‹ Récits champêtres: Le secret de Marquerite. La moissonneuse. Les vanniersChapitre 14 sur 17 · SUFFIT I · texte numérisé non relu

SUFFIT I

La nuit tombait. Jean-Marie, las, morfondu, s*était pour la vingtième fois peut-être, lancé à la découverte dans chaque direction, lorsque enfin, sur un chemin qui n'était pas celui de Saint-Biaise, il distingua la silhouette du vieux meunier, au-devant duquel il se porta en toute hâte.

Peut-être usant d'une prérogative qu'il n'était pas homme à se dénier, se disposait-il sinon à lui adresser des remont mn ces, au moins à réclamer de lui la justification d'une absence aussi inopinée et auss^

prolongée .

Mais Xavier ne lui donna pas ce loisir.

« Ah I laissez donc I s'écria- t-il en levant les bras,

en s'agitant, et surtout en se gardant bien d& ralentir

le pas, ne m'en parlez point. Je suis d'une humeur à battre mon père. Il y a, voyez- vous, par le monde des gens gui ne valent pas qu'on se dérange d'ici là pour eux I des gens qui voudraient tout avoir, ne rien faire gagner aux autres ! . . Mais, j*y songe, jusqu'où diable avez- vous donc poussé ce matin après m'avoir quitté? J'ai regardé dans le chemin, pour vous dire que je partais...

— Je ne me suis pas éloigné cependant. . •

— C'est drôle I Je ne vous ai pas vu. Vous étiez sûrement derrière les arbres, au détour.

— Sûrement.

— D'ailleurs, allais-je me douter de ce qui me pendait au nez? Jecroyais être dehors pourdeux heures au plus. Gomme vous me quittiez, un garçon m'accoste qui me dit que Claude Huchon, de Saint-Biaise, me mande pour l'afTaire dont il m'avait parlé la semaine dernière au marché du bourg... Le connaissez-vous, Claude Huchon, de Saint-Biaise ?

— Non, ma foi.

-- Et Honoré Divaud, du Creux-Courbon î

— Non plus.

— Ça se peut, après tout, vu que vous ne devez guère avoir affaire de leur côté.

-^ Jamais.

— Eh bien, entre nous, c'est deux fameux serredeniers que vous avez en moins dans vos connais-

sances I Us font le commerce ensemble des blés, des foins, des farines, des chevaux... Tous les tripotages, quoi I Et, encore qu* ils demeurent à trois bonnes heures l'un derautre,ils se tiennent d'intérêt, voyez-vous, comme deux cuisses de la même noix. Ah I les madrés, ils croyaient m'avoir, mais ils ne m'ont pas eu! Non ! Et moi je le dis, je le redis : plutôt que faire tourner les meules à ces conditions, j'aimeraismieux ouvrir toutes les vannes du biez, donner toute l'eau aux près, et que jamais la roue ne branlât de dessus sou essieu I »

En s'exprimant, en s'écriant ainsi, Xavier précipitait déplus en plus sa marche vers le moulin, quelque effort que pût indirectement tenter pour l'enrayer Jean- Marie, qui avait peine à le suivre, et qui ne voyait pas volontiers diminuer le parcours pendant lequel il devait lui être possible d'entretenir le vieillard en particulier.

Mais Xavier savait bien ce qu'il faisait.

« Vous ne vous figurez pas, reprit-il en affectant d'être essoufilé, en ôtant son chapeau pour essuyer le front, non, vous ne vous figurez pas le trajet que ces gueux-là m'ont fait faire ; ce serait long à vous expliquer : de Saint-Biaise au Creux-Courbon, du Creux-Courbon à Saint-Biaise, Claude Huchon ne pouvant rien faire sans Honoré Divaud, ni Honoré Divaud sans Claude Huchon. Allons voir l'un I re-

venons chez l'autre I Si je n*ai pas dix lieaes. à la semelle de mes souliers, je n*ai pas dix pas... Et tout ça pour ne pas nous entendre, pour ne pas convenir d'une mouture d'unboisseau.Maisjen*en ai pas voulu démordre. H s'agissait pourtant d'une grosse affaire: au moins deux semaines de travail; mais travailler pour le plaisir d'user les meules : non, ça n'est pas la peine. Et d'ailleurs nous ne chômerons^ pas faute de leur blé ; il y a encore deâ pratiques raisonnables, Dieu merci I Mais .n'importe ! j*ai les jambes dans le ventre. Où est-il, mon lit ? Âh I je ne l'aurais pas volé I Le souper doit être prêt; j'avale une assiette de soupe, un verre de vin, et bonsoir la compagnie ! »

Cette chaude tirade avait conduit Xavier jusqu'au seuil du portail, qu'il franchissait plus allègrement que n'aurait dû le faire un homme se disant fourbu, rendu; et peut-être estimait-il déjà avoir habilement éludé la confidence que Jean-Marie ne pouvait manquer de lui tenir en réserve pour son retour.

c Oui, fit Jean-Marie, qui sans plus de façon sai-sit le bonhomme au collet, et l'arrêta net devant lui, oui, mais auparavant il faudra, s'il vous plsdt, m'écouter un moment; j'ai quelque chose à vous dire pour notre affaire.

— Là ? comme ça, dans la cour î objecta Xavier. On pourra nous voir, se douter.

— NoD, il fait nuit, 6n ne nous verra pas. D'ailleurs il n'y a rien d'étonnant, vu votre retour, que je vous parle un peu... puis aussi il le faut. Et il n'y a pas de temps à perdre. Votre satané bourru se sera ipéfié de quelque chose, il a mis mon grain au moulin.

— Bahl

— Et il faut voir comme les sacs filent.

— Attendez, je vas le faire cesser... »

Et Xavier s'élançait.

<k Y pensez-vous ? fit. Jean-Maiie en le retenant, C'est pour le coup qu'il éventerait la connivence. Il ne faut p^ le faire cesser, mais il faut mettre le temps à profit.

— Mettons.

— Écoutez alors. Ecoutez.

— Mais, s'il vous plaît, un peu vite, n'est-ce pas. Tenez, voyez : je suis trempé de sueur... je fume... je fume I... Si je n'allais pas prestement me rechaiiger un p.eu, il y aurait de quoi prendre le mal de...

. — Ne perdons pas de temps.

— J'écoute. Je suis tout oreilles. »

- Et Xavier, l'œil clignotant, la tête inclinée, parut en effet prêter à Jean-Marie une attention particulière, — l'attention d'un procureur, qui suivrait minutieusement l'exposé d'un litige, pour tâcher d'en saisir d'emblée le côté à lui profitable.

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« Ce que nous cherchions, reprit à mi-voix le jeune homme, c'était un moyen détourné de donner le congé au hourru.

— Oui ! fit complaisamment le vieillard, en bran* lant la tète de haut en bas.

— Eh bien I Taffiâreest trouvée. Tantôt, quand nous serons à table ensemble pour souper, je me chai^ d'amener Ventretien sur un point où le bourru ne pourra pas moins faire que de placer son mot.

— Oui ! mais pas d'esclandre, an moins, objecta peut-être pour la forme Xavier, qui n'avait pas le moins du monde l'air alarmé par cette prévision.

— Non, non, n'ayez crainte, ça se fera tout doucement. Je répliquerai tout doucement aussi, mais de telle façon que ça me vaudra, bien sûr, de sa part, une réplique assez peu douce... Soyez tranquille, je le saurai pousser par là sans qu'il y ait escalandre. Qand je jugerai la chose arrivée au point voulu, je vous dirai : a Monsieur Coudret, n'était que le respect pour vous me retient, je répondrais comme je dois â ceux qui me manquent chez vous.» Et je prendrai l'air peiné d'un homme qui a la colère au cœur, sans pouvoir la faire éclater. Alors vous direz « Oui, c'est vrai, on vous a manqué chez moi, monsieur Jean- Marie; mais ne vous inquiétez pas, c'est une chose' qui n'arrivera plus, ni à vous, ni à d'autres, j'en

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fais serment. D'ailleurs, je m*aperçois depuis quelque temps qu'il y a ici des gens qui veulent être plus maîtres que moi dans ma maison, et c'est ce que je n'entends pas souffrir; carenfinsion n'a pas égard aux grosses pratiques, comme vous... » — le fait est que je puis passer pour une grosse pratique, n'est-ce pas père Coudret ? remarqua incidemment Jean-Marie; et en faisant sonner cette raison d'intérêt la chose aura l'air devenir tout naturellement — « oui, si on n'a pas égard aux grosses, que sera-t-il donc bientôt des petites ? Bientôt le moulin chômera, c'est sûr... Oh ! mais j'y mettrai ordre, soyez. . . »

Xavier coupa brusquement la parole à Jean« Marie»

» Suffit I sufât I répéta-t-il enluiposantlamainsur la poitrine, envoilà plus qu'iln'en faut. Entendu ! très* bien I Serait bête comme une oie qui ne comprendrait pas. Pardieu I Jean-Marie, voilà qui est bellement trouvé.

— Vous comprenez, voulut cependant insister Jean -Marie; qui ne péchait jamais par excès de confiance en laperspicadté d'autrui, là-dessus vous voud montez un peu, et... »

Xavier l'interrompit de nouveau.

« Mais, encore une fois, suffit 1 Pour qui donc me prenez-vous ?N'ai-je point de cervelle, à votre avis? C'est convenu, bien convenu. Faites tant seulement de votre côté, et laissez-moi faire du mien. »

Xavier avait réussi à emmener Jean-Marie tout près de la maison. Il reprit :

« La table doit être mise. Entrez daQs la salle; je monte à ma chambre pour me rechanger, je redescends, et. . et... à nous revoir tantôt, » ajouta-t-il d'un air de jnystérieuse intelligence, en frappant deux ou trois petits coups sur Tépaule du jeune homme.

Puis il le quitta.

Jean-Marie entra gaillardement dans la salle, s'approcha, les mainf; écartées, en faisant mine de frissonner, du feu clair qu'éclaboussait la grande marmite en ébullition ; et, prenant pour thème la fraîcheur de la soirée, se prit à deviser tranquillement avec la servante, qui achevait de dresser le couvert.

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