‹ Récits de Byzance et des croisadesChapitre 5 sur 12 · L EMPEREUR BASILE U A ATHENES · texte numérisé non relu

L EMPEREUR BASILE U A ATHENES

Lorsque, il y a quelques semaines, le roi de Grèce victorieux Constantin, arrivant de Salonique, débarqua à Phalère, au milieu d'un concours immense et d'un enthousiasme populaire indescriptible, les correspondants de journaux français notèrent, parmi les acclamations frénétiques qui Taccueillirent, Tétrange épitbèle du « Bulgaroctone », c*est-à-dire du «Tueur de Bulgares ». « Vive le Basileus libérateur! Vive le Basileus vainqueur ! Vive le Bulgaroctone ! » criaient à Tenvi, sur le passage du Roi vivement ému, les milliers de spectateurs accourus d'Athènes et de toutes les cités du Péloponèse et de TAttique, pour assister à cette secoode résurrection moderne de la nation hellénique.

Ce titre de « Bulgaroctone », à Tallure si étrangement médiévale, rappelait non seulement un des plus grands souverains de ]Byzance, le fameux basileus Basile II, qui Tavait reçu de ses peuples après la fin triomphante, à Taurore du onzième siècle, d'une terrible guerre de quarante-trois années contre

ces mêmes Bulgares aujourd'hui de nouveau vaincus par les Grecs, mais encore, rapprochement éclatant^ la visite fameuse que ce môme souverain avait faite, lui aussi, en Tan 1018, à la cité de Minerve, après Técrasement définitif des vaincus. On conviendra que le rapprochement était bien naturel et que la tentation était grande pour cette foule très émue d'appli* quer au nouveau triomphateur de ces incorrigibles Bulgares Tépithète qui, depuis neuf siècles exactement, a rendu célèbre son prédécesseur sur le trône de la nation hellénique, vainqueur du fameux roi Samuel et de ses deux successeurs, Gabriel Romain et Jean Vladistlav, ultimes défenseurs de la nationalité bulgare expirante d'alors.^

J'ai raconté jadis, dans un gros volume d'après les chroniqueurs bulgares et byzantins, les événements extraordinaires, hélas I encore si mal connus, de cette lutte de géants entre Byzance et la Bulgarie indomptable, de cette lutte aux prodigieuses péripéties qui mirent plusieurs fois à deux, doigts de sa perte l'empire séculaire des Basileis de Constantinople. J'ai dit avec tous les détails qu'il m'a été possible de rassembler au milieu de tant de textes étrangement brefs ou lamentablement confus, les vingt campagnes menées contre cette terrible nation

jusqu'aux confins les plus reculés de la péninsule balkanique, campagnes entremêlées d'épisodes dramatiques ou saisissants tels que celui de la mort du malheureux tsar Samuel, déjà malade, expirant de saisissement à la vue de quinze mille de ses soldats captifs des Byzantins, aveuglés par ceux-ci et renvoyés à leur souverain ainsi mutilés avec un borgne pour conduire chaque centaine d'entre eux. Je vou" drais surtout insister aujourd'hui sur ce curieux rapprochement de la visite du Basileus vainqueur du onzième siècle à cette même glorieuse cité de Minerve qui vient de recevoir avec des transports d'enthousiasme son successeur actuel à la tôle de la nation grecque. Chose curieuse, en effet, depuis ce . fameux vainqueur des Bulgares, depuis ce fameux Bulgaroctone, aucun autre Basileus n'est jamais retourné dans cette Athènes, secouée aujourd'hui de tels frémissements de joie, et c'est ce souvenir aussi émouvant que lointain qui donnait un charme si dramatique aux acclamations de ce peuple en délire saluant le nouveau Bulgaroctone du vingtième siècle. J'apprendrai peut-être à plusieurs lecteurs du Gaulois que ce que nous savons sur les villes- de la Grèce antique aux époques lointaines des dixième et onzième siècles, sur Athènes en particulier, se réduit à presque rien, comme sur ce que nous savons de tant de cités de France dans ces temps obscurs entre tous !

C'était donc dans Tautomne de Tan 1018. Dans une immense et foudroyante campagne, à travers presque toute la péninsule des Balkans, le vieux Basileus venait, à la tête de son armée, d'écraser les dernières résistances de cette gigantesque guerre bulgare, vieille de presque un demi- siècle. Les dernières troupes de partisans avaient été massacrées ou dispersées. Les dernières forteresses des montagnes avaient succombé. Le dernier souverain bulgare avait péri assassiné au siège de Dyrrachion qui est Durazzo. De toutes parts, le long de la marche du Basileus retournant vers le sud, avaient afflué les soumissions des derniers chefs, des derniers patrices ou a boliades » bulgares indépendants. Aux portes d'Achrida s'était passée une des scènes les plus émouvantes de cette prise de possession triomphale. Le Basileus avait reçu là, dans son camp, la tsarine Marie de Bulgarie, la veuve de Jean Vladistlav, qu'on lui avait présentée pompeusement avec tout un cor- , tège de petits princes et de petites princesses attachés aux pans de la robe de cette mère tragique. Outre trois fils et six filles à elle, outre un fils naturel de Samuel, on distinguait parmi ces jeunes suppliants deux filles et cinq fils de Gabriel Romain, ce fils et successeur de Samuel, jadis assassiné par Jean Vladistlav, en tout dix-sept petits infortunés.

S8 HÉCITS D£ BTZANGE BT DBS GROISADBS

Je passe sur bien d'autres événements dramatiques. Basile, s'enfonçant toujours plus avant vers le sud, <lécidé à aller avec son armée jusqu'au fond de la Péninsule, visiter ces plus vieilles provinces de l'Empire auxquelles l'issue heureuse de cette guerre interminable venait enfin de restituer la paix, franchit la frontière de Thessalie. Poursuivant sa route •à travers ces classiques et fameuses contrées de la Phocide, de la Locride» de la Béotie, l'invincible ^utocrator, traversant encore le défilé d'Eul<9uthères, ^apparut enfin avec ses troupes fidèles aux portes de la cité de Minerve. II voulait fêter son triomphe sur la vieille Acropole, accomplir ce pieux pèlerinage au foyer de l'Hellénisme antique, avant de rentrer à Byzance, capitale de THellénisme moderne. On était onaintenant tout à la fin de cette année 1018.

Gregorovius, le célèbre historien médiéval, dans :sa belle Histoire cT Athènes au moyen âge, a dit, en -des pages émues, le peu que nous savons de cette étrange visite impériale en ces lieux si célèbres, alors si complètement déchus. « La visite du héros <;ouronné, dit-il, était un grand honneur pour Athènes, alors presque totalement tombée dans l'oubli. Certes, ce n'éfait point une curiosité d'ordre archéologique qui avait conduit jusqu'au pied de

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celte colline illustre le terrible Bulgaroctone. - Ce rude homme de guerre, qui ne haïssait rien tant que l'érudition et la science, n'en avait pas moins nettement conscience que, par Tanéantissement de la monarchie bulgare, quelque temps si redoutable, il avait décidé de la victoire du monde grec, de la grécieé, sur le monde slave. Aussi le souvenir de Tantique gloire immortelle d'Athènes devait mettre au cœur de ce prince belliqueux une vénération immense pour cette radieuse patrie des combattants de Marathon et des vainqueurs de Salamine. C'est à peine si nous connaissons quelques-uns des événements qui, depuis des siècles, depuis les temps déjà anciens de ces deux vierges grandies en ces lieux, les futures impératrices Irène et Théophano, jusqu'aux jours de Basile II, s'étaient passés dans Athènes. Mais, dans cette année 1018, le voyage de ce même basileus Basile prouve combien cette cité vivait encore dans la mémoire des hommes. Les rares chroniqueurs contemporains qui ont daigné noter cette page si intéressante de la vie d'Athènes au moyen âge racontent simplement, hélas ! en quelques mots, que le Basileus victorieux célébra des actions de grâces à la Vierge, la divine Théotokos, pour son complet triomphe sur les Bulgares et dédia, dans le temple de celle-ci érigé dans le Parthénon, des dons nombreux et splendides. « Puis, disent-ils, l'Empereur s'en retourna à Constantinople », et c'est là tout.

« Une dernière fois donc, avant les jours agités de l'occupation latine des Croisés de 1204, puis ceux bien plus sombres de l'occupation turque, Tantique Acropole, cette colline la plus illustre du monde, fut illuminée des splendeurs de la Cour impériale. Une dernière fois, autour du basileus d'Orient, couronné des lauriers de la victoire, escorté des vétérans poudreux de la guerre bulgare, on vit s'assembler aux sons des euphémies et des chants Ses prêtres, les « stratigoi », les prélats vénérables, évêques et higoumènes provinciaux, les archontes urbains, les chefs des milices des thèmes, les envoyés des cités hellènes et des tribus du Péloponèse et de la Grèce

propre, tous ceux, enfin, du Sacré Catalogue de la hiérarchie impériale I Hélas! nous ignorons jusqu'aux noms de ces innombrables personnages, sauf, par hasard, celui de Tarchevêque même d'Athènes, qui s'appelait Michel. Certainement, à son arrivée au temple de la Vierge, le vieux Basileus fut accueilli par les harangues les plus raffinées, conçues amoureusement dans l'esprit du temps, par les panég}riques les plus ampoulés, rédigés en un style aussi lourd qu'étrange, mais nous ignorons par qui tous ces discours furent prononcés.

« De tous les monuments antiques'qui eussent pu

attirer l'attention du rude Bulgaroctone à son arrivée dans la ville de Pallas, le seul Parthénon a mérité l'honneur d'une mention de la part des chroniqueurs byzantins contemporains, et cela uniquement parce que le merveilleux édifice, alors encore à peine mutilé, se trouvait depuis le cinquième siècle transformé en une église très vénérée, consacrée d*abord' à la souveraine Panagia, plus tard à la Vierge, patronne auguste de la cité. Cette nouvelle affectation de l'édifice célèbre était à cette époque chose faite depuis longtemps. Certes, tout le pauvre appareil moderne de rÉglise byzantine : nefs, galeries et chapelles latérales défigurait étrangement le monument aux lignes divines, mais il était alors, je Tai dit, encore presque complet, et durant que Taùguste vainqueur des Bulgares, prosterné devant Tautel tout éclatant des mille feux de l'Iconostase, invoquait la Très Sainte Panagia Athéniotissa, « patronne éponyme de la ville », et la remerciait de lui avoir donné le triomphe sur ses ennemis, les dieux et les héros de Phidias, en leur procession sublime, contemplaient le vieil autocrator du haut des frises augustes. Les Turcs, les Vénitiens, les Anglais surtout, détrousseurs de merveilles, n'avaient point encore passé sur la coUin e sainte.

62 RÉOTS DE BTZANCE ET DES CROISADES

Nous savons encore, nous rayons vu, que le grand empereur Basile enrichit le Trésor de cette bizarre métropole athénienne, mi-temple païen, mi-église chrétienne, de nombreux joyaux de Torfèvrerie et de Fart byzantins, produits de l'inestimable butin recueilli dans le Trésor des rois bulgares à Achrida. Les chroniqueurs citent parmi ceux-ci une colombe d*or qui se balançait sur Tautel, symbole du Saint- Esprit, une lampe d'or aussi dont le feu ne s'éteignait jamais et qu'on considérait par toute la Grèce comme un chef-d'œuvre admirable. Athènes, à cette époque, n'était point, comme on serait peut-être tenté de le croire, un amas de décombres antiques. Elle comptait de nombreuses habitations, tout un peuple surtout d'églises charmantes et de chapelles dont plusieurs tombaient déjà en ruines. Le Bulgaroctone, lors de son voyage fameux, donna certainement ordre de les réparer. Le passage triomphal du vieux Basileus semble avoir été le signal pour toute cette contrée d'une ère relativement brillante de restauration et de construction.

. Ceux qui ont visité Venise connaissent tous le beau lion colossal de marbre dressé devant la porte de l'Arsenal, qui fut rapporté du Pirée par Francesco

Morosini en'Fan 1688. Sur la poitrine et le flanc de

RÉatS DE BVZANCE ET DES CROISADES 6S

la bêle antique on déchiffre» chose très étrange» des^ inscriptions en langue runique sur les origines desquelles on a beaucoup disserté. Gregorovius estime que ce sont d'antiques graffites, œuvres naïves dequelques soldats russes, de quelqu'un de ces fameux mercenaires varangiens 'de l'armée de Basile II lors* de la visite de cet empereur à Athènes en 1018. Rien ne s'oppose à la vérité de cette hypothèse qui fait figurer si poétiquement les signatures des héros dçs Sagas norraines sur le marbre superbe érigé naguère aux rives de Salamine, maintenant captif aux bords de la lagune lointaine. Le penseur voit en rêve ces rudes soldats Scandinaves, ces blonds enfants du Nord, brunis sous le harnois de guerre byzantin par les feux du soleil de Bulgarie, tuant Tennûi des longues heures passées aux rivages athéniens en inscrivant leurs noms aux syllabes gutturales et sonores sur le flanc du monstre antique.

Sa visite terminée à cette illustre cité, capitale historique de la race grecque, le vieux Bulgaroctone, après tant d'années passées presque constamment dans les camps, après cette dernière lente tournée triomphale qui avait duré plusieurs niois, après avoir assuré le gouvernement des provinces bulgares reconquises ou pacifiées, reprit enfin le chemin de

Constantinople pour y jouir des honneurs du triomphe solennel. Probablement il s'embarqua au Pirée pour aller par mer au moins jusqu'à Salonique.

(Le Gaulois, 4 octobre 1913.)

LE TRÉSOR DU PALAIS DES KHAUFES AU CAIRE AU ONZIÈME SIÈCLE SOUS LES KHALIFES FATIMITES.

Le khalife fatimite d'Egypte Mostanser-Billah, fils du khalife Daher, avait succédé à son père en Tan 527 de THégire qui correspond environ à Tan 1036 du Christ, n'étant âgé que de sept années. Sa» mère était une esclave noire qui avait d'abord appartenu au marchand juif Abou-Saïd-Sahal, fils d'Haroun, de la ville de Tester, et avait été vendue par lui au khalife Daher. Cette princesse, dès qu'elle vit son fils sur le trône, gouverna de si triste manière que, à la suite de troubles affreux, les guerriers turks au service du khalife, au nombre de plusieurs milliers, sous la conduite de leur chef Nasser-ed-dauleh, devinrent petit à petit les maîtres absolus du pouvoir au Caire. Après plusieurs années, la situation devint telle vers l'an 460 (1068 du Christ) que Nasser-eddauleh, enflé de sa victoire, ne garda plus aucune mesure envers Moslanser, véritable prisonnier au palais,et s'arrogea l'autorité suprême. A son exemple, les miliciens turks, ayant perdu tout respect pour le

khalife, ne tenaient plus aucun compte de ses ordre»

et le traitaient avec hauteur* et mépris. Nasser-ed-

dauleh, véritable maire du palais, pour satisfaire la

cupidité de ses sauvages et turbulents soldais, livra

rÉgypte aii pillage. Le palais des Khalifes au Caire,

entre autres, véritable demeure des Mille et une

Nuits, prodigieux amas de richesses inouïes accu-

mulées depuis des siècles par ces princes fastueux

entre tous, fut mis par lui en coupe réglée. Dans le

mémoire consacré par le célèbre érudit Etienne

Quatremère à l'histoire de cet infortuné souverain,

victime de ces terribles mercenaires, j'ai trouvé sur

le pillage des incroyables richesses de ce palais des

détails tellement extraordinaires tirés des chroniques

arabes les plus dignes de foi, que je ne résiste pas

au plaisir de donner quelques extraits de ce récit aux

lecteurs de ce journal, pour leur faire comprendre

ce que . pouvait être, à cette première moitié du

onzième siècle, le luxe incomparable de la cour des

Khalifes.

Je devrai nécessairement, dans cette énumération fantastique d'une longueur vraiment démesurée, faire de très nombreuses coupures, en n'indiquant que les objets les plus intéressants. « Assiégeant sans cesse la porte du khalife, dit Quatremère, l'interrompant au milieu de ses plaisirs, les miliciens turks réclamaient chaque jour impérieusement de nouvelles augmentations de solde. Leurs prétentions étaient si

exorbitantes que le trésor se trouva bientôt épuisé. Comme ils réitéraient leurs demandes et que le khalife leur représentait l'impossibilité où il était de les satisfaire, ils le contraignirent à vendre les objets précieux d'une valeur inestimable qui se trouvaient dans le palais. » L'historien arabe Makrizy nous a conservé sur ces effroyables déprédations des détails bien curieux.

« Plusieurs joailliers de Fostat, c'est-à-dire du Vieux-Kaire, furent, dit ce très exact chroniqueur, un jour mandés au palais. On leur présenta un coffre qui contenait sept « mudd » (1) d'émeraudes, valant au moins trois cent mille « dinars » (2). « Cette masse de pierres précieuses n'a pas de prix », dirent-ils. Les officiers turks présents s'adjugèrent aussitôt ce trésor sous prétexte des dépenses considérables qu'ils avaient à faire pour l'entretien de Tarmée. On apporta encore un collier de pierreries valant au moins quatre-vingt mille dinars. Ces brigands se l'adjugèrent aussi. Tandis qu'ils étaient occupés à considérer d'autres joyaux, le fil du collier étant venu à se rompre, toutes les pierreries se répandirent à terre. L'un des officiers turks en ayant pris une qu'il cacha dans sa robe, son exemple fut suivi par les autres grands chefs. Ensuite, les moindres officiers ramas-

(1) Mesure de capacité égale à soixante-dix centilitres.

(2) On sait que le dinar était l'unité d'or ou sou d*or des Arabes.

sèrent ce qui restait, en sorte qu'en un moment on ne vit plus aucune trace de collier. Ils enlevèrent aussi les magnifiques perles envoyées au khalife par Salihy, Témir de La Mecque, et qui étaient en si grand nombre que Ton en mesura, dit-on, sept a waïbah » (1). Ils s'emparèrent aussi de douze cents bagues tant d*or que d'argent ornées de pierres précieuses de toute eèpèce et de toute couleur provenant des ancêtres de Mostansèr. Trois d'entre elles furent vendues quelque temps après douze mille dinars.

« Ensuite on apporta un sachet qui contenait environ un « mudd » de pierreries. Les joailliers les plus habiles, sommés d'en fixer la valeur, répondirent que cet objet était sans prix et ne pouvait être acquis que par un souverain. L'écrivain Djawhar, surnommé Mokhtar, ayant été trouver le khalife, lui déclara que ces pierreries avaient coûté à son aïeul six cent mille dinars. Ce prince, pour toute réponse, ordonna de les distribuer aux Turks. Je tiens d'un homme digne de foi, employé au trésor, que, parmi les objets ainsi enlevés du palais, se trouvaient plusieurs coffres dont l'un, ayant été ouvert, contenait un grand

nombre de vases du cristal le plus pur. Le seul

Abou-Saïd-Nehawendy, dans un court espace de temps, avait présidé à la vente au palais de dix-huit

(1) Mesure de capacité égale à environ seize litres.

mille vases de cristal dont quelques-uns valaient jusqu'à mille dinars. Ensuite venaient un grand nombre de plats d'or émaillé ou non émaillé, dans lesquels étaient incrustés des émaux de toute espèce formant les dessins les plus variés. On trouva encore, entre autres objets, neuf mille boîtes de différentes formes, faites de bois précieux, doublées de soie et enrichies d'or. Elles étaient vides, mais chacune avait servi à renfermer un vase de cristal ou d'autres matières précieuses. On trouva encore plus de cent coupes et autres objets de bézoord sur la plupart desquels était gravé le nom du khalife Haroun-al- Raschid ; plusieurs coffres, remplis de poignards dorés et argentés, dont les manches étaient formés de pierreries de toute espèce. D'autres coffres en très grand nombre renfermaient des encriers de diverses formes, ronds ou carrés, petits ou grands, d'or, d'argent, de bois de sandal, d'aloès, d'ébène du pays des Zindjes, d'ivoire et de bois de loute espèce, enrichis de pierreries, d'or, d'argent, ou remarquables par la perfection et l'élégance du travail. Quelques-uns valaient mille dinars, sans parler des pierres précieuses dont ils étaient ornés.

« On voyait encore une multitude de coupes d'or

et d'argent, de toutes grandeurs, du travail le plus

parfait ; une multitude de grandes cruches de porce-

.laine, de toutes couleurs, pleines de camphre de

Kaïsour ; quantité de tasses faites d'ambre de

Schahar ; des fioles et des vessies pleines de musc du Tibet ; des arbres et des morceaux d'aloès. On trouva de grandes cuves valant chacune mille dinars, destinées à laver les vêtements, dont chacune était soutenue sur trois pieds représentant toutes sortes d'animaux ; une natte d'or du poids de dix-huit « rotls » (1), sur laquelle on disait que Mamoun avait consommé son mariage avec Touran, fille de Hasanben-Sahal ; vingt-huit plats d'émail, enrichis d'or, que le khalife Azis avait reçus en présent du basileus des Grecs, dont chacun était estimé trois mille dinars. Ils furent tous envoyés à Nasser-ed-dauleh. » On trouva en outre quantité de coffres remplis d'une multitude prodigieuse de miroirs d'acier, de porcelaine, de verre, tous enrichis de filigranes d'or et d'argent ou bordés de pierreries ou avec des manches de cornaline et d'autres pierres précieuses, enfermés dans des étuis somptueux à serrures d'or ou d'argent ; un grand nombre de parasols à cannes d'or ou d'argent ; près d'un millier d'ustensiles d'argent, enrichis d'or, d'un travail de ciselure admirable dont quelques-uns pesaient cinq mille « dirhems » (2) ; une quantité prodigieuse d'échiquiers et de damiers en soie, brodés en or, dont les pions étaient d'ébène, d'ivoire, d'argent, d'or et de pierres

(1) « Rotl », environ 600 grammes.

(2) « Dirhem, » le denier d'argent arabe.

précieuses diverses ; quatre cents grandes cages enrichies d'or,' remplies de bijoux de toute espèce ; différents meubles d'argent pesant ensemble plus de trois cent quarante mille dirhems ; six mille vases d'or dans lesquels on mettait des narcisses et des violettes ; trente-six mille pièces de cristal ; un grand nombre de couteaux qui, estimés au plus bas prix, furent vendus trente-six mille dinars ; vingt-deux mille figures d'ambre de grand prix ; une multitude innombrable de figures de camphre dont huit cents représentant des meloVis ; un turban enrichi de pierreries, un des plus précieux objets du palais, valant, <lit-on, cent trente mille dinars. Parmi les pierreries qui l'ornaient, il y avait un rubis pesant vingt-trois « miihkals » (1) et cent perles pesant chacune trois mithkals.

Je passe rapidement sur les masses de morceaux ^i'aloès, de pièces de camphre de Kaïsour, d'ambre, d'alun, de bézoards, de cristal. Je citerai encore un magnifique sceau d'ambre jaune ; un paon d'or aux yeux de rubis, aux plumes d'émail ; un coq d'or, à la crête faite de rubis énormes, couverte de perles et de pierreries ; une gazelle au corps couvert de perles et de pierreries des plus précieuses, au ventre entièrement composé de perles de la plus belle eau ;

(1) Le « mithkal » pu «c misgâl )> égalait environ un poids de <imq grammes.

un morceau d'ambre, appelé « l'Agneau », d'un poids énorme, enchâssé d'or ; un autre melon d'ambre enfermé dans une boîte d'or pesant trois mille milhkals ; une cuvetle de cristal dont on offrit deux mille dinars ; une table de sardoine ^ssez grande pour que plusieurs personnes pussent y manger à la fois, avec des pieds coniques de même matière ; un palmier d'or d'une valeur inestimable, enrichi de pierreries et de superbes perles ; il était placé dans une caisse d'or ; des pierres précieuses représentaient ses fruits, des dattes, à tous les degrés de maturité.

On remarquait encore une gondole avec son pavillon et ses tapis fabriqués en Tan 436 de l'Hégire. On y avait employé près de cent soixante-dix mille dirhems d'argent. On avait payé aux orfèvres, rien que pour les frais de fabrication et de dorure, près de trois mille dinars. Une autre gondole d'argent, presque aussi belle, avait été fabriquée pour la mère du khalife Mostanser. 11 y en avait encore trente-six autres, également d'argent, qui servaient aux promenades du khalife et de sa suite sur le Nil, garnies de meubles, de tapis et d'ornements. Elles avaient coûté toutes ensemble quatre cent mille dinars. Il y avait aussi un a jardin » dont le sol était d'argent ciselé et doré, et la terre faite d'ambre jaune. On y voyait des arbres d'argent d'où pendaient des fruits façonnés en ambre et en autres matières précieuses.

Ibn-abd-el-Azis, cité par Makrizy, rapportait que

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le nombre des objets dont on avait à cette occasion fait le compte devant lui pour les partager entre les chefs turks rebelles s'élevait à plus de cent mille, parmi lesquels on comptait plus de cinquante mille pièces d'étoffes et de tapis de Damas dites « Kharavasny » qui, pour la plupart, étaient enrichies d'or. En un mot, les meubles vendus à la criée pendant quinze jours du mois de safar de Tan de l'Hégire 460, bien qu'estimés au plus bas prix, furent évalués trente millions de dinars, sans compter ce qui avait été pillé et dérobé.

Au rapport de l'émir Abou'1-.Hassan-Ali, à l'époque où les séditieux obsédaient ainsi le khalife Mostanser pour se partager ses trésors, quelques valets de chambre ayant pénétré dans une salle oii on avait pratiqué un grand nombre d'immenses armoires dont chacune avait une échelle en tirèrent deux mille tapis de Damas et autres étoffes brochées d'or qui n'avaient jamais servi. Quelques-uns, de damas rouge enrichi d'or du travail le plus parfait, représentaient des parcs dans lesquels étaient rassemblés de nombreux éléphants. On tira d'un seul de ces magasins trois mille pièces de damas rouge bordé de blanc, plusieurs tentes complètes avec le plus somptueux mobilier, une quantité prodigieuse de tapisseries, d'étoffes de soie de toute espèce, de toute couleur, d'un prix inestimable, quantité de nattes brodées d'or et d'argent, représentant des figures^

d'éléphants, d'oiseaux et de toutes sortes d'animaux. Près de mille de ces lapis présentaient la suite des différentes dynasties.

Au-dessus de chaque figure étaient écrits le nom du personnage, le temps où il avait vécu et ses prin- •cipales actions. Fakhr-al-Arab eut dans son lot une pièce de soie de Toster à fond bleu nuancé et tissé d'or, tissée en l'an 353 de l'Hégire, par ordre de Moëzz-li-dîn-Allah, représentant les différents pays de la terre comme une carte de géographie. Les figures de la Mecque et de Médine étaient parfaitement reconnaissables. Au -dessus de chaque province, chaque montagne, chaque mer, chaque fleuve, chaque ville et chaque route, le nom était brodé en or, en argent, en soie. Ce morceau extraordinaire avait coûté vingt-deux mille dinars ! Tadj-al-Molouk eut entre autres objets précieux une tente de satin rouge, tissé d'or, qui avait été faite pour le khalife Moutawakkel, et qui était d'une valeur inestimable. Il eut en outre un lapis de Damas, dont il refusa mille dinars.

Le palais du Khalife renfermait aussi un nombre prodigieux d'épées, de lances, d'armes de toute espèce que se partagèrent les dix généraux turks révoltés contre Mostanser. Ils se partagèrent encore la fameuse épée appelée Dhoul-fikar, celle d'Ararou, celle d'Abdallah-ben-Wahab, celle de Moez, puis la cuirasse du ^même prince, estimée mille

dinars ; Tépée d'Horain, fils d'Ali ; le bouclier d'Hanuzah, fils d'Abd-el-Motaleb ; Tépée de Djafar le Juste; en un mot, toutes les. plus illustres reliques militaires de Tlslam, puis des casques, des cuirasses, des caparaçons enrichis d'or et d'argent, des épées d'acier, des coffres remplis d'arcs et de flèches, de javelots en bois de khalandjy etc. Tous ces objets réunis formaient un total de deux cent mille pièces d'armure. On trouva encore dix-neuf cents boucliers de Lamat, des drapeaux et des étendards d'étoffe d'or en quantité, des cannes d'or et d'argent, des selles, des brides, des robes et des habits de diverses couleurs en quantité, enrichis d'or.

Le temps me manque pour poursuivre cette- énumération prodigieuse de tentes, de pavillons, de châteaux véritables formés d'étoffes précieuses de toute espèce : velours, damas, satin et soie ; les unes tout unies, d'autres admirablement peintes avec des %ures de toutes )Bortes d'animaux. Chaque tente était ornée d'un mobilier tellement riche qu'il fallait pour les plus vastes jusqu'à vingt chameaux ou même davantage pour porter les différentes pièces dont il était composé. Une de ces tentes, appelée la Grande Rotonde, était soutenue sur une seule <îolonne de soixante-cinq coudées de hauteur et vingt de tour. Elle avait cinq cents coudées de circonférence, formée de soixante-quatre pièces d'étoffes qui s'attachaient les unes après les autres par des

boucles et agrafes. Il fallait cent chameaux pour p<Trter les diverses parties et les accessoires de cet édifice. Toutes les parois étaient couvertes de peintures d'animaux et de figures d'une grande beauté. Au-dessus du toit s'élevait une tourelle qui servait de ventilateur et qui avait trente coudées de hauteur. Cent cinquante ouvriers avaient travaillé pendant neuf années consécutives à cette tente. Mostanser avait fait demander à Tempereur des Grecs, pour la soutenir, deux colonnes hautes de trente coudées. Deux cents hommes, valets de chambre et autres» étaient chargés de dresser une autre de ces tentes fabriquée à Alep vers Tan 440 de THégire, et d'en disposer toutes les parties. Elle renfermait une cuve d'argent immense. Elle ressemblait à la tente qu'avait fait faire le khalife Azis et qu'on nommait « la Tueuse » parce qu'on ne la dressait jamais sans qu'il pérît un du deux hommes, du nombre <le cenx qui étaient chargés de ce soin.

Ces quelques extraits né donneront aux lecteurs du journal qu'une faible idée de l'incroyable richesse des trésors contenus à cette époque dans le palais des I^halifes au Caire. Mais de toutes les perles que fit alors le faible successeur de ces princes, la plus regrettable pour l'humanité fut. certes celle de leur immense et merveilleuse bibliothèque. J'espère parler un jour de cette dispersion à jamais déplorable.

(Journal des Débats, 29 mars 1916.)

LES RUINES d'une CAPITALE.

Au retour d'une excursion à Erivan et au monastère d'Eschmiadzin d'où la vue sur TArarat couvert de neige est si belle, j'ai tenu à rendre visite, non loin de la frontière turque de la Transcaucasie russe, aux célèbres ruines d'Ani, la vieille capitale des rois d'Arménie de la dynastie Pagratide, contemporaine des empereurs d'Orient des dixième et onzième siècles. L'entreprise, jadis difficile, parfois dangereuse, est.aujourd'hui fort aisée. De Delidjan, station charmante de la route de Tiflis à Erivan par Astapha, une route de poste conduit en cinq relais, à travers une contrée d'abord délicieusement boisée, puis soudain complètement aride, jusqu'à Alexandropol, l'antique Goumri arménienne, aujourd'hui centre militaire fort important de la frontière de Transcaucasie, dans une plaine brûlée du soleil. D'Alexandropol, en quatre heures, un phaéton — c'est le nom officiel d'une Victoria légère en ces contrées — attelé de quatre chevaux conduits par un cocher arménien.

VOUS transporte à Ani. Quittant à la septième verste la route de Kars, Tétrange équipage suit une simple piste à travers champs, dépassant des villages arméniens dont la population presque sauvage, entourée d'énormes chiens, véritables animaux féroces, se livre au pittoresque labeur du dépiquage des blés. Après avoir franchi à gué divers cours d'eau, entre autres TArpa-Tchaï, l'antique Akhourian si souvent mentionné dans les chroniques d'Arménie, on débouche subitement en vue du plateau rocheux qui porte les ruines d'Ani. L'impression, dans ce cadre immense dominé par les cimes neigeuses de TAla- Goz, est très forte.

Le fleuve Akhourian et un de ses affluents, simple torrent, coulant dans des ravins aux parois de roches à pic profondément encaissées, limitent un vaste triangle sur la surface duquel s'élevait la cité jadis florissante entre toutes celles d'Arménie, aujourd'hui déserte, ruinée, mais encore représentée par quelques-uns de ses plus beaux monutnents. Le troisième côté du triangle était protégé pîar un superbe rempart médiéval, presque intact. .Construites en appareil magnifique, bâties de cubes de pierre de deux couleurs dont les arêtes, vives comme au premier jour, se juxtaposent exactement, tours et murailles, qui ont vu les assauts de toutes les armées, de toutes les races de TOrient, se profilant au loin dans cet absolu désert, forment une paroi

géante d'une saisissante grandeur. Cela rappelle, dans un paysage autrement sévère, les murs de Rome ou ceux de Constantinople.

Lorsque, par une porte couverte d'inscriptions lapidaires, surmontée d'un grand lion sculpté, on a pénéti^é dans Tenceinte, le spectacle devient plus extraordinaire encore. Sur ce plateau sauvage, parmi d'immenses amoncellements de pierres provenant des ruines des édifices plus humbles, se dressent encore çà et là plusieurs merveilleux monuments de cette cité de Tan mille. Un certain nombre, presque intacts, sous leur armure de pierre rougeâtre, semblent construits de la veille. On aperçoit, tour à tour, en des sites grandioses, dominant les abîmes du double ravin, le palais des princes pagratides, de ces rois guerriers qui surent un moment se créer une vaste monarchie entre les États du basileus de Roum et ceux du khalife de Bagdad, puis encore leur citadelle en ruine et la cathédrale où ils se faisaient couronner avec une pompe tout orientale, diverses églises enfin, véritables joyaux d'architecture, une entre autres depuis transformée en mosquée. La cathédrale et deux églises surtout, petites comme tous les temples arméniens, sont dans un surprenant état de conservation. Pas une pierre n'a bougé du splendide appareil des parois jadis construites par l'architecte Tiridate, qui releva la coupole de Sainte Sophie détruite par le tremblement

-de terre de Tan 986. Sur les murs extérieurs figurent encore, nettes comme au premier jour, les grandes inscriptions royales dédicatoires en beaux caractères lapidaires arméniens des dixième et on- :zièmes siècles. Les portes et les fenêtres sont admirablement sculptées comme des monuments d'orfèvrerie, rappelant par la richesse de Tornementation les plus gracieux échantillons de l'art arabe. La pierre, d'une superbe et chaude teinte rouge, prête un charme de plus à cette féerique silhouette d'une g^rande cité endormie depuis des siècles.

La cathédrale, sauf la coupole qui s'est effondrée, /Semble prête encore à recevoir le glorieux roi Pakarat, shah in shah, c'est à dire roi des rois, venant en grand cortège assi^^er vers Tan mille, en compagnie de sa pieuse épouse, la reine Katramidé, à la consécration du noble édifice par le catholikos Serkis. Nous avons déjeuné, effarant les corneilles et les oiseaux de proie si nombreux, au pied de Tautel où furent couronnés bien des rois pagratides, curopalates du saint empire de Roum (c'était leur titre officiel à Byzance), vassaux turbulents, souvent révoltés, dçs Nicéphore Phocas, des Jean Tzimiscès et du grand basileus Basile II, le Bulgaroclone.

Les autres édifices ne sont pas moins curieux, le palais royal surtout, surplombant l'effrayant ravin. Quelques églises conservent encore de nombreuses fresques. Toutes sont recouvertes de sculptures mer-

veilleuses et de grandes inscriptions historiques. Toutes, en un mot, sont encore presque dans Tétat où elles se trouvaient lorsque, après des calamités effroyables, tremblements de terre, invasions répétées de cent ennemis féroces accourus de TOrient, les malheureux habitants de la ville royale d'Arménie se furent décidés à Tabandonner définitivement pour un lointain et plus sûr asile. C'est [un musée inappréciable, une cité médiévale conservée par enchantement, telle que n'en possède aucune autre nation.

Partout aux environs des ruines, c'est le désert sans limites, sauf quelques habitations d'un très pauvre village arménien. Ce plateau inégal, mamelonné, profondément raviné, où retentit si souvent jadis le galop des cavaliers envahisseurs, cavaliers byzantins, géorgiens, arabes, persans, tartares ou mogols, est^ entièrement nu. Sous un soleil de feu des troupeaux errants paissent à Tentour des églises fondées par les Pagratides, remuant du pied des débris de murailles sous lesquelles dort le scorpion . Au fond du ravin l'Akhourian sauvage bondit comme au temps des mis, roulant ses eaux grisâtres vers l'Araxe lointain, d'où passant le long des pentes de l'Ararat, elles iront tout au loin se jeter avec celles du Kour dans la mer Caspienne. L'horizon est borné par le majestueux Ala-Gotz, un des plus beaux monts d'Arménie. La^ frontière turque uest pas loin, han-

lée par les Kurdes pillards que tiennent en respect les braves cosaques de Térek et du Kouban disséminés sur ce vaste espace. Devant nous se profilent encore les monts de Kars dont [le nom rappelle tant de luttes ardentes entre les soldats du tsar et ceux du sultan.

Malheureusement, et c'est là où je voudrais en venir, le temps, ici aussi, bien que lentement, poursuit son œuvre destructrice. Les voûtes s'effondrent les premières. Les feux allumés par les pâtres effritent les bases des églises. Le palais s'émiette peu à peu dans le ravin jadis verdoyant du jardin royaL Maintenant que ce territoire est définitivement incorporé à l'empire russe, ne pourrait-on sauver, pour la plus grande joie des archéologues, cette ville mystérieuse, cette cité enchantée du moyen âge ? Parmi ce peuple arménien, si passionnément attacha à sa belle histoire nationale, ne se trouvera-t-il point quelque Mécène intelligent qui s'éprenne delà gloire d'Ani, la ville des grands rois de sa race ? Quelques centaines de mille francs, un gardien convenablement rétribué, suffiraient à sauver ce joyau unique, une ville chrétienne orientale du dixième siècle, non loin des pentes du Caucase! Puisse Timmense publicité du Journal des Débats attirer des regards bienveillants sur ces ruines insignes.

{Journal des Débats^ 1®^ octobre 1895.)

PRISE DE JÉRUSALEM PAR LES GUERRIERS DE LA PREMIÈRE CROISADE LE 15 JUILLET 1099 (d' A PRÈS LES PLUS BÉCENTS TRA VAUX HISTORIQUES. )

Il paraît démontré aujourd'hui que c'est au pape Urbain II, à lui seul, qu'appartient l'initiative de la prédication de la première croisade (1). M. Louis Bréhier, professeui;à la Faculté des lettres de Clermont, a clairement indiqué, il y a quelques années, les arguments en faveur de cette hypothèse dans un bien intéressant petit volume intitulé : L'Église et r Orient au moyen âge. Touché de compassion par les affreuses souffrances des chrétiens dans le Levant, par la nouvelle surtout que le Saint-Sépulcre et les Lieux Saints avaient été profanés par les Turcs, désireux de mettre fin par une diversion en Palestine aux désordres et aux violences qui accablaient la chrétienté et de délivrer les provinces orientales

(1) J'ai suivi pas à pas, dans cet article^ les travaux de H. Hagenmeyer et de feu R. Rœhricht.

tombées sous le joug des infidèles, ce grand pontife accomplit ce prodige de réunir dans une entreprise commune des peuples de toutes les provinces de l'Europe « que leurs langues, leurs habitudes nationales, leurs intérêts divergents tendaient à éloigner les uns des autres ». Après avoir parcouru le midi et l'est de la. France, prêchant partout la croisade, Urbain II, qui avait convoqué pour le 18 novembre de Tan 1095 le fameux concile de Clermont, s'adressa lui-même à la foule des clercs et des chevaliers réunis pour cette circonstance et les exhorta à prendre les armes pour aller délivrer le Saint-Sépulcre et les infortunés chrétiens d'Orient. Ses paroles enflammées soulevèrent l'enthousiasme des fidèles qui, aux cris de « Dieu le veut ! » se croisèrent par milliers. Une immense activité religieuse et guerrière se manifesta dans toute la France et par tout TOccident. Tout le monde se leva, tout le monde voulut partir, s'empressant de prendre le chemin de Dieu. La croisade populaire et ses bandes innombrables commandées par Pierre TErmite, Gautier surnommé Sans- Avoir, le prêtre allemand Gottschalk, le comte Émicho, Guillaume le Chambellan, vicomte de Melun, et bien d'autres, après avoir traversé l'Europe, en pillant, en massacrant les Juifs, échoua, dès la fin de Tan 1096, en Asie Mineure sous les coups des Turcs. La véritable croisade, celle des barons, s'organisait, pendant ce temps. Les premiers départs eurent lieu

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en août 10^6. Quatre armées principales : une première composée de Français du nord, d'Allemands et de Flamands, commandés par Godefroi de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, et son frère Baudouin ; une seconde, de Norinands et de Français, commandés par Hugues de Vermandois, frère du roi Philippe I®' de France, par Robert Courte-Heuse, duc de Normandie, Etienne, comte de Blois et de Char- Ires, et Robert de Flandre ; une troisième, de Français du midi, sous Raimond de Saint-Gilles, le puissant comte de Toulouse, et le légat pontifical Adhémar de Monteil, évêque du Puy ; la quatrième, de Norm^ands de l'Italie méridionale, sous Boémond et Tancrède, fils et neveu de Robert Guiscard, partant des points les plus opposés, opérèrent par des voies égalem^ent différentes leur concentration à Gonstantinople, où elles arrivèrent successivement entre l'extrême fin de Tannée 1096 et les mois d'avril et mai 1097.

Je passe sur les difficultés avec le basileus d'Orient, Alexis Comnène. Le 19 janvier 1097, la grande armée des croisés passée en Asie s'emparait de Nicée. Elle s'engageait ensuite dans l'intérieur de l'Anatolie et remportait le P' juillet, sur les Turks, une victoire éclatante dans les plaines de Dorylée. La traversée de l'Asie Mineure fut infiniment pénible. Arrivé enfin devant Antioche le 20 octobre 1097, le gros de l'armée de la croisade assiégea cette for-

midable place de guerre à rimmease enceinte resserrée entre la montagne et le fleuve Oronte, défendue par quatre cent cinquante tours. Après un siège aussi long que terrible, les chrétiens entrèrent par trahison dans la capitale syrienne le 2 juin 1098 et massacrèrent les défenseurs. Je passe encore rapidement sur l'arrivée presque aussitôt après de Témir Kerboga, le fameux atabek de Mossoul, à la tête de deux cent mille guerriers. La miraculeuse décoiîverte, Y « invention », suivant le terme consacré, de la Sainte Lance qui avait percé le flanc du Christ moribond, relève le moral des croisés. Dans une sanglante et affreuse bataille, ils mettent en déroute les bandes de Kerboga le 28 juin. La route de Jérusalem est désormais ouverte aux chrétiens, mais les dissensions des grands chefs devaient retarder encore de dix mois la marche décisive. Ce fut seulement au mois d'avril 1099 que les croisés, laissant le prince Boémond en possession d'Antioche, commencèrent leur marche sur la Ville Sainte qui, au mois d'août de Fan précédent, était retombée 'au pouvoir du khalife Fatemide d'Egypte.

La traversée de la Palestine fut relativement aisée. Enfin l'armée chrétienne, infiniment diminuée de nombre depuis son départ d'Europe, le cœur débordant d'une incomparable joie pieuse, aperçut le magnifique panorama des murs et des édifices de Jérusalem le mardi 7 juin 1099. Ce fut une des plus

grandes, une des plus émouvantes scènes de Thistoire. Tous, chefs et soldats, tous ces poudreux combattants de tant de batailles, répandant des larmes d'allégresse, priant avec une immense ferveur, se jetèrent à genoux, levant les bras vers la Sainte Cité, but constant de leurs plus lointains désirs. « Quand ils ouïrent nommer Jérusalem, dit le grand historien de la croisade, l'archevêque Guillaume de Tyr, ils vinrent un peu en avant, jusqu'à ce qu'ils virent les murs et les lours de la ville. Alors ils levèrent leurs mains vers le ciel, puis après se déchaussèrent tous et baisaient la terre. Qui vit ce spectacle ne put avoir le cœur si dur qu'il n'en 'fût ému ! Dès ce moment, la route ne leur sembla plus mauvaise et ils s'avancèrent légèrement jjusqu'à ce qu'ils fussent arrivés en face de la cité. Lors sembla que la parole du prophète fût accomplie, qui avait dit ces paroles longtemps avant que tout ce peuple n'eût quitté son pays pour assiéger Jérusalem : « Lève tes « yeux. Réveille-toi, réveille-toi, lève-toi, Jérusalem ! € Délivre-toi des chaînes de ton cou. Regarde la « puissance du Fils de Dieu. L'Éternel vient te déli- « vrer des mécréants, fille captive de Sion ! »

De ces immenses armées qui avaient quitté l'Occident quelques années auparavant, il n'y avait pas maintenant en face de la Cité Sainte plus de quarante mille personnes dont à peine vingt mille combattants ! Des grands chefs de la croisade plusieurs

étaient morts. Boémond était resté à Antioche. Baudouin s'était installé en vainqueur dans la lointaine cité d'Edesse. Cette armée si réduite en nombre trouvait devant elle Jérusalem parfaitement fortifiée^ avec une garnison de plus de quarante mille hommes, en grande partie soldats du khalife d'Egypte. Ceux-ci avaient chassé de la ville le patriarche et les habitants chrétiens après les avoir cruellement rançonnés. La terrible chaleur de Tété syrien semblait atroce et insupportable aux gens du Nord. Les malheureux croisés, épuisés par tant de fatigues, soufîraient affreusement, surtout du manque d'eau. Les fortifications de Jérusalem étaient très puissantes. On reconnut aussitôt qu'il était impossible d'attaquer la ville par l'est et le sud-est. Elle ne fut d'abord investie que du côté ouest par le comte Raimond de Toulouse, du côté nord-ouest par Godefroi de Bouillon et Tancrède, du côté nord par les deux Robert de Flandre et de Normandie. Cependant, peu après, le comte Raimond, contre l'opinion des autres chefs et à leur grande irritation, transféra son camp de l'ouest au sud sur le mont Sion dont l'église contenait tant de sépultures illustres : celles des rois David et Salomon, celle du proto-martyr Etienne, celle de la Vierge !' Puis cette sainte montagne avait vu tant de scènes fameuses du christianisme : la Sainte Cène, Tapparition du Christ après la résurrection à Thomas et aux autres

disciples, l'Esprit Saint descendant sur les apôtres I De même, encore plus tard, Godefroi de Bouillon transporta son camp droit au nord, à Test de celui du comte de Normandie et de l'église de Saint- Étienne, encore debout alors, mais en grande partie détruite.

Le 9 juin, Raimond Pilet, Rairaond de Turenne et quelques autres croisés eurent un combat violent avec deux cents Bédouins. Ils les mirent en fuite et leur prirent trente chevaux. Trois jours après, le 12 juin, effrayés par la pestilence amenée par le manque d'eau, sur le conseil des évêques et des clercs, les chefs de l'armée allèrent rendre visite à un vieux solitaire, un homme de Dieu, élabli sur une haute tour sur le mont des Oliviers où les assiégeants avaient installé un poste. A la grande joie de tous ces vaillants. Termite vénérable leur annonça que certainement ils prendraient la ville le lendemain pourvu qu'ils eussent jeûné et prié auparavant. Ensuite de quoi, avec une belle et touchante naïveté, Tassant fut décidé pour ce lendemain. La nuit fut employée aux préparatifs. Hélas ! le 13 juin, malgré leur brillant courage, les chrétiens échouèrent avec des pertes notables. On se battit depuis l'aube jusqu'à la sixième heure. Tout au plus put-on détruire Tavant-mur du côté nord. La cause de cet échec était infiniment simple. On manquait totalement d'appareil de siège, surtout d'échelles. Reinhold de

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Clhartres était cependant monté le premier jusqu'à la crête de la muraille, mais, malgré sa folle audace, on le rapporta avec la main coupée. Une nouvelle attaque du lendemain 14, au matin, fut aussi malheureuse. Alors on commença avec une hâte fébrile à fabriquer des échelles. La famine était au camp. Surtout le manque d'eau était affreux. La fontaine fameuse de Siloé ne pouvait suffire à de telles multitudes d*hommes et d'animaux. Bientôt elle fut horriblement souillée. Il s'en exhala des odeurs abominables, des miasmes pestilentiels. On manquait aussi de vin.

Cette triste situation ne fit que s'accroître durant les derniers jours de juin et les débuts de juillet. La disette d'eau devenait chaque jour plus cruelle. Aux environs des points d'eau si peu nombreux, affreusement salis, des embuscades ennemies guettaient incessamment les malheureux chrétiens, tuant les isolés, razziant les bêtes de somme. Aussi fallait-il apporter l'eau de très loin, de six milles de distance environ, dans des outres faites de peaux de bœufs et de chèvres cousues ensemble. On en amenait même <lu Jourdain. Plus tard on eut un peu de vin, mais fort cher. Le manque de bois de construction pour les machines par le seul moyen desquelles on pouvait •prendre Jérusalem était une autre terrible calamité. Le 14 (sauf l'attaque du matin) et le 15 juin furent <leux journées d'inaction.

Le iS, un conseil des grands chefs décida de construire à tout prix des machines de siège et des ' châteaux de bois, constructions roulantes colossales dépassant la hauteur du rempart. Un chrétien syrien avait enfln indiqué aux Francs les régions où ils pourraient trouver le bois nécessaire : en particulier certains territoires montagneux du sud, dans la direction de l'Arabie. Raoul de Chartres raconte aussi que Tancrède avait découvert dans un endroit caché des solives et des poutres qui, l'an d'auparavant, avaient servi à Tarmée égyptienne pour construire ses machines quand elle s'était emparée de la Ville Sainte. Les deux comtes Robert de Flandre et de Normandie avec Gérard de Kérisy et des troupes de pied et de cheval se rendirent en conséquence à quatre milles du camp et rapportèrent des troncs d'arbres en quantité à dos de chameaux, La construction des machines, surtout des gigantesques châteaux de bois dura quatre semaines. On les érigea en face de la tour David. Raoul de Chartres donne le titre d'ingénieur au comte Robert de Flandre qui, parti avec deux cents hommes pour la région de Naplouse, en rapporta beaucoup de {Dois. Le travail de construction fut surtout énergiquement mené à partir de l'arrivée des Génois le 20 juin, arrivée dont je vais parler. En môme temps, celui des claies confectionnées à l'aîde des brt)ussailles était fait par les femmes, les enfants, les jeunes garçons, les vieil-

lards, assemblés dans le val de Bethléem. Ils cousaient aussi ensemble les peaux de chevaux, de bœufs, de chameaux qui devaient protéger les machines contre le jet des pierres et du feu grégeois. Un message avait apporté aux croisés devant Jérusalem Tannonce de l'arrivée à Jaffa le 17 juin d'une flotte génoise de secours de six navires par le moyen de laquelle leur armée pourrait être puissamment et constamment ravitaillée. On envoya à ces nouveaux venus pour les protéger un petit corps de troupes commandé par Raimond Pilet et quelques autres chefs. Cent chevaliers en faisaient partie. Une rencontre meurtrière eut lieu sur la route. On tua deux cents Arabes et Turcs. On prit un grand butin et cent trois chevaux, plus un grand seigneur arabe de haute, naissance qu'on mit à mort en face de la tour David parce qu'il refusa d'abjurer. Les Génois apportaient beaucoup de provisions, mais l'arrivée imminente d'une puissante flotte égyptienne les contraignit à abandonner presque tous leurs navires et à accompagner le 19 juin devant Jérusalem les croisés qui étaient venus à leur rescousse. Ils apportèrent toutes leurs prpvisions, même le bois de leurs vaisseaux pour aider à fabriquer les machines de siège, el beaucoup d'autre matériel. De ntombreux croisés se conduisaient indignement. Ils couraient se baigner dans le Jourdain, ils y coupaient des palme& pour marquer que leur pèlerinage était terminé.

puis se hâtaient de gagner Joppe, qui est Jaffa, pour tâcher de s'embarquer pour TEurope.

Cependant la construction des machines de siège avançait rapidement. Gaston de Béziers et Guillaume <ie Ricau se révélèrent experts remarquables en cette matière. L'évêque d'Albara surveillait la préparation des charpentes. On y faisait travailler les villageois musulmans. Ils se mettaient souvent cinquante ou soixante pour porter un tronc géant que quatre paires de bœufs ne parvenaient pas à ébranler et à soulever du sol. Pour résister à Faction de ces formidables tours roulantes et des plus petites machines si nombreuses édifiées avec un zèle quasi miraculeux, les assiégés naturellement s'eiDforçaient de leur côté de renforcer et de multiplier leurs moyens de défense,* si bien que bientôt ils eurent bien davantage d'engins et de catapultes que les assiégeants, neuf ou dix fois plus, dit Raimond d'Aguilers. Il y eut aussi des visions extraordinaires dans le camp des croisés par lesquelles Tâme du défunt légat pontifical, l'évêque du Puy, Adhémar de Monteil, jadis un des plus fougueux protagonistes de l'armée, s'efforçait de montrer aux chrétiens comment ils arriveraient à apaiser la colère de Dieu et à obtenir son secours. Hélas ! on ne crut pas aux exhortations de ce revenant. Alors Adhémar apparut à nouveau au prêtre Pierre Desiderius ou Didier et ordonna par son entremise aux chrétiens de faire pénitence, de

jeûner, de faire pieds nus des processions autour de Jérusalem. Neuf jours après le Seigneur leur livrerait la Ville Sainte. Pierre Desiderius, devenu du coup célèbre, fit part de cette apparition si troublante à Hugues de Monteil, frère d'Adhémar, à d'autres encore, si bien que le 6 juillet une conférence des princes se réunit pour veiller à la réalisation de ces ordres quasi divins. Après un jeûne qui dura trois jours, le vendredi 8 juillet, Tarmée chrétienne tout entière, précédée par un nombreux clergé de blanc vêtu, portant les saintes reliques, fit processionnellement le tour de la ville. Pieds nus, mais armés, ces étranges pèlerins furent accueillis par les huées de Tennemi qui disposait sur les murs des croix et des crucifix la tête en bas, les frappant de verges, les injuriant à haute voix, crachant sur eux, les souillant d'urine, faisant un vacarme infernaL La procession, pieusement, lentement, partant de la colline de Sion, passant à l'église Saint-Étienne, revint par le mont des Oliviers et Sainte-Marie du val de Josaphat pour regagner Sion où un prêtre tomba mort, frappé d'une flèche envoyée du rempart. Sur le mont des Oliviers, Pierre TErmite, le fameux agitateur, et Arnoulf de Rohès, chapelain du comte de Normandie, dans des allocutions passionnées, supplièrent les chrétiens désunis, surtout le comte Raimond et Tancrède, de se réconcilier. Ils y réussirent et furent aussi Toccasion de riches aumônes.

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Jusqu'à la fin de la procession, du haut du rempart^ les Sarrasins surexcités insultèrent l'immense procession. Ils criblaient de flèches les chrétiens qui, avec leur imprudence habituelle, s'obstinaient à défiler à portée de traits des murailles.

A partir de la nuit du 9 au 10 juillet, qui avait vu la fin du grand travail de la construction des^ machines, jusqu'à la journée du 12, Godefroi de Bouillon et les deux Robert firent démonter le grand château roulant avec sa tour colossale, même les plus petits engins, pour les transporter plus à Test, jusque tout près du val de Josaphat où on les installa de nouveau sur un terrain plus plat, en face d'une portion du rempart qui semblait plus faible, moins bien défendue. Ce fut, par ces chaleurs effroyables de Télé syrien, un labeur surhumain. Le 12 juillet tout était terminé. « Vous qui lisez ces lignes, s'écrie le chroniqueur, ne croyez pas que ce ne fut rien ! » On roula l'immense machine l'espace d'un mille dans le grand silence de la nuit. Avec elle on transporta encore trois « manganes », machines de moindres dimensions. Les défenseurs du rempart s'efforcèrent de faire rétrograder celles-ci, et comme ils disposaient sur la muraille des sacs pleins de paille et de balle d'avoine pour amortir l'effet terrible des quartiers de rocs lancés par ces mêmes machines, les croisés mirent le feu à ce^ appareils protecteurs au moyen de flèches garnies d'étoupes enflammées»

On employa probablement encore la journée du mercredi 13 à divers autres préparatifs.

Dans le môme temps que Ton transportait ce grand château de bois sur- un autre point de l'enceinte, sur la face méridionale, le comte Raimond de Toulouse et ses provençaux, aidés des Génois venus de Joppe avec tout leur si précieux attirail de cordages, de chaînes, d'outils de toutes sortes, avaient achevé de construire un autre château de bois avec une tour également gigantesque. En même temps aussi, ils avaient, entre ce colossal engin et la cité assiégée, à peu près comblé le fossé sur ce point. Ce travail, inauguré le 12, fut achevé dans la matinée du vendredi 15, non sans de très lourdes^pertes du côté des assiégeants. Pour hâter ce grand labeur de combler le fossé, les princes firent publier à son de trompe que, pour chaque trois pierres apportées, ils paieraient un denier. La disette d'eau continuait à être si grande que pour un de ces deniers, on n'avait pas de quoi étancher sa soif ! Une fois le fossé comblé et le terrain avoisinant bien aplani, on poussa et roula ce nouveau château de bois jusque tout proche du rempart. Tout ce travail prodigieux se passait sous la pluie de flèches et de projectiles incessamment lancés par les Sarrasins du haut de la muraille.

Dans la nuit du 13 au 14 juillet on fit enfin crier et publier partout Tassant général. On s'y était

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préparé par des prières, des vigiles, des aumônes. A Taube, Tattaque commença sur tous les points de Tenceinte. Elle dura furieuse toute cette journée jusque dans la nuit suivante. Les assiégés se défendaient avec héroïsme. Un grand succès fut la destruction de Tavant-mur par Faction d'un puissant bélier, machine formidable à laquelle le feu grégeois lancé par les Sarrasins ne parvint à faire aucun mal. La grande tour du château de bois du duc Godefroi fut également à ce moment entièrement disposée pour l'assaut. Elle fut, avant tout, tapissée de peaux d'animaux: chevaux, bœufs et chameaux. Sur l'étage supérieur de cette colossale construction, le duc Godefroi et Eustache, son frère, devaient s'installer ; sur l'étage moyen Leuthold et Engelbert de Tournay ; sur Tétage inférieur, ceux qui devaient procéder à la mise en marche de la machine et la faire progresser. Comme le fossé était maintenant tout à fait comblé et le terrain entièrement égalisé^ on brûla le fameux bélier dont on s'était tant servi jusqu'ici et qui mâintenant.gênait les mouvements du grand château de bois. i

A l'aube du 15 juillet, cette grande tour roulante avec toute sa garnison se trouvait donc là, isolée, tout auprès du rempart qu'elle dépassait de la hauteur d'une lance. Par des déserteurs sarrasins très nombreux, on apprit que des envoyés du khalife d'Egypte devaient pénétrer ce matin même dans la

ville assiégée. On disposa une embuscade qui se saisit d'eux. Un fut incontinent massacré. L'autre, qui fut fait prisonnier, avoua qu'il était chargé de promettre de la part du khalife aux assiégés la levée du siège pour dans quinze jours. On plaça l'infortuné sur le plateau d'une mangane qui le projeta contre le rempart sur lequel son corps s'écrasa tout pantelant et brisé. Les défenseurs luttaient avec le courage du désespoir. Ils avaient disposé en face de la terrible tour de bois cinq grosses manganes qui, du reste, ne lui firent aucun dommage. Cette résistance acharnée au début de la journée n'en inquiéta pas moins terriblement les assiégeants. Au faîte du château de bois, un crucifix doré avait été placé sur lequel les Sarrasins tiraient incessamment à toute volée, mais sans parvenir à l'endommager. Cependant ils tuèrent, au côté même du duc Godefroi, un chevalier auquel une pierre lancée du rempart brisa le crâne. La lutte se continua ainsi ardente tout le jour durant. Sans cesse il fallait réparer le château de bois et les cordages énormes qui le mouvaient. On l'avait donc roulé à grand'peine et à grand labeur tout auprès du rempart, mais les assiégée avaient en ce point haussé la muraille de manière à ce qu'elle dominât encore l'appareil ennemi et cet échafaudage surélevé avait été entièrement recouvert de sacs de paille et de balle d'avoine attachés ensemble et retenus par des cordages de navires. De ce point

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élevé, sans une minute d'arrêt, les Sarrasins s'efforcalent à coups de projectiles de toutes sortes de chasser ou détruire les guerriers chrétiens renfermés dans le château de bois. Mais ceux-ci réussirent à mettre le feu aux sacs de paille et forcèrent ainsi Tennemi à se retirer. Voyant qu'ils n'arrivaient à aucun résultat et que toutes leurs salves de feux grégeois ne parvenaient pas à endommager la tour, les assiégés hissèrent sur la muraille un énorme tronc d*arbre enveloppé de toutes sortes d'étoffes très inflammables. Ce tronc, lié' par le milieu par une forte chaîne de fer, fut alors projeté entre le rempart et la tour, après qu'on y eut mis le feu, mais les chrétiens étouffèrent cet incendie naissant en versant du vinaigre sur le tronc d'arbre qui flamba sans causer aucun dommage^ Puis ils réussirent à attraper la chaîne et à attirer ainsi en haut les débris du tronc. Ils étaient en plus grand nombre en ce point que leurs adversaires.

Enfin vers neuf heures du matin, « à l'heure môme où le Christ avait été crucifié », on parvint sur la plate-forme du grand château de bois à abattre le pont-ïevis, ce qui permit aux assiégeants d'atteindre le haut du rempart et de le franchir. Ils s'y précipitèrent avec furie aux cris de : « Dieu aide I », « Dieu aide ÎJ» Alors ce fut la ville prise et la victoire ! « Les chrétiens, dit Yakout, pénétrèrent dans la cité par le côté nord, au voisinage de la porte Saint-Étienne

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que les musulmans appellent Bal-el-Asbat, « porle des troncs d'arbre ». Leuthold de Tournay fut le premier qui franchit le rempart, suivi presque immédiatement par son frère Engelbert, puis par le duc Godefroi et son frère Eustache de Boulogne (1). D'autres réussissaient en ce mêm-e moment à se hisser dans la ville au moyen d'échelles, tandis que de plus grosses bandes y entraient par les portes maintenant brisées à coups de haches ou les brèches ouvertes. Mais ce ne fut pas sans de très grosses pertes. En même temps Tancrède et Robert Courteheuse, suivis des leurs, entraient aussi après avoir fait brèche à Saint-Étienne. Beaucoup périrent écrasés dans la terrible presse. Un bien plus grand nombre succombèrent aux coups des Sarrasins qui luttaient avec la rage du désespoir. Les Francs se précipitaient sur les talons des fuyards, les frappant furieusement de Fépée. Parmi les plus enragés se trouvaient Tancrède et le duc Godefroi qui, au dire de^ chroniqueurs, répandit une quantité de sang presque incroyable. On poursuivait les fuyards sarrasins, guerriers, femmes et enfants, par les rues et les places, les tuant tous. Dans le vaste temple Salomon, la mosquée fameuse El Aksa, des milliers

(1) Pour d'autres, Raoul de Chartres entre autres, le premier guerrier de la foi qui entra dans Jérusalem prise fut Bernard de Saint- Valéry.

de musulmans furent égorgés dans cette efifroyable mêlée d'une ville prise. Le sang coulait en rivière, répètent à l'envi tous les chroniqueurs avec plus ou moins d'exagération ; « jusqu'aux chevilles », « jusqu'aux talons »,* jusqu'aux genoux », jusqu'aux freins des chevaux ». Les mêmes hécatombes souillaient le pavement du temple Domini, la célèbre Koubet es Sakra des musulmans, ou mosquée d'Omar. Mathieu d'Édesse parle de soixante*cinq mille musulmans massacrés. L'historien arabe Ibn-el-Atîr dit soixantedix mille et parmi cette multitude : des imams, des ulémas, des dévots croyants venus à Jérusalem pour y terminer leur vie dans les , exercices pieux. Le patriarche arménien Vahram échappa par miracle à cette tuerie, .mais beaucoup de chrétiens syriens furent aussi massacrés. Raoul de Chartres dit que le grand chef de cette colossale destruction fut Éberard du Puiset. Albert d'Aix raconte que quatre cents cavaliers envoyés par le khalife d'Egypte au secours des assiégés eurent juste le temps de se réfugier dans la tour David. Les chrétiens s'emparèrent de leurs chevaux, des selles et harnachements abandonnés précipitamment par eux devant les portes de ce gigantesque édifice. On fit également un incroyable butin. Rien que dans la mosquée d'Osmar les vainqueurs trouvèrent, au dire d'Ibn-el-Atîr, plus de quarante grandes lampes d'argent, du poids de trois mille six cents dirhems chacune, une autre

plus grande encore du poids de dix c rotl », cent cinquante de moindre poids !

Durant ce temps, le comte Raimond de Toulouse et ses bandes avaient aussi donné un furieux assaut à la Tille du côté du sud. Les avant-murs avaient été renversés et démolis. Le fossé avait été comblé. Aussi à la fin de la journée du 14 juillet l'avance des assiégeants de ce côté était déjà très marquée. Ils n en avaient pas moins, après la tombée de la nuit, passé des heures de grande anxiété, redoutant à chaque minute que l'ennemi ne réussît à mettre le feu à leurs machines. Le 15, aux premières lueurs de l'aube, la lutte recommença en ce point plus ardente que jamais et les Sarrasins réussirent ici aussi à opposer aux assaillants un nombre de machines supérieur. D'autres circonstances jetaient un grand trouble dans l'âme des chrétiens superstitieux. Des sorcières hideuses, échevelées, debout sur la crête des remparts ou encore sur les toits des maisons environnantes, pour encourager les défenseurs, hurlaient des cantilènes'de rythme très ancien et récitaient des incantations mystérieuses qui, par leurs malédictions effrayantes, devaient rendre nuis tous les efforts des assaillants^ On réussit à les tuer toutes à coups de flèches et de traits, car elles s'exposaient avec insouciance. Comme une des machines des chrétiens était déjà en flammes et que l'autre était fortement endommagée, l'assaut à un moment

sembla presque abandonné de ce côté, lorsque tout à coup, vers midi, les pieux soldais du comte de Toulouse virent reluire à Thorizon la silhouette d'un chevalier qui du haut du mont des Oliviers leur faisait signe avec son bouclier blanc d'avancer sans <;rainte. InQniment encouragés par cette apparition surnaturelle — peut-être le subterfuge de quelque chef avisé — ils se ruèrent de nouveau au rempart. Ce ne fut du reste pas le seul miracle. Raimond d'Aguilers dit que beaucoup parmi les chrétiens virent aussi le défunt évêque du Puy, Adhémar de Monteil, s'élancer le premier à Tassant et gravir la muraille en invitant les autres à le suivre. Albéric ajoute que cette ombre mystérieuse criait en se précipitant en avant qu'il n'était pas seul, mais qu'il guidait au combat les âmes de tous ceux des croisés qui étaient tombés sur la route.

Ce jour était celui de la fête de la Dispersion des apôtres, aussi les assaillants, tout en combattant avec furie, chantaient tous d'une voix haute l'office de la Résurrection. Bref, les gens du comte Raimond, escaladant le rempart, entrèrent à leur tour dans la ville déjà prise d'autre part. A ce moment le gouverneur Ifthikar Eddauleh rendit encore la tour David au comte de Toulouse, qui lui accorda pour lui et sa petite garnison la libre sortie sans armes ni provisions, avec la faculté de se retirer aussitôt à Ascalon> Cette troupe était forte d'environ cinq^cents combat-

tants, parmi lesquels beaucoup de nègres d'Afrique. Entre temps le massacre affreux se poursuivait par toute la ville. Partout le sang sarrasin coulait à flots. Dans le temple Salomon la tuerie se prolongea tout un jour. Beaucoup de combattants s'étaient réfugiés sur le toit de cet immense édifice formé de milliers de feuilles de plomb dont la vente servit plus tard au comte Baudoin à payer ses dettes. A ces infortunés, Tancrède et Gaston de Béziers avaient, en signe de sauvegarde, remis leurs bannières, mais cette protection ne les servit que tant que les croisés furent occupés à piller par la ville. Lés vainqueurs trouvèrent dans Jérusalem beaucoup d'or et d'argent monnayés ou travaillés, beaucoup aussi de provisions de toute espèce. Une foule de pauvres pèlerins se trouvèrent ainsi riches en quelques moments, car chacun n'avait qu'à pénétrer dans une maison ou une propriété pour en devenir aussitôt, conformément au droit de la guerre d'alors, le propriétaire régulier, absolu, universel. Tancrède surtout s'enrichit extraordinairement par le pillage des richesses du temple Domini ou mosquée d'Omar qui lui avaient été signalées par deux renégats musulmans déserteurs des troupes du khalife. Mais il fut forcé plus tard d'en restituer beaucoup à d'autres chefs. A Godefroi de Bouillon seul, il dut remettre la charge de six chameaux. Entre temps, il avait fait enlever par les Juifs tous les cadavres amoncelés dans le

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temple et nettoyer le pavé affreusement souillé. Puis il vendit à vil prix ces mêmes Juifs, trente pour une pièce d'or. Beaucoup furent transportés commeesclaves dans les Fouilles, beaucoup d'autres furent noyés en mer ou simplement décapités. Un historien arabe va jusqu'à dire que la plupart des Juifs de Jérusalem furent brûlés dans leur synagogue.

Cependant le massacre avait pris fin par l'épuisement des chrétiens et la cessation de toute lutte. Il n'y avait presque plus personne à tuer. Alors les vainqueurs, fatigués d'exterminer les ennemis de la foi, sentirent leurs cœurs déborder de gratitude envers Dieu. La fin de la tuerie en ce jour fut marquée par une immense et solennelle procession. Tous ces guerriers, les mains encore teintes de sang,, s'acheminèrent parmi les cris de joie et les sanglotsd*allégresse vers le Saint-Sépulcre où, dans leurs^ vêtements de guerre, souillés des marques du combat, ils adressèrent au Très-Haut leurs actionsde grâce pour cette triomphante entrée dans la Ville Sainte enfin rachetée de ce long esclavage et adorèrent dévotement Notre Sauveur. Le duc Godefroi avec trois seuls compagnons dont l'hisloire a conservé les noms : Baldricus, Adelolf et Slabelo, sans^ cuirasse, vêtu seulement d'un blanc vêtement de lin fin, pieds nus, traversa lentement toute la cité et, sortant par la porte près du mont des Oliviers, alla aussi au Saint-Sépulcre où il rendit grâces à Diea

parmi les pleurs et les prières, le remerciant de ce que « lui, pauvre pécheur, avait enfin mérité de voir ce qu'il avait toute sa vie désiré par-dessus tout contempler ». Puis tous ces vaillants, succombant à la fatigue, se livrèrent au sommeil.

Le lendemain le matin, 16 juillet, on recommença ^encore quelque peu à massacrer. Les chrétiens naontèrent sur le toit du temple, et malgré les supplications des Sarrasins qui s'y étaient réfugiés, malgré les fameuses sauvegardes à eux délivrées par Tancrède, ils les mirent' tous à mort, même lés femmes ^t les enfants, au nombre de plusieurs centaines. Ils les poursuivirent Fépée nue sur cet étroit espace tant qu'un seul subsistât. D'en bas aussi on tirait sur ces malheureux à coups de flèches et de traits. Plusieurs préférèrent se suicider en se jetant du haut -du toit dans le vide. Tancrède fut fort irrité de cette atteinte portée à son honneur.

Après plus de deux années de souffrances incroyables, d'épreuves incessantes, les croisés avaient enfin atteint leur but pieux. D'un commun accord, après une première conférence des chefs tenue le dimanche 17, on élut, le vendredi 22, pour défendre la nouvelle conquête, Godefroi de Bouillon, le vaillant duc de Lorraine. Il ne prit pas le titre de roi, mais, par humilité, choisit celui de « défenseur {ou avoué) du Saint-Sépulcre et prince de la Ville Sainte ». En même temps on prit des mesures pour

«mporter hors de la ville les milliers de cadavres musulmans qui répandaient une effroyable puanteur. Voici à peu près tout ce que nous savons sur la prise <ie Jérusalem dans la journée du 15 juillet 1099 par Ifes guerriers de la première croisade.

(Re^ue hebdomadaire, 18 avril 1914.)

i/histoire d'apbès les MOsnfAns. les premiers

Dès leur arriYée en Syrie et en Palestine, les princes croisés de la première croisade, vainqueurs des Sarrasins en Tan 1099, se hâtèrent de frapper monnaie. C^était une façon d'annoncer leur triomphe urbi et orbi ; c'était surtout un moyen très sûr d'accroître leurs ressources pécuniaires et de ramener l'abondance dans leurs coffres sans cesse épuisés. De tous les droits dits régaliens dont jouissaient au haut moyen âge les souverains ou les possesseurs de fiefs, le droit de frapper moiinaie fut toujours un des plus fructueux.

Le premier dé tous les princes croisés des débuts du onzième siècle dont nous possédions des monnaies est le fameux Baudouin de Flandre, un des chefs les plus illustres de la première croisade, qui fut d'abord comte d'Édesse durant un temps fort court, avant de ceindre, à la mort prématurée de son frère Godefroi de Bouillon, la couronne du saint royaume de Jéru-

salem, et cependant les monnaies dont nous venon» de parler ont été frappées par lui durant sa si brève souveraineté à Édesse.

C'est bien une des plus incroyables aventures de la première croisade, si fertile en prodigieux faits d'armes, que cette conquête de la grande ville d'Édesse de Mésopotamie et de son vaste territoire par le jeune et ambitieux prince croisé, conquête dont le vieil archevêque Guillaume de Tyr, le célèbre historien de cette épopée, nous a fait le récit de la plus naïve et savoureuse simplicité. Baudouin, qui «'était croisé avec la plus grande portion de la chevalerie des Flandres, et qui avait pris une part glorieuse à tous les premiers combats contre les Sarrasins, quitte à Marésie, la Marasch d'aujourd'hui, au pied du Tau rus, la grande armé^ latine marchant sur Antioche. Accompagné par deux cents cavaliers seulement, que suivaient de loin un millier d'hommes de pied, il se dirige rapidement vers Test, se Jette à corps perdu en plein pays ennemi, s'empare des villes, des forteresses, et conquiert toute la contrée jusqu'à la rive de TEuphrate, en délivrant les populations chrétiennes autonomes du joug musulman. Poursuivant sa course folle, il n'hésite pas un instant à franchir le grand fleuve asiatique et marche droit

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à travers ce pays totalement inconnu vers la lointaine cité d'Édesse. Cette ville très populeuse obéissait encore à ce moment au basileus de Byzance, Alexis Comnène, et se trouvait en grand péril, isolée de toutes parts au milieu de Tocéan montant de la conquête musulmane. La renommée des exploits du prince Baudouin parvint aux oreilles du vieux gouverneur ou « stratigos > grec; il l'appela à son secours et, quelques jours après, le prince croisé faisait son entrée dans Édesse, après avoir parcouru tout le pays depuis TEuphrate avec seulement vingt cavaliers. La nouvelle lie cette conquête fabuleuse se répandit aussitôt ; tous les aventuriers, tous les traînards de la grande armée des pèlerins, chevaliers^ écuyers, nobles et vilains, tous ceux fatigués de peiner et pressés de jouir, abandonnant la route de Jérusalem et le siège d'Antioche, où la peste décimait leurs frères, accoururent dans cette pittoresque cité d'Édesse aux vieilles murailles gigantesques. En deux mois, toutes les villes riveraines de TEuphrate et au delà de ce fleuve furent enlevées à leurs émirs sarrasins, et le comté d'Édesse, la plus ancienne des principautés franques de la croisade, fut constitué. Baudouin n'y régna que deux ans avant d'aller ceindre la couronne à Jérusalem. A ce moment, il céda son €omté à son cousin Baudouin du Bourg.

Pendant ces deux ans de règne si lointain, Baudouin fit frapper monnaie de cuivre à Édesse.En vrai chevalier du onzième siècle, dédaigneux de Tart et de toute élégance, courant au plus pressé, il se servit simplement des grossières pièces de cuivre des empereurs byzantins circulant dans le pays à cette époque et y fit graver sa martiale effigie par-dessus^ les types primitifs. Ces pièces, pour être informes et barbares, n'en offrent pas moins un vif intérêt, ne serait-ce que parce qu'elles représentent les plus anciennes monnaies émises par les guerriers chrétiens latins dans le Levant. Le revers porte uniquement la croix, dévot symbole de la croisade ; mais, sur la face principale, Baudouin s'est fait représenter en pied, en harnais de guerre, en cotte de mailles,^ la tête coiffée du heaume conique du onzième siècle, la main gauche serrant la garde de sa vaillante épée^ Voilà pour le conquérant et le guerrier; mais Baudouin est trop.pieux, ou plutôt trop politique, pour négliger le'côté religieux, si important alors, en cette circonstance surtout où il doit se faire pardonner d'avoir abandonné la route du Saint-Sépulcre pour satisfaire son ambition personnelle. Aussi, delà main droite, le voyons-nous élever au-dessus de sa tête la " croix et, sur la légende, en langue grecque, disposée

autour de la figure centrale, lisons-nous ces simples mois : Baldouinos, doulos tou Stas>roUf ce qui signifie: Baudouin^ sèn>iteurou esclas^ede la Croix» G*est bien là la véritable effigie du croisé modèle^ t>randissant, en guise de sceptre, le pieux symbole pour lequel il semble, aux yeux des masses ignorantes et fanatiques, avoir tout abandonné : patrie, famille, riche héritage paternel. C'est bien aussi la monnaie qui convient à ces temps étranges, si fertiles en contrastes étonnants, en oppositions bizarres autant qu'imprévues. Voilà une monnaie frappée presque en Mésopotamie, entre le Tigre et. TEuphrate lointains, le pays légendaire des premières races humaines disparues, par un prince franc du onzième siècle, rude enfant des brumes du Nord, et qui fait sur cette môme monnaie graver son nooi héroïque en caractères byzantins! Toute Thistoire heurtée de cette époque est contenue dans ce simple rapprochement des plus antiques contrées du monde avec les noms sonores de la chevalerie franque «t le langage des Grecs de la Constantinople médiévale!

• Ainsi que la croix de la monnaie de Baudouin représente le côté religieux, ainsi les caractères grecs de là légende indiquent le côté politique et lespréoc-

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cupations plus terrestres du chef croisé devenu, de simple pèlerin, prince puissant et administrateur d'un véritable État. 11 faut flatterla population grecque d'Édesse ; il ne faut pas lui faire trop vivement sentir qu'elle est vaincue et forcée d'obéir à des étrangers, à des Latins schismatiques détestés. Il faut lui montrer son nouveau chef, lui faire épeler son nom dans la langue qui est la sienne. Dans toutes ces contrées conquises par les croisés dans le nord de la Syrie, à Antioche comme à Édesse, les légendes grecques furent donc seules admises sur leurs monnaies pendantles premiers^emps de leur conquête, et Baudouin, Boémond et Tancrède estropièrent volontairement et dénaturèrent sans scrupule leurs noms glorieux pour les plier à Torthographe primitive du bas-grec du douzième siècle. Bientôt cependant Tarrivée incessante de nouveaux flots de croisés et de pèlerins accourant d'Occident pour s'établir aux pays de la conquête donna définitivement la prépondérance à rélément latin sur l'élément grec indigène; les premières précautions devinrent superflues et les princes chrétiens abandonnèrent l'emploi de la langue grecque pour reprendre sur leurs monnaies la langue latine en usage dans leur patrie d'origine. Plus au sud, au contraire, à Beyrouth, à Jafîa, à Jérusalem surtout, les croisés trouvèrent la conquête musulmane plus solidement établie. Ils adoptèrent immédiatement dans ces régions les légendes en langue

114 RÉCITS DE BTZANGE ET DBS CROISADES

latine, seule usitée à cette époque pour Tépigraphie monétaire d'Occident.

La comté d'Édesse, la première fondée entre les baronnies chrétiennes de Terre Sainte, mais aussi de beaucoup la première retombée au pouvoir des Sarrasins, ne compta que quarante-six années d'existence. Baudouin I*' n'eut que trois successeurs : Baudouin du Bourg, son parent, dont j'ai déjà parlé, et qui monta égaleipent après lui sur le trOne de Jérusalem, et les deux Josselin de Courtenay, Josselin le vieux et son fils, Josselin le jeune, prince dissipé, chef militaire courageux mais incapable, sous le règne duquel la grande cité d'Édesse retomba ao pouvoir des troupes féroces d'Eîmad ed din Zenghi, émir ou sultan de Mossoul. Ce fut dans la nuit de la Nativité de Tan 1144 que l'assaut fut donné par les Sarrasins et que presque toute la population chrétienne fut massacrée par eux, nuit terrible dont les chroniqueurs contemporains nous ont laissé d'émouvants récits. En cette seule nuit, le comté d'Édesse avait cessé d'exister; une des métropoles de la croisade était retombée aux mains des infidèles. Soixante mille chrétiens furent égorgés ou vendus à Tencan pour être transportés dans la servitude dans tojutes les contrées de Tlslam. L'année suivante, par un hardi coup de main, le comte Josselin réussit bien à rentrer dans sa capitale, mais ce haut fait ne servit qu'à rendre la catastrophe plus complète. Peu de

jours après, le malheureux prince fut massacré avec presque tous les siens en cherchant à se frayer un pas* sage à travers les masses profondes de Tarmée sarrasine. La nouvelle du désastre ^'Édesse eut par toute FEurope occidentale un immense retentissement. Elle fut la cause déterminante de la seconde croisade qui, un demi-siècle après la première, entraîna vers la Palestine toute la noblesse de France et d'Allemagne, sous la conduite du roi Louis VII de France et de l'empereur bonrad de Hohenstaufen.

On connaît quelques monnaies de cuivre de Baudouin du Bourg; elles sont presque semblables à celles de son prédécesseur, comme elles laides et mal frappées. Elles sont d'une extrême rareté. On n'en a retrouvé aucune des deux comtes Josselin. Sera-tron plus heureux dans la suite, ou bien l'agitation continuelle de leurs règnes, cette vie soumise aux incessantes agitations de l'invasion musulmane, et qui n'était en sommé qu'un combat journalier, empêchèrent-elles ces princes de songer à faire frapper monnaie à leur effigie?

(Le Gaulois, 13 mai 1914.)

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