PATERNITÉ
a As-tu des enfants? »
Ce fut une des questions par lesquelles Xavier crut devoir compléter l'enquête sur l'état civil de son nouveau serviteur.
28 BÉCITS CHAMPÊTRES
« Point , ce fut la réponse que Luc donna à la suite d*un long soupir.
— Tu n'en as jamais eu?
— « Non, » soupira encore Luc.
La petite Marguerite, sous le coup de la première impression, 8*était d*abord tenue dans un coin de la salle, d*où elle examinait, avec une reste de méfiance, le nouveau venu. Mais bientôt elle s'était aventurée jusqu'au bout du banc sur lequel son grand-père était assis, puis elle avait pris place à côté lui ; et enfin , pour observer plus attentivement cette physionomie, qui sans doute ne lui semblait plus qu'étrange, pour écouler mieux cette voix dont le timbre trouvait sans doute en elle un heureux écho, elle s'était accoudée sur la table où roulaient les boucles de sou abondante chevelure blonde.
Tout en devisant avec le vieillard, Luc avait suivi furtivement des yeux le petit manège de l'enfant, en laissant entrevoir son singulier sourire.
Mais voilà que, faisant toujours mine d'être entièrement captivé par l'entretien, il allongea comme machinalement la main, le dos en dessous, et, comme machinalement, la glissa entre la table et les lourds écheveaux blonds, sons les flots desquels il la laissa, mais non sans que par instant on pût comprendre qu'elle frémissait, comme ferait une main d'avare plongeant dans l'or.
L'enfant se borna d*abord à guetter, en amenant ses claires prunelles dans l'angle des paupières rapprochées, et à sourire, en enlr'ouvrant el froissant ses jolies lèvres roses; mais tout à coup, se relevant vivement^ et jetant sa tête en arrière, et montrant de ses petits index la grosse main qui restait seule et vide sur la table :
ce Attrapé! » s'écria-t-elle follement, avec un frais éclat de rire^ que la profonde poitrine de Luc répercuta longuement.
La glace était rompue entre ces deux êtres de nature, d'aspect si divers; Tun tout disgracieux , tout apathique, tout taciturne, l'autre tout charmant, tout leste, tout sémillant.
Et Dieu sait quel chemin rapide et prolongé devait faire la sympathie qui venait de s'établir ainsi.
Deux jours plus tard, on pouvait voir le grave, le massif garçon meunier en personne, juché comme le premier écolier dénicheur d'oiseaux , à la cime d'un peuplier pour en faire tomber certain cerceau que la petite fille y avait lancée en jouant, et qui s'était pris dans les branches.
[ L'année ensuite , Luc ayant été obligé , par quelque affaire de famille à régler dans son pays, de s'absenter pendant une demi-semaine; le jour où il devait revenir, Marguerite avait disparu dès le ma-
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tin. On Uavait cherchée partout, et l'on ne pouvait plus déjà que se confondre en alarmantes suppositions , lorsque , bien avant dans l'après-midi , on la vit revenir en compagnie de son ami. Il Tavait trouvée à plus d'une grande lieue du moulin, près d'un point élevé, dominant la route qu'il devait suivre. Elle s'était tout à coup élancée au devant de lui , du pied d'un arbre où elle avait passé bien des heures dans le simple but de le voir plus tôt et de lui faire une petite surprise.
Quand vint pour Marguerite la grande solennité religieuse de l'adolescence, le jour de la première communion, ce fut, le croira-t-on? le père qui se lit exceptionnellement garde-moulin pour que Luc, en compagnie du grand-père, pût aller à la paroisse constater qu'elle était la plus belle de toutes, dans la nombreuse troupe blanche.
Et comme il fallait à sun orgueil qu'elle parût aussi la plus opulente, l'on avait dû laisser Luc ajouter de ses propres deniers un petit écu au prix fixé pour le cierge qu'elle devait porter à la cérémonie.
Loi^que, à la mort de son père, elle fut affectée jusque-là ,qu'pn put la croire aussi en péril une nuit, Claire, qui veillait dans un fauteuil auprès d'elle, voulait e .voyerse reposer Luc, qui depuis que Marguerite était alitée, passait, debout au pied de sa . couche, les yeux fixés sur elle, tous les instants que ne réclamait pas le service du moulin.
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a Laisse-le, dit la malade, il ne pourrait pas dormir. Il se reposera après.
— Oui y après, i> répéta tranquillement Luc, qui jamais peut-être n*avait vu son âme aussi bien comprise, mais qui n'attendait pas moins de Marguerite.
Et il resta à son poste, en essuyant furtivemeqt toutefois deux grossea larmes qui Tempéchaient de contempler son idole.
Ainsi avait pris naissance, et telle était do venue Faffection mutuelle de Luc et de Marguerite.
Il fallait évidemment à Luc un but vers lequel pussent être dirigées les forces aimantes de sa simple nature.
Déçu dans Tamitiê, malheureux dans Tamour, ces deux formes jalouses, exigantes si Ton peut ainsi dire, de Texpansion affectueuse, il paraissait avoir heureusement abordé le mode essentiellement tolérant , désintéressé, qui s'appelle la tendresse paternelle.
L*ami, Tamant aiment en voulant être seuls à aimer, à être aimés , et la moindre froideur aperçue, atténue leur ardeur : le père aime pour aimer, et souvent même sans que Tingratitude qui FaiQige porte la moindre atteinte à son vivace attachement. On ne len jalousera point, on le flattera au contraire, en paraissant partager son amour: et c'est le propre de sa calme et indulgente passion de tenir presque pour aubaines les témoignages d'affection qui lui sont offerts en retour-
Luc semblait donc avoii trouvé dans la tendresse vouée à la caressante , à Taimante petite-fille de Xavier, comme le consolant asile de son cœur : et Dieu sait gu*enfàD t ou jeune fille, Marguerite avait toujours su être en fond de précieuses aubaines pour accroître la félicité de Luc.
Il va sans dire que ni le père, ni Taîeul de Marguerite n*avaient jamais songé à prendre le moindre ombrage de cette affection vraisemblablement toute spontanée , toute désintéressée qui, s'exerçant parallèlement à la leur, augmentait d'autant la somme tl*égards, d*atten tiens, de soins dont ils aimaient à voir leur unique enfant entourée,
El il va sans dire aussi que si , après de dix ou •douze années de libre pratique d'une si active sympathie. Ton eût voulu démontrer à Luc qu'il n'avait pn se former entre lui et la jeune fille aucun lien positif, il eût fait paraître un singulier étonnement. - On eût été certainement mal venu à prétendre qu'elle ne fût pas un peu de droit sa Marguerite que, enfant espiègle, il avait promené sur son dos en arpentant à quatre pattes le plancher du moulin; et qui, belle et réservée jeune fille, ne manquait jamais de venir le soir, quand elle devait rentrer dans sa chambre, et le matin quand elle en sortait, lui apporter ses fraîches joues à baiser, et qui tout le long du jour, tutoyant , tutoyée , était en somme peut-être
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plus ingénument familière avec lui qu'avec son grandpère.
On le vit bien , lorsque de sa pleine et unique décision, sans en avoir ouvert la bouche devant Luc, le grand-père s'avisa un jour d'octroyer l'entrée intime du moulin à ce jeune homme, qu il trouvait de tous points accompli pour le plus grand bonheur présent et futur de Marguerite.
Sans doute , le prétendu père d'adoption n'alla pas jusqu'à quereller ouvertement le grand-père légidi car sans doute, il n'allait pas jusqu'à se persuader à lui-même que le droit en vertu duquel Xavier avait agi pût être con les tabe. Mais quand le jeune homme parut, quand la présentation se fit, à laquelle Luc n'assista pour ainsi dire que par hasard, Marguerite ne manqua pas de remarquer le profond saisissement du garçon meunier.
Elle alla à lui, en la présence même du jeune homme, sans doute pour lâcher d'atténuer par quelques paroles caressantes la douleur dont elle le voyait atteint : mais , avant quelle eût pu l'aborder, Luc s'était levé brusquement, et avait quitté la salle.
Une explication suivit, provoquée par Xavier, qui, avec la plus conciliante bonhomie, s'excusa près de Luc d'avoir tout fait sans prendre en rien son avis.
Cette franche déclaration dérida tant soit peu Luc, qui , d'ailleurs , pouvait se féliciter d'y trouver re-
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•connu son droit, d'abord mis en oubli. Mais Xavier ajouta qu'il restait convaincu que le résultat le leur commune délibération eût été en tout conforme à celui qu'avait donné son seul examen.
* Il se prit à vouloir énumérer complaisammerit les avantages du projet.
Alors il fallut voir comme Luc, sans se départir de son rigoureux laconisme, sut principalement, sinon démolir, du moins ébranler pièce à pièce le séduisant édifice du vieux meunier.
Autant de louangeuses assertions, de souriantes prévisions, d'heureuses exclamations d'une part, autant de dédaigneux haussements d'épaules, de moues répulsives^ de grognements amers de l'autre. C'étaient aux prises, renchérissant à l'envi, le mieux . et le pire ; et le pire avait toujours l'avantage ; si bien que Xavier finit par s'emporter,, et qu'en dépit de la constante impassibilité de Luc, un véritable conflit faillit avoir lieu.
La verte conclusion du grand-père fut qu'après tout il était bien sot de perdre son temps à discuter des convenances d'une union contre un homme qui de parti pris déclarait mauvais, dangereux, impraticable, toute espèce de mariage : et que, du moment surtout où sa fille n'éprouvait aucune répugnance pour le prétendant, il n'avait à prendre conseil que
e lui-même, et que ce conseil était tout pris.
LE S£GRET DE MARCUEaiTE 35
La dernière réplique de Luc fut un énergique hochement de télé accompagné d'un « bieni » ironiquement et sourdement articulé , qui pouvait ressembler à une menace, et, en tout cas, n'accusait ni la soumission , ni la défaite.
Le lendemain cependant le grand*père eut la satisfaction de voir, non pas que Luc avait franchement désarmé, car le seul mot de mariage le faisait encore grommeler significativement , mais au moins paraissait-il résolu à observer une certaine neutralité.
Excellent homme au fond, Xavier n'était pa3 sans nourrir une sérieuse et solide affection pour son vieux et loyal serviteur, il ne voulut donc pas être en reste de déférence avec lui.
Seul avec Luc, il laissa entendre en même temps, et qu'il regrettait de l'avoir un peu brusqué la veille, et qu'il lai savait gré de son ravisement.
« Heu! fit Luc, pour la petite, oui; mais moi, non. Jamais. »
Ce qui, traduit en langage ordinaire, signifiait que Marguerite avait obtenu de lui celte preuve dé condescendance; mais qu'il n'entendait pas renoncer pour cela à son entière liberté d'appréciation, et même d'action, au cas échéant.
Quoi qu'il en fût, et encore que, même devant le futur fiancé, Luc ne s'abstînt point de formuler —
comme thèse générale toutefois — son opinion coutumière, les négociations se poursuivaient tranquillement à la grande joie de Xavier.
D'une part, il apercevait bien de temps en temps passer sur la face narquoisement grimaçante de Luc ^qui lorgnait de travers les deux accordés — certain sourire qui disait, à ne pas s'y méprendre : « Bahl ce n'est pas encore fait. Elle a trop de sens pour dire définitivement oui. Elle se ravisera. Il n'y a pas à en douter. »
Mais, d'autre part, le grand-père avait notamment surpris Marguerite se réjouissant avec Claire à la pensée du joli commerce d'affection qui allait s'établir entre les deux jeunes ménages. Il l'avait même une fois entendu s'écrier, en prenant les rqains de Claire avec l'élan de la plus sincère expansion : « Vous avez acheté, vous, un beau petit homme; nous achèterons , nous, une jolie petite femme , nous leur apprendrons à s'aimer, à se vouloir; et nous les marierons; et ainsi nous deviendrons tous compères et commères. Ça sera gentil comme tout. »
Et il n'en fallait certes pas davantage pour assurer Xavier du parfait agrément que Marguerite donnait au projet en voie de réalisation.