui feras rien savoir de ce que je viens de te dire là.
— Promets, » fit Luc, en soulevant tant soit peu sa tête, mais simplement pour la placer mieux sur le chevet.
Et il ferma les yeux.
Xavier pensa inutile d'insister.
PAHLEZ-EN A LUC
Qu'à rissue de cet entretien, dont le résultat lui donnait singulièrement à réfléchir, Xavier, abordé et questionné par Jean-Maiie, hésita à lui faire une confidence qui pouvait n'être rien moins qu'un formel assentiment donné à un système que la veille il avait oombattU; et auquel il lui répugnait encore de s'asso-
cier : cela s'explique. Mais que dès ce moment une sérieuse inquiétude ne fût pas jetée dans son esprit, c'est ce dont il est grandement permis de douter.
Il faisait à peine jour. Xavier remonta dans sa chambre, se jeta tout habillé sur son lit, et se prit à discuter avec lui-même les délicates conclusions à tirer des répliques et de l'attitude de Luc, pendant l'espèce d'interrogatoire qu'il venait de lui faire subir.
Partagé entre sa foi première et l'influence des suggestions de Jean-Marie, il ne cherchait pas sans difficulté à justifier l'accueil au moins étrange, sinon brutal, sinon inconvenant, que Luc avait fait à ses ouvertures toutes pacifiques, toutes pleines de condescendance.
Si , même il allait jusqu'à trouver ce sans-gêne autorisé par un long séjour dans une maison où jamais on ne l'avait traité comme un inférieur, encore ne s'expliquait-il pas le sourire, le rire que Luc avait laissé voir quand lui, Xavier, invoquait la plus triste éventualité personnelle.
« Ce que, moi mort, deviendra Marguerite, seule? — Et le voilà riant comme si je parlais d'une chose toute plaisante. »
Et le bon vouloir de justification qu'éprouvait Xavier échouerait contre ce malencontreux accès d'hilarité, qui semblait tout juste à point venu pour coïncider avec les suspicions de Jean-Marie,
LE 8BGRET Dti MABaUBRITE 103
Xavier entendit remuer dans la chambre voisine. C'était; Marguerite qui se levait. Elle devait traverser sa chambre pour descendre. Il s'assit sur le pied du lit, et attendit.
Comme de coutume Mai^erite vint l'embrasser en passsant. Il la retint.
« Causons, petite , veux- tu ?
— Oui, grand-père, je veux bien.
— M'est avis que nous allons peut-être enfin nous entendre.
— Je ne demande pas mieux, grand-père.
— Je m'étonne même que cette idée ne me soit pas venue plus tôt. Il s'agit comme tu penses bien...
— De mon mariage, ça va de soi, fit Marguerite avec le sourire particulier qu'elle semblait tenir en réserve pour les nombreuses occasions où son grandpère entamait ce fameux chapitre.
— Tu ris, folle, tu ris toujours, par manière de dire que je ne pense qu'à ça. Et à quoi donc veuxtu que je pense?
— Tenez, voilà que je suis sérieuse. »
Et Dieu sait l'air sérieux qu'elle prit.
« Cette fois, continua lentement le vieillard qui observait minutieusement l'effet de ses paroles, tu ne me reprocheras pas d'avoir été chercher bien loin.
— Ah ! fit Marguerite, dont la curiosité parut tput à coup assez vivement excitée,
104 RÉCITS GHAMPteRSS
— Non, reprit Xavier à qui le mouvement de Marguerite n'avait pas échappé. — Je me suis dit : Voilà bien ce que souvent il en est de nous. Nous ferons un chemin du diable pour ne pas trouver ce que nous trouverions sans sortir de chez nous.
— Ah ! vous vous êtes dit ça 1 »
Et Marguerite arrêta sur son grand-père des yeux avidement interrogateurs.
a Oui je me suis dit ça. J'ai regardé sous ce toit, sous le propre toit où nous sommes, continua Xavier qui, bien que sur ces mots elle se fût détournée avec l'évidente intention de feindre l'indifférence, put cependant voir la jeune fille s'empourprer jusqu'aux yeux, — je veux dire enfin précisa-l^il, dans le moulin Coudret même.
— Ah I dans le moulin Coudret même, répétât-elle après un instant, d'un ton machinal, en remettant tranquillement en face du vieillard son visage, dont elle devait bien sentir que la rougeur n'était pas effacée.
— Oui, reprit Xavier, j'ai regardé dans le moulin Coudret, et qu'est-ce que j'y ai vu?... »
Xavier fit une pause comme pour tâcher de pénétrer mieux les sentiments que les regards de Marguerite fixés sur lui semblaient cependaut traduire sans la moindre équivoque.
« J'y ai vu, continua le vieillard, un vaillant gar-
LE SECRET DB BCARGUBaiTE 10b
çan gui n'esl pas riche d*écus,non... Mais après tout, la richesse d'écus ne fait pas toujours le bonheur.
— C'est bien mon avis, déclara très-sérieusement Marguerite.
— Richesse de cœur vaut quelquefois autant, reprit le grand-père.
— Et mainte fois plus, se hâta d'ajouter la petitefille avec une sorte d'élan.
— Voilà, me semble-t-il, que déjà nous ne nous accordons pas mal, remarqua Xavier, qui à mesure que Marguerite se mettait à l'aise avec lui, était au contraire pris d'une gêne croissante, car jamais ptîutêtre il ne lui était arrivé d'user avec elle de pareille fausseté.
— Nous nous accordons parfaitement, dit Marguerite avec la même spontanéité.
— Mon Dieu oui I reprit le vieillard, à qui ce jeu hypocrite commençait à répugner, et qui d'ailleurs pouvait craindre, lui peu coutumier de supercherie, que, s'il s'avançait davantage, la retraite lui fût trop malaisée — nous voilà parfaitement d'accord jusquelà, mais il pourrait cependant y avoir d'autre part quelque petite difficulté.
— Ah vraiment I dit Marguerite, qui laissa voir quelque surprise de ce revirement subit, mais dont l'accent n'était peut-être pas exempt d'une certaine expression railleuse.
— Et quand je dis petite, continua Xavier, c^est peut-être bien grande qu'il faudrait entendre
— Ah! ah! patatral s'écria Marguerite, en retrouvant tout à coup ce rire qui tant de fois déjà avait désespéré Xavier, et contre lequel il avait si souvent émoussé ses meilleures armes — voilà tout le beau projet qui s'éboule... ah, ah !...
— Attends, attends-donc I » fit le vieillard que ce maudit rire paraissait singulièrement agacer.
Mais Marguerite s'écriait encore, en riant plus fort :
« Et de dix I grand-père, et de dix l Mais cette fois c'est votre faute et non pas la mienne. Gomment voulez- vous qu'on se marie, avec im grand-père qui démolit de lui-même les mariages... Ah! ahl... Et de dix 1 et de dix I »
Et elle riait en se frottant les mains.
« Voyons, voyons, parlons raison, hasarda Xavier quelque peu déconcerté.
— Mais je ne déraisonne pas du tout. Avant-hier, ça ne faisait que neuf : vous disiez : Et de neuf! aujourd'hui, ça fait dix : je dis : Et de dix ! puisque le projet s'éboule par votre faute.
— Eh! qui te dit que le projet s'éboule? Écoutemoi donc avant de parler.
— Allons, tenez, j'écoute. »
Et Marguerite lui montra de nouveau ce prétendu
Yisage attentif et sérieux, devant lequel il avait tant de fois brûlé aux moineaux toute la poudre de ses plus graves argumentations.
ff Suis-moi bien, reprit Xavier, qui avait décidé de brusquer la situation, car il ne manœuvrait qu'avec d'extrêmes difficultés sous ce regard aiguisé d'ironie. — Quel âge as-tu, toi?
— Je ne sais pas? répondit giavement Marguerite, il faudra aller demander ça au notaire chez qui nous avons signé le papier avant-hier.
— Folle, va, fit Xavier en branlant la tète. Oui, tu as vingt et un ans.
— Et deux jours, ajouta Marguerite, qui paraissait obligée de faire quelques efforts pour ne pas perdre sa factice gravité.
— Bienl maintenant dis-moi — poursuivit le grand père avec une douteuse assurance — car enfin j'imagine que tu le sais mieux que personne, Luc, quel âge a-t-il, lui .
— Luc, quel âge il a? dit machinalement la jeune fille, en paraissant se livrer à un certain travail de réflexion.
— Oui, quel âge il a? répéta le grand-père, non sans déplorer à part lui de voir le rire endiablé prêt à faire de nouveau explosion à sa barbe .
— Eh bien mais, repartit ou plutôt bégaya Marguerite qui ne se msdtrisait qu'imparfaitement -^ il
a trente... oui, trente ans juste de plus que moi.
— Ce qui fait, se hâta de reprendre avec toute rimpassibilité dont il était capable Xavier, qui comptait san3 doute en imposer ainsi à sa frivole interloculrice — ce qui fait cinquante et un ans.
— Sonnés, fit Marguerite sur le point d'éclater.
— Eh bien! articula interrogativement Xavier qui, les poings sur les cuisses, regardait Marguerite en hochant légèrement la tête .
— Eh bien I répéta la jeune fille, qui croisa ses mains, les laissa retomber devant elle, et opposa son regard enjoué au regard morne du vieillard.
— Ne trouves- tu pas que ce soit une belle diJEférence d'âge? Hein! »
Marguerite n'était guère en état de répondre : elle riait à se tenir les flancs.
Pourtant, le premier et bruyant accès passé, pendant lequel il eût risqué de réclamer en pure perte :
« Peste de Técervelée I s*écrîa-t-il, pas moyen de parler raison avec elle!
— Pas moyen de rire avec vous, riposta Marguerite. Puis se donnant la plus sérieuse contenance: Mais voilà que je ne ris plus.
— Et pourquoi riais-tu si fort?
— Apparemment parce que vous aviez dit quelque chose qui m'avait semblé drôle .
— Quoi? ga'avais-je dit? qu'entre toi et Luc la différence d*àge était grande.
— Oui,
— C'est ça qui t'avait paru drôle î
— Il faut bien ?
— Tu ne trouves donc pas comme moi ?. . •
— Mais non, je ne ti'ouve pas.
— Trente ans I
— Eh bien, trente ans ? Quand ce serait bien quarante, cinquante, qu'importe I pourvu que la bonne entente soit dans le ménage, n'est-ce pas la première condition ?
— Je ne dis pas, mais encore...
— Encore quoi ? demanda Marguerite, avec mie certaine impatience, qui pouvait aussi bienparattre profondément arrogante qu'innocemment railleuse. Puis elle reprit d'un ton radouci : « Tenez, grand-père, savez-vous ? Parlez-lui-en, à lui.
— A Luc ?
— Oui, à Luc I et vous verrez.
— Qu'est-ce que je verrai ?
— Que vous vous serez bientôt mis d'accord; que les empêchements seront bientôt levés.
— Penses-tu ? fit le grand père ébahi.
— J'en ail'assurance, » répliqua très-sérieusement Marguerite.
Et comme Xavier restait sur son èbahissement :
< Oui, répéta-t-elle, parlez-lui-en, je ne vous dis que ça. »
Et elle fit un pas pour sortir. Xavier la rappela :
c Mais toi, promets-moi de ne pas lui en parler.
— Oh I je vous le promets bien ! »
Et elle sortit, sans avoir quitté son sérieux .
QUE vous DISAIS- JE ?
Après être demeuré un instant comme étourdi par le choc des réflexions qui devaient naturellement assaillir son esprit, à la suite des deux étranges entretiens qu'il venait d'avoir, Xavier alla à la fenêtre, et machinalement l'ouvrit, pour pouvoir respirer plus à l'aise.
Son regard, errant au dehors, tomba sur Jean- Marie, qui se promenait, en se dandinant d'un air capable, sur l'un des sentiers creux qui, divergeant
du grand chemin, aboutissaient à la vigne du coteau.
Sans hésiter, Xavier descendit, sortit da moulin, et alla. droit au jeune homme, gui, le voyant approcher, se rengorgea pour ratlendro.
Quelques minutes plus Irard, Jean-Marie, instruit jusqu'au moindre détail de tout ce qui s'était passé entre le patron et le garçon meunier, entre le grandpère et la petite-fille, Jean-Marie s'écria majestueument :
« Eh bien ! père Coudret, que vous disais-je ? »
Puis il reprenait, d'une voix flûtée, en ponctuant ses phrases, lentes et méthodiques, de petits coups frappés avec l'index sur un des bras ballants de Xavier.
«r De tout ça, mon brave père Coudret, . qu'est-ce que vous pouvez conclure; sinon que Jean-Marie sait y voir clair, quand il veut s'en donner la peine. Le fin mot de toutes ces simagrées, je pense que vous l'avez maintenant : à savoir que la convention est arrêtée entre eux, si bien que maître Luc s'endort tranquillement, en se moquant à part lui de tout ce que vous pourriez dire ou faire. Quand vous lui demandez quelques jours d'absence, il vous répond : « Parlez-en à la petite, » parce qu'il sait bien que vous seriez sans force contre elle, alors qu'elle se refuserait à cette séparation. De sou côté elle vous
renvoie à lui, quand vous vous avisez de discuter la convenance de leur projet. Elle a sa leçon bien faite, allez?sans que ça paraisse. Toutd*abord, tant que vous avez euFaird^abonder sans réserve dans leur sens, n'avez- vous pas vu qu'elle a paru aise, qu'elle vous a écouté sérieusement, et quelle vous a répondu de même?
— C'est vrai I dit Xavier presque étonné, etcomme si Jean-Marie eût fait autre chose que reproduire ce qu'il venait d'entendre raconter par Xavier.
— Mais du moment que vous avez laissé comprendre qu'il pourrait y avoir des difficultés, la voilà qui s'est mise à rire, n'est-ce pas ?
— Ah I comme une dératée.
— Pardienne, comme toutes les fois que vous avez voulu discuter avec elle sur le même sujet. Le mot lui est donné, bien donné. Il sait bien, lui le madré, qu'en lui recommandant de rire toutes les fois que vous voudrez parler raison, vousserez toujours démonté. 11 sait bien que si elle vous écoutait jamais sans rire, vous l'auriez vite détrompée. Et il lui dit. a Ris toujours, ris quand même. » C'est ce qu'elle fait. Que voulez- vous ? la pauvre petite, die est prise, elle est dans le panneau, elle faitbien ce qu'on lui demande. Puis il lui dit aussi : « Quand tu te verras poussée à bout, eh bien ! renvoie-le à moi. » Et il vous attend, lui, de pied ferme. D'abord il se dit quç
4u moment que vous viendrez débattre TafEàire avec lui, il y aura déjà un grand pas de fait, parce qu'alors ça montrera que laffaire peut être débattue : et qu'il n'aura plus qu'à faire valoir les raisons qu'il tient en réserve contre vous. Ces raisons, qui les sait ? qui les peut savoir, sinon lui ? II n'a pas l'air si endormi pour ne pas songer profondément à ses menées. Suffit qu'il vous atlende I Et même voulez- vous mon avis ? Le voici tout net : Si vous avez le malheur d'entrer d'une'seule parole en pourparler sur ce point, l'afiEsiire est bâclée, à votre détriment; vous serez contourné, enlacé, amené à convenir de tout. Ses plans sont bien tirés, allez : il y a mis le temps, et ce n'est I>as pour rien qu'il montre tant d'assurance et de sans gène...
— Le fait est... voulut remarquer Xavier; mais Jean-Mari6 l'interrompit, qui ne cédait pas aussi facilement la parole, surtout quand il louchait à sa péroraison.
— Donc, si vous m'en croyez, vous vous garderez bien d'ouvrir avec lui la bouche sur rien qui ait trait à l'afEaire proprement dite, et vous ne songerez qu'à l'éloigner, en prenant des motifs aussi étrangers que possible au vrai motif, sans quoi vous risquez d'être joué, et joliment. Eu deux mois, je vous le dis, père Coudret, vous avez comme qui dirait une peste chez