PRÉFACE. XV
récits. Le mérite du ménestrel de Reims, c'est de les avoir faits siens en les marquant au cachet de son esprit original et de sa vive imagination .
II y a au contraire une compilation où l'on retrouve un grand nombre d'emprunts faits au texte même du ménestrel de Reims, c'est celle de Pierre Cochon. Je puis en donner une idée suffisamment exacte en disant que les trois premiers chapitres de l'édition de la Chronique normande de Pierre Cochon, publiée en 1870 par M. de Beaurepaire, n'ont pas d'autre source. Outre que le début est le même, les matières s'y succèdent exactement dans le même ordre, sans différence pour le fond des récits et avec des rapports fréquents pour la forme. Ce qui distingue la rédaction reproduite par Pierre Cochon, c'est qu'elle est trèsabrégée, puisqu'elle embrasse en quarante-neuf pages tout le fond des récits dont se compose l'œuvre du ménestrel, sauf les affaires de Flandre (§ 398 à 455) et le procès relatif à la garde de l'abbaye de Saint-Remi (§ 466 à 479). J'ai rencontré aussi un assez grand nombre d'emprunts faits directement au ménestrel de Reims dans un roman d'aventures' qui commence au foho 16 du manuscrit français 92221. C'est une composition bizarre où les traditions historiques sont entremêlées aux fictions les plus invraisemblables. Je me borne à citer quelques-uns de ces emprunts avec la double indication des feuillets du manuscrit et des paragraphes de la présente édition : au feuillet 1 7, les
1. C'est aussi M. Delisle qui m'a fait connaître ce manuscrit.
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aventures d'Éléonore d'Aquitaine en Orient (§ 7 et suivants) ; au feuillet 18, la passion déloyale de Henri Plantagenet pour la fiancée de son fils (§ 18 et suivants) ; au feuillet 1 8 b, le suicide de ce roi (§ %% et suivants); au feuillet 22, la couronne de Jérusalem rendue à Gui de Lusignan (§ 29 et suivants) .
L'auteur de ce roman d'aventures écrivait au quatorzième siècle, et Pierre Cochon au quinzième; le souvenir des récits du ménestrel de Reims n'était donc pas entièrement perdu deux cents ans après sa mort. Mais aurait-il pu les reconnaître s'il les avait revus à l'état d'altération où ils étaient réduits, abrégés ou mutilés, travestis dans une langue qui n'était plus la sienne? Je me suis efforcé d'en faire revivre la physionomie première, et l'on pourra voir dans la notice qui fait suite à cette préface que j'ai eu à ma disposition des ressources nouvelles qui avaient manqué à mes devanciers. Mais il ne suffisait pas de rechercher les meilleures leçons de ce texte, et de rétablir chaque phrase dans toute sa pureté ; il fallait aussi apprécier l'œuvre dans son ensemble et en déterminer la véritable signification. Voilà pourquoi j'ai discuté et contesté l'autorité historique de cette composition singulière, qui laisse à peine entrevoir quelques lueurs de vérité à travers les mensonges de la fiction et les exagérations de la satire. Il fallait montrer que ce masque de chroniqueur cachait un ménestrel débitant ses récits devant l'auditoire dont il briguait les applaudissements.