GOMME LARRONS EN FOIRE
Ce soir-lâ , à la lueur de la vieille lampe à bec, qui oscillait suspendue au plancher par une cliainette de cuivre. Ton voyait dans la salle du moulin Coudret, sur la grande huche servant de table, d'abord le couvert mis pour le souper, qui venait de rassembler les hôtes habituels de la maison, et, en outre près du broc pansu, aux cercles luisants , deux verres laissés à moitié pleins par un vieillard et un jeune homme, que Xavier était en ce moment occupé à reconduire jusqu'au portail de la cour.
Accotée au dressoir tout chargé de faïence fleurie, se tenait la plus fraîche, la plus accorte jeune fille qu'il fût possible de rencontrer sous un toit rustique. Grande, hardiment et gracieusement découplée; le blanc et le vermeil du teint chaudement fondus dans VLû léger hâle ; le front bien ouvert, encadré par deux épais et mats bandeaux couleur des gerbes; entre de
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longues paupières, frangées de cils obscurs, deux prunelles d'un bleu noir, se montrant et se cachant à demi : indice d'éveil et de rêverie; le nez tombant d'abord àangle doux, pour se rebrousser tant soit peu mutin sur des lèvres, fortes peut-être, mais joliment sinuées; le contour velouté des joues se perdant dans un mignon dédoublement de menton, dont la courbe vive projette son ombre entre deux orbes, que de larges poumons font lentement palpiter sous le fichu de mousseline brodée qui les drape.
Quelques instants avant la sortie du vieux meunier et des deux visiteurs, la jeune fille s'était tranquillement levée de table; puis, trouvant une quenouille garnie dan =; un coin de la chambre, elle l'avait passée dans la ceinture de son tablier de fine cotonnade et dans une gance épinglêe à son corsage de drap gris, dont les manches courtes laissaient demi-nus des bras fermement potelés.
Elle s'était tranquillement mise à filer, et pendant que ses longs doigts étiraient le chanvre ou faisaient tourner le fuseau, son regard à la fois gai et réflérJii, errait devant elle; tantôt rencontrant la servante qui allait et venait affairée par la salle; tantôt passant sur la grosse tête hérissée de Luc, qui, lui tournant le dos, accoudé sur son assiette vide, happait machinalement du bout du doigt quelques miettes éparses, gijr la table (juems^chinalement il port?iit à sçs lèvres;
tantôt enfin s arrêtant snr le mâle et digne visage d*im grand et robuste gars de vingt-cinq ans environ, qui, assis en face de Luc, et tenant ses yeux obstinément baissés, semblait vouloir témoigner que toute préoc* cupation lui était en ce moment étrangère, sinon celle de faire honneur au morceau de pain bis et à Id tranche de fromage qu'il écornait successivement de la pointe de son couteau.
N'eût été le moulin qui tapotait sous le même toit,, le silence eût été à peu près complet dans la salle;. et Ton pouvait croire qu il dût se prolonger, car aucun des pei*8onnàges qui se trouvaient là ne semblait dis-, posé à le rompre.
Mais le loquet s'agita , la porte s'ouvrit, et Xavier parut, qui, après avoir repoussé brusquement la porte derrière lui, releva jusqu'au sommet de son front le gros bonnet de laine ordinairement tiré sur ses sourcils, — mouvement qui était chez lui Tindice d'ui e extrême mauvaise humeur — enjamba un des bancs qui longeaient la table, se laissa tomber assis, et frappa sur le couvert de la huche un coup de poing qui fit danser périlleusement les assiettes et les verres :
« Et de neuf I cria-t-il, car enfin je viens de compter, et, mordieii! c'est positivement le neuvième. »
Et d'un air exaspéré, il branlait la tête du côté de la jeune fille, qui, se prenant placidement à sourj^re j.
48 RÉCITS CHAIIPÈTAES
k Eh bien! quand nous serons à dix nous ferons une croit! voili tout! répliqQa-t-elle,arec un enjouement qui ne pardt nullenidnt de circonstance au vieillard , cat, i*6ntrant don cou dans ses épaules, écartant les bras:
— Voilà tout; tépéta-t-il d'un ton amèrement ironique, oui, n'est ce pas? et tu le flattes, je pense, d'avoir dit là quelque chose de beau ^ et SûHout de bien sensé.
— Moi, grand-père, repartit, en souriant ene^re, la jeune fille, qui posa sur. sa poitrine la poinKe du fuseau autour duquel elle venait d'enrouler une brasse de fil— moi, je ne me flatte de rien, pas iHéme de faite que ce Jean-Marie Nivard , que bien sur vous prénèx pour un garçon d'esprit, ne. soit un espèce de dadais...
— Eh quoi? interrompit le gfattd-pèl^.
^ Oui, reprit là jeune fille, j'ai dit dadais, et je ne m'en dédis pas — d'autant plus dadais, ijU'il a l'air de se tfetiir lui-inême pour le plus malin des ihàHhs, et que, partant, tous ses airs de finesse ne èont que sotte pt*ëiëntion, et que vaine amitié de sa déplaidanie
personne.
— Oh, dh I pas si déplaisante que tu ^eux bien le dire, 6é récria Xavier, à roccasiori tu entendras chacun feire cas de èSl belle mine, de sa bonne tour* nùî'd.
LE SEGAËt DE HARGUERITE 49
— PossiJblô ! màià dans la présenta ocxâsfott, ne sufBt-ii pas que j*en juge autrement que chacun t
— Tu le ti*outes prttcniieut. Eh bien! supposons méthB ^Ué cô solt; qui eÉ^-ce qui n'a pas après tout un petit défaut?
-» Oh! petit! disons grand, et re«ions-ett là.
— Grand si tu venx s maii» enfin ce dèftiiït ne lui ôte pas la profonde honnêteté qu'il tient de famille. Les Nivatd mai cités dans le pays pour...
-* CeHes ! il ne manquerait plus qu'il y eût sur eux un renom diSBSrent, et qu'avec votre permtssion le garçon fût entré au moulin Gûudret pour tâcher de s'y faire accepter comme épott«eur.
— Les Nivard sont gens de conduite, d'épargne.
— Ob oui, de telle épargne qu'ils n'ont peut-être jamais donné le moindre liard à un pauvre. On les conoait.
^ Il ne faut pas être trop prompt à Taumène.
Toujours est-il que les Nivard ont de beaux biens au soleU.
— Et les Goudret en ont même à l'ombre! riposta vivement la rieuse jeune fille.
Cette réplique eut pour effet de provoquer chez Luc, toujours accoudéi un petit tremblement d'épaules c[ui pouvait bien être le signe extérieur d'une grave hilarité tout intime et silencieuse. Le jeune homme ^ui lui faisait face ne continua pas moins de mander,
50 BÉCIT8 CHAMPÊTRES
en afTectant toujours une sorte d'aveugle et sourde indifférence.
Quant à Xavier, loin de quitter la partie, il mit ti;ès*sérleu6ement à profit la plaisante boutade de sa petite fille.
c Eh bieu I reprit-il, raison de plus pour faire, un bel établissement des biens au soleil des uns avec le bien à Tombre des autres.
— Bahl laissez donc, grand-pèie, les biens des Goudret sauront s'établir sans lesbiensdes Nivard, et comme c'est sûrement la seule visée d'intérêt qui a fait venir ici ce Jean-Marie...
— Je t'assure, interrompit le grand-père, qu'il ne fait nullement mépris de ta personne même.
■— Est-ce bien possible que j'aie tant de chance?... s'écria Marguerite.
— Je veux dire qu'il fait grand cas de tes bonnes qualités, de ta joliesse : il m'en a longuement entretenu, et...
— Et vous avez cru ça, vous? Enfin il n'y a que la foi qui sauve, à ce qu'on dit... Moi je n'y crois guère, et d'ailleurs...
— Et d'ailleurs, reprit vivement le grand-père, tout ça revient à dire que tu refuses finalement Jean- Marie Nivard, comme tu as refusé tous ceux qui sont Vepus avant lui, c'est ton dernier nioi,
LE SfiCÂET DE IIAMUBRITB 51
— Pajdou, grand-père, pardon! ce n'est pas mon dernier mot, c'est mon premier.
*- Ëh ? mon Dieu, que ce soit ton premier ou ton dernier, ils diront toujours la même chose, à savoir qu on te proposerait le roi de la France, tu trouverais une raison pour le rebuter,
•^ Ohl pourtant! qu'il essaie de venir, le roi: vous verrez.
-* Eh! tu sais bien qu'il ne viendra pas, et que tu n'auras rien à me faire voir à ce pi*opos. Mais qui est-ce qui n'est pas venu? et qu'est-ce que je n'ai pas ^u? Quelles raisons n'as- tu pas su imaginer pour mettre à la porte tous ceux qui ont pensé à se proposer. N'as-tu pas jugé l'un trop dégourdi, l'autre trop lent; un trop jeune, un autre trop âgé, un trop l)eau, trop vaniteux de sa beauté, l'autre pas assez soucieux de cacher sa laideur... que sais-je, moi? tout ça, motifs donnés en l'air par manière d'acquit, pour dire quelque chose. Le fin mot de ce manège, je le vois aujourd'hui une nouvelle fois, à mon grand niécontentement : c'est que tu as logé dans ta cervelle de rester fille toute ta vie, — comme si c'était une condition, ça.
— Coiffer sainle Catherine: oh! que non pasl s'écria Marguerite, qui hocha la tête avec une moue charmante.
-- Mais alors qu'attends-tu ?
52 RÉCITS CHAMPÊTREe
— Apparemment qu'il vienne un époueenr à ma convenance, c'a toujours été comme ça.
— Eh I pardieu ! je le sais bien que ç*a toujours été comme ça: c'est ta chanson, tu n'en changes pas.
— Est-ce ma faute !
— Oui, là I Si tu n'en changes pas, c'est que tu ne veux pas en changer. C'est parti pris, entêtement; je devrais dire folie.
— Boni voilà que je suis folle à présent. En tous cas, grand-père, n'allez pas le répéter au dehors; il ne viendrait plus de galants au moulin Goudret: et c'est alors que je resterais pour votre compte.
— Oui, tu es folle, s'écria le grand-père, sans prendre garde aux déductions que la jeune fille avait tirées de cette assertion — oui, folle, tout ce qu'il y a de plus folle, car n'est-ce pas être folle que de ne pas vouloir faire comme tous les gens raisonnables, alors surtout qu'on en trouve les meilleures occasions? Voyons, & part la prétendue non-convenance des marieurs, dont je ne veux foire aucun cas, quelle raison donneras-tu? Que tues trop jeune, par hasard, comme ça t'est aiTivé une fois ou deux. Trop jeune! n'auras-tu pas demain, pas plus tard que demain, tes vingt et un ans biéfn sonnés, bien accomplis? Ne saislu pas qu'au prochain jour de marché du bourg, tu devras venir avec moi chez le notaire, pour meisigner une décharge 4<* m^ pptnpte? 4? tï^teur qui sont tout
LE SBCRfit DB UAB6UER1TE 53
prêts? Nô ^is-ta pas qu'à partir da iDoment où tu auras miâ ton nom sut le papier, je n'aurai plus rien à voii^ dané tèâ afTainés propres, je veux dire dans ce qui té revient de ta défunte mère?
— Rien du tout, du tout? pi*éciâa Marguerite, avec une parfaite cândôui*.
— Eh non! ma foil rien du tout. Tu le sais bien. Tu trouveras chez le notaire, tant en reconnaissanée d'atgent bien placé, qu'en écus sontlâtits provenant des derniers intérêts qu'il a dû touchcf , sei^é beaux mille francs dont tu serais, pardieul entière mattiiôsse, si tu t$6ûsàis trouver à les placer mieux, ou bien à faire quelque àthat avantageux.
— Quelque achat, répéta la jeune fille d'un air singulièrement auidiê, tiens, tiens! mais c'est une idée, une bonne idée, ça. Eh bien! grand père, vous pouvez compter que je né i-eviendrai pas du bourg, sans m'être acheté uU dé ôeâ beaux fichus frangés de soie, qui deviennent de mode maintenant; et même je prendrai le plus chéi^, pour vous apprendre à m'a voit dit que ça coûtait trop d'argent, quand je vous ai demandé d'en avoir Un.
— Il ne me souvient pas que tu ïû'en aies parlé.
— Suffit qu'il m'en souvienne â moi; et Vous verrez que. . .
— Bon, bon! laissons ce fichu, interrompît Xavier, c'est MÛ moyen que ta prends pour me détourner de
mes propos, mais voilà que j'y reviens d'un bond, ne t*en déplaise. Je disais donc que tu ne pouvais pas donner pour raison Ion âge, puisque à présent tu n*as plus besoin de me demander mon consentement pour quoi que ce soit, excepté en cas de mariage.
— Soyez tranquille, je ne compte pas me marier sans votre consentement, dit encore l'obstinée railleuse.
— Tu ris : mais je ne ris point, moi. Si ce n'est pas l'âge quiestcause detesrefus, sice n'est pasnonplusla possibilité que dans tous les honnêtes garçons qui se sont présentés, il n'y en ait aucun qui vaille ton amitié, qu'est-ce donc, bondieu, qu'est-ce donc, sinon lldée de ne te marier jamais? Et si c'est pareille idée, y atil du bon sens à ce qu'une fille de vingt ans, bien tournée, assez riche, bien portante, et qui n'a pas un caractère farouche, au contraire, y a-t-il du bon sens à ce qu'elle pense de cette façon?
— Mais je ne pense pas de cette façon, entendez^ vous bien, grand-père, répliqua Marguerite; mais cette fois avec un certain sérieux ; et du même ton elle ajouta : « Et je serai peut-être mariée plus tôt que vous ne croyez maintenant. j>
Luc, ôtant son menton de la main où il l'appuyait depuis au moins une demi-heure, fit faire assez prestement im demi-tour à sa large face, pour fixer un étrange regard sur le visage de Marguerite ; et le jeune
homme, qui avait achevé de prendre son repas, profita très-évidemment du prétexte de quitter la table, pour hasanier un coup d'œil dans la même direction.
Margueiite parut n'avoir perdu ni le mouvement de Luc, ni celui du jeune homme,
« Que veux-tu dire? » se hâta de demander Xavier, qui ne voyait pas sans quelque sincère satisfaction Marguerite donner elle-même à l'entretien un ton moins frivole.
Mais déjà le sérieux de Marguerite ne tenait plus. Elle repartit en souriant encore.
« Je veux dire ce que j'ai dit. »
-«Plus tôt que je necro's: quand alors? insista Xavier.
— Eh bien ! aussitôt que le marieur qui me convient se seraprésenté : et il peut se faire qu'il se présente bientôt. Voilà.;
— Oui, toujours ta chanson! » fit amèrement Xavier qui venait de butter encore une fois contre sa pierre d'achoppement ordinaire.
Luc avait repris sa première position, et le jeune homme marchait lentement vei*s la porte qui communique avec l'intérieur du moulin.
« Et dire, s'écria Xavier en frappant devant lui un nouveau coup de poing, qui fit rendre un son caverneux aux profondeurs de la huche — et dire qu'il n'y a ici personne de sensé, — le jeune homme s'ar-
56 RÉCITS CUAUPÊTRE
réta net, et parut écouler mais âans se retourner — de bien sensé pour soutenir avec moi la raison contre toi, qui n'écoutes que la déraison. «
Le jeune homme se reprit à marcher lentement vers la porte.
— Ce n'est pas ce toqué de Luc, continua Xavier : il ne démordrait pas de ses idées baroques, lui, pour tous les châteaux de monde.
— Hon I dis rien, moi, marmotta, sans se déranger, le bourru.
— Non, tu ne dis rien en ce moment, mais tu n'en penses pas moins, et à l'occasion tu ne te gènes pas pour dire ce que tu penses, répliqua vertement le vieillai*d, qui poursuivit d'un ton radouci : Il y aurait bien, j'imagine, Etienne... »
Le jeune homme qui tenait déjà le loquet, se retourna résolument cette fois vers Xavier, qu'il regâi^a
avec une franche expression de curiosité.
— Mais, reprit le grand-père, Etienne est un honnête garçon, aussi réservé que vaillant, faisant bravement sa besogne sans songer à mettre ses propos là ou il ciHDit qu'il ne lui est pas commandé ou permis de les mettre. Quand il s'agit surtout de choses comme celle d'à présent, il a conscience que son âge et son peu d'ancienneté dans la maison lui sont des motifs de retenue, et il se retient. D'ailleurs aussi, puisqu'il n'est avec nous que depuis environ un an.
il n*a pu, comme Luc, te conDattre eDCant, il t'a toajonrs Yue grande fille, ça le contraint, ça est cause qu'il se garderait bien de ne pas être entièrement révérencieux avec toi, même alors qu'à son avis tu no fais pas selon la i-aison. Mais je suis bien sûr que s'il voulait une fois s'eipliquer en toute liberté, comme s'il était depuis longtemps au moulin, et particulièrement comme s'il n'était pas tenu envers toi à toute espèce de ménagements, je suis bien sûr qu'il te donnerait pleinement tort, en te voyant ainsi obstinée dans une intention qui n'est pas secrète après tout, n'est-ce pas, Etienne?
— Écoutez donc, maître, repartit le jeune homme avec la plus respectueuse discrétion, il ne m'appartient guère de conseiller, ni de déconseiller la demoi* selle, et...
— Oui je sais bien, c'est tout justement ce que je viens de dire, interrompit le vieillard, et je comprends que tu ne te départisses pas de ta réserve, au moins à l'ordinaire. Mais, changeons la question, quoique ça doive revenir au même. Voyons, te voilà, toi, simple valet de charroi au moulin, tu n'as d'autre richesse que la force de tes bras et l'honnête vaillance d'un droit cœur; penser à prendre femiac, à avoir des enfants, c'est pour toi, garçon de tête posée, uue pensée qui n'est pas toute pleine de plaisantes proinesses. Tu devras, en tout cas, y réfléchir à deux
fois, avant de rien conclure (et Dieu sait si telle est la condition de Marguerite). Eh bien! franchement est-ce que Tidée t'est jamais venue qu'il ne te faille pas faire comme a fait ton père, qui n'était pas plus fortuné que toi, l'idée de ne pas faire comme tout le monde? Voilà ce que je te demande.
— Ah! du moment que c'est seulement ça que vous voulez savoir, maître!... répliqua, avec un soupir do soulagement, Etienne, dont le regard s'arrêta sur le visage de Marguerite, qui abaissa le sien, en semblant regretter d*étre ainsi empêchée d'observer la physionomie du jeune homme.
— Oui, ce n'est que ça que je veux savoir. La rûain sur la conscience, dis-le
— Eh bien, la main sur la conscience, maître, je vous dirai que cette idée est justement l'idée qui m'est venue.
-^ Quelle idée? de ne te point marier?
-^ Oui, maître, l'idée de ne me point marier.
— Quoi! jamais! insista le vieillard, non sans laisser voir déjà tous leâ signes d'un profond désappointement.
— Jamais! affirma gravement^ ou plutôt solennellement le jeune homme qui alors seulement) laissant tomber son regard, délivra la jeune fille de la con-
> trainte qu'il venait de lui imposer^ et qu'elle avait évidemment trouvée fort longue, car elle se hâta de
L£ SECHET DE MARGUERITE 59
fixer à son tour sur lui ses yeux, où se lisait une vive expression de curiosité.
Tout d'abord Xavier, profondément déconcerté de borna à hocher la tête en silence, et en levant quelque peu les épaules. L*on put entendre distinctement Luc ricaner dans sa barbe, et peut-être y aurait-il eu lieu de remarquer que Marguerite tardait à s'égayer avec Luc, elle qui aurait dû être* la première à trouver plaisante la déconvenue de son grand père-, mais elle semblait s'oublier dans Vexamen auquel un secret sentiment de curiosité la faisait se livrer.
Enfin, pourtant, elle se prit à riie aux éclats, mais non pas avec un tel abandon, qu'il ne fût possible de soupçonner qu'il restât encore en elle quelque préoccupation étrangère à cet accès de gaieté.
Alors le grand-père :
« Ah! la belle afiTaire I Voilà bientôt te moquer de moi, comme s'il n'y avait pas à ça une raison dont je ne m'étais pas avisé tout d'abord .
— Une raison ? » dit Marguerite, qui avait brusquement cessé de rire .
Et Etienne lui-même regarda Xavier, avec un certain étonnement t
« Oui, pardiennel et une bonne raison même. T'a n'ignores point qu'Etienne^ comme un digne cœui* qu'il est) s'est donné la tâche de soutenir sa mère. Il s'est promis de ne jamais l'abandonner tant qu'elle
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vivra. Et quel âge a-t-elle, sa mère ? cinquante ans au plus. Elle se porte bien, Dieu merci I Elle peul vivre encore vingt-cinq ans, trente ans, davantage. Il ne lui souhaite que des jours, le brave enfant ! c'est pourquoi il se dit qu*aprës elle, il sera trop âgé pour penser encore au mariage; c*est pourquoi il a pris son parti d'avance. Et il y a mérite à lui, mais ça ne fait pas loi, pour. • .
— Pai*doqne9s-moi, nmllret interrompit le jeune homme avec une dpixce gravité, il pe faut point me donner plus de mérite que je n'en ai. Eu soutenant ma mère, je JEais ce que tant d'autiie3 font, qui ne s*en vantent pas, vu qu'il n'y a pa9 de quoi. Si je me mariais, je tâcheraîfi bien qu'elle ne î^i pas abandonnée pour ça. J'en sais tant qui out une femme et des enfants, et dont la mère n'est pas réduite à l'aumône. Vou0 vouleas savoir la vérité, j^ vous la dis. I4t pensée de ma mère n'est pour rien d^ns le parU que j'ai pris. Non, pour rien.
-p- Alors la raisoni' demanda bnitaleoient Xavier, pour qui ne pouvait être que fort irritante uue telle
succession de mécomptes.
— Âh! la raison, la raison... repartit avec \m cer* tain embarras le jeune homme, qui cherishaii vaine* ment i, m donner un maintien souriant <rr mon Pieu, maître, la raison. . . C'e^ nne idée que j*ai. Voili.
•<- Eh ! pardienne ! je le pm)se bien que c*«^t une
idée que tu as I s*écria Xavier avec une extrême véhémence. Mais Luc aussi a son idée, lui, qui ne sait que dire que le mariage ne vaut rien. Mais Marguerite aussi a son idée, elle qui fait semblant d'estimer le mariage, et qui trouve toujours un biais pour l'éviter. Une idée ! une idée ! mais quelle idée? dis-la donc, pour qu'on voie si elle est folle ou raisonnable, ton idée. Allons, parle 1 Parleras-tu?
— Oui, je veux bien parler, maître, repartit doucement Etienne, qui semblait alors aussi calme que Xavier était emporté — mais ce sera pour vous dire qu'il y a peut-être bien certaines de vos affaires dont vous ne me donneriez pas le fiin mot si je vous le demandais. Que voulez- vous, on a parfois un petit secret qu'on tient à garder...
Xavier se leva, et gesticulant des deux bras :
« Eh mon Dieu I garde-le ton secret, puisque secret
tu as. Je m'en soucie autant que de ma première paire
de galoches, de ton secret I
— Oh ! ne vous fâchez pas, ms^tre. Je n'ai point voulu vous déplaire. Toutefois je ne sais pas mentir, et alors...
— Alors, alors ! cria encore plus fort, en s'agitant davantage, le honhonune qui ne se possédait plus — on dirait vraiment que tous ici vous entendez comme larrons en foire pour me contrecarrer, pour me faire damner. Vous vous valez tous trois, tenez! Aussi,
allez-vous-en au diable, de compagnie, vous et vos idées! Bon voyage I Portez- vous bien! »
Et Xavier ayant rabattu à deux mains son bonnet sur ses sourcils, fourré ses poings dans les larges poches de son gilet, se dirigea vers un escalier qui débouchait à côté du dressoir.
' Passant près de Marguerite qui s'était depuis un instant débarrassée de la quenouille, il se trouva
arrêté par deux bras étroitement noués derrière son cou :
« Bonsoir, méchant grand-père.
— Laisse-moi (ranquille, toî. »
Mais il ne se débattait pas aussi fort qu'il aurait pu.
a Puisque je vous dis que ça sera peut-être plus tôt que vous ne pensez.
Comme, encore une fois, elle semblait avoir parlé sérieusement, et qu'il était tout près d'elle, il se prit à la regarder fixement dans lest yeux. Mais elle pouffa au beau milieu de ce grave examen.
: Alors il saisit entre ses deux mains cette jolie tête, qu'il secoua convulsivement, qu'ensuite il baisa au front, et qu'il repoussa doucement, en disant d'un accent singulièrement attendri î
a Ah ! que si tu voulais pourtant une bonne fois être bien aimante pour ton vieux grand -père!... »
Et il gagna les degrés qu'il gravit lentement.
La clochette de la trémie carillonnait. Mais avant de répondre à cet appel, Luc, qui s'était levé, tendit une main du côté de Marguerite en disant (Vun accent empreint d'une singulière douceur :
« Belle mignonne! »
(Cette laudative appellation, bien que relativement fort peu laconique, revenait assez fréquemment sur les lèvres parcimonieuses de Luc, qui, manquant ainsi à son laconisme habituel, semblait vouloir témoigner instinctivement de l'impartance donnée par lui à Fon aCTection pour la jeune fille.)
— Bonsoir, ami, dit Marguerite, qui vint gracieusement offrir son front au long baiser que Luc y mit avec une visible béatitude.
Remarquant qu'arrêté près du seuil qu'il allait franchir, le jeune homme guettait :
« Sans rancune, Etienne, lui dit Marguerite.
— Rancune ? »
Et liltienne parut s'interroger.
— De la rebuifade que je vous ai attirée tout à l'heure.
— Oh!... commença de s'écrier Etienne avec un singulier élan.
Mais il se contint aussitôt; et du ton le plus mesuré :
— Oui, sans rancune, reprit-il. Bonne nuit, deïnoisellç.
— Bonne nuit, Etienne. »
Etienne sortit.
Et Marguerite, gui le regardait sortir, souriait trèsévidemment à des pensées qui s'agitaient en elle.