UNE VISITE A SÉBASTOPOL
Peu de gens en France savent que Sébastopol^ écrasée il y a quarante ans sous un ouragan de fer et de feu, demeurée longtemps presque déserte, s'est relevée récemment de ses ruines, qu'elle est aujourd'hui une des plus belles, des plus spacieuses, des^ plus riantes villes de Russie, en même temps qu'une^ de ses plus formidables places dô guerre. Bien peu de gens surtout savent que, sur l'emplacement de cette cité historique, devenue à jamais illustre par cette lutte épique des cinq nations, s'élevait, il y a vingt et quelques siècles, une colonie grecque célèbre, elle aussi, dans l'antiquité. Celle-ci se nommait. Chersonèse. Elle a frappé des médailles admirables,. ' au revers desquelles on voit Diane terrassant la biche d'Aulide. Cette Diane c'était la fameuse Diane de Tauride dont Iphigénîe fut la prêtresse, dont on prétend que le temple était situé en un lieu aujourd'hui encore charmant entre tous, là où se dresse, dans une situation superbe, au-dessus des hautes falaises
dominant la mer d'un bleu intense, le poétique monastère de Saint-Georges.
Les Grecs de Chersonèse faisaient le commerce ^vec toutes les peuplades barbares (^ui s'agitaient au -sud de ce qui est aujourd'hui la Russie dans un immense et confus désordre. Leurs blancs vaisseaux portaient à leurs frères d'Hellade ou dlonie les marchandises précieuses acquises au pays de Scythie. A la colonie grecque succéda, après la période romaine, une place forte byzantine. Lorsque Tempire d'Orient eut perdu presque toutes ses possessions sur le rivage septentrional de la mer Noire, Chersonèsos, •qu'on appelait alors Cherson, presque seule en ces parages, lui resta. Cette capitale des possessions byzantines de Crimée n'en prit que plus d'importance. Elle devint le centre d'un grand commerce, 4àvec toutes les races éparses de ces vastes régions : Petchenègues, Khas^ares et autres. Son gouverneur, ou « stratigos », était en même temps chargé de isurveiller les agissements de ces barbares dont les attaques soudaines faisaient souvent trembler Byzance. Ce fut aussi un lieu de déportation : un pape, rinfortuné Martin 1% un empereur, Justinien Rhinotmète, le féroce mutilé, y furent relégués.
Mais vers les approches de l'an 1000, exactement en 988, il se passa, dans cette cité criméenne, un fait capital qui devait lui donner une illustration nouvelle. Le grand prince de Kiev, Vladimir, le véritable
fondateur de la grandeur russe, était venu attaquer et prendre Cherson, à la tête de ses « drougines » fidèles de guerriers fameux armés de la hache à double tranchant, de la longue lance, de Tare démesuré et de Timmense pavois. C'était à une heure tragique de rhistoire de Byzance. La jeune royauté des fils de Théophano, Basile II et Constantin, se trouvait, à ce moment précis, mise en péril extrême par une rébellioruterrible. L'armée du prétendant asiatique. Bardas Phocas, s'apprêtait à mettre le siège devant Constantinople. Une transaction intervint, dont il serait trop long de dire ici les péripéties dramatiques. Plusieurs millier^ de guerriers russes, accourus au secours des empereurs, triomphèrent du^ rebelle. En échange, Basile et Constantin donnèrent leur sœur Anne en mariage à leur sauvage allié, qui se fit chrétien avec son peuple. C'est la date capitale de l'histoire de la nation russe. La pauvre petite princesse, la Porphyrogénète, arrachée tout en pleurs au gynécée du Grand Palais, débarqua à Cherson avec un infini cortège de dignitaires, de prêtres, de missionnaires apportant de saintes reliques. Le grossier barbare, le mari païen de plusieurs femmes, le seigneur de trois cents concubines, celui qu'un chroniqueur contemporain qualifie de fornicator immensusy épousa la descendante des basileis. Il reçut dans le baptistère de la cathédrale de Cherson, le sacrement du baptême, puis s'en
50 RBOTS DE BTZANCE ST DES CROISADES
retourna à Kiev avec Anne et ses prêtres. Au pied des hautes falaises délicieusement boisées qui dominent rimmense JDniéper, le peuple russe reçut, lui aussi, le baptême par immersion. Le faux dieu Péroun, idole à la tête d'argent, fut précipité dans le fleuve. La Russie était à jamais chrétienne. Viadimir, plus tard, fut mis au nombre de ses saints.
Cherson avait été restituée aux empereurs. Elle demeura byzantine jusqu'à la conquête tartare et, ruinée par mille aventures désastreuses, disparut insensiblement de la surface du sol. Mais on conçoit de quelle vénération la nation russe entoure ce lieu qui vit le baptême de saint Vladimir et l'entrée définitive de son peuple dans le giron de TÉglise chrétienne. On connaissait dès longtemps, par quelques restes insignifiants, remplacement précis de Cherson dans la banlieue sud de Sébaslopol. On savait que la baie de la Quarantaine, celle même qui a joué un grand rôle dans la guerre de Crimée, avait été le port de la cité byzantine. Des fouilles, entreprises il y a bien des années déjà, avaient mis au jour d'intéressantes substructions. Puis vint la lutte terrible de 1854. Les tranchées françaises recouvrirent les fouilles d'alors. Les obus et les bombes plurent sur l'emplacement de la vieille cité d'Iphigénie ; les ossements de nos soldats se mêlèrent à ceux des Hellènes, des guerriers de Vladimir et de Byzance. Depuis peu, depuis que Sébastopol est
RÉaTS DE BTZANCE ET DES CROISADES 51
redevenue une grande ville, des fouilles méthodiques ont été reprises sur une beaucoup plus grande échelle, sous la direction de M. Kosciusko, un archéologue passionnément épris de son œuvre. Elles ont donné les plus brillants résultats, que je désire signaler à Tattention du public français, si peu au courant de ce qui se passe en Russie.
Entre la baie de la Quarantaine et les falaises de la côte, sur la rive sud de la baie de Sébastopol en un site exquis d'où la vue s'étend sur le grand port militaire russe, on visite les débris de la ville disparue, ressuscitée par M. Kosciusko. J'ai passé là, le mois dernier, des heures délicieuses. L'enceinte médiévale apparaît très nettement. Sauf en un grand espace occupé malheureusement par un monastère où toute recherche est interdite, les divers quartiers de la ville byzantine ont été retrouvés. Les rues sont facilement reconnaissables, comme aussi les substructions des principaux édifices. Si mes souvenirs de cette visite rapide ne sont pas trop confus, plus de trente églises ont été retrouvées déjà, attestant l'importance de cette cité, trait d'union entre l'empire de Roum et l'immensité de la barbarie scythique. Beaucoup de ces monuments, petits comme le sont presque tous les édifices religieux byzantins, surplombent aujourd'hui la falaise au-dessusdes vagues qui, hélas ! sapent sans cesse la base du rocher. Détail émouvant entre tous : les archéologues russes
croient avoir retrouvé non seulement l'église où Vladimir fut marié à son impériale fiancée, mais encore le baptistère tout voisin où il reçut le baptême. 1 L'emplacement de la cuve, les quatre absides du i petit monument, la place du trône ^piscopal, se reconnaissent parfaitement. Une émotion religieuse vous saisit en présence de ces restes vénérables, témoins de ce prodigieux fait historique. On croit revoir en songe ce spectacle inouï : le barbare superbe, entouré de ses blonds guerriers « hauts comme des palmiers », venant en grand appareil épouser la princesse byzantine, la fille des empereurs, vêtue de couleurs éclatantes, soutenue sous les bras par ses eunuques et ses femmes, les « patriciennes à ceinture, suivie du long cortège des prêtres aux cheveux flottants.
Les fouilles donnent les résultats les plus riches, surtout celles des catacombes qui entourent la ville. M. Kosciusko a installé un petit musée provisoire d'où chaque mois partent pour celui de TErmitage à Saint-Pétersbourg les objets de prix retrouvés, qu'on ne saurait, sans danger, laisser dans cette solitude. Au-dessous des constructions tartares et byzantines, la pioche des ouvriers atteint les édifices grecs primitifs ; aussi les fouilles produisent-elles le plus étrange mélange de découvertes, et chaque jour les chercheurs retrouvent les beaux débris grecs comme les belles médailles de la Chersonèse antique à côté
des SOUS d'or concaves des empereurs byzantins, des Ducas et des Comnènes, les ijiscriptions antiques à côté de celles du moyen âge. Quelques semaines avant notre visite, on en avait découvert une d'Isaac Comnène et de son épouse, la basilissa Catherine, faisant don à la cathédrale de nouvelles portes de bronze. Mais ce qui est vraiment dramatique, c'est qu'en même temps la pioche des ouvriers ramène sur le sol les mille débris tous récents du grand drame d'il y a quarante ans. Hélas ! à côté des monnaies au type de la Diane de Tauride ou à celui des autocrators byzantins, à côté des têtes de flèches des guerriers russes ou khazares, on apporte souvent à M. Kosciusko des sous de France, humbles reliques de nos héroïques fantassins morts dans la tranchée, loin de la chaumière natale, des balles aussi échangées en ces luttes fratricides.
Nous avons erré longtemps en ces lieux tragiques, éclairés du plus beau soleil, le cœur oppressé de grands ou de douloureux souvenirs, où se mêlaient, en une confusion étrange, les noms presque fabuleux de l'antiquité, l'ombre gracieuse d*Iphigénie, les images farouches de Vladimir et de ses guerriers enchemisés de fer, celles toutes proches des soldats de France, dont les ossements innombrables reposent non loin de là, au cimetière français.
{Journal des Débats^ 5 novembre 1895.)