PASSER N EST PAS JOUER
Quoique affecté d'une idée fixe, fort avouablement motivée d'ailleurs, qui, le cas échéant, pouvait sembler le mettre à la merci du premier qui savait y avoir recours, Xavier Goudret n'était rien moins qu'un pauvre d'esprit, rien moins qu'une personnalité débile et passive.
« Ça mais, faisait-il à part lui, en s'éloignant de Jean-Marie, voilà un gaillard qui me par^dt vouloir prendre ici des allures que je ne -me soucie guère de lui octroyer. Si je ne l'avais un peu contenu tout à l'heure, je ne sais pas trop où il se serait arrêté, c Et laissez-moi faire! et laissez-moi dire! et patati, et patata! » Avec sa finesse, avec sa sagesse. Dieu sait la belle besogne qu'il ne manquerait peut-être pas de me tailler céans. Oh ! mais, tout beau Jean-Marie Nivard I tout beau ! C'est vous qui l'avez dit, d'ailleurs : Au moulin Ck)udret, il n'y a que moi de maître, et je compte bien le fairevoir autant pour vous que pour les autres,
120 AACITS GHilMPÉTRES
— Mon prétentieux s'en irait faire quelque esclandre, quelque remue-ménage. Pas de ça, Lisette, pas de ça, s*il vous plaît I Lavons, comme on dit, notre petit linge entre nous; c'est mieux, bien mieux. Je ne l'entends pas autrement , et ça ne sera pas autrement. »
Mais après cette sortie, qui, pour paraître logique, ne laissait pas que d'être au fond quelque peu inconsidérée, Xavier dut se demander s'il n'avait pas tout d*abord certaine accusation à porter contre lui-même, et force lui fut bien de reconnaître, à son grand regret, qu'en cette délicate circonstance sa propre conduite n'était pas exempte de légèreté.
Xavier n'avaît-il pas à se reprocher particulièrement d'être allô, en véritable étourdi, faire à Jean- Marie une confidence, qui n'impliquait rien moins de sa part qu'une reconnaissance formelle du rôle que celui-ci s'était attribué , et qu'une sorte de renoncement à toute initiative personnelle, puisqu'elle comportait à la fois et l'aveu d'un manque de discernement, et l'appel à un intelligent auxiliaire ?
N'avait-il-pas ainsi fait de sa cause privée presque la cause de cet étranger? et devait-il s'en prendre à d'autre que lui, si cet étranger venait à s'immiscer d'une manière absolue, arbitraire, dans un débat où en somme il n'avait rien à prétendre, sinon l'honneur d'en avdr découvert les éléments? *
LE 8ICRET DK BUR0UBRITE 121
Cei hoQneur, Xavier ne pouvait malheureusement le lui dénier, car tout en déplorant que Jean-Marie se trouvât mêlé à cette afbire , tout en redoutant qu'il voulût s'aviser d'y prendre une part trop effective, il était encore obligé de reconnaître que, seul, Jean-Marie avait su porter quelque lumière sur une question si longtemps ténébreuse.
Que n'avait-il donc su prendre pour lui les avis lumineux de Jean-Marie, sans paraître y attacher aucune importance, mais en se réservant d'en tirer tacitement profil ?
Après avoir acquis quelques probabilités à l'aide de ces avis, quel déplorable instinct de faiblesse ou (1*601*01 l'avait donc poussé à remettre ainsi la solution de ce différend intime aux soins d'une sorte de brouillon vaniteux qui, sa pénétration reconnue, s'en autorisait pour imposer sa malencontreuse coopération?
Le secret était-il donc si difiicile à garder?
Ainsi se formulaient les regrets de Xavier, et aux rc^grets venaient se joindre les appréhensions.
Serait-il possible de paralyser l'action de Jean- Marie, soit en lui affirmant, même contre l'évidence, qu'il avait fait fausse route et qu'on s'était égaré à sa suite, soit en exigeant directement de lui la neutralité?
Si l'on parvenait à Téliminer, Jean-Marie, venu
dans le but avoué de remonter au principe gui devait mettre hors de cause son chatouilleux amour-propre, Jean-Marie, qui resterait convaincu d'avoir fait preuve d'une irrécusable perspicacité, n'emporteraitil pas un dépit, qui le pousserait à livrer le secret du moulin Goudret en pâture aux commérages du canton?
Et si on ne réussissait ni à lui donner le change, ni à le réduire à la passivité, ou si même on ne l'enrayait qu'après qu'il auraitpu relativement s'avancer, qu'allait-il imaginer? qu'allait-il tenter? Quel fâcheux, quel scandaleux éclat n'y avait-il pas à redouter de son audacieuse intervention?
Autant de questions et presque autant de problèmes qui mettaient l'esprit peu inventif de Xavier fort mal à l'aise.
Peut-être du fond de tout cela Xavier eût-il pu faire ressortir un exposé bien moins compliqué de l'épineuse situation, dans laquelle il prévoyait qu'il pourrait être condamné à se débattre longuement : à savoir, que par suite d'impressions peut-être mal définies, la personnalité de Jean-Marie ne lui inspirait plus qu'une douteuse sympathie, et qu'il ne souriait plus que médiocrement à l'idée de devoir à Jean-Marie la réalisation de son rêve cependant le plus cher.
Quelle explication trouver ôe ce r^vireipent? Fal-
L£ 8BGRBT DE MARGUERITE 123
lait-il y voir tout simplement le résultat d'ime appréciatiou plus réfléchie du caractère assez outrecuidant du jeune homme, portant le vieillard à en redouter les conséquences pour Tavenir de sa petite-flUe î ou fallait-il, allant à l'extrême, y découvrir cette sorte d'ombrageux sentiment qui parfois nous pousse à l'instinctive négation du service rendu, aloi'S que nous Y trouvons la constatation de notre faiblesse ou de notre infériorité.
' Quoi qu'il en fût des précédents , et quoi qu'il en dût être des éventualités, Xavier ne se dissimula pas que la conduite qu'il aurait à tenir en face de Jean- Marie , pourrait offrir de singulières complications ; et il ne manqua pas de se reconnaître peu apte aux pratiques tortueuses auxquelles il devrait nécessairement avoir recours.
Réflexion faite, Xavier comprit que dans une conjoncture où il y avait pour lui un égal danger à se servir de telle ou telle arme , la meilleure tactique serait encore de s'abstenir et de gagner du temps.
Il rentre au moulin , cherche Luc , et faisant avec lui comme avec un homme dont il n'a en aucun cas à redouter l'indiscrétion :
« Tu vas, lui dit-il, laisser de côté toutes les autres moutures pour faire passer celle de ce garçon, qui est là à s'ennuyer au moulin. Il est pressé; il faut qu'il emmène sa f^rinç. t>
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Luc fit de la télé un geste d'assentiment.
tt En commençant maintenant, quand penses- tu que ça soit fini ? »
Luc toisa du regard les sacs entassés et répondit :
« Demain midi.
— Bon ! plus tôt y si c*est possible. Mets , s'il faut , toute l'eau à la roue. Tu entends, enlevons lestement cette besogne. »
Luc jeta un coup d'œil dans la trémie, et, la voyant bien près d*étre vide, saisit un des sacs qu'il mit debout et s'apprêta à délier.
Xavier descendit à la salle, où, trouvant la servante et Marguerite, il dit devant elles qu'il s'en allait jusqu'à Saint-Biaise (un village des environsj chez un des fermiers de l'endroit, qui venait de le faire prier de s'y rendre, pour un marché important; il ajouta qu'il ne comptait pas élre absent plus de deux ou trois heures.
Il sortit.
Et en s'éloignant du moulin par un chemin opposé , bien entendu , à celui sur lequel il avait laissé Jean- Marie livré à ses méditations, Xavier, qui trottait de Fon mieux, disait en lui-même :
« Après tout , passer n'est pas jouer ; le meilleur moyen pour ne pas risquer de perdre» c'est peul-étre bien de ne pas chercher à gagner. »
Mais tout en cheminant d'un air satisfait , Xavier
ne laissait pas qoe de jeter derrière lui de temps en temps un regard légèrement inquiet.