LES ARMÉNIENS AU MOYEN AGE
Les récents massacres d'Arméniens par les Turcs ont ramené Tattention en Occident sur ce peuple autrefois puissant, aujourd'hui infiniment malheureux, qui, depuis des siècles, se débat sous la plus cruelle des oppressions. La prise toute récente, assez inattendue, d'Erzeroum et l'occupation par les Russes de plusieurs autres cités historiques arméniennes encore en grande majorité peuplées de cette race marquent peut-être la fin de tant de douleurs, de tant d'atrocités. Certes, les patriotes arméniens révent déjà, pour la centième'fois, de la restauratioa de lantique royaume chrétien d'Arménie, mais» assagis par tant de calamités si affreuses, ils regarderaient déjà comme un immense bienfait la création d'une grande province arménienne autonome avec le protectorat moscovite, sous l'autorité duquel vivent déjà leurs compatriotes de l'Arménie russe arrachés depuis des années à la tyrannie turque.
Il n'est pas de race plus mal connue en Occident.
Pour presque tout Français, même cultivé, la question est simple : les Arméniens sont des Orientaux infortunés qui, à Tinstar des Juifs, font du commerce dans le Levant et que les Turcs massacrent périodiquement. C'est là tout. A Paris il n'existe peutêtre pas cinquante personnes en dehors de la colonie arménienne qui possèdent un traître mot de la glorieuse histoire civile et militaire de cette race si intelligente, si richement douée. On voit toujours l'Arménien courbé de siècle en siècle sous le bâton du Turc et de son acolyte le Kurde féroce. Personne ne se doute qu'à deux reprises pour le moins et durant des siècles la nation arménienne tout entière, armée pour la défense de la religion et de la patrie, a, sous ses rois nationaux^ les Pagratides d*abord, plus tard les Roubéniens, lutté avec la plus admirable énergie, dans des milliers de rencontres, contre les redoutables ennemis de la chrétienté qui avaient noms : Perses, Mongols, Tarfares, Sarrasins, Turkopians et Turks. Sous les Roubéniens surtout, à Tépoque des Croisades, le royaume de Petite Arménie a prêté aux principautés franques d'Orient, aux princes d'Antioche, aux rois de Jérusalem et de Chypre un appui formidable durant leurs interminables luttes contre les princes musulmans d'Alep, de Damas et du Caire. Laissant à d'autres le soin de raconter les fastes de cette nation' arménienne si calomniée, dans les divers domaines de la civilisation.
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des arts et de la littérature, je voudrais dire ici quelques mots de ce que furent au point de vue militaire au moyen âge ces Arméniens qui, pour la plupart aujourd'hui, passent pour les victimes pacifiques et résignées du plus atroce despotisme.
La première dynastie chrétienne en Arménie fut celle des Bagratides ou Pagralides, c'est-à-dire des fils de Pagrat. Ces princes régnaient en Grande Arménie, c'est-à-dire dans l'Arménie véritable qui s'étend entre Tant i-Cau case et la portion orientale de la chaîne du Taurus. Ces rois puissants furent en guerre parfois avec les empereurs byzantins, mais bien plus souvent avec les différents souverains musulmans ou mongols. U y eut un moment où ils eurent sous leur commandement une puissance militaire de premier ordre. Ils protégeaient alors contre les attaques des nations musulmanes ou barbares les marches orientales de l'empire byzantin en Asie. Leur magnifique capitale d'Ani, dont j'ai visité les ruines il y a vingt ans (1), environnée d'une muraille grandiose, contenait une foule de somptueux édifices aux inscriptions lapidaires taillées dans la plus belle pierre rouge. Un grand nombre existent encore aujourd'hui en ce site tragique sur les bords très escarpés du fleuve Akhourian. Dynastie et capitale sombrèrent au onzième siècle après la plus coura-
(i) Voy. p. 77.
geuse résistance, sous les coups répétés des invasions des Turks seldjoukides.
Plus tard, vers le douzième siècle, une portion de celte nation arménienne, fuyant la domination into-
lérable du vainqueur, émigra de Tautre côté du Taurus dans l'antique Cilicie. Ce fut cette fraction importante qui constitua au moyen âge le fameux royaume chrétien de Petite Arménie dont Thistoire fut depuis intimement liée à celle des Croisades puisqu'il était à la fois le voisin des principautés chrétiennes de Syrie établies à la suite de la première de ces vastes invasions militaires et la dernière étape des grandes expéditions qui gagnaient la Syrie par Constant] nople et TAsie Mineure.
La frontière orientale de ce petit royaume se confondait avec celles des terres franques et s'étendait jusqu'à une faible distance de cette vallée de TOronte, alors fertile et populeuse,, où s'élevait, entourée de sa haute et magnifique ceinture de tours et . de murailles, la grande cité d'Antioche, capitale de la principauté de ce nom. L'histoire de ce royaume d'Arménie, de cette petite souveraineté chrétienne du moyen âge, d'abord blottie dans les profondes vallées de Tâpre chaîne du Taurus, puis s'étendant peu à peu jusqu'au rivage du golfe de Cilicie, est des plus intéressantes. Les Arméniens établis, je l'ai dit, «n ces contrées veçs le douzième siècle, race vivace «ténergique, luttèrent incessamment contre tous les
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envahisseurs : Sarrasins de Syrie, d'Alep ou d*Égypte, Tartares aussi, qui les environnaient d'un cercle de fer. Ils avaient, nous l'avons vu, pour chefs des princes nationaux, les Roubéniens, descendants de Roupène, ou Roubên, d'abord simples princes régnants ou barons, comme les appellent les chroniqueurs francs des Croisades, puis rois véritables, consacrés par TÉglise de Rome. Leurs sujets, réduits primitivement aux habitants de quelques villages groupés autour des châteaux perdus dans les montag^nes, arrivèrent rapidement à une puissance qui en fit pour les princes francs établis en Syrie d'utiles et puissants auxiliaires.
Grandis et fortifiés de leur côté par l'arrivée inattendue de tant de croisés, les Arméniens s'appuyèrent maintes fois sur eux dans leur résistance désespérée contre les armées musulmanes. Puis, lorsque les grandes catastrophes fondirent sur la Terre Sainte et que le nom même des anciennes principautés de la Croisade eût disparu de Palestine et de Syrie, les Arméniens de Cilicie, frappés eux aussi à mort par tant de désastres, tour à tour tributaires des sultans seldjoukides d'Iconium, des khans tartares et des sultans mamelouks du Caire, se soutinrent avec peine quelque temps encore. Ils étaient comme protégés par le voisinage de cet autre glorieux royaume latin de Chypre, qui avait si courageusement relçvé dans le Levant l'étendard de la
Croix chassé de Syrie par les victoires de Saladia et de ses successeurs. Des princes de la maison de Lusignan remplacèrent même sur le trône d'Arménie les descendants de Roubên. Puis enfin tout fut terminé pour les Lusignan de Chypre comme pour TArménie, et l'invasion égyptienne emme;iant le dernier roi arménien captif au Caire transforma en une solitude fumante les pentes sauvages du Taurus et les plaines de la basse Cilicie.
Maintenant la plus grande portion de la nation arménienne, à Texception de ceux des siens qui sont fixés en masse à Gonstantinople et dans quelques grandes cités du Levant, occupe encore les vilayets turks situés au nord du Taurus oriental et connu s sous le nom de Grande Arménie. Mais beaucoup d'Arméniens habitent aussi les vijiles de Cilicie au sud de cette même chaîne de montagnes, preuve vivante de la place importante qu'occupe en Orient celte nation si admirablement douée. Tous espèrent que l'ère des catastrophes et des massacres est enfin fermée pour elle, et que, sous l'égide de la Russie, elle pourra suivre de plus pacifiques et plus heureux destins.
Je ne puis ici passer sous silence que, parmi les plus grands empereurs militaires de Byzance, plusieurs furent d'origine arménienne. L'histoire de l'armée byzantine fourmille de noiïis d'illustres chefs de cette même race. Je répète que je voulais seulement dire ici quelques mots de l'antique valeur
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derrière de la nation arménienne et que je laisse à •d'autres le soin de parler de ce que ce peuple si brillamment doué a fait jadis dans le domaine des arts et des lettres.
La capitale de la Petite Arménie, la ville royale -de Sis, était située dans la haute vallée du même nom, et bien souvent les princes roubéniens s'y retirèrent tandis que, dans la plaine, passait le flot dévastateur de l'invasion mongole, arabe ou égyptienne, accourue des plateaux de la haute Asie ou des bords de TEuphrate ou du Nil. Ce fut dans un autre de ces châteaux royaux d'Arménie, dans celui de -Gaban, que se joua en l'an 1374 l'acte suprême du drame qui mit fin à l'agonie de l'héroïque royaume -chrétien. Derrière ses hautes murailles, le dernier roi d'Arménie, Léon VI, se défendit, durant neuf mois, contre les innombrables soldats égyptiens et «éthiopiens du sultan du Caire, Melik Aschraf Shaban. Forcé par la. famine à se rendre à discrétion, il vit son royaume anéanti par la plus effroyable des dévastations. Lui-même, longtemps chargé de fers sur le sol d'Egypte, au château du Caire, obtint enfin sa liberté, grâce aux bons offices des souverains d'Aragon et de Castille. Il partit pour TOccident après huit années de captivité, afin d'implorer, lui aussi, la compassion de l'Église et des rois d'Europe, qui le reçurent partout avec le respect que commandait sa grande infortune. Alors commença pour lui une
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de ces odyssées, une de ces existences errantes et étranges dont la vie du moyen âge nous offre tant et de si curieux exemples. Tour à tour plein d'espoir, caressant les plus chimériques projets de resta uraiion, puis plongé dans le découragement et presque dans là gêne, vivant des subsides des princes d'Occident, Léon VI résida successivement à Rofne, à Madrid, à Londres et à Paris où il finit par mourir, le 29 novembre 1393, dans le palais des Tournelles, rue Saint-Antoine, vis-à-vis de Thôtel Saint-Paul, résidence ordinaire des rois de France. Il fut inhumé aux Gélestins,où son corps resta jusqu'à la Révolution. Ses cendres furent alors jetées au vent comme celles de tant d'autres. Son tombeau, d'abord transporté au musée des Monuments français des Petits- Augustins, a été déposé, sous la Restauration, dans les caveaux des sépultures royales de Saint-Denys où il est actuellement conservé. L'inscription en est ainsi conçue : Cy gist très noble et excellent prince Léon de Lusingnen (pour Lusignan) quint (1), roy latin du royaume d'Arménie, qui rendit Vâme à Dieu à Paris le vingtième jour de novembre, Van de grâce mil troys cent quatre-vingts et neuf,
(1) Certaines listes royales ne donnent à Léon YI que le chiflfre V parce que Léon II, que les Arméniens appellent le Grande est le premier souverain de la Petite Arménie qui lyt pris le titre de roi.
[Journal des Débats^ 10 mars 1916.)
les croisés au désert du sinàï.
Mon cher Directeur,
Le Journal des Débats du 21 mai 1916 a publié une bien intéressante lettre de M. Charles Beaugé sur la route d'El-Kantara à El-Arich et Rafaa à travers les immensités sablonneuses de la péninsule sinaïtique qui relie TÉgypte à la Syrie. Je vous demande la permission de reproduire ici, pour les lecteurs de votre journal, les courtes pages que j'ai consacrées il y a quelque temps déjà (1) à la traversée par lefe armées de la Croisade de cette même région aride et solitaire, aujourd'hui occupée par les contingents anglais qui y montent la garde pour empêcher toute nouvelle action turque contre le canal de Suez. Il s'agit en l'espèce de Texpédition victorieuse que le roi Amaury I**" de Jérusalem conduisit, en Tan 1164, en Egypte au secours du vizir Schawer, révolté contre le fameux général Schirkouh, qui gouvernail
(1) Campagnes du roi Amaury Z*"^ de Jérusalem en EgypUy au douzième siècle, ¥&ns, 1906.
«n ce temps-là l'Egypte au nom de Nour ed Dtn, le puissant atâbek de Syrie, le Noradin légendaire des chroniqueurs de la Croisade.
« L'armée royale de Terre Sainte, sous le commandement du roi Amaury !•' de Jérusalem en personne, au sortir des portes d'Ascalon, prit la route directe du Caire le long de la mer, « commuai concis lio Christianitatis » , dit une lettre d'un Templier au roi Louis VII de France, écrite dans les derniers jours du mois d'août,
« La traversée par une armée de Tisthme sinaïtique qui unit TAfrique à TAsie constituait, au moyen âge comme dans l'antiquité, une opération infiniment hardie, difficile et compliquée. Ces milliers d'hommes, ces immenses convois de bêtes de somme, de chameaux surtout, portant les bagages innombrables» devaient, de la frontière de Syrie à celle d'Egypte, traverser d'infinies étendues désertes, des sables arides sans limites sous un soleil torride, avec seulement sur la route quelques puits constamment et lamentablement insuffisants. Bien malheureusement nous ne possédons presque aucune donnée contemporaine concernant une quelcoijque de ces grandes opérations militaires qu'il serait aujourd'hui si intéressant de pouvoir étudier en détail. Pour l'époque antique, nous avons quelques bien brèves indications pour deux ou trois de ces passages, ceux des armées des grands Pharaons de la dix-huitième dynastie»
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celui des troupes de Cambyse plus de cinq siècles avant l'ère chrétienne. Nous savons positivement que, pour cette dernière expédition, les puits ayant été jugés insuffisants, des marchés avaient été conclus avec les cheiks des tribus arabes sauvages habitant l'isthme. Pour le moyen âge, par contre, nous ne connaissons rien absolument, et pourtant cette route, surtout à Tépoque des croisades, fut constamment suivie ou bien par les expéditions franque» allant en Egypte, ou bien infiniment plus souvent par les armées sarrasines passant d'Egypte en Syrie pour aller attaquer les Francs en Terre Sainte ou ravitailler la garnison d'Ascalon. Cette route, piste à peine tracée, jalonnée par les ossements des béte» de somme, suivait constamment le rivage de la mer, comme elle le suit encore de nos jours. Actuellement elle porte le nom officiel de route du Caire à Gaza par le petit Désert. Elle est naturellement presque abandonnée depuis que la navigation à vapeur et le chemin de fer permeljtent de se rendre du Caire à Jaffa en moins de deux jours. Elle n'offre, du reste, guère d'intérêt, sauf peut-être les ruines peu importantes d'El-Arish. On ne peut la parcourir qu'à dos de chameau. Elle traverse de mornes étendues sablonneuses absolument désertes. Le voyageur haletant n'aperçoit que les sables qui poudroient et la mer qui scintille sous un soleil de feu. De temps en temps des puits assurent le repos des
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caravanes qui» de Gaza au Caire» ont quatre-vingt-^ deux heures de route. Elles accomplissent ce trajet en dix ou douze jours environ. D'El-Arish, dernière station syrienne» jusqu'à Péluse» première stàtio0 égyptienne» il y a trente-cinq heures de route à chameau qui doivent se faire en quatre ou cinq jours»^ Ce devait être à peu près là le tçmps que mettaient les armées franques ou sarràsines de la Croisade è traverser ces espaces dangereux. Certainement les quelques puits rencontrés sur la route étaient tout à fait insulBsants pour d'aussi grandes agglomérations de guerriers» de non-combattants, de bêtes de somme surtout. D'énormes provisions d*eau devaient être transportées à dos de chameau.
« Depuis la prise par les Francs, en Tan 1153» d*Ascalon, la grande forteresse avancée des Sarrasins d'Egypte sur la côte de Syrie, fait d'armes qui fut un des plus grands et des plus utiles succès de la Croisade, c'était d'ordinaire dans cette ville que se concentraient et de cette ville que partaient les expéditions franques allant vers la vallée du Nil. Ce devait être un prodigieux, étrange et animé spectacle qu'un de ces grands départs. Le patriarche de Jérusalem» avec la Vraie Croix, tout le haut clergé du royaume accompagnaient l'armée jusqu'à quelque distance. Les longues files de csc^aliers enchemisés de fer, casqués du heaume sous l'éclatante kouffieh, les troupes de gens de pied de toutes races, sous leurs
pittoresques accoutrements si divers, les intenni- Bables convois de chameaux poudreux, chargés d'approvisionnements de toutes sortes, les mugissants ^troupeaux qui devaient servir à nourrir tout ce peuple, formaient sur Timmense étendue sablonneuse du rivage d'infinis rubans mouvants. Le soleil tor- •ride, les énormes nuages de poussière soulevés par tant de' milliers d'êtres vivants ajoutaient encore à j'étrangeté de ce spectacle saisissant. Les chants pieux, les litanies traînantes, les voix claires et iiautes des prêtres et des moines, les chansons grosisières, les injures des soldats proférées dans tous les dialectes de l'Occident et de TOrient, les rires éclatants des conducteurs indigènes, les cris des chameliers, les cris aussi de tant d'animaux divers s'élevaient vers le ciel en un infernal et incessant tumulte.
« D'Ascalon, l'armée atteignait fd'abord en quelques heures Gaza, la dernière position importante clés Francs dans la direction de l'Egypte. Celait tme ville fahaeuse, une des plus anciennes du monde, <Jéjà mentionnée dans la Genèse avant l'époque <l'Abraham. Le roi Baudouin III de Jérusalem, le prédécesseur d'Amaury, y avait élevé avec des matériaux antiques une forteresse dont il confia la garde à rOrdre du Temple. Sous la protection de ce puissant château, la vieille ville arabe ruinée de jadis se transforma rapidement en une ! bourgade franque
dont les chroniqueurs occidentaux déformèrent le nom en celui de Gadres.
« On conçoit de quelle importance était la possession de Gaza pour les ï'rancs à Tépoqué des croisades. C'était leyr sentinelle la plus avancée du côté de rÉgypte, le point d'appui de toutes leurs expéditions dans cette direction. Aussi l'Ordre du Temple y entretenait une nombreuse garnison tenue perpétuellement en alerte par les incursions des contingents égyptiens ou des tribus arabes errantes et pillardes.
« De Gaza, par la contrée déserte du Darona, l'armée en quelques heures, toujours longeant le rivage aride et brûlant, atteignait la petite forteresse de Daron ou Daroun, dernier poste militaire des Francs sur la route du pays de Misr qui est l'Egypte, à l'extrême frontière, du Saint Royaume. Ce devait être une vie morne et affreuse que celle des malheureux soldats francs auxquels était confiée la garde de ce point extrême de la frontière perdu dans cette immensité de sables sans un brin d'herbe.
« Sans cesse en éveil pour épier la venue des maraudeurs, fils de Mahom, ils semblaient les gardiens de quelque phare fantastique émergeant d'un océan de sables. C'était précisément le l'oi Amaury I" qui avait construit ce fort avec les matériaux d'édifices antiques subsistant à Tétat de débris.
« A partir de Daron commençait véritablement la traversée du désert, l'infinie, morne, monotone et
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brûlante course dans les sables enflammés, le long* d'une interminable chaîne de dunes basses, parallèles au rivage, dont elles sont éloignées de trois ou quatre kilomètres euTÛron, la route de la soif, de la chaleur suffocante, de Taveuglante poussière. Par le petit ouady Saïga, puis le Khân-Younès, puis le puits de Bir-Refah, Tantique Raphia des guerres des Ptolémées, Touadv Chelk-Zouïedd, le fort ruiné de Khirbet-el-Bordj, Touady EI-Arish, le « torrent d'Egypte» de la Bible qui forme la frontière naturelle entre la Palestine et l'Egypte, on atteignait El-Arish, cette oasis célèbre dont le nom revient si souvent dans l'histoire des luttes acharnées entre Francs de Syrie et Sarrasins d'Egypte à cette époque. C'était Tantique Rhinocoloura, lieu de déportation sous les Pharaons. Un grand souvenir y était demeuré dès le début de l'histoire de la Croisade. Baudouin I»', « ce second Judas Macchabée », y était mort avec un pieux courage le 2 avril 1118 au retour d'une expédition contre Faramia d'Egypte. Il y avait expiré dans les bras de l'évêque Roger de Ramleh. Son corps, dont son cuisinier Addo avait enlevé les entrailles, avait été rapporlé à Jérusalem pour y être enterré auprès du tombeau de son frère, le saint roi Godefroi de Bouillon. Aujourd'hui encore, souvenir poignant, un tas de pierres amoncelées sur un tertre porte le nom frappant de Hadjeret-Berdaouïl, « la Pierre à Baudouin >. Le pays alentour s'appelle
Sabechat-Bardewil, « le désert salé de Baudouin ».
« Après El-Arish, le pénible voyage continuait le long de la côte par ces sables horribles. Toujours côtoyant la dune, on passait [à Straki, à Katiyeh* Toujours on allait devant soi. Franchissant enfin, après d'interminables heures de route, la frontière d'Egypte, on rencontrait la première cité de cette contrée fameuse, la Faramia ou Farama des Croisés, l'antique et célèbre Péïuse, alors déjà terriblement déchue de sa grandeur passée, mais importante encore au moyen âge. »
De Faramia, les rudes soldats d'Amaury^ passant à Tell-el-Her, la Magdal de la Bible, franchissant probablement à Quantara le point où passe aujourd'hui le canal de Suez, remontant, peut-être en barques la branche pélusiaque du Nil, se dirigèrent droit sur la grande cité du Caire. Avant toutefois de pouvoir s'attaquer à la capitale immense et fameuse dont la possession leur vaudrait aussitôt celle de la vallée du Nil tout entière, il leur fallait à tout prix, sur cette même branche pélusiaque -du grand fleuve, s'emparer de la ville également célèbre de Belbéis, clef de la route du Caire, clef en un mot de l'Egypte de ce côté. C'est devant cette ville que nous quitterons le vaillant roi Amaury et ses non moins vaillantes légions.
{Journal des Débats, 30 mai 1916.)