UN MANIAQUE
C'est, on le comprend, une grosse afTaire gue le service d'un moulin aussi bien achalandé gue le moulin Cîoudret.
Il faut noter d'ailleurs, pour gui pourrait l'ignorer, gu'habituellement les clients d'un moulin de campagne sont de deux sortes. D'une part ceux gui amènent eux-mêmes leur grain, s'installent de droit, pendant que la mouture s'effectue, au moulin, où ils trouvent au besoin, moyennant deniers, bien entendu, pitance et boisson, et gui, la mouture achevée, s'en retournent emmenant farine et son au lieu de grain. Ceux-là, ou demeurent trop loin pour gue la chari-ette du moulin en tournée dans les alentours puisse leur éviter et l'embaras du transport et la perte
14 BÉCITS CHAMPÊTRES
de temps du séjour au moulin; ou ce sont gens gui, en dépit du renom d*intégrité acquis au meunier, se piquent de venir exercer sur lui à son insu, pendant la manipulation de leur blé, une surveillance que le meunier qui veut être indélicat sait toujours mettre en défaut.
D'autre part se trouvent les clients qui par confiance entière, ou par tolérance obligée d'un tort échappant à la repression, ou pour toute autre cause d'impossibilité matérielle, laissent au meunier, avec le soin delà mouture, celui du charroi.
Il y a donc le service extérieur, en même temps que le service intérieur du mouliu ; double tâche à laquelle, en aucun cas, un seul homme ne saurait suffire.
En principe, le père et le fils Coudret, également vigoureux et actifs, quittant à tour de rôle la trémie et le bluttoir pour prendre le fouet du voiturier, se partageaient la besogne.
Mais la soixantaine vint qui • - le fils fut le premier à y songer — devait marquer pour Xavier une période de labeur moins continu, sinon de complet repos.
On se mit donc en quête d'un honnête garçon de moulin, dont le rôle fut de léduire considérablemeTit la tâche du père à la maison, pendant que le fils se consacrerait exclusivement aux tournées de charroi.
Le futur adjoint ou suppléant du vieux Xavier
LE SECRET OB MAnGUEAITE 15
apparut un beau matin, recommandé par un confrère des Coudret, sous la forme d'un épais et velu courtaud, accusant aux entournures de son ample veste de drap souris, une vrai musculature de buffle : le crâne surbaissé, bérissé de crins noirs, la face large, plate, envabie et élargie encore par les touffes disparates d'une longue barbe récbe, brouillée de jaune et de brun, ne laissant guère à découvert qu'un petit espace de front tout plissé; deux yeux verts écartés, gros, mais renfoncés, et comme drapés par un lourd repli de la paupière supérieure; un fort nez s*épatant en trèfle sanguin entre deux grandes oreilles rugueuses, violettées, attachées presque à angle droit, comme les anses d'un vase; les bras d'une biièveté rare; les mains noueuses, carrées, poilues jusqu'aux ongles...
Lorsque entra au moulin cet Ësaû, le fils Coudret était en tournée; Xavier, assis sur les sacs pleins entassés près des meules, savourait, tout yeux, tout oreilles, tout âme, cette indéfinissable ivresse de l'aïeul qui se pâme idolâtre au babil, aux mines, aux caresses de son petit-enfant.
Marguerite — qui avait alors un peu plus de cinq ans, époque du plus charmant épanouissement physique et intellectuel de l'enfance — était debout entre les genoux de son grand-père; un bras derrière son cou, et lui faisant avec de grands petits airs d'importance quelque naïve confldenoe, à laquelle il ne
manquait pas de prendre le plus sérieux intérêt.
L*homme aux farouches dehors entra, dont la glauque prunelle s'arrêta d'abord sur lenfant avec une si étrange fixité, que celle-ci se serra contre son grand-père par un sentiment d'effroi.
L'homme lit alors une sorte de grimace fort laide, qui était son sourire, maïs qui ne sembla pas rassurer beaucoup la petite, car il put voir qu'elle prenait aussitôt le parti de s'éloigner, comme pour éviter d'instinct sa déplaisante vue : puis il hocha légèrement la tête, et s'occupa de sa présentation au vieux meunier.
Tous les frais en furent faits par quelques syllabes articulées d'une voix dont la moelleuse sonorité parut étonner l'enfant, à ce point, que près de sortir elle se retourna comme pour s'assurer si c'était bien le nouveau-venu qui avait parlé — tant sans doute elle trouvait, si nous pouvons parler ainsi (et d'ailleurs bien d'autres l'eussent trouvé comme elle), que l'aspect de l'instrument répondait peu à la nature des sons qu'il rendait.
L'homme grimaça encore en surprenant ce mouvement de la fillette, et s'occupa de sastifaire à sa manière aux questions que le vieillard devait tout naturellement lui adresser.
« A sa manière, » c'est-à-dire avec une parcimonie de pai'oles telle, que l'on pouvait se demander si les efforts (Je réflexion que cet homme devait faire pour
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parvenir à condenser ainsi la traduction de sa pensée, ne lui faisaient pas bien cher acheter Tépargne -de locutions guil semblait tenir tant à réaliser.
a Enfln, mon garçon — dit Xavier — puisque nous pourrons, je crois, nous accommoder de tes services, comment t*appelles-tu? Il me faut bien le sa\oir.
— Luc.
— C'est ton petit nom, ça, mais l'autre?
— Mas.
— Luc Mas : voilà les deux, le petit et le grand. Eh bien! m'est avis que le grand ne saurait manger sa soupe sur la tête du petit. Eh bien I — remarqua gaillardement le vieux Coudret, qui ainraità trouver le mot pour rire, et qui, sans incliner à la fastidieuse hâblerie, était homme cependant à dissiper dans un quart d'heure toutes les économies verbales que son futur valet devait pouvoir faire dans une année — et quel âge as-tu ?
— Trente-cinq.
— Trente-cinq ans? Je t'en aurais bien donné cinq ou six, ou dix de plus. Mais n'importe! Es- tu garçon ou marié?
— Pas garçon, pas marié, et Dieu témoin! pas prêt à changer de condition, — répondit celte fois Luc Mas, avec une prolixité relative si manifeste, que déjà Xavier en fut frappé comme d'une sorte de nouveauté»
— Pas garçon, pas marié : que veux-tu dire?
f — Veuf et pas disposé à me remarier.
— Ohl oh! — fit Xavier, qui put croire qu'il avai) recouvré un interlocuteur normal, et attribuer au cours préalable de Tentretien l'étrange façon dont Luc y avait tout d*abord pris part — tu as donc été bien malheureux ?
— Rien que moi pour le savoir.
— Ta femme était donc une bien... » Xavier hésitait, sans doute par instinctive déférence pour. la sainteté de la tombe.
oc Bien méchante femme, se hâta de reprendre Luc, qui décidément n'était pas l'espèce de trappiste entrevu par Xavier. — Elle méchante, ma pauvre Catherine! Ah bien oui! pas méchante, non; tranquille, travailleuse, ménagère. S'il y a un paradis, elle y est, oui, elle y est. »
Luc n'avait pas prononcé ces paroles sans un certain attendrissement.
« Mais alors, demanda le vieillard, c'est donc toi?...
— Moi ! allons donc ! fit, avec une candide immodestie, le bourru, dont le col disparut entre les deux orbes rebondis de ses épaules exhaussées — moi, pas plus méchant qu'elle: rangé, vaillant comme elle, assortis on ne peut mieux, quoil Pourtant...
— Pourtant?
— Ça n'allait pas, pas du tout.
LE SECRET DE MARGUERITE td
— Comment donc ? pourquoi donc ?
— Qui sait ? Peut-on savoir ? Elle, pas plus heul'euse que moi. Moi pas plus heureux qu*eHe.
Voilà.
— Vous vous étiez peut-être mariés par seule convenance.
— Non.* Nous nous aimions bien. Se serait fait griller pour moi, elle; moi, aurais passé dans le3 meules pour elle.
— Et pourtant... vous vous battiez peut-être, comme on dit que ça se voit entre gens qui s*a1ment bien.
— Moi, la battre, ah I — riposta dignement Luc, qui ajouta avec là grimace qui lui servait de sourire — pour l'écraser, n'est-ce pas? »
Et le geste de l'épaisse main tannée qu'il ouvrait au bout de son bras court, pouvait rendre témoignage pour cette hyperbolique assertion .
« Alors, vous vous disputiez, il y avait du bruit dans la maison.
— Pas plus bruit que coups. Cinq ans de ménage, jamais voisins rien entendu, non.
— Enfin ? fit Xavier complètement dérouté.
— Enfin, ça n'allait pas, pas du tout, voilà, répéta Luc qui semblait avoir cette phrase toute faite.
— C*est drôle, fit encore Xavier.
— Non, pas drôle.
20 RÉCITS CHAMPÊTItES
— Je veux dire que c'est étonnant.
— Non, pas étonnant.
— Alors, tu connais la raison qui faisait. . .
— Pardieu I mariage ne vaut rien.
— Ah I c'est ton avis.
— Oui, repartit tout net Luc, qui ajouta avec la plus sentencieuse intention d'autorité : De bons ménages, point, non, point.
— Bah ! bah !» fit le vieux meunier, qui à défaut d'autres objections trouvait sans doute cette généralité fort hasardeuse en face de ses pieux souvenirs personnels.
El, coupant court à une discussion qui, en somme, ne lui offrait qu'un médiocre intérêt :
« Mais allons rompre une croûte et vider un verre, pour parfaire notre arrangement, » reprit-il.
Et il amena Luc dans la salle basse du moulin.
Ils s'attablèrent, mais en dépit de la double provocation, du choc des verres et de l'exemple qu'il donnait, Xavier retrouva Luc tout aussi obstinément avare de parole qu'en premier lieu, sinon quand, par aventure, l'entretien dériva encore vers le sujet qui avait déjà quelque peu débarrassé de ses liens la langue du ci-devant époux de Catherine, et sur l'appréciation duquel Xavier le trouva encore obstinément retranché dans sa première façon de voir.
Xavier put donc, dès ce jour, tirer cette conclu-
sioD, d*ailleurs peu inquiétante, que pour pousser le garçon meunier hors de son laconisme normal, il suffisait d'aborder devant lui cette question sur laquelle il professait uue opinion si radicalement exclusive, et reposant, au moins en apparence, toute généralisatrice qu'elle était, sur une base de considérations singulièrement étroite.
Quant à rechercher le principe réel de cette bizarre disposition, Xavier ne s*en inquiéta guère, ni ce jour, ni plus tard.
Il se borna, et bien d'autres avec lui, à voir là une de ces innocentes manies, comme il en vient germer dans le cerveau le plus sain , une de ces partielles aberrations dont Tindividu, surtout autre point le plus judicieux, peut donner le divertissant exemple.
Agaric très-évident sur le tronc de chêne, mais pour la destruction duquel Tidée ne viendra pas d'abattre l'arbre, d'ailleurs net et robuste; travers qu'on signalera en souriant chez l'homme , mais qui n'ôtera rien à la sérieuse estime que son caractère insph'e.
« Après tout, où est la brave personne qui n'a pas quelque petite idée biscornue logée sous la calotte de son crâne? » disait en riant Xavier, et bien d'autres avec lui.
Et quand on avait ri , le procès do la petite idée biscornue « logée sous la calotte du crâne du brave
22 RÉCITS CHAMPëTUKS
Luc » semblait à Tordinaire suffisamment instruit.
31 Ton en discutait avec lui , c*était par manière de plaisanterie, pour le taquiner un peu, par simple passe- temps.
Mais quelque bonne humeur que ses tranchantes conclusions pussent causer à ses contradicteurs , c*é* tait toujours avec la même gravité, pour ne pas dire avec la même solennité, que Luc entrait dans la discussion, et s'y maintenait.
Et nul ne voulait songer que pour qu*un homme, dont les facultés mentales, peut-être bornées, étaient du moins exemptes de tout autre dérangement, fît de la défense d'une opinion insolite rafi^dre majeui'e et pour ainsi dire unique de sa vie morale, il avait fallu plus que la simple et accidentelle affection d'une fibre du cerveau; nul ne s'avisaiU de soupçonner que cette manie — comme bien des prétendues ma* nies dont on s'égaie sans examen -— pût avoir sa source dans quelque touchant, dans quelque resr pectable mystère d'une âme exceptionnellement trempée.
Et cependant touchant, respectable mystère, en effet, que celui où la manie du garçon meunier avait sa source; et eependant, par un côté du moins, âme exceptionnellement trempée que celle que le Créateur avait renfermée dans le corps si vulgairement disgracié de Luc Mas.
LE âECRET DR MARGUBRITK 23
TROP ÉTROITE CERVELLE, TRO? L.VRaS COBaR.
En réalité, rintelligence était fort humble, de Luc, qui n'avait jamais pu apprendre à relier deux syllabes. Mais dès Fécole, où on l'avait envoyé en pure perte, il eût été facile de constater en lui un singulier développement des douces facultés du cœur.
Jamais de querelles, de batteries auxquelles il prit part, sinon pour employer l'autorité de sa force physique, déjà sui-prenantp, à séparer les adversaires.
Sa bonté envers tous ses camarades était notoire, et) à diverses reprises , son attachement pour quelques-uns d'entre-eux avait ressemblé à une sorte dé culte primitif. On n'aurait point trouvé d'exemple qu'il eût trahi d'un mot, d'un geste seulement, l'affection conçue, mais on avait pu le voir pleurer pour quelque simple marque d'indifférence..
L'âge venu , Luc aima avec l'abandon irréfléchi , complet, qui devait être la façon d'aimer de ce cœur auquel le sommeil avait conservé une espèce de candeur originelle.
* Luc se maria pour rendre plus continu, plus du-
24 BÉGIT8 CHAMPÊTRES
rable , le bonhear que l'amour lui avait fait entrevoir.
Mais par Tétroit et constant assujétissement même des deux destinées qu'il identifie, à toute heure, en toute circonstance, le mariage, si bien harmonisé fùt-il , ne devait qu'apporter des mécomptes à un cœnr tout simple, tout vrai, tout expansif, pour qui l'amour signifiait naturellement don de soimême, absolu jusqu'à l'oubli , confiance infinie, entière communion de pensées et de vues, abnégation de volonté , aveugle approbation de l'être préféré.
Cette parfaite unité sans laquelle ne pouvait exister pour Luc ce bonheur extrême qu'il avait pressenti possible dans l'amour, elle ne se réalisa pas près d'une femme qui, si douce, si aimante, si dévouée fùt-elle, devait à un instant donné laisser se traduire quelque divergence de but , quelque ombre de doute, quelque sentiment tout personnel, quelque restriction dans l'assentiment.
Frôlements d'épines auxquels bien d'autres n'eussent pas pris garde , ou qu'ils n'eussent qu'à peine ressentis, mais qui, pour Luc, étaient autant de profondes et durables blessures dont il souflrait sans oser, ou plutôt sans pouvoir se plaindre, car, le plus souvent, il eût été fort empêché de savoir formuler sa plainte.
. Quelquefois, en effet, il avait voulu s y aventurer :
alors, non-seulement il n*avaii réussi qa*à paraître injuste et fâcheusement ombrageux à la bonne créature qui, sa conscience interrogée , ne croyait avoir aucun reproche à s'adresser; mais encore il était arrivé à se trouver méchant ou ridicule.
Il s'efforçait donc d'être insensible à ces froissements infimes, mais vainement. Atteint, il tâchait au moins de dissimuler sa souffrance; mais il ne parvenait point à la rendre complètement invisible.
Alors il y avait dans la maison deux tristesses au lieu d'une, el qui ne pouvait être jamais que passagèrement dissipées.
Tristesse du mari , d'autant plus lourde et pénible qu'il luttait sourdement pour la domhier; tristesse de la femme qui comprenait que le malhenr de son mari venait d'elle, mais à qui le naturel, ni même la tendresse n'inspiraient rien pour conjurer ce malheur.
Ce n'était pas sa faute à elle si Dieu ne l'avait pas douée d'une plus délicate intuition du cœur : mais ce n'était pas non plus sa faute à lui s'il avait reçu une puissance d'affection, de sensibilité si excessive que, dans l'intérêt même de l'être aimé, il devait se voir condammé âen réprimer la manifestation.
Quoi qu'il en fût, Luc et Catherine n'avaient passé ensemble que des jours malheureux : et naturellement Luc, quoique peu aple à cet ordre de médita-
26 RÉCITS CHAMPÊTAES
tion , avait dû chercher une cause à cette double infortune.
La majorité des erreurs ne vient-elle pas de la recherche inconsidérée des causes ?
Le problème eût été facile à résoudre même pour un observateur ordinaire, à la condition cependant qu'il fût complètement désintéressé dans la question: « C'est que tu aimais trop » eût-il dit à Luc.
Mais Luc lui eût bien vite, et dédaigneusement reparti, à l'instigation même de son extrême instinct : « Est-ce qu'on peut aimer trop? »
tt Alors, c est que Catherine n'aimait pas assez. » Mais Dieu sait si Luc eût vertement rabroué le malavisé qui se fût ainsi permis de toucher à la douce, à la chère mémoire qui était la plus sincère, la plus vive piété de son âme.
— Et pourtant, eût hasardé l'ergoteur irrévérencieux, il fallait bien que la faute fût à l'un ou à l'autre, sinon à tous les deux à la fois.
— Ni à l'un, ni à l'autre, ni à tous les deux à la fois.
— Alors?
— Alors, c'est que le mariage ne vaut rien en luimême, c'est qu'il ne peut y avoir de bons ménages j car enfin, voyous, si, par exemple, on prenait d'une part du boi| gir^in, de l'autre un bon mouUn, et qu'oa n'obtint que de piètre farine, que faudrait-il en con-
dure, sinon qu'il est impossible de faire jamais de bonne farine?»
Il serait hasardeux d'affirmer que Tétrôite logique du garçon meunier lui eût présenté jamais l'énoncé et la solution du problème sous cette forme figurée; mais cette solution, il l'avait une fois trouvée sous fia ffformc positive, elle lui avait paru faire en même temps le compte et de sa vénération pour la morte aimée, et de la paix de conscience dont il se croyait •très-naïvement en droit de jouir; et quoi qu'on pût lui remontrer, quelque exemple qu'on pût alléguer, que d'ailleurs il récusait toujours, Luc ne sortait plus de là.
- C'était l'aberration de ce pauvre cerveau associé à un si riche cœur, l'agaric de ce chêne; l'innocente manie enfin de ce brave homme.