RIEN DE FAIT
Mais voilà qu'un soir, au lieu du radieux jeune homme qui avait coutume de franchir le seuil au delà duquel Tatl^idaient les calmes joies d'époux et de père, la sœur adoptive de Marguerite ne vit paraître qu'un pauvre corps blême, sanglant, que des ouvriers portaient sur une civière.
Le charpentier avait glissé du faite d'une nmison en construction, et s'était tué sur la place.
Tout ce qu'il est humainement possible à l'amitié d'accomph'r fut aisé au cœur de Marguerite, en celte suprême circonstance. Mais elle ne put faire qu'un coup irréparable n'eût été porté, qui devait laisser à tout jamais la veuve du charpentier maladive, sinon infimoe.
Par suite de la profonde émotion, le tarissement subit du lait dans les seins de la jeune nourrice pliait produire ces trop funestes efiels.
Le malheur qui venait d'atteindre Glaire était de ceux en face desquels s'amendait sans efTort le natu-
rel prudent, mais non impitoyable du vieux Coudret.
Marguerite n*eut point, en ce cas, d'arguments à faire valoir, ni de subterfuge à employer pour obtenir de lui, àVintention de la pauvre Claire, maint témoignage positif de commisération.
Qui mieux est, le digne homme, faisant la part du deuil que le funèbre événement avait dû jeter dans le cœur de sa petite-fille, voulut même qu'une certaine période de temps s'écoulât sans qu'il fût à nouveau question devant elle du riant projet.
Il faut ajouter que le prétendant sut accéder de la meilleure grâce à cette délicate attention.
Mais le jour venu où il crut pouvoir revenir à cette importante affaire , quel ne fut pas le pénible éton- Uement de Xavier quand il entendit Marguerite lui déclarer net qu'elle avait réfléchi, changé d'avis, et que, s'il voulait lui être agréable 5 il ne serait domié aucune suite aux négociations entamées.
Invitée par sod grand-père à formuler une raison, un motif, elle parut découvrir chez le futur fiancé, sinon certains défauts, au moins l'absence de cei*taines qualités qui lui semblaient indispensables pour le bonheur intime. Mais cela vaguement, confusément, sans que Xavier put rien y voir de suffisamment fondé.
Comme Xavier insistait, et voulait faire ressortir éticore les heureux auspices sous lesquels l'unioi)
projetée semblait devoir s'accomplir, non-seulement elle allégua qu'elle était peut-être bien jeune encore, qu'elle avait tout le temps de songer à prendre un engagement aussi solennel, aussi redoutable; mais elle sut de plus trouver un puissant enchaînement de considérations, d'exemples, de déductions pourétayer sa nouvelle manière de voir. Elle frappa d'une nouvelle suspicion les plus flatteuses apparences, elle nombra les conséquencef> des incompatibilités d'humeur, elle circonslancia le martyre d'un cœur lié à un cœur indigne ou antipathique par un nœuJ indissoluble
Bref, Xavier se trouvait en face de la partiale et maniaque conviction de Luc, défendue par toutes les ressources de la logique la plus sensée.
et Pardîeu ! s'écria-t-il , c'est Luc qui t'a enfin gagnée à ses idées.
" *— Ces idées m'ont bien su gagner toutes seules , grand-^père. »
Et comme si elle eût voulu en hâte détourner les soupçons que le vieillard faisait peser sur son ami) Marguerite, abordant un autre ordre d'arguments, 'ajouta que, d'ailleurs, il serait toujours assefe tôt pour elle de s'exposer aux terribles épreuves que Glaire venait de subir.
Xavier ne rhanqua pas d'objecter âloi*s qu'il ne fallait pas tenir Texception pour la règle, que dût-
elle même encourir les éventualités de Texception, sa situation matérielle ne saurait avoir en tous cas aucune identité avec celle de sa malheureuse amie.
Marguerite cita l'exemple de sa propre mère, morte après moins de deux ans de ménage, de son père enlevé sitôt à TafiTection des siens, et, au point de vue matériel, elle afQrma, avec la puissante autorité du cœur, qu'en pareil cas il n'y avait point lieu de discuter sur la dissemblance des situations.
Alors Xavier de s'écrier :
c C'est la nourrice, c'est Glaire, qui t'ont remontré ces choses!
— Eh! grand-père, ces choses, il ne me fallait qu'une mémoire pour me les remontrer moi-même, et qu'un peu de bon sens pour les juger.
— Mais pourquoi pas aussi bien il y a un mois qu'aujourd'hui?
— Parce qu'il y a un mois je n'avais pas suffisamment réfléchi. Aujourd'hui, c'est différent. D'ailleurs l'empêchement n'est pas là. Ce garçon ne me convient pas, il ne saurait nullement me convenir. Vous ue voudriez pas me voir mariée à quelqu'un qui ne fût pas selon mon goût. Je vous le dis donc , restons-en là.
— Mais....
— Tout ce que vous pourriez faire valoir ne me ramènerait pas : je ne veux {SOint me marier avec ce
garçon. Donnez-lni la raison qu*il vous plaira : moi je n'ai que celle-là à vous donner. »
Xavier, fort déconcerté, alla droit à Luc pour lui faire au moins avouer la part ga*il devait avoir prise à ce fâcheux revirement : mais il n*en put tirer rien de plus que ce bref et très-équivoque commentaire du fait accompli, articulé d*un air quelque peu vie* torieux :
« Savais bien, moi ! pensais bien! disais bien t »
Xavier se rabattit sur les deux pauvres femmes : mais la nourrice et sa fille lui jurèrent devant Dieu n'avoir rien dit à Marguerite qui fût de nature à la détourner de sa première résolution. Elles n'en reconnurent pas moins que l'exemple des malheurs arrivés à Claire, pouvait fort bien lui avoir suggéré de sérieuses réflexions.
Xavier revint à Marguerite qui, du ton le plus tranquillement décisif, lui réitéra sa détermination.
Force fut donc à Xavier d utiliser tant mal que bien les considérations accessoires et, selon lui fort spécieuses, que lui avait fournies Marguerite, pour faire agréer sans trop de froissements par le prétendant un congé, auquel l'honnête garçon était loin de s'attendre.
Quelques mois plus tard , Xavier, qui ne perdait pas de vue l'uique but de ses vieux jours, et qui aimait à se persuader que son projet en lui-même
4JI nÉGlTS CHAMPÊTRES
n'avait rien à revendiquer de l'échec subi par une antipathique personnaUté, Xavier autorisa un nouvel aspirant à tenter Téprcuve.
Mais quel que fussent les avantages dont celuilà, encore, pût se prévaloir, il dut s'en retourner sans avoir obtenu de la jeune fille d'autres marques d'at-, tention qu'un refus signifié avec une désespérante froideur.
Et lorsque Xavier se fut enquis auprès de Maguerite, il ne reconnut pas sans un vif déplaisir que l'appréciation sur laquelle était basé ce refus, semblait encore cette fois entachée d'une profonde partialité.
Bientôt après, un troisième... — Mais pourqucn aurions-nous recours à de longues et vaines redites? Soyons bref.
Cinq années se passèrent, qui virent maint demandeur sérieux et fort acceptable franchir sans plus, de succès le seuil du moulin Goudret, et sans que Marguerite prit la peine d'asseoir plus solidement une fois que l'autre l'examen qui motivait chaque nouvelle exclusion.
L'héritière des Coudret ayant pour elle tous le3 attraits, le concours ne se ralentissait guère; mais Tobslination avec laquelle on la voyait rebuter même ceux qui devaient avoir le plus de chance d'être agréés, ne laissa pas que d'éveiller l'attention. Le bruit se répandit — bien des gens avaient un intérêt
LE SECRET DE MÂKGy^RITE 43
d'amour-propre à le i^épandre ^ que ce n'était rien moins qu'un parti pris chez Marguerite, qui avait formellement résolu de ne contracter aucune union, et qui , pour ne pas affliger directement son grand-* père» dont elle savait que le vœu serait profondé* ment contrarié, se faisait un jea d'infliger le plus mortifiant affront à des gens qui n'en pouvaient mais de son étrange résolution.
Il va sans dire que ce bruit ne tarda pas d'arriver aux oreilles de Xavier, qui n'avait pas même autant attendu pour concevoir la navrante appréhension que la voix publique venait ainsi confirmer en quelqne sorte.
Et non -seulement Xavier avait donné raison d'avance aux suppositions du dehors, mais encore il s'en était plus d'une fois ouvert franchement à Marguerite elle-même.
Chaque fois, à vrai dire, Marguerite avait affirmé — et même une fois par serment. Xavier l'ayant poussée jusque-là — que son intention n'était nullement de vieillir hors du mariage; mais que rien ne pressait, qu'en tous cas elle attendrait jusqu'au jour où elle croirait avoir rencontré celui qui devait la rendre heureuse.
Mais, quoi qu'elle voulût bien affirmer pour atténuer les larmes du vieillard , le défilé continuait des demandeurs éconduits sans do plus acceptables mo-
lifs; et chaque nouvel échec subi par ces aspirants, qu'il avait pour ainsi dire préalablement agréés, était d'autant plus sensible à Xavier qu*à chaque fois il voyait revenir la narquoise expression de victoire sur le visage de Luc— qui s'était formellement engagé à la plus stricte neutralité, mais qui ne s'en allait pas moins i-ôpétant encore :
« Savais bien, moi! pensais bien, disais bien!... »
Marguerite lui disait :
c Patience, grand-père, laissez faire au temps; peut-être que le jour approche. »
Mais l'époque de sa fin, à lui, venait, approchait aussi; et il se demandait tristement si la forme toute restrictive de la promesse qu'elle lui avait faite, n'était pas un simple leurre, pour le bercer jusqu'au bout dails sa consolante espér.mce : et si, lui parti, elle ne professeraitpas ouvertement l'intention de rester dans la solitude, où, sous tous les rapports^ il redoutait de la laisset .
Et le soir de sa vie était singulièrement troublé par ces pensées, par ces craintes! Car enfin , quand il voit la mystérieuse nuit s'avancer, ce n'est pas tout à l'homme de bien de se dire qu'il dormira sur le blanc et paisible oreiller que lui a préparé sa pure conscience, sous la chaude couverture que lui feront Testimë et les regrets de tous, encore faut-il qu'il puisse espérer pour son sommeil ce doux rêve du bonheur assuré à ceux qu'il aime et dont il est aimé.