Hisl. lia. de la Fr., p
PRÉFACE. vij
congédier en quelque sorte certains acteurs et d'en introduire de nouveaux, de transporter ses auditeurs d'Orient en France ou de France en Orient, en un mot de s'arrêter tout court à certains points de son récit, et de frapper brusquement un coup pour avertir qu'il changeait de temps, de lieu et de personnages.
Mais ce n'est pas seulement quand il faut passer d'un sujet à un autre que des formules telles que vous lairoîis esteir (§ 13, %t, etc.), dès ore mais revêtirons (§ 10), vous dirons (§ 1 3), parlerons (§ 336), montrent un conteur qu'on écoute au lieu d'un auteur qu'on lit ; il n'est pas rare d'en rencontrer d'autres qui fournissent de nouvelles preuves à l'appui de l'opinion émise par M. Victor Le Clerc. C'est ainsi qu'une espèce d'interpellation précède l'énoncé du fait le plus simple, « et sachiez de voir que il n'avoit que targier (§ 440) , » ou l'expression d'une sentence qui n'avait pas besoin de cet accompagnement, « mais sachiez vraiement que « boidie ne puet estre celée (§ 31 6), et bien sachiez de « veritei qui est sans conscience il vit bestiaument « (§ 459). » S'il est question de personnages dont les noms viennent d'être indiqués, le conteur se dévoilera encore en disant que je vous ai ci nommeiz (§ 2l78) . Le verbe lire s'emploie bien quand il s'agit d'un roi qui fait lire une lettre ou d'un évêque qui la lit (§ 1 8 et 73) ; mais quand il s'agit d'un passage du récit qui s'est présenté ou qui se présentera plus tard, c'est le verbe oir qui est préféré à tout autre : « Ceste requeste que « vous avez oï (§ 234) ; dont vous orrez parler ci en « avant (§ 1 ) ; si comme vous X orrez ça en avant (§316);
Vllj PREFACE.
« si comme vous orrez conteir ça en avant (§ 1 1 , 69, « 15^). » J'ajoute enfin que si l'auteur rencontre une occasion de qualifier son œuvre, ce n'est pas le titre de Chronique^ c'est celui de Conte qu'il emploie (§ 1 44, 230 et 287).
Si j'ai insisté sur ces détails, afin de confirmer par quelques preuves nouvelles l'opinion de M. Victor Le Clerc, c'est parce qu'il faut se placer à ce point de vue pour bien juger un tel ouvrage. Quand on se représente un ménestrel devant un auditoire dont il doit éveiller l'intérêt et soutenir l'attention, on s'explique mieux ces nombreux dialogues qui viennent à chaque instant se mêler au récit pour en rompre la monotonie. Un homme habile, comme il en existait sans doute plus d'un, devait alors s'efforcer de varier ses gestes, son attitude et ses inflexions de voix, de manière à jouer tour à tour le rôle de chacun des interlocuteurs : il devenait acteur, et la chronique se changeait en drame.
II y a, tout compte fait, dans le cours de cet ouvrage, dont l'étendue est peu considérable, plus de cent vingt passages où le récit s'interrompt pour donner place à des dialogues ou à des discours directs. Mais ce qui était favorable à la vivacité du débit, l'était bien plus encore à la verve comique de l'auteur. C'est là surtout (ju'il se plait à semer les plaisanteries, et à faire ressortir les ridicules de certains personnages; là plus ((u'ailleurs encore, il montre son désir d'étonner et d'amuser à lout prix, même aux dépens de la vérité. Il y a dans son récit proprement dit des erreurs qu'il