‹ Récits champêtres: Le secret de Marquerite. La moissonneuse. Les vanniersChapitre 8 sur 17 · UN MALIN · texte numérisé non relu

UN MALIN

Le surlendemain était jour de marché du bourg. Non-seulement Xavier avait la vieille habitude de s'y rendre toutes les semaines — soit pour se tenir, par obligation de métier, au courant du prix des grains, soit pour traiter à l'occasion avec certains clients qu'il ne pouvait rencontrer que là — mais encore il avait été convenu que Marguerite l'accompagnerait cette fois pour régulariser, chez le notaire, l'acte par lequel la pupille, devenue majeure et légalement investie du droit de gestion de ses biens personnels, approuvait les comptes fournis par son tuteur. Pure formalité au fond, mais à l'accomplissement de laquelle Xavier, en homme qui prévoit toutes les éventualités, avait voulu qu'aucun retard ne fût apporté.

Dans la matinée donc, le grand-père et la petitefille étaient partis à pied, pour gagner le bourg, distant seulement d'une petite lieue .

Gomme ils cheminaient côte à côte, voilà qu'i quelque distance du moulin, en franchissant un coude de la route, ils se trouvèrent en vue d'une forte charrette couverte d'un monceau de sacs, et tirée par deux chevaux, dont le conducteur paraissait tout occupé d'éveiller les échos du vallon par les claquements du fouet, qu'il faisait serpenter au-dessus de sa tête.

Ce bruyant voiturier pouvait avoir une trentaine d'années. De taille moyenne et grassouillet, il portait, sur un cou étroitement, épaissement cravaté, une petite tête à face vermillonnée , dont les cheveux frisottants, couleur de lin, étaient à peine cachés par un chapeau balonné, aux bords vivement rebroussés, coiffant surtout l'oreille droite. 11 marchait en jetant le pied, en fléchissant sur la hanche. Une large clef de montre, à lentille d'agathe cerclée d'argent, pendait à une ganse de soie rouge, au-dessous d'un gilet bariolé, sur le pont de sa culotte verte ; et le coin d'un mouchoir imprimé jaune et bleu, étalé avec intention, sortait d'au moins un empan de la poche de sa jaquette marron .

« Ça, fit Xavier les yeux fixés sur ce voyant personnage, on dirait,.. y>

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Il hésitait, mais non par incertitude, Marguerite le mit à Taise.

— Eh! pardienue? on dirait votre Jean-Marie Ni^ vard de l'autre soir. C'est lui, c'est Lien lui. Il n'est pas plus difficile à reconnaître que le pivert. »

Jean-Marie Nivard qui, de son coté, avait reconnu le grand-père et la petite-fille passa son fouet dans sa main gauche, et porta la droite à son chapeau, qu'il abaissa jusqu'à son genou, par un mouvement de bras soigneusement arrondi.

Puis quand il ne fut plus qu'à quelques pas du vieillard et de la jeune fille :

tt A vous monsieur Coudret, ainsi qu'à votre demoiselle, j'ai bien l'honneur?... fit-il, d'un accent compassé, pincé, avec une roide flexion d'échiné. »

Et il porta la main sur le bridon du cheval de trait pour arrêter l'attelage.

a Bonjour, Jean-Marie ! répliqua le grand-pèi e, visiblement embarrassé pour sa petile-fille, qui né témoignait cependant aucune gène ; et il ajouta, sans doute dans le simple but de ne pas rester sans rien dire : « Et où allez-vous donc ainsi, Jean -Marie ?

— Eh! ne vous déplaise, monsieur Coudret, au moulin, à votre moulin, à moins que vous ne vouliez pas de ma pratique.

— Comment donc? mai^^ très-heqreux, au pon^ traiie.

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— C'est bien ce que je me disais, fit Jean-Marie avec la plus sereine suffisance. Gomme vous voyez, j amène une mouture de quelques boisseaux !

— Quelques boisseaux! Dites donc pour deux jours d'ouvrage au moins.

— Deux jours, pensez -vous, monsieur Coudret, pensez-vous? demanda Jean-Marie d'un air contrarié.

-T Ma foi ! guère moins, répondit Xavier qui mesurait de Tœii le chargement de la voiture. Vous n'avez pas, je suppose, l'intention d'attendre que ce soit fini.

— Si fait bien, ne vous déplaise, monsieur Coudret. Et d'abord faut^ildonc faire fl du vieux dicton qui dit que saint Pierre n'a jamais voulu ouvrir le paradis à un meunier? Croyez-vous que je vais comme ça abandonner mon blé ? Non, pardieu ! »

Et le jeune homme fit entendre un gros rire, pour témoigner qu'il n'attachait aucune intention, blessante à ces propos.

« Vous faites bien, dit Xavier, riant en homme que le soupçon ne peut atteindre, mais je vous préviens qu'il est arrivé ce matin une autre charrette, s^qs compter deux ou trois petites moutures pressées Iju' Etienne a rapportées hier dans sa tournée. Dp plus nous avons laissé Luc en train de retajUer les îueules. IjQ mouliri ne remarçhefa guèrp qi^p 4?tPS

Taprès-midi. Ainsi, en prenant votre tour, vous auriez bien pour trois jours d'attente.

— Diable ! diable ! fit Jean-Marie, en se grattant Toreille.

— Oh ! vous savez, il y a au moulin du pain, du vin et quelque pitance pour ceux qui ont faim, et, dans un coin de la grange, force paille fraîche pour ceux qui ont sommeil. . .

— Je sais bien, je sais bien, monsieur Goudret, ce n*est pas la vie à mener pendant le séjour au moulin qui m*inquiëte. . . Mais c'est que je suis pressé, grandement pressé. Gomme vous pensez bien, ce n'est pas pour le seul usage de chez nous que je viens faiie moudre tant de blé à la fois. Non. G'est un gros boulanger de la ville qui est venu hier, et qui nous a acheté tout ça ; mais avec un fort dédit, si ce n'était pas livré, moulu, à un jour fixé. Mon père ne voulait pas faire le marché. Je lui ai dit ainsi : « Laissez donc, père. M. Goudret est un bon garçon, il comprendra nos risques, il mettra, comme on dit, son moulin en quatre pour que ça aille plus vite. » Il ne voulait toujours pas se risquer, le père Nivard, mais moi j'ai tout de même chargé la voiture, et je suis venu au moulin. I^a mouture finie, je file tout droit sur la ville, les deux lieues faites pour venir ici sont déjà autant de gagné. Ce sera bien le diable si, avec votre complaisance, Taffaire

n'est pas enlevée. C'est vous dire que je compte sur vous, monsieur Coudret, pour fîBdre ça le plus vite possible.

— Mon Dieu, oui, avec plaisir, repartit Xavier, mais voilà que nous allons au marché, nous ne serons guère revenus qu'un peu tard. Puisque nous De sommes pas bien loin du moulin, si je retournais, pour dire à Luc qu'il tâche de vous faire passer aussitôt les meules retaillées... Oui, tenez.

— Ohl mais non, par exemple! se récria Jean- Marie, avec une affectation de courtois empressement, voilà, pardieu, une chose que je ne souffrirais pas. J'aimerais mieux payer le dédit que vous causer la moindre peine.

— Laissez donc, ce sera bientôt fait.

— Si vous en faites rien , monsieur Coudret, je tourne bride* à mes bêtes, et je ramène.le blé chez nous, répliqua Jean-Marie, qui prenait une attitude magnifique. Est-ce assez clair ?

-^ Allons I comme vous voudrez, dit Xavier, qui n'avait pas laissé que de paraître sensible à cette extrême attention. En tous cas nous tâcherons de ne pas nous attarder.

— Mais faites donc, faites donc à votre aise. J'attendrai, le boulanger attendra, et s'il n'est pas content, eh bien I on lui payera son dédit I A vous revoir, monsieur Coudret. A vous, à votre demoiselle, j'ai bien l'honneur... — Hue, NéraudI »

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El la lourde charrette s ébranla, qui partit d'un côté avec son conducteur, pendant que Xavier et Marguerite s'en allaient de l'autre.

« Ça mais I fit après quelques pas la jeune fille qui souriait, pour un grigou de naissance, il me paraît bien large aujourd'hui, le Jean-Marie Nivard. Payer un dédit pour vous éviter la moindre peine. Diable !... On l'aura changé, sûr ! »

Xavier ne crut pas l'observation de nature à pouvoir être relevée par lui.

Et le grand-père et la petite-fille ne commentèrent pas autrement, du moins à haute voix, la rencontre qu'ils venaient de faire.

ï Arrivés au bourg, ils se rendirent ensemble chez le notaire. L'ncte était prêt, dont Marguerite écouta la leclure avec l'attention qu'elle eût prêtée à un prône hébreu, et qu'elle signa sans y legarder.

Puis ils se dirigèrent, vers la Grenette, dans la région de laquelle Xavier devait pendant trois ou quatre heures coupées de longues stations au cabaret, causer, discuter avec l'un, avec l'autre de prix du blé, d'abondance de récolte, de mouture...

Marguerite avait coutume, lorsqu'elle accompagnait son grand-père au marché, de le quitter au seuil du prenaier cabaret où il se disposait à entrer ; et, après être convenue avec lui du lieu et du moment où elle devrait le retrouver pour le retour au

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moulin, elle s*eii allait d*ici, de là, soit pour faire quelques empiètes, soit simplement pour se distraire en visitant les étalages, le plus souvent dans la com* pagnie de quelques autres jeunes filles du pays, qu'elle ne manquait jamais de rencontrer.

Gomme à l'ordinaire, e grand-père et la petitefille allèrent ainsi chacun de leur côté ; puis s'étant rejoints, ils reprirent ensemble le chemin du moulin, où ils arrivèrent sans que le nom de Jean-Marie eût été prononcé dans Tentretien.

Mais le premier visage qu'ils aperçurent, en approchant de la maison, fut celui de Jean-Marie Nivard qui se promenait, ou plutôt se pavanait de long en large dans la cour^ au grand désagrément de là gant volatile, qu'il effarouchait, en faisant tournoyer et siffler autour de lui une badine de noisetier.

Marguerite passa devant le jeune homme, sans répondre autrement que par une brusque inflexion de tète aux obséquieuses salutations qu'il lui prodiguait. Le grand-père crut devoir plus de courtoisie à son hôte, à son client. Il s'arrêta, et parut disposé à entamer une conversation .

Jean-Marie le comprit, qui passant sans plus de façon son bras sous celui du vieillard, l'emmena en silence dans un coin de la cour, entre le mur et un tas de fagoté, derrière lequel personne ne se fût avisé de venir les chercher.

Arrivé là, il lâcha le bras de Xavier, et se campant résolument devant lui, après avoir plus fortement accusé Tobliquité de son chapçau :

« Ça, père Coudret, fit-il, en ôtoufTant mystérieusement le son de sa voix, parlons peu, et parlons bien. Ce que je vas vous dire vaut la peine d'être

écouté.

Je vous écoute, dit le vieillard, dont les yeux

écarquillés rendaient témoignage pour son assertion.

— Je n'ai guère l'habitude de parler pour le plaisir de parler, reprit l'important, mais cette fois encore moins que jamais. Je viens donc au fait sans détours. Vous allez voir.

— Oui, voyons.

— Vous savez, père Cîoudret, qu'avec votre agrément, mon père et moi nous sommes venus ici faire une demande dont nous n'avons pas tiré grand

profit.

— Âh I ce n'est pas ma faute I voulut observer

Xavier, et... »

Mais Jean-Marie l'enraya net :

— Attendez-donc, taisez-vous donc, si vous parlez, ce ne sera pas moi qui parlerai.

— Eh bien, voilà que je ne souffle plus mot.

— A la bonne heure I Mon Die'^ îe ne vous dis pas que c^ soit votre faute^ mais toujours esi-Il que

nous' avons perdu nos pas. Dire que je m'y attendais tout à fait, non, pas complètement. — Ici, Jean- Marie se rengorgea. — Car enfin là où certaines gens, faits de certaine façon, se seront sottement cassé le nez, il y aura tel autre qui saura prendre pied du premier coup. Ça dépend de l'homme, ça. Bref, il y avait des chances pour, et une chance contre. C'est la chance contre qui s'est montrée. « Suffit I que j'ai dit au père Nivard, en nous en retournant, pour que les choses se soient passées ainsi à mon égard, faut qu'il y ait quelque manigance làdessous. Ça ne se peut pas autrement. » Et le père Nivard a bien été de mon avis : « Oui, faut qu'il y ait quelque manigance là-dessous, qu'il m'a dit, tu n'as point froid aux yeux, mon garçon. » Froid aux yeux : oh 1 que non pas I Chaud, chaud I voyez- vous père Coudret, et j'entends bien que vous en voyez les marques.

— Et quelles marques? demanda le vieillard, assez vivement intrigué.

— Laissez-moi dire, laissez-moi parler, reprit brusquement Jean-Marie. Raisonnons. 11 n'est point naturel, n'est-ce-pas, qu'une jeunesse, bien faite, accorte, de douce humeur, prenne à tâche de dire non à tous les épouseurs qui se présentent, à commencer par celui-là qui n'aura pas grands avantages, pour

finir par celui-là gui ne manque d*âucuD. Non, ça n'est pas naturel.

— C'est ce que je me tue à lui remontrer.

— Laissez-moi dire. Oui, on le sait, il n'est pas secret dans le canton que vous seriez aise de voir une bonne fois les choses tourner autrement, et surtout alors qu'une maîtresse occasion se trouve, qui pourrait bien ne plus se retrouver. »

Xavier voulut placer un mot, mais Jean-Marie ne lui en donna pas le temps.

— Attendez, laissez-moi parler. C'est pourquoi j'ai dit hier au père Nivard : « Le diable me prendra, ou je saurai le fin mot de cette histoire ; si ce n'est pas à mon profit, ce sera au profit du père Coudret, mais peut-être bien au profit de tous les deux. En tous cas il ne sera pas dit, que Jean-Marie Nivard se sera vu en affront, sans s'assurer que sa propre personne n'est pour rien dans l'afiaiie. » Vous comprenez, père Coudret, on a son petit amourpropre.

— Oui, je comprends, fit machinalement Xavier, guélque peu étourdi par les périodes précipitées de Jean-Marie.

^- Et du moment surtout qu'en m'ingérant pour moi, il peut se faire que je m'ingère aussi dans votre intérêt, vous ne pouvez pas trouver mal...

— Mon Dieul..

— D'ailleurs je n'y vas pas en traître ; je vous préviens. Puis aussi, vous pensez bien que je ne suis pas homme à avoir des avisements déplacés, à chercher du bruit...

— Je le pense bien ... oui.

— Bon I j*ai donc mis ce matin le plus de sacs que j ai pu sur la charrette, pour avoir prétexte de venir au moulin, et d'y rester le plus longtemps possible, sans que surtout la jeunesse en question se méfiât de rien ; et je ne vous cache pas qu'en donnant le premier coup de fouet à mes bétes pour me mettre en route, je n'ai pas laissé de me dire : « Jean-Marie, mon ami, du flair et de l'œil 1 vu qu'en fin de compte tu ne vas peut-être pas chercher moins qu'une avenante épouseuse au moulin Coudret, quoi qu'elle en ait, quoi qu'elle en dise. » Et je ne vous cache pas que depuis ce matin au moulin, je n'ai peut-être pas si entièrement perdu mon temps que j'ai pu en avoir l'air. Que vous ne soyez là, ni vous, ni elle, ça m'a même servi plus que vous ne croiriez. Il y a déjà de la besogne de faite. Oui, du flair et de l'œil : on en a quand il faut en avoir. Mais suffit I je ne veux rien avancer de plus pour le quart d'heure. Patience, père Coudret, laissez faire à Jean-Marie. Jean-Marie est encore quelquefois plus malin qu'il n'en a l'air. Seulement comme il va de soi que dans tout ça le gros boulanger de la ville n'y est pas plus que sur la

main, et qu'il n'y a pas crainte d'avoir à lui payer le moindre dédit, arrangez-vous de façon que la mouture n'aille pas trop vite, pour que j'aie du temps.. . Dites à votre garçon que je ne suis pas une pratique à ménager plus qu'une autre, que je ne dois prendre que mon tour, ça fera même bon effet, ça enlèvera les doutes : nous n'aurons pas l'air d'accord. Je compte sur vous pour ça. C'est au surplus toute votre part dans l'affaire. Le reste me regarde, moi seul. »

Sur ces dernières paroles, Jean-Marie avait de nouveau passé son bras sous celui de Xavier, puis l'ayant ramené au milieu de la cour, où il l'avait pris :

« Voilà, père Coudret, tout ce que j'avais à vous dire, ajouta-t-il, tout ! »

Et sans paraître supposer que l'idée pût venir au vieillard d'opposer la moindre objection à un raisonnement aussi excellemment sensé, de combattre un projet aussi impérieusement motivé, il lui tourna tout net les talons ; et, faisant encore siffler sa badine, il gagna l'intérieur du moulin, qù sans doute l'appelait la poursuite de son entreprise.

Peut-être, à la vérité, Xavier se fût-il senti disposé, sinon à contrecarrer radicalement, au moins à discuter en détail le plan de Jean-Marie qui, de son autorité privée, s'installait au moulin pour s'y livrer

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à des investigations en principe singulièrement délicates. Mais, du moment surtout oi\ il avait la conviction que le jeune homme, de souche foncièrement honnête, était incapable de tenter rien qui pût fournir matière à scandale , Xavier ne crut pas courir grand risque en le laissant essayer de faire la lumière sur l'espèce de mystère dont il était, lui Xavier, le premier à déplorer les conséquences.

Puis aussi sa tolérance n'impliquait pas qu'il abdiquât tout droit de surveillance, de contrôle, sur les faits et propos de Jean-Marie : il était là pour le reprendre, l'enrayer au cas échéant.

Il parut donc lui laisser toute liberté de voir, d'agir, mais ce ne fut pas sans se promettre de l'observer avec une scrupuleuse attention.

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