XXI] NOTICE
c'est un retranchement qui a été préparé avec réflexion par des changements introduits dans la partie prèliminabe du récit. De là vient le désaccord qui éclate de nouveau quand il s'agit de raconter la fin de Jean d'Avesnes, mort en grande pauvreté suivant la première version, et en grand honneur suivant la seconde (§ 433).
Je dois cependant prévenir une objection qui pourrait m'être faite. Sans contester la différence qui sépare ces deux rédactions, on pourrait penser que la plus ancienne est celle qui se montre favorable aux fils de Bouchard d'Avesnes , en sorte que l'apologue du loup et de la chèvre serait une addition faite au texte primitif. Mais on va voir que cette hypothèse n'est pas admissible, et que le texte de la seconde famille fournit la preuve d'une suppression faite à l'endroit même où cet apologue se lit dans l'autre rédaction. Pour le bien faire comprendre, je dois commencer par résumer en peu de mots un récit commun à tous les manuscrits.
Après le prononcé du jugement, Jean et Baudouin d'Avesnes se hâtent de s'emparer de Rupelmonde, d'où ils chassent les troupes de leur mère. A cette nouvelle, la comtesse de Flandre les fait assiéger dans ce château par son fils Gui de Dampierre ; puis elle vient en France implorer l'aide de Blanche de Castille, qui la renvoie au comte d'Anjou. Celui-ci, après l'avoir écoutée assez froidement, se décide enfin à prendre parti pour elle, du moment où elle lui promet pour récompense le comté de Hainaut. L'accord une fois conclu, elle retourne au siège de Rupelmonde (§ 400 à 403). Arrivés à ce point du récit, les manuscrits de la seconde famille continuent en ces termes : « Or revenrons à nostre « matere, et dirons dou conte d'Ange ki assambla moult « grant ost, et s'en ala à Risplemonde (§ 420). » Comment s'expliquer une transition qui a pour objet d'annoncer qu'on revient à un sujet dont on n'a pas cessé de parler? Cette explication, il faut la chercher dans le texte de la première famille. Après la conclusion de l'accord et le retour de la
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comtesse de Flandre au siège de Rupelmonde, le récit historique, au lieu de se continuer, s'interrompt brusquement pour faire place à l'apologue : « Or vous vuel dire un « essemple, etc. (§ 404). » Il en résulte que pendant plusieurs pages on perd de vue la comtesse de Flandre et le comte d'Anjou. C'est précisément à la fin de cette longue digression que se trouve la transition citée plus haut, qui annonce qu'on revient à un sujet dont en effet on s'est écarté depuis longtemps. Cette transition, qui est un non-sens dans les manuscrits de la seconde famille, ne s'y trouverait donc pas s'ils ne l'avaient empruntée à un texte où la longue digression de l'apologue l'avait rendue nécessaire.
Mais ce n'est pas seulement dans l'intérêt des enfants de Bouchard d'Avesnes que la rédaction primitive a été remaniée. Un autre passage fournit encore un exemple, non pas d'une contradiction aussi frappante, mais d'une différence bien caractérisée entre les manuscrits de la première famille et ceux de la seconde. Ce passage est celui où est rapportée la mort de Richard Cœur de Lion. Après les mots « et rendi « son esperit (§ 133), » le manuscrit A ajoute immédiatement : « Et lors commencierent sa genz le grain gneur duel « que onques gent feissent. » Il en est de même dans le manuscrit B, et l'on doit croire que le manuscrit C eût été, comme d'habitude, d'accord avec les deux autres si ce passage n'y eût été omis par une erreur de copiste. Les manuscrits de la seconde famille contiennent aussi les mots « et rendi son « esperit, » mais ces mots sont séparés de la plirase que je viens de citer par un éloge du roi Richard qui ne peut appartenir à la rédaction primitive de l'ouvrage. Partout en effet où il est question de la rivalité de Richard avec Philippe- Auguste, l'auteur, loin de dissimuler sa sympathie pour le roi de France, porte sur le roi d'Angleterre les jugements les plus sévères. A l'en croire, Philippe-Auguste a tout dirigé au siège d'Acre, pendant que Richard allait se divertir dans les îles avec les dames et les demoiselles (§ 54).
Xxiv NOTICE.
La ville une fois prise, Richard accourt, le cœur plein de félonie, et paye des empoisonneurs, qui toutefois ne réussissent qu'à mettre en danger la vie de Philippe- Auguste. Il trame ensuite, mais sans mieux réussir, la mort de son rival, de concert avec les comtes de Flandre, de Champagne et de Blois (§ 60). De retour en Angleterre, il entreprend sans profit guerre sur guerre, dominé toujours par une haine qu'il ne peut assouvir, jusqu'à ce qu'enfin la mort le frappe sans qu'U se soit amendé (§ 86 à 88, 116, 119, 129 à 133). Voilà en résumé le portrait de Richard Cœur de Lion tel qu'il est tracé dans les manuscrits de la seconde famille comme dans ceux de la première. Evidemment, ce n'est pas le même auteur qui, après l'avoir accusé de meurtre et d'empoisonnement , s'est chargé tout à coup d'entonner ses louanges et de réclamer pour lui les joies du paradis. L'éloge de Richard est comme celui de Jean d'Avesnes, un travail de seconde main, qui dénature le texte original, et qui oblige à se défier des manuscrits de la seconde famille.
Le récit de la mort de Guillaume de Hollande, roi d'Allemagne, fournit encore une preuve d'un remaniement semblable. On sait que ce prince, ayant tenté une expédition en Frise, s'avança un jour à quelque distance de son escorte, et qu'il éperonna son cheval pour franchir un fossé, au fond duquel il tomba et fut tué sans défense par des paysans. Au lieu de reproduire simplement la leçon primitive , et fiert cheval des espérons , les manuscrits de la seconde famiUe y introduisent une explication ou une excuse : « et li rois « par son grant hardement fiert cheval des espérons « (§ 429). » Ensuite ils suppriment la réflexion malveillante qui termine le récit dans ABC, « ainsi gaaingne qui mal « brace, » et la remplacent par une parole de regret, « dont « che fu grans damages. » Il est facile de voir que cette courte variante se rattache aux remaniements plus considérables qui concernent directement Jean d'Avesnes. En effet, prendre la défense de Guillaume de Hollande, qui était