His/ Un. de la Fr., 71G et
PRÉFACE. xiij
saint Louis, de parcourir la France en débitant contre le pape les plaisanteries les plus injurieuses. Tel n'est pas l'aspect sous lequel le treizième siècle apparaît aujourd'hui à beaucoup de nos contemporains : les uns se figurent que la foi préservait l'esprit humain de tous les écarts ; les autres tombent dans l'erreur contraire et supposent qu'il sommeillait engourdi par l'ignorance. Tous ceux qui liront ce volume reconnaîtront à n'en pas douter que la liberté existait alors comme aujourd'hui, avec ses tentations et ses chutes. Quoique le ménestrel de Reims soit du nombre de ceux qui ont usé largement de cette liberté, et qu'il ait cédé trop souvent au désir de se faire applaudir aux dépens de la vérité, il serait injuste de faire peser sur lui la responsabilité de toutes les erreurs contenues dans son ouvrage. Parmi ses récits il en est plusieurs qui se retrouvent ailleurs, et dont le fond s'était sans doute conservé dans la tradition populaire. Je ne pourrais, sans allonger outre mesure cette préface, reproduire ici le détail des rapprochements que j'ai indiqués^ dans une notice sur les six manuscrits qui m'ont servi à préparer cette édition ; je me bornerai donc à en présenter un simple résumé. Aux récits du ménestrel de Reims sur la passion d'Éléonore d'Aquitaine pour Saladin (§ 7 à 10), sur le prétendu suicide de Henri Plantagenet (§ 22 à 26) , sur le complot tramé par Richard Cœur de Lion contre la vie de son rival
1. On pourra consulter sur ce point les pages 3"26 à 336 du tome XXIV (2« partie) des Notices et extraits des manuscrits.
xiv PRÉFACE.
(§ 60 à 64) , sur les soupes que Philippe-Auguste fit tailler pour ses barons avant la bataille de Bouvines (§ 280 et 281), correspondent dans la compilation connue sous le titre de Chronique de Flandres^ autant d'anecdotes analogues pour le fond, mais de forme différente, et dérivant certainement d'une autre source parce qu'il y a désaccord dans certains détails caractéristiques. Quant à la célèbre anecdote du ménestrel Blondel (§ 77 à 83), elle a son pendant et dans la Chronique de Flandres, et dans une autre chronique citée par le président Fauchet^ d'après le manuscrit français 5003; mais en comparant ces trois versions, on reconnaît qu'il n'est pas possible de leur assigner la même origine. Ce que l'on est autorisé à conclure de tous ces rapprochements, c'est qu'il existait un fonds de traditions populaires pour des anecdotes telles que la passion coupable de la reine Éléonore, le suicide de Henri Plantagenet, la révélation du complot de Richard Cœur de Lion par le comte de Flandre mourant, les soupes de la bataille de Bouvines, le dévouement de Blondel, et que certains chroniqueurs ont pu, sans se copier, entendre et répéter les mêmes
1. Elle a été publiée par Sauvage; mais j'ai consulté de préférence pour tous ces rapprochements la version contenue dans le manuscrit français 2790.
2. La célèbre citation de Fauchet se trouverait au besoin, soit dans son ouvrage intitulé Origine de la langue et de la poésie Jrançaise^ 1581, in-8"; soit dans le recueil de ses Œuvres^ 1610, in-4°; soit dans le tome XV de V Histoire littéraire de la France, p. 127; mais on doit préférer le texte du manuscrit 5003, que l'on croyait perdu, et dont l'existence m'a été révélée par mon savant ami M. Léopold Delisle.