‹ Récits champêtres: Le secret de Marquerite. La moissonneuse. Les vanniersChapitre 13 sur 17 · UN SERVICE D*ESTIME · texte numérisé non relu

UN SERVICE D*ESTIME

Une demi-heure plus tard environ , Jean-Marie rentrait dans la cour du moulin du pas d*un conquérant qui prend triomphalement possession d'une ville rendue; et, cherchant Xavier, visitait vainement toutes les pièces et dépendances dont il pouvait s'octroyer Taccès.

Il ne manqua pas de remarquer , mais sans être autorisé à s'en plaindre, que le moulin travaillait pour lui, et que, dès lors, chaque tour de meule abrégeait d'autant la durée du séjour qu'il lui était naturellement permis de faire sous le toit des Goudret.

Partant de celte considération, qui valait bien qu'il en fit cas, Jean-Marie, toujours en quête de Xavier, n'attendit pas longtemps pour s'informer — sans même s'appliquer trop à simuler l'indifférence — au-

près de la servante, gui ne put que lui répéter ce qu'elle avait entendu dire à son maître.

Et alors ce ne fut pas sans laisser voir sa maussade impatience qu'il se prit à rôder, pour dépenser en pure pertes des heures qu'il avait sans doute compté mettre si fructueusement à profit, et que la vertigineuse activité des meules dévorait implacablement.

Ce fut bien autre chose quand vers midi — il y avait déjà quatre heures qu'il attendait le retour de Xavier — un jeune gars arriva, qui, le trouvant en croisière devant le portail, s'adressa à lui pour s'acquitter d'une commission qu'il dit avoir reçu de M. Goudret, à Saint-Biaise.

Certaine complication était survenue dans l'affaire qu'il était allé traiter, Xavier avait prié ce garçon, qui devait passer par le vallon Coudret, de dire à ses gens qu'il ne rentrerait qu'un peu plus tard, qu'on ne l'attendît pas pour dîner (1).

L'on dîna donc sans Xavier, et Dieu sait la contenance que Jean-Marie put se donner à cette table, où il n'avait pour tous compagnons que Luc et Marguerite — la tournée d'Etienne devant ce jour-là,

(1) Peut-être n'est-il pas inutile de noter ici que dans la généralit«^des campagnes Ton entend encore par diner le repas qui se fait au milieu du jour.

ainsi que cela lui arrivait souvent, le retenir dehors peut-être jusqu'au soir.

Dieu sait aussi si elles durent Ini paraître éternelles les heures de Taprès-midi, pendant lesquelles ses regards s'usaient à interroger en vain tous les points de l'horizon.

Il allait, venait dans la cour, poussait une pointe sur chaque route aboutissante, revenait en hâte au moulin, qu'il explorait encore pour s'assurer que le vieillard n'était pas rentré par la route opposée, lorgnait piteusement en passant, et le tas de sacs qui diminuait avec une désolante rapidité, et Luc qui semblait goûter une maligne satisfaction à les vider dans la trémie affamée; rencontrait Marguerite, dont la dédaigneuse impassibilité narguait sa fiévreuse agitation...

Et, sans qu'il parût y prendre le moindre goût, il semblait pourtant de moins en moins disposé à discontinner cet irritant manège.

Le soleil était déjà bien bas lorsque Jean-Marie, en observation à quelque distance du moulin, aperçut Etienne et son attelage qui revenaient par ce même chemin que Xavier avait dû prendre le matin.

Il ne put résister au désir de lui demander s'il avait par hasard rencontré son maître.

Etienne — avec un calme peu. propre à calmer

Jean*Marie — lui répondit négativement, et, le laisr sant continuer sa vigie, passa tranquillement devant lui.

Gomme la charrette venait d'entrer dans la cour du moulin et que le conducteur enroulait les guides sur le collier du cheval de timon, Marguerite parut sur le seuil de la maison, un bras à moitié caché dans son tablier, que dç Tautre bras elle tenait relevé de* vant elle.

Elle 8 avança jusqu'au milieu de la cour, puis se prit à répandre sur le sol des poignées de grain, en faisant enteudre deux ou trois petits cris prolongés, qui eurent bientôt réuni autour d'elle toute la population emplumée, qui Tinstanl auparavant était éparse aux environs.

Les poules accouraient en s*aidant de l'aile, stimulées par la voix des coqs qui leur cédaient galamment le pas; les canards, en se déhanchant sur leurs jambes écartées; les pigeons se précipitaient du toit, et maint pierrot effronté se trémoussait|dans la foule.

Et tout cela, se pressant, se bousculant, se chamaillant, luttait de prestesse et de gloutonnerie aux pieds de la jeune fille, qui, procédant lentement, machinalement à la distribution, semblait accorder fort peu d'attention aux heureux que faisaient ses largesses.

Par contre, on pouvait croire qu'elle ne s'abstenait

pas d'observer le jeune homme, et même de subor* (feniier aux siennes certaines de ses actions, car dès que, les chevaux dételés, il eut disparu avec eux dans rétable où il devait les attacher devant les crèches abondamment fournies, Marguerite laissa retomber toatd*un coup devant elle le grain qui restait dans son tablier, au lieu de continuer à le répandre poignée par poignée. Puis elle se dirigea vers le poulailler, voisin de Tétable où Etienne venait d'entrer et y pénétra.

A peine y était-elle qu'un ceriain fracas se fit entendre.

c Etienne ! Etienne ! cria-t-elle de Tintérienr, sans que pourtant ses cris pussent inspirer la moindre inquiétude, car presque en môme temps on Tentendait rire très-haut.

— Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il ? demanda le jeune homme, qui n'était pas moins accouru en toute hâte, et qui, du seuil, regardait efiaré à Tintéiieur de la maisonnette,

— Oh I pas grand'chose. En voulant pi*endre les œuis dans les nids d'en haut, j'ai fait tomber un des perchoirs, et je ne pourrais pas le remettre toute seule. Voulez- vous m'aider un peu ?

— Laissez, demoiselle, laissez ; vous risqueriez de vous faire quelque mal. Je l'arrangerai sans vous.

— Eh bien, faites. »

Alors Marguerite viat prèsde la porte, sur le pas de laquelle elle se tint, pendaut qu'au fond le jeune homme remettait le perchoir en place.

Au bout d'un instant : « Voilà, dit-il, ça n'y paraît plus. »

Et tout naturellement il s'avançait pour sortir; mais force lui fut bien de s'arrêter, et non sans laisser voir quelque sni-prise, en face de la jeune fille, qui, étendant la main : v

« Attendez, fit-elle, attendez, s'il vous plaît; on a encore quelque chose à vous dire.

— A me dire, répéta le jeune, homme, dont la surprise semblait tourner un peu à l'émotion.

— Oui, affirma très-nettement Marguerite. Ça vous étonne ? Eh mon Dieu I moi aussi presque autant que vous. Mais on ne fait pas toujours ce qui est ordinaire. Il y a des occasions qui commandent. »

Marguerite s'arrêta et respira bruyamment après ces courtes phrases, comme elle eût pu faire après une longue suite de périodes complexes et étroitement enchaînées.

Le jeune homme la regardait, ébahi.

« Etienne, reprit-elle avec une singulière expression de douceur, si je vous priais de me rendre un service, un grand service même ?...

— Alors, demoiselle, repartit le jeune homme, efl

relevant le front par un mouvement de franche et absolue résolution, alors vous n'avez qu'à dire, et si je peux le faire c'est chose comme faite.

— Saris savoir de quoi il s'agit? insinua-t-elle, avec un sourire qui, si l'on peut parler ainsi, ne Tempéchait pas de garder un profond sérieux.

— De quoi il s'agit ? répéta Etienne, avec la plus naturelle indifférence. — du moment que vous le savez, vous !

— Ah I » fit méditativement la jeune fille.

Puis elle reprit en souriant encore, mais cette fois avec un véritable enjouement :

« Je dois pourtant vous prévenir que cette affaire pourrait bien vous occasionner quelque trouble, et même pour un peu de temps.

— Nous verrons bien I répliqua Etienne, sans la moindre hésitation, comme sans la moindre forfanterie.

— Vous comprenez : je me serais fait un cas de conscience de ne pas vous avertir.

— Oui, je comprends. Merci, demoiselle. »

Et, du regard profondément attentif qu'il arrêta sur elle, il sembla l'engager à s'expliquer sans plus de retard ni de précautions.

Alors Marguerite, tranquillement:

« Voyez-vous, Etienne, il y a en ce moment au nioulin Coudret certain chrétien qui me paraît avoir besoin d'une petite leçon.

— Quoi I demoiselle I s'écria Etienne en faisant un bond sur lui-même, —et ses poings se fermaient et son œil étincelait, — est-ce qu'il vous aurait manqué/ par hasard ?

— Oh I non, non I Dieu merci I nous n'en sommes pas là. Mais n'importe ! et, sans en vouloir marquer les motifs, je dis qu'il a besoin d'une petite leçon.

— Eh bien I il la lui faut donner, demoiselle, il la lui faut donner, dit Etienne, avec un accent de calme et intime salisfaction. Allons I »

Et au geste que fit le jeuae homme, et qui fit sourire Marguerite, on eût pucroirequ'il se disposait à entreprendre vaillamment quelque rude tâche physique.

« Tout doux I fit la jeune fille, desserrez vos poings et rabattez vos manches, il ne s'agit nullement de ce que vous pensez.

— Âh ! Et quoi donc ? demanda Etienne, qui parut comme à regret se mettre au repos.

— Tenez, dit Marguerite, avec une brusquerie prouvant qu'elle craignait de perdre son assurance dans les lentes circonlocutions, j'y vais sans détours. J'ai votre promesse que vous ne marchanderez pas, quoi que je vous demande. Vous ne voudrez pas revenir sur votre parole, je le sais, j'en suis sûre.

— Dites, demoiselle, dites.

— Vous vous souvenez, n'est-ce pas, des propos qu'on a tenus avant-hier soir, après souper, quand les Nivard ont été partis, et que môme k la

fin mon grand-père s*est fâché quand vous avez refusé de dire votre secret ? Vous n'avez pas oublié ça, je pense ?

— Non, demoiselle, non... balbutia Etienne, qui sembla tont à coup avoir perdu son audacieuse contenance, et qui, bien qu'évidemment impatient de savoir où elle voulait en venir, ne regardait plus que furtivement la jeune fille.

— C'est bien I reprit Marguerite. Maintenant, voici ce que je voudrais. Ce soir, au souper, en présence de mon grand-père et en présence du Nivard, je voudrais vous entendre répéter certaines paroles que je vais vous dire.

— Certaines paroles, fit Etienne fort déconcerté.

— Oui, c'est même tout le service que je vous demande. Vous êtes toujours bien décidé ?

— Certes I

— Même si ces paroles étaient contre vos sentiments, et sans vous soucier de ce qui pourrait s'en suivre ^

— N'importe I

— Voyez-vous, c'est une idée qui m'est venue. Apparemment, elle vous semblera drôle, mais moi je la pense bonne. Je me suis dit que peut-être vous m'estimeriez assez pour vous y prêter sans faire aucune condition . Ce sera donc un vrai service d'estime (^e vous m'aurez rendu ; je ne manquerai pas de

VOUS en savoir gré, et^ encore une fois, je...

— Encore une fois, vous n*avez qu'à dire, demoiselle, interrompit Etienne, qui semblait avoir recouvré toute son assurance.

— Alors, éccutez bien. Tantôt, quand nous serons à table tous ensemble, on nemanquerapas de deviser. Je fais mon affaire d'amener les propos sur un sujet que je sais, et tout par un moment je dirai à mon grand-père quelque chose comme : < Demandez plutôt l'avis d'Etienne ; y^ ou bien à vous quelque chose comme : « Allons, Etienne, ne cachez pas votre pensée. » C'est bien entendu, n'est-ce pas ?

— Très-bien.

— Alors ce sera votre tour de parler, et je vais vous dire les paroles que vous devrez faire entendre. Tâchez au moins de les bien retenir d'une première fois, pour qu'il ne me soit pas besoin de les redire.

— Soyez tranquille. Je n'en perds rien. »

Marguerite tarda un instant, comme pour se re-

cueillir, puis attachant sur le jeune homme un regard dont l'intention semblait être de détourner ceux • qu'il pourrait fixer sur elle, elle reprit, d'une voix qui, on le comprenait, ne parvenait pas sans quelques efforts à avoir son timbre ordinaire :

« Parlant à mon grand-père, vous direz, de la façon la plus décidée que vous serez capable de pren* dre : « Eh bien ! ma foi, il en sera ce qu'il pourra ;

mais je ferai voir aujourd'hui le fond de ma pensée, n Il ne faudra pas manquer, observa Marguerite, de mettre quelque élan à d re,' ça, sans quoi ça n'aurait l'air de rien, et il faut que ça ait Tair de quelque chose. Vous comprenez ?

— Oui, je comprends, repartit Etienne d'un ton quelque peu machinal, préoccupé qu'il était de chercher à pressenlii ce qui allait suivre.

— Je reprends. Suivez bien. C'est maintenant en votre lieu que je parle : « L'autre soir, maître, vous n'avez point paru content quand je vous ai dit que je gardais pour moi les raisons faisant que je ne songe pas à me marier; vous m'avez bravement envoyé au diable, en me reprochant de vous contrecarrer, d'être de ceux qui conseillent à la de*moiselle l'aversion du mariage. Ce reproche m'a été sensible, je l'ai à cœur; c'est pourquoi aujourd'hui je vous dirai toute la vérité. Ecoutez-la donc. »

Etienne allait sinon réclamer, au moins témoigner quelque appréhension . Marguerite le prévint :

« Retiendrez-vous bien tout ça au moins ? D'ailleurs, quand vous changeriez quelques paroles, le mal ne serait pas grand, pourvu que ça voulut dire la même chose, et pourvu qu'il y eût quelque feu dans vos propos. »

Et Marguerite reprit du ton le plus naturel, sans penser qu'il lui fût utile d'avertir Etienne qu'elle prenait de nouveau sa place :

« Oui, écoutez la véritô. Si je ne songe pas à me marier, ce n*est point que je tienne le mariage eu aversion, non, bien au contraire : s*il ne dépendait que de moi, marié, je le serais bientôt. »

Les lèvres d'Etienne s'entrouvrirent encore, mais Marguerite les força encore au silence :

< Âttendez-donc ! » fit-elle avec une impérieuse douceur.

Et elle poursuivit :

« Oui, bientôt; mais ça ne dépend pas de moi. Voyez-vous, moi, je suis de ceux qui pensent qu'avant de songer à rechercher une fille il faut Taimer, Taimer bien, et se dire qu'on voudra toujours l'aimer pour elle, pour les bonnes qualités qu'elle a — un peu peut-être aussi poursabeauté, si elle en a — sans faire tout d'abord attention aux sommes dont elle est maîtresse en propre, ni à ces vilains comptes qu'on appelle les espérances sur les parents.

— Ah I voilà que vous parlez bien, demoiselle ! s'écria Etienne, qui presque aussitôt parut regretter de n'avoir pas su se taire.

— Vous trouvez I fit Marguerite avec un charmant sourire ; donc ça s'accorde avec vos pensées ? Tant mieux I Ainsi ça vous sera plus aisé à dire. Mais allons encore : « Et c'est ce que j'ai fait, voyez-vous, de me prendre à aimer, sans songer à autre chose qu'à aimer bien. Une jeunesse s'est trouvée, me pa-

raissant avoir quelque richesse de cœur et aussi quelque beauté ... (si Ëtienue eût été à même de faire uoe remarque quelconque à ce moment, il se fût certainement aperçu que Marguerite baissait les yeux en parlant ainsi, et que sa voix était afiectée d'un certain tremblement insolitej et, ma foi I j'ai laissé tout mon cœur aller à cette jeunesse, sans prendre garde, moi pauvre, qu'il y avait des sommes dont elle est maîtresse en propre et qu'elle a aussi des espérances sur ses parents, et le jour que j'y ai pris garde je me suis vu dans un grand embarras, parce que j'ai pensé : « Si je fais savoir mon amour, on croira que c'est de sa seule richessesonnanteque je me suis entiché; j'aurais beau assurer que non, on croira toujours que si. On dira : « Comment ne serait-ce pas son « sentiment, à lui pauvre, puisque c'est le plus sou- « vent le sentiment des riches ?» Et je serais rebuté comme n'aimant pas, moi qui aime tant. Et pour tout au monde je ne voudrais pas être soupçonné d'avoir songé à aimer la richesse d'argeqt avant la richesse de cœur. C'est ma fierté, que je veux garder parce qu'elle m'est bonne. Alors je m'étais dis : « Eh bien ! je ne risquerai pas mon amour vrai à ces soupçons, dont je souffrirais trop. Je me tairai; aucun ne saura l'amour que j'ai, et si on me demande pourquoi je ne songe pas à me marier, je dirai : « Pai'ce que j'ai décidé de rester seul. » rien de plus.

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C'était le moyen que j'avais trouvé, non pas pour sor. tir d'embarras, mais pour y rester tranquillement, sans qu'il en coûtât rien à ma paix de cœur. » -

Marguerite aurait pu continuer ainsi longtemps sans avoir à craindre d*étre interrompue par Etienne, qui, rougissant, pâlissant tour à tour, le regard errant, incertain, semblait saisi d'nne sortede fascination; on eût dit qu'il se demandait en rêve s'il était bien vrai que ce fût unautrcqui parlâtetnonpaslui. Mais Marguerite, en gardant le silence pendant un instant, lui rendit la conscience de la réalité.

« Quoi I demoiselle ! s'écria- t-il, vous voulez que

j'aille dire ça ?

— Oui, répliqua nettement Marguerite, et même

autre chose encore.

— Mais songez donc ?...

— Quoi? qu'il vous en coûtera de parler ainsi? Eh I pardienne, la belle affaire sll ne vous en devait rien coûter : le premier venu en ferait autant que vous alors. D ailleurs, en vous engageant à me rendre service, n'avez-vous pas dit : « N'importe!

— C'est vrai I fit le jeune homme, avec une énergique soumission.

— Alors je peux dire le reste. Retenez-lé bien. Voilà que je reprends à parler pour vous. « L'autie soir, je ne vous ai rien voulu faire savoir de mon secret; ce soir, au contraire, je ne vous en veux rien cacher, pas même le nom de la personne. »

Marguerite s'exprimait avec nne lenteur croissante, comme pour pouvoir observer mieux l'effet de ses paroles sur Etienne, qui la regardait avec une étrange fixité .

« M'est avis, conlinua-t-elle. qu'ainsi vous n'aurez plus à me reproccher.de vouloir vous contrecarrer , ni conseiller l'aversion du mariage à votre flUe, et sûrement vous comprendrez pourquoi je n'ai pas tout d'abord voulu dire le fond de ma pensée. »

Marguerite fit une légère pause, puis elle reprit avec une excessive précipitation, et en atténuant trèssensiblement l'éclat de sa voix :

a La personne, elle s'appelle Marguerite Coudret. » Puis, sans paraître prendre garde à l'extrême saisissement dans lequel Etienne était comme perdu, elle ajouta du ton le plus calme, le plus naturel : « Voilà tout ce que vous aurez à dire. Ainsi, je peux compter sur vous, je pense. Je vous en sais gré d'avance; je vous en saurai gré plus tard. »

Et elle parut vouloir clore ainsi l'entretien. « Eh quoil vraiment, demoiselle... balbutia Etienne, vous pensez... vous désirez... vous... Il cherchait des expressions qui refusaient de venir. « Je pense, repartit vivement Marguerite, que vous ne voudrez pas manquer à votre promesse ; je désire que vous me rendiez ce service. Est-ce que vous ne tiendrez pas votre parole? est-ce qu'il faudra m*adresser à quelque autre ?

— Je ne dis pas, demoiselle, objecta timidement Etienne, qui cependant commençait à se reconnaître.

— Ah I fit Marguerite avec un mouvemenl d'impatience peut-être un peu hautaine, si vous voulez vous démentir, dites-le I Si vous avez peur, dites-le!

— PeurI répéta Etienne, que cette parole malsonnante sembla rendre tout â fait à lui-même, peur et de quoi ?

— Est-ce que je sais, moi? répondit la jeune fille, avec une première nuance de gêne.

— Non, je n'ai pas peur, reprit avec une douce dignité le jeune homme, qui ajouta, en faisant alors insinueux son accent et pénétrant son regard. Mais voyons, dites-moi, je vous prie, demoiselle, après que j 'aurai dit tout ça ?.. .

— Après? répéta Marguerite, qui, à son tour, laissa voir une véritable confusion, eh bien, après...»

Et, comme trouvant tout à coup une issue :

a J'entends, reprit-elle avec une expression de raillerie assez mal réussie... — les suites. Vous ne teniez pas à les savoir tout à l'heure, maintenant c'est changé. Voilà.

— Pardon, demoiselle, insista tranquillement litienne, mais vous parliez d'une leçon... Je ne vois guère...

— Eh ! ne suffit-il pas que je voie, moi? Ne suffit-

LE SECRET DE BIARGUERITE lit

il pas que j*en fasse mon affaire? N'est-ce pas convenu ainsi ? riposta Marguerite, qui, on le comprenait^ était loin, bien loin de posséder Tassurance qu'auraient pu témoigner ses paroles.

— Oui, c'est convenu ainsi, » dit le jeune homme. Et un instant de silence se fit, pendant lequel, à

défaut d'autres questions adressées à la jeune fille. Etienne sembla vouloir la soumettre à la pressante et avide interrogation d'un regard, qu'elle ne parvenait à éviter qu'en trahissant par sa rougeur, par la gau-chérie de son maintien, le plus pénible embarras.

ï Après tout, reprit-elle avec une certaine résolution, mais sans trouver cependant l'audace de regaider Etienne en face, après tout, si vous voulez qu'il n'y ail rien de convenu, n'en parlons plus.

— Je ne dis pas ça, demoiselle.

— Alors, que dites- vous donc?

— Je dis, répliqua-l'il, en atténuant d'un léger sourire l'accent peut-être un peu solennel qu'il venait de prendre, je dis que je ferai le possible, comme j'ai promis.

— Alors, c'est bien! »

Et Marguerite lui tourna le dos. Et elle rentra au nioulin en affectant une allure fort tranquille; mais sans remarquer qu'elle s'était rendue au poulailler avec la prétendue intention de prendre les œufs dans les nids, et qu'elle revenait les mains vides»

Etienne avait, lui, Tair singulièrement préoccupé quand il reparut dans la cour, pour retourner auprès des animaux, qui attendaient ses soins.

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