ENTRÉE EN CAMPAGNE
a II y a déjà de la besogne de faite, » avait dit Jean-Marie qui, loin d'attendre le retour du grandpère et de la petite-fille pour se mettre à l'œuvre, avait jugé au contraire que le hasard de celle double
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absence cadrait à souhait avec l'ordonnance da plan qu'il apportait tout combiné.
Le sagace personnage avait en effet pensé que les préliminaires de Tenquéte à laquelle il allait se livrer devaient porter sur le personnel de la maison; et, les allées et venues du vieillard et de la jeune flUe étant supprimées du mouvement habituel du moulin, il s'en suivait naturellement que Jean-Marie avait ses coudées bien plus franches, pour son entrée en campagne .
S'il n'eût tenu qu'à lui, Jean-Marie eût sans doute dirigé tout d'abord son attention sur Luc, dont les opinions antimatrimoniales et l'intimité avec Marguerite étaient de notoriété générale dans le canton : mais Luc était tout occupé en ce moment du repiquage des meules, ce qui, joint à sa faroucherie coutumière, devait le rendre d'un abord fort difficile, sinon impossible.
Eu attendant, Jean-Marie avisa Etienne.
De celui-là la voix publique n'avait rien pu lui apprendre qui pût se rapporter à l'objet des investigations qu'il comptait opérer. Il importait donc qu'il sût à quoi s'en tenir sur cette personnalité encore indéterminée pour lui.
Parti à l'aube avec la charrette du moulin pour une tournée peu distante, Etienne venait de rentrer, et attendait, pour se remettre en route, que ses bétes fussent quelque peu délassées et repues.
Jean-Marie — qui d'ailleurs, pour rendre moins suspecte sa présence au moulin, avait eu soin en arrivant et de s'appesantir sur le prétendu marché inopinément conclu avec le boulanger de la ville, et de paraître fort contrarié du retard que la livraison allait forcément subir, — Jean-Marie trouva pour aborder Etienne le prétexte de discuter avec lui sur le plus u moins d'urgence des moutures qui, venues par rintermédiaire de ce dernier, devaient avoir le pas sur la sienne.
Puis ce détail écarté, et tout en suivant, par manière avouée de tuer le temps, Etienne — qui allait de l'étable, où il surveillait le repas de ses bétes, à l'étage inférieur du moulin, d'où il tiraitles sacs à charger sur la charrette — Jean-Marie, de l'air le plus machinal, le plus indifférent, en vint aux insinuations.
Aux premières pointes qu'il poussa, et bien que, selon lui du moins, elles fussent dirigées avec toutes les précautions imaginables, Jean-Marie crut remarquer qu'Etienne manifesta quelque défiance. Mais, après ce qui s'était passé deux jours auparavant, il ne devait pas espérer de paraître entièrement désintéressé ou neutre.
Toutefois, Jean-Marie eut bientôt la double satisfaction, et de voir cette gênante disposition se dissiper comme par enchantement, et de pouvoir attri-
buer ce succès à la subtile prudence de son jeu.
Il n'eut plus dès lors en quelque sorte qu'à se donner la peine de questionner, et sans que même il lui fût utile de biaiser beaucoup, pour être renseigné à souhait.
Le résultat de cet examen — auquel après un instant de réserve Etienne s'était prêté, selon Jean-Marie, avec une étonnante candeur — fut que ce serviteur des Coudret n'était autre qu'un honnête garçon, assez pauvre d'esprit, au fond uniquement préoccupé d'accomplir régulièrement, consciencieusement sa tâche quotidienne, désireux qu'il était de se maintenir dans une condition où il avait l'espoir de réaliser quelques modestes épargnes ; professant, en outre, pour sa jeune maîtresse un respect si scrupuleux, si exclusif, que jamais l'idée n'avait dû lui venir de lever les yeux jusqu'à celle qui — autant qu'on pouvait s'inférer de ses humbles propos — ne lui avait jamais témoigné la moindre attention particulière : honneur insigne dont, au cas échéant, pensa Jean-Marie, Etienne n'eût pas manqué de concevoir et de laisser apercevoir quelque vanité.
Le compte réglé, si l'on peut ainsi dire, avec Etienne, qu'il regarda partir d'un air placidement édifié, Jean-Marie ne pensa plus qu'à informer contre le vieux garçon meunier, qui, vers le milieu de l'après-midi, ses meules remises en mouvement, parut enfin devoir êtie accostable.
Mais quelques détours habiles, quelques profonds ménagements qu'il sût prendre, de quelques dehors ingénus qu'il s'efforçât de se couvrir, Jean-Marie ne put parvenir à tirer de Luc — qui d'ailleurs l'évitait ouvertement — que d'équivoques monosyllabes, sournoisement articulés, et accompagnés d'obliques et soupçonneux regards.
Et Jean-Marie de conclure que ce prétendu maniaque innocent n'était autre qu'un retors compère, qui pour cacher son jeu avec les indifférents ou les vulgaires observateurs, atténuait ses instincts larouches d'une sorte de bonhomie, dont il savait bien se départir, comme lui pouvant être dangereuse, quand il se sentait sous le coup d'un regard armé d'une pénétration plus grande.
Et Jean-Marie de s'affirmer à lui-même que ce louche personnage devait être, quoi qu'il en fût, tenu en particulière suspicion, et observé avec toute la lumineuse sagacité dont l'hôte improvisé du moulin Coudret se sentait capable.
Telle était la besogne que Jean-Marie se glorifiait, à part lui, d'avoir déjà faite lorsqu'il communiqua sommairement son plan à Xavier.
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c'est la que GIT LE LIÈVRE.
Au moment où Jean -Marie avait cru devoir renoncer, provisoirement du moins, à se heurter de iront contre la tenace discrétion de Luc :
« Ahl vraiment! s'était-ii^écrié avec toutes les apparences d'une profonde mauvaise humeur, pour tâcher de motiver son semblant de retraite, il ne fait pas bon avoir du temps à perdre au moulin Cioudret. On n'y trouve pas même quelqu'un avec qui parler un peu, pour éviter l'ennui. Le mieux, à ce que je vois, est encore d'employer ses heures à dormir. A vrai dire, ce n'est pas ce qui me fâche, vu que quand je n'ai rien à faire, moi, j'aime fort à prendre du sommeil. Et d'ailleurs je n'ai qu'à me coucher n'importe où, et n'importe le moment, pour qu'aussitôt le profond sommeil me gagne. C'est heureux d'être ainsi, quand les choses se trouvent comme à présent. »
]Et sans que IL.UC, qui vaquait indifférent au ser-
Tice du moulin, eût daigné lui faire la moindre réplique, Jean-Marie était allé s'étendre tout de son long sur les sacs qu'il avait amenés, et qui étaient empilés dans un coin obscur du premier étage.
Quelques minutes plus tard, on aurait pu le croire profondément endormi.
Mais l'heureuse faculté qu'il s'était attribuée n'existait que dans l'imagination de Jean-Marie, qui avait compté se ménager par là an précieux mode d'observation.
Jean-Marie avait secoué sa torpeur factice à l'heure où devait avoir lieu le retour de Xavier et de Marguerite. Puis, sa confidence faite au vieux meunier, il s'était hâté de regagner le poste qu'il venait de quitter; et bientôt les prévisions auxquelles il avait obéi se réahsaient de façon à le faire lui-même renchérir, s'il était possible, sur la haute opinion qu'il s'était formée de son tact, de sa perspicacité.
A peine, en effet, était-il réinstallé sur ses sacs, l'oreille attentive, l'œil bien ouvert derrière les doigts tant soit peu disjoints de la main où se cachait son visage, que l'occasion lui fut fouiiiie, comme à point nommé, de recueillir des indices tels, qu'ils ne devaient pas tarder de prendre à ses yeux l'importance de la plus concluante révélation .
Luc, qui venait de recharger la trémie, s'était assis sur un escabeau, devant une petite fenêtre sur
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le bord de laquelle il 6*appuyait pour regarder ma* chiiialement au dehors.
Sur la dernière marche de l'escalier intérieur, qui débouchait dans le coin opposé à celui où Jean-Marie, perdu dans l'ombre, se tenait aux aguets, Marguerite parut, qui, cherchant Luc évidemment, et qui, l'ayant aperçu, se dirigea vers lui sur la pointe du pied, le visage éclairé d'un espiègle sourire ; puis, s'élançant, elle l'aveugla des ses deux mains.
« Ah ! » fit Luc avec une expression de ravissement.
Et, s'étant doucement dégagé, il se mit à contempler la jeune fille.
<£ Comme à l'ordinaire, il t'ennuyait de ne pas me voir, n'est-ce pas? » demanda- t-elle .
Luc répondit en faisant avidement disparaître une des mains roses et allongées de Marguerite dans la caressante étreinte de ses deux mains massives et velues.
« Et moi aussi, de mon côté, va, il me tardait, reprit la jeune fille, qui ajouta, en s'appnyant d'un bras plié sur l'épaule de Luc : Qu'en serait-il donc, si nous devions être séparés longtemps? »
Luc soupira en levant les yeux,
« Mais nous ne serons jamais séparés longtemps. »
Luc hocha la tête de droite à gauche.
a D'ailleurs tu sais nos conventions. »
LE SECBET DE BURGUBBITE 85
Luc hocha la tête de haut en bas.
« Je n'y manquerai pas, va.
— Belle mignonne 1 » soupira Luc.
Et la jeune fille se pencha pour oppayer ses lèvres sur le front extatiquement épanoui de Luc.
En se relevant, elle promena machinalement son regard autour d'elle, et tout à coup son regard se rembrunit, ses sourcils se rapprochèrent.
Jean-Marie put comprendre que seulement alors elle avait remarqué sa présence ; il la vit rougir et, le désignant d'un geste de tête à Luc, lui reprocher de ne l'avoir pas prévenue qu'ils n'étaient point seuls.
Luc haussa légèrement les épaules en joignant les paupières et en soulevant tant soit peu une de ses mains, comme s'il eût dit du ton le plus froidement indifférent : « Bah ! qu'importe I »
Et cette dédaigneuse appréciation, est-il besoin de raflSrmer? ne sembla rien moins que flatteuse au petit amour-propre de celui qui en était l'objet.
Marguerite cependant regagna l'escalier, où elle disparut, non sans avoir, au passage, décoché sur le malencontreux dormeur un regard où il put voir briller un étrange éclair de dépit, d'irritation.
Un quart d'heure plus tard seulement, — temps que, du reste, comme on le pense bien, il n'avait pas employé à dormir, — Jean-Marie feignit de s©
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réreiller en sursaut, à un moment où Luc passait près de lui, et se mettant brusquement sur ses jambes :
« Ça mais I fit-il d'un air tout abasourdi en se frottant énergiquement les yeux, quelle heure peutil bien être ? Tiens ! il n'est pas encore grande nuit 1 J'aurais pourtant parié avoir dormi quatre ou cinq heures. C'est drôle tout de même d'avoir le sang lourd comme ça I »
Et il s'étirait, et il bâillait, dans le seul but de donner le change à Luc, qui d'ailleurs semblait le dispenser d'un tel soin, par la complète indifférence qu'il affectait à sou égard.
Enfin Jean-Marie sortit, et se mit à rôder par les dépendances du moulin, cherchant à se ménager l'entretien que dès 101*8 il désirait avoir, à l'insu de tous, avec Xavier.
La nuit tombait. Jean-Marie put, dans la miombre, distinguer Xavier qui, préoccupé sans doute de la confidence qu'il avait reçue, s'en était allé rêvassant le long du biez, et revenait à pas lents.
Il se posta, pour l'attendre, sur le pont de l'écluse, devant la grande roue, qu'il fit mine de regarder tourner.
Xavier arriva près du jeune homme.
« La soupe doit être trempée, dii-il; venez- vous la manger avec nous ?
LE SECRET DE MAHaUERITE 87
— Ce n'est pas de refus, repartit à mi-voix celuici; mais auparavant il faut que je vous parle, et saDs qu'on s'en aperçoive. C'est pourquoi rentrez, comme si de rien n'était, tout seul au moulin. Dites, en voyant la soupe prête, que vous allez me chercher, que vous m'avez vu. Je vais, moi, remonter le biez : vous viendrez, nous causerons à quelques pas dans la nuit ; puis vous vous en retournerez, disant que vous ne m'avez pas trouvé. Je rentrerai quelques minutes après. Vous me demanderez d'où je viens... Enfin, vous comprenez, le tour sera joué : personne ne se doutera que vous soyez venu me parler. Il faut être adroit. Passez vite, qu'on ne vous voie pas arrêté avec moi. On se douterait. Allez, allez I »
Une telle importance en eût imposé à de plus rétifs. Le bonhomme Xavier exécuta docilement, mécaniquement le programme, pour ne pas dire Tordre de Jean-Marie.
Sitôt que le vieillard fut revenu près du jeune homme :
« Eh bien ? se hâta-t-il de demander avec une véritable anxiété, qu'est-ce qu'il y a ?
■— Ce qu'il y a, mon pauvre père Coudret, repartit Jean-Marie en affectant pour Xavier une sorte de tranchante commisération, il y a une chose que je ne m'explique point, mais point du tout.
— Ah I fit avec une certaine déception le vieillard.
qui s'attendait sans doute à quelque communication moins équivoque. El cette chose ?
— Cette cliose, reprit avec plus de suffisance encore Jean-Marie, c'est que la vérité, que je viens de découvrir, ne vous ait pas crevé les yeux depuis longtemps.
— Eh ! quoi donc ? comment donc ? demanda vivement Xavier, revenu tout d'un coup à sa première disposition.
— Mon Dieu I oui, insista tranquillement Jean- Marie, vous avez passé à côté, pendant des ans, sans rien voir; moi, je ne fais qu'arriver, et vlan! c'est déjà tout vu.
— Mais enfin ? demanda encore, avec une évidente impatience, Xavier, qui sans doute trouvait que l'affaire urgente, en ce moment, n'était pas de faire l'éloge des hautes facultés de Jean-Marie.
— Que voulez-vous ? Ce n'est peut-être pas votre faute. Tout le monde n'est pas avisé au même point.
— Non ; mais enfin, répéta Xavier.
— Enfin, s'il faut vous dire en deux mots la chose, en deux mots je vous la dis i votre fille rebute tous les épouseurs qui se présentent, parce que son choix est fait il y a beau temps,
'-- Pengez-vous ?
— Si je le pense ! j'en gagerais ma tête à couper contre un liard.
— Est-co possible ?
— C'est comme j'ai la chose de vous le dire.
— Alors, remarqua, d'un ton délibéré, le vieux meunier, qui semblait loin de trouver rien de fâcheux à la révélation qu'il venait d'entendre, — pourvu que ce choix soit bon.
— Apparemment elle le trouve bon, elle ; mais reste à savoir si vous en jugerez de même, vous.
— En effet, il faut le savoir. . . dit Xavier, avec beaucoup moins d'élan .
— Dites-moi, père Coudret, vous accordez, n'estce pas, quelque confiance à ce... à cet homme qui est chez vous?
— - Quel homme ? Luc ?
— Oui, Luc ; puisque Luc on l'appelle, fit triomphalement Jean-Marie.
—Quoi ! s'écria le vieillard, c'est Luc, c'est de Luc que vous voudriez parler ?
— Eh I eh I ricana le jeune homme, ne vous déplaise, père Ctoudret, c'est le mignon petit gendre que votre fille veut vous donner. »
Xavier se prit à riie à son tour, et haussant les épaules :
« Allons donc ! Vous rêvez, mon pauvre Jean- Marie.
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— A dire vrai, répliqua Jean-Marie, j'étais censé donnir profondément quand j'ai compris la chose ; mais du diable si je révais. Que ça vous paraisse drôle, mon Dieu, je ne dis pas non; mais que ce ne soit pas la pure vérité, voilà où je vous contredis.
— Bon ! mais la preuve de ce que vous avancez ?
— La preuve ? Pardienne I je compte bien vous la fournir; sans ça, est-ce que j'avancerais rien?
— Alors, voyons I » fit le père Coudret, qui déjà s'égayait en prévision des extravagances qu'il allait certainement entendre débiter.
Mais Jean-Marie, après avoir, comme pour servir de base à son raisonnement, énuméré les faits dont il avait été témoin et répété les propos qu'il avait surpris, arriva sans se déconcerter à ces conclusions irrécusables selon lui : que Marguerite, circonvenue par les lentes, sourdes et adroites suggestions de cet homme, qui couvrait ses visées d'une prétendue antipathie pour le mariage, rebutait de gaieté de cœur toute idée d'une union raisonnablement assortie, gagnée qu'elle était par l'idée de cette union étrangement disproportionnée; que si elle n'en avait encore rien déclaré, c'était sur la recommandation même du sournois, qui prévoyait bien Topposition que devait rencontrer un pareil projet, et qui sans doute en remettait l'accomplissement à l'époque de la parfaite majorité de Marguerite, si le décès du grand-père ne
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venait pas, avant ce temps, la rendre libre de disposer d'elle-même.
Jean-Marie voulait bien admettre que Luc, quoique ayant pris un empire illimité sur elle, avait jusque-là respecté Thonneur de la confiante jeune fille; mais encore était-ce assurément plutôt calcul que réserve, de la part d'un éire essentiellement cupide, qui ne croyait pas devoir risquer de compromettre, par le scandale, une partie qu'il avait la certitude de mener à bonne fin, pai* son patient système de silence et d'attente.
Xavier, ainsi qu'il l'avait prévu, ne trouva qu'à rire de ces ombrageuses déductions. Il ne fut pas à court d'objections. Jean-Marie prenait trop partialement le change. Jean-Marie entachait de calcul, de cupidité, un attachement tout spontané, tout désintéressé. Luc était un parfait honnête homme. Marguerite, quoique jeune encore, avait trop de sens pour se prêter à un dessein aussi inconsidéré.
Jean-Marie ne fut pas non plus sans répliquer :
« Mon Dieu, père Coudret, je ne suis pas surpris que vous trouviez ces bonnes raisons, pour croire que ce qui est ne soit pas, puisque depuis si longtemps vous avez le nez sur la vérité sans la voir ; mais moi je vous dis qu'il ne faut pas se fier aux apparences. J'ai entendu ce que j'ai entendu, que diable I j ai vu ce que j'ai vu. Eh I tenez, sans cher-
cher plus loin, qu'est-ce que c'est que cette convention qui est faite entre eux? Je vous le demande.
— Ma foi I fit Xavier embarrassé.
— Ah I voilà I vous n'en savez pas plus que moi. Et c'est pourtant ce qu'il voué importerait de savoir. Pourquoi a-t-elle rougi quand elle m'a aperçu ? Pourquoi n'a-t-elle plus rien dit? Se cache-t-on quand on n'a rien à cacher ?. . . Au fait, père Goudret, que risquez-vous à tâcher de saisir le fin mot de tout ça?
— Rien, dit Xavier; vous avez raison : je peux bien leur demander ce que c'est que cette convention.
— Quoi ! comme ça, tout droitement?
— Pourquoi pas ? Puisque je veux le savoir.
— Parce que ça serait justement le moyen de ne rien savoir du tout. Vous pensez bien qu'il y a entre eux une réponse prête pour détourner les soupçons. Prenez un biais : faites mine, je suppose, de vouloir donner le congé à Luc.
— Y songez-vous ? un brave serviteur, chez nous depuis quinze ans...
— Un brave serviteur qui ne fait rien moins que contrecarrer sournoisement votre plus cher dessein ; un brave serviteur qui n'attend peut-être que votre mort pour...
— Ah I taisez- vous I Non, Luc ne peut pas avoir de pareilles idées.
LE SëGRËT de MARGUERITE 93
— Je le veux bien si vous le voulez, mais raison de plus pour que vous ne craigniez pas de faire supporter une épreuve à sa solide honnêteté.
— Je n'en ferai* rien.
— Alors, c'est qu'il vous plaiia de continuer à être dupé comme devant, et vous auriez mauvaise façon de vous plaindre que les choses ne vont pas ainsi que vous le souhaitez. Voyez- vous, à votie place, moi, je ferais, d une part, semblant de vouloir donner le congé à Luc, d'autre part je m'arrangerais de façon à faire comprendre à la petite que vous avez eu soupçon de son projet, et que vous pourriez bien n'y rien trouver d'impossible; puis...
~ Ah ! tenez, interrompit brusquement Xavier, laissons ça; venez souper.
— Non ; allez tout seul, pour qu'on ne se doute pas que nous avons causé, vu qu'après y avoir pensé, vous reviendrez à mon avis, j'en suis sûr.
— Oh I que non I
— Oh ! que si I Encore une fois, père Goudret, réfléchissez : c'est là que gît le lièvre, et pas ailleurs ; si vous ne le levez point, ça sera que vous n'aurez point voulu. Réfléchissez.
— C'est tout réfléchi. Je m'en vas seul puisque ça vous arrange, et je dirai que je ne vous ai pas vu. Mais toutes ces simagrées sont bien inutiles, ma foi. Soupçonner pareilles choses I... allons donc I fit Xavier, qui poufEait en s'éloignant.
— Bon I fit à part lui Jean-Marie ; rira bien qui rira le dernier. L'heure n'est pas loin où Ton verra que Jean-Marie n*a pas, comme on dit, la cocotte aux yeux. »