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AU SOIR DE LA BATAILLE DE TÏBÉRIADE, LA MORT DE RENAUD DE CHATILLON

J'avais raconté jadis la vie de Renaud de Châlillon, prince d'Antioche dans la seconde moitié du douzième siècle, le légendaire sire de Karak et de la Terre d'outre-Jourdain, un des plus extraordinaires héros de cette époque extraordinaire de la Croisade, le personnage peut-être le plus typique de cette longue épopée par son audace et sa vigueur fabuleuses, par ses aventures inouïes, ses faits d'armes qui tiennent du prodige, sa cruauté aussi, sa félonie, et sa mort dramatique de la maiu même de son pire ennemi, Saladin.

Je m'étais épris de cette Yude et colossale figure de guerrier inaccessible à la fatigue et à la peur, quelque peu pillard aussi, que les Sarrasins redoutaient plus que tout autre, auquel ses exploits avaient valu ce surnom de « Marteau des Sarrasins », dont les mères sarrasines invoquaient le nom redoutable quand elles voulaient terrifier leurs petits enfants insoumis.

Aujourd'hui, après avoir lu les prouesses dans les Balkans des guerriers modernes grecs, slaves ou turks, je me ressouviens de ces héros de jadis et je voudrais redire une fois de plus leurs exploits qui ne pâlissent point auprès de ceux des combattants d'aujourd'hui dans ce même Orient, arrosé depuis des siècles de tant de sang chrétien et musulman. Mais la place me manque et je me résigne à raconter seulement ici la fin môme de Renaud de Châtillon dans cette célèbre et terrible bataille de Tibériade qui vit à la fois la fin de la monarchie franque de Terre-Sainte et la mort du fameux Renaud, 1* « Arnaout » des chroniques sarrasines.

Je rappellerai uniquement que Renaud, venu en Orient dans la suite du roi Louis VII, après avoir été, comme mari de la princesse Constance, héritière de la principauté d'Antioche, un des plus puissants et redoutables princes de la croisade, avait été, dans une expédition de pillage, battu et fait prisonnier, en 1160, par Témir gouverneur d'Alep. Après une horrible et douloureuse captivité de seize années, il avait enfin réussi à se racheter par une énorme rançon. Il avait trouvé Antioche aux mains de son beau-fils Boémond III, et, prince sans terre, avait été rejoindre à Jérusalem le roi Baudouin IV, qui lui avait fait épouser la veuve du dernier prince de Karak et Montréal et Tavait nommé son successeur.

Du haut de ces deux lointaines, célèbres et immenses forteresses, vrais nids d'aigle dominant au loin le mélancolique et biblique pays de Moab, Renaud avait, dix ans durant, été la terreur de toutes les armées sarrasines, de tous les infinis et lents con vois, des pèlerins aussi qui, de Syrie et de Damas, devaient suivre cette route pour aller aux villes saintes du Hedjaz. En 1182, il avait été jusqu'à organiser, par la mer Rouge, une fantastique expédition pour aller piller La Mecque et Médine. C'était une entreprise surhumaine. Il avait échappé presque seul au désastre affreux de cette expédition franque, attaquée par toutes les forces de terre et de mer du khalife d'Egypte. Dans les années suivantes, Saladin l'avait assiégé vainement par deux fois dans Karak, avec toutes ses armées. J'ai raconté longuement les épisodes héroïques ou pittoresques de ces luttes formidables. Enfin, Renaud, violant une fois encore les trêves, s'était emparé de la grande caravane, de La Mecque, dont faisait partie une sœur même de Saladin. La fureur du Sultan avait été terrible. Il avait déclaré à nouveau la guerre aux chrétiens de Syrie, jurant que Renaud ne périrait que de sa main.

J'abrège forcément ce récit pour en venir de suite au drame final. Saladin, décidé à en finir, était entré

en campagne avec toutes les forces de son Empire au printemps de Tan 1187. De son côté, le nouveau roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, avait, pour lui résister, convoqué aux fontaines de Saffouriya ou Séphorie le ban et l'arrière-ban du saint royaume et réuni une armée telle qu'il n'eii avait jamais encore existé de si nombreuse aux pays chrétiens d'outremer. Le Sultan, avec des forces immenses plus grandes encore que celles des Francs, pour décider ceux-ci à abandonner la défensive, avait fait attaquer sur les bords de son lac la ville de Tibériade, qu'il avait emportée d'asëaut le vendredi 3 juillet, vers une heure du matin. Ses troupes allaient prendre aussi le château dans lequel s'était réfugiée la comtesse Eschive de Tripoli avec ses quatre jeunes fils, quand on annonça l'approche de l'armée des Francs. Cette marche en avant avait été décidée au camp de Séphorie, dans un tumultueux conseil, parmi des incidents dramatiques, malgré la furieuse opposition du comte Raimond de Tripoli, un des principaux feudataires du royaume, qui avait supplié le Roi de ne pas quitter par Tinfernale température de cet été syrien les excellents cantonnements de Séphorie, mais d'y attendre l'attaque de Saladin. L'opinion inverse du grand maître du Temple avait prévalu sur l'esprit irrésolu du roi Guy.

Aux premières lueurs du jour de ce même vendredi 3 juillet, par une matinée déjà torride, sous

un ciel d'une ^éclatante pureté, Tarmée chrétienne représentant la force entière du Saint-Royaume, avait marché droit sur Tibériade et son lac. On espérait encore secourir cette ville, ignorant qu'elle s'était rendue cette même nuit. La terre tremblait SOUS les pas de ces milliers de cavaliers vêtus de mailles, qui avaient passé toute la nuit en armes sans que ni les hommes ni les animaux n'eussent étanché leur soif. La nuit avait été si brûlante que tous, hommes et chevaux, se mouraient déjà de fatigue. La journée promettait d'être pire.

Lorsque Saladin apprit que l'ost des Francs s'était mis en marche, sa joie profonde éclata. Sans perdre une heure, toute Tarmée sarrasine, bien moins épuisée que celle des Francs, se précipita à leur rencontre et lorsque, en ce jour mémorable, un des plus douloureux de la douloureuse histoire des Croisades, à la neuvième heure, cette nombreuse troupe chrétienne déboucha à mi-chemin, entre Séphorie et Tibériade, parmi ces collines âpres, arides, caillouteuses et nues, sous un soleil impitoyable dont les mortels rayons brûlaient la peau, dans cette atmosphère embrasée, la masse des combattants francs se trouvait tellement accablée par les incessantes escarmouches avec les éclaireurs sarrasins, par la chaleur,

la soif affreuse, tellement rompue déjà, qu'elle ne résista qu'avec peine aux premières attaques plus sérieuses et plus impétueuses de la cavalerie infidèle, dont les rangs grossissaient à mesure qu'on se rapprochait de Tibériade. Un découragement profond, de vagues rumeurs jetaient Talarme dans les rangs latins. Des signes étranges se faisaient voir. Une vieille sorcière sarrasine, chevauchant sur une ânesse, avait maudit l'armée des Francs. On avait eu toutes les peines du monde à la faire périr dans un grand feu d'où elle ressortait intacte à chaque moment.

La nuit fut effroyable au delà de toute description sur cette fatale hauteur de Hittîn. Les récits de tous les chroniqueurs donnent l'impression profondément émouvante de ces heures infernales. Les infidèles ne laissèrent pas une minute de répit aux Francs mourant de soif. Comme un essaim de mouches bourdonnant, ils tourbillonnaient autour du camp latin, le couvrant d'un nuage ininterrompu de flèches et de javelots, poussant des hurlements qui glaçaient d'effroi maint cœur occidental. Les chevaliers chrétiens, assis à terre auprès de leurs chevaux haletants, cherchant vainement le sommeil, ne pouvaient échanger une parole qui ne fût entendue de l'ennemi. Les Sarrasins mettaient le feu partout aux hautes herbes maintenant desséchées qui couvraient ce terrain pierreux. Les Francs souffraient affreuse-

ment de ces flammes qui produisaient une chaleur intolérable et de prodigieux torrents de fumée. Il n'y eut ni homme ni bête qui but dans cette nuit d'enfer.

Le soleil éclatant des pires étés syriens se leva lentement sur cette masse de combattants pressés 1^ uns contre les autres en ce site d'une immense mélancolie, en cette journée fatale du 4 juillet, qui devait voir tous les princes latins de la Terre Sainte tomber aux mains de leur pire ennemi et qui allait sonner le glas de la puissance franque aux pays d'oulre-mer.

Voici, sur la fin de celte lutte terrible, le récit d'El Malec el Afdal, le fils même de Saladin, récit qui nous a été conservé : « Je me trouvais à côté de mon père, dit-il, et c'était le premier combat auquel j'assistais. Déjà, plusieurs fois, les Francs, repoussés par nous, étaient revenus à la charge, nous refoulant vaillamment jusqu'à l'endroit même où se tenait mon père. Celui-ci, se tenant la barbe dans la main, s'avança en criant: « Que le démon soit convaincu de mensonge ! » Alors, les Musulmans, se retournant contre les Francs une fois encore, les poussèrent jusqu'à la colline. Je criai : « Nous les avons mis en fuite. » Mais mon père se retourna vers moi et me dit : « Tais-toi, nous ne les aurons pas vaincus tant « que ce pavillon-là de leur roi ne sera pas tombé. » Au moment même qu'il me parla, la tente royale se

renversa. C'étaient les nôtres qui, poussant en avant sur Tordre du Sultan qui exultait, avaient enfin, en signe de victoire, renversé la tente royale et fait prisonniers chefs et soldats chrétiens jusqu'aux derniers. Le Sultan mit pied à terre, se prosterna pour rendre grâce à Dieu et pleura de joie. »

Ce fut un immense, un effroyable désastre, l'épouvantable destruction de toute cette chevalerie chrétienne : (( lions au début, maintenant brebis dispersées ». Il ne se sauva que très peu de Francs. Trente itoille périrent. Trente mille furent faits prisonniers, parmi lesquels le roi Guy, Renaud de Châtillon, tous les princes de Terre Sainte. Sur toute l'étendue du champ de bataille, on ne voyait que captifs francs dépouillés de leurs vêtements, entièrement nus, liés les uns aux autres avec les cordes des tentes. « J'en vis, dit le chroniqueur Eimad-ed-Dîn, le propre secrétaire de Saladin, jusqu'à trente et quarante attachés à une même corde, escortés par un seul cavalier qui seul avait fait prisonniers tous ces hommes terrassés par la soif. A d'autres endroits, on en voyait cent et deux cents gardés par quelques sentinelles. Ils furent vendus par tous les pays de l'Islam en Syrie et en Egypte. Les morts gisaient au loin, couvrant monts et vaux.

L*horrible odeur des cadavres empestait tous les environs de Hittîn. J'ai vu vendre un homme, sa femme et leurs cinq enfants pour 80 dinars. Un fakir échangea un prisonnier qu'il avait eu en partage contre des sandales dont il avait besoin. »

Au soir, Saladin, se retirait sous l'ombre fraîche de son vaste pavillon, fit crier qu'on lui amenât les principaux prisonniers. Il était joyeux surtout delà prise du roi des Francs et de celle du prince de Karâk, le pire ennemi des Musulmans. Tous lui furent successivement conduits, enchaînés, chancelants de fatigue comme des hommes ivres. On les rangea sur une seule ligne. L'affreuse gravité de la situation se lisait sur la figure de t^us ces vaillants. On présenta d'abord au vainqueur le grand maître du Temple et beaucoup de chevaliers Templiers et Hospitaliers qu'il fit aussitôt égorger jusqu'au dernier. Puis, on lui mena le roi Guy, son beau frère le connétable Amaury, le comte Josselin, maréchal du royaume, une foule d'autres, enfin le fameux « Arnaud », Renaud de Châtillon, le terrible et tant détesté prince de Karak. A l'exceplion de Renaud, Saladin fit à tous ces infortunés un accueil plein de douceur, les faisant asseoir à ses côtés. Quant au prince de Karak, dont il avait juré la mort, jetant un terrible regard sur lui, il lui reprocha sa félonie cl ses méfaits, unique cause première de cette afl'reusc guerre., « Combien de fois tu as juré et violé tes ser-

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menls? » lui cria-t»il. A quoi Renaud fit insolemment répondre par le drogman ou interprèle: « Mais telle est en vérité la coutume des puissants, et je n'ai fait que suivre le sentier foulé. »

Or, le roi Guy était torturé d'une soif mortelle. L'ivresse de la terreur le faisait trembler de tous ses membres. Le Sultan lui adressa la parole avec douceur, cherchant à apaiser Tépouvante qui faisait battre son cœur. Puis il lui fit apporter un sorbet d'eau de rose rafraîchie avec de cette neig« qu'un service régulier de dromadaires coureurs apportait du Liban lointain jusqu'au camp du Sultan et jusqu'à son palais du Caire. Après avoir étanché sa soif atroce, le roi Guy tendit la coupe au prince Renaud qui la vida. Mais le Sultan reprodba cet acte au roi avec impétuosité : a Tu ne m'as pas demandé la permission de donnera boire à ce maudit, le plus inique des impies. Je ne suis donc pas tenu de protéger sa vie. »

11 disait cela à cause de ce noble et hospitalier usage des Arabes q\ii veut qu'un captif ait la vie sauve s'il a bu ou mangé à la table de celui qui l'a fait prisonnier.

Alors, montant à cheval, Saladin laissa pour quelques moments ses illustres captifs en proie aux

flammes de l'épouvante. Toutefois, il les fit emmener pour qu^ils se restaurassent à Texception du seul Renaud, qu'il fit attendre lié dans le vestiBule de sa tente. Après avoir longuement inspecté son camp et être rentré dans son pavillon, il fit revenir les prisonniers, le roi en tête, et les fit asseoir sur le devant de sa tente. Il se fit amener aussi le prince de Karak, n'ayant alors auprès de lui que quelques serviteurs. D'une voix tonnante, il lui énuméra ses crimes et ses perfidies, disant : « J'avais fait vœu à deux reprises de te tuer si je m'emparais de ta personne ; la première fois, ce fut quand tu voulus marcher contre La Mecque et Médine ; la seconde fois, .quand tu pris par trahison la caravane de La Mecque. » Ensuite, suivant l'invariable coutume musulmane, il commanda d'abord à son prisonnier d'abjurer, puis, sur le refus énergique de Renaud de Châtillon, il lui cria: « C'est moi, maintenant, qui défends Mahomet ! » Il courut à lui, la dague à la main, et Fégorgea.

Le corps du héros franc roula sur le sol. Sur l'ordre du Sultan, la tête fut séparée du tronc et le cadavre traîné par les pieds devant le roi Guy, puis jeté dehors. Le roi Guy tremblait de tous ses membres. Saladin le rassura : « Cet homme, lui dit-il, meurt victime de son incroyable méchanceté. Son insolence avait vraiment dépassé toutes bornes. Quant à toi, ne tremble pas ; un Roi ne tue pas un Roi. »

Ainsi périt d'un trépas affreux, noblement supporté, Tilluslre Renaud de Châtillon, ex-prince d'Antioche^ prince de Karak et Montréal, seigneur de la terre d'outre-Jourdain. Ainsi périt à l'âge d'au moins soixante années, de la main même du plus fameux des Sarrasins, ce chevalier sans peur, sinon sans reproche, la plus éclatante personnification du courage aventureux au pays de Terre Sainte. Il y avait alors quarante ans et plus qu'il avait quitté pour toujours les bords riants du Loing paisible et les humides campagnes du Gâtinais. Son corps qui si souvent avait blanchi sous la poussière .des brûlants combats syriens, jeté à la voirie, devint la proie des chiens errants de l'armée sarrasine. Tous les poètes du monde musulman célébrèrent dans leurs pièces de vers le triomphe du grand Sultan.

{Le Gaulois, 9 mars 1914.)

LES AVENTURES d'uNE PRINCESSE BYZANTINE DE

CHYPRE A l'Époque des croisades.

Les conquêtes de Saladin, à la suite du grand désastre des armées chrétiennes du royaume de Terre Sainte, à Hittîn, le 4 juillet 1187, et de la prise de Jérusalem, le 2 octobre de la môme année, événements dont le retentissement fut immense en Occident, avaient déterminé la nouvelle grande croisade des rois Philippe-Auguste de France et Richard Cœur-de-Lion d'Angleterre. Les deux jeunes souverains, âgés alors le premier de vingt-cinq ans seulement, le second d'un peu plus de trente années, s'étaient rencontrés au milieu de Tan 1190, dans le port de Messine, faisant l'un et l'autre route vers la Syrie avec leurs puissantes armées. Philippe- Auguste avait, le premier, quitté la Sicile le 30 mars 1191, faisant voile pour Saint-Jean-d'Acre, près de laquelle il débarqua deux semaines plus tard. Richard Cœur-de-Lion l'avait suivi dix jours après, avec toute sa flotte. Le roi d'Angleterre était accompagné de

sa fiancée, la princesse Bérengère, fille du roi Sanche de Navarre, que venait de lui amener à Messine sa mère à lui, la trop fameuse Éléonore de Guyenne. II emmenait encore en Terre Sainte sa propre sœur , la reine Jeanne, veuve du dernier roi de Sicile, Guillaume le Bon.jDétourné de sa route et poussé dans le port de Sattalie d'Asie Mineure, parla tempête, qui avait dispersé ses vaisseaux^ le roi d'Angleterre avait appris presque en même temps, sur cette côte sauvage, que son royal cousin de France attendait impatiemment sa venue devant Saint-Jean-d'Acre et que la population grecque de l'île de Chypre, toute voisine, avait fait aux équipages de trois des navires anglais naufragés le plus odieux accueil, massacrant, et pillant les guerriers et les matelots qui les montaient. Le vaisseau portant les deux princesses royales, fort éprouvées par la traversée, s'était même vu refuser l'entrée du port de Limassol, pour y faire sa provision d'eau.

La belle et fertile île de Chypre, habitée par une population grecque nombreuse, était alors aux mains d'un prince usurpateur de la famille impériale des Comnènes, régnant à Constantinople. Il serait trop long de raconter à la suite de quelles péripéties ce personnage aventureux, rebelle au basileus, s'était fait proclamer empereur de Chypre. Il régnait par la terreur. Dépourvu de tout scrupule, il pactisait avec les Sarrasins et se montrait ^fort hostile aux croisés,

auxquels il avait fait interdire l'entrée de tous les ports de l'île.

Mais le perfide prince byzantin avait, cette fois, compté sans son hôte, ne semblant pas se douter qu'il avait affaire au plus belliqueux, au plus violent, au plus entreprenant des souverains d'Occident* Brûlant de venger l'affront fait aux siens, Richard se décida soudain à punir Tenipereur Isaac et ses déloyaux sujets avant d'aller rejoindre le roi de France sous les remparts de Saint-Jean-d'Acre assiégée. Le 6 mai, déjà, il débarquait une portion de son armée sur la plage basse et marécageuse de Limassol . Le 11 mai, il forçait Isaac à faire sa soumission. Dès le lendemain, il faisaitdans Limassol, célébrer en pompe son mariage avec la fille du roi de Navarre et déposer par l'évêque d'York, sur la tête de celle-ci, la couronne royale d'Angleterre, cérémonie étrange qui unissait, dans l'île fameuse consacrée jadis^au culte de Vénus Je jeune souverain delà lointaine et brumeuse Albion avec une princesse née aux pieds des Pyrénées, également lointaines. Seule, l'époque fantastique des croisades a vu se dérouler par centaines des événements aussi extraordinaires, aussi inattendus.

Le 21 de ce même mois de mai, Richard faisait prisonnier, au combat de Tremithoussia, Isaac, déji

traître à ses si récents serments, et l'envoyait captif sur la côte de Syrie. Les chroniqueurs rapportent que le prince byzantin supplia son vainqueur de ne point le faire lier de chaînes de fer, ce vil métal, mais bien d'or et d'argent. C'est probablement 1^ une réminiscence poétique des trésors somptueux que les rudes guerriers d'Angleterre trouvèrent dans les châteaux de l'empereur de Chypre. Richard fit déposer l'étendard impérial tissé de soie d'or sur le tombeau du roi martyr saint Edmond, dans Tabbaye de son nom, au comté de SufTolk.

Richard avait, je l'ai dit, envoyé Isaac en Syrie, sous la surveillance de son chambellan privé. Là, il avait confié la garde de son royal prisonnier aux chevaliers de l'Hôpital, autrement dits de. Saint-Jeande-Jérusalem. Ceux-ci l'enfermèrent dans leur puissante forteresse de Margat, dont lés ruines colossales dominent encore aujourd'hui la rive syricMine, entre Tortose et Latakieh. L'aventureux Comnène devait y mourir peu d'années après, dès Tan 1195, « regrettant, dit un de ses panégyristes, bien plus que ses immenses trésors, Féloignement de son unique enfant, sa fille qu'il avait remise aux Anglais comme son otage le plus précieux » .

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L'infortuné empereur de Chypre, en effet, avait une fille qu'il chérissait, une petite princesse charmante, véritable princesse de conter de fée, dont je voudrais redire ici en quelques lignes l'étrange et romanesque destinée, du moins le très peu que nous en savons. Cette pauvre enfant, qui semble avoir été infiniment gracieuse d'esprit comme de corps, avait été, après la captivité de son père, conduite à Limassol, où Richard l'avait confiée aux soins des deux reines, sa femme et sa sœur. Lorsque, après avoir terminé cette rapide conquête de l'île de Chypre, qu'il devaijt vendre peu après aux Chevaliers du Temple, le roi d'Angleterre alla enfin, avec toute sa flotte, rejoindre le roi et l'armée de France qui assiégeaient toujours Saint- Jean-d' Acre, il se fit précéder au camp, devant cette ville, par les reines, accompagnées de la touchante petite captive, portées sur les vaisseaux à voile qui allaient plus vite que les galères. Les deux princesses occidentales paraissent avoir traité avec une extrême douceur la pauvre petite Grecque, ainsi brusquement enlevée à la tendresse des siens.

Les aventures subséquentes de la fille des Comnènes semblent avoir fait grande impression en Occident, car les chroniqueurs contemporains

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parlent d'elle à plusieurs pages de leurs écrits. Malheureusement ces mentions sont constamment si brèves qu'il devient impossible de retracer cette vie vagabonde et tourmentée autrement que par quelques points de repère, hélas ! bien clairsemés.

Tout le temps du séjour du roi Richard en Syrie, la fille de l'empereur de Chypre, dont nous ignorons même le prénom, ne quitta point les reines. Durant qu'après la prise d'Acre le brillant souverain anglais étonnait à tel point par son éclatante bravoure les Infidèles, qu'il suffisait, au dire d'une ancienne chronique, aux femmes sarrasines de prononcer son nom pour faire taire sur-le-champ leurs petits enfants, les deux princesses étaient établies dans le palais royal d'Acre, qui avait été attribué à Richard lors du partage de la ville. Parfois elles accompagnaient le roi dans ses marches. Toutes les fois que les historiens de la croisade parleiit d'elles, ils nomment également la petite Chypriote qui ne les quittait jamais.

Le 10 août 1192, une trêve de trois ans et trois mois avait été conclue avec Saladin. Le roi d'Angleterre quitta la Syrie le 9 octobre, jour de la fête Saint-Denys, avec les reines et la jeune captive. Cette dernière, confiée spécialement à Etienne de

Torhain, débarqua en Italie, durant que Richard, naufragé près d'Aquilée, se faisait» on le sait, prendre SOUS un déguisement. Les chroniqueurs rapportent que les trois princesses arrivèrent ensemble à Rome, où elles demeurèrent à peu près six mois à la cour pontificale. Nous ne savons, hélas ! rien de ce séjour, sauf qu'à leur départ, vers le milieu de l'an 1193, le pape Céleslin 111 les fit accompagner par le cardinal Meliori jusqu'à Pise, probablement même par terre jusqu'à Gènes. Elles gagnèrent de là Marseille, où le roi d'Aragon, Alphonse II, qui résidait pour lors dans son comté de Provence, les reçut à merveille et les escorta personnellement jusqu'au Rhône, frontière de ses Étals. Là, elles trouvèrent, les attendant, le brillant Raimoud de Saint-Gilles, fils aîné et héritier de Raimond V, le puissant comte de Toulouse. Ce prince séduisant les accompagna à travers tout le Languedoc et ne les quitta que sur terre anglaise, peut-être seulement à Poitiers.

« Il est bien permis de croire, dit le comte de Mas- Latrie dans son Histoire de Chypre, à laquelle j'emprunte ces détails, que les grâces et la courtoisie du comte de Saint-Gilles, âgé alors de trente-huit ans seulement, laissèrent de favorables impressions dans Tésprit des nobles étrangères ; car, à peu de distance, deux d'entre elles, Jeanne d'Angleterre et la petite Comnène, furent successivement ses femmes légitimes, alors qu'il était devenu comte de Toulouse.

€ Après son arrivée en Poitou, poursuit le même historien, nous perdons pour un peu de temps la trace de notre petite Chypriote. On s'occupait d'elle cependant en Allemagne, où le roi Richard, livré par le duc d'Autriche à l'empereur Henri VI, était retenu prisonnier. L'empereur, désireux de venger Toutrage fait, à Saint-Jean d'Acre, par le souverain d'Angleterre, à la bannière d'un prince allemand, lié d'ailleurs avec les Comnènes par de quasi-liens de parenté (le basileus Manuel avait épousé Berthe, que les Grecs appelèrent Irène, belle-sœur de l'empereur Conrad, grand-oncle d'Henri VI), promit de ne consentir à la libération du royal prisonnier qu'après la délivrance d'Isaac Comnène, alors encore vivant à Margat de Syrie, et celle de sa fille, alors en Europe. Si les captifs se trouvaient en liberté, l'empereur s'engageait à ne relâcher le roi qu'après avoir reçu

le remboursement de tout ce qu'il avait pu exiger

d'eux. Le traité de l'empereur et du duc d'Autriche, le 13 février 1193, ne fut pas complètement exécuté, par suite de circonstances demeurées inconnues. On sait que Richard fut dégagé de ses derniers liens à Mayence en février 1194, après quatorze mois de captivité, et nous retrouvons la princesse byzantine prisonnière encore en Normandie à une époque postérieure, qui doit être la fin de l'année 1194 ou les huit premiers mois de l'année 1195. »

Séparée des deux reines, la fille d'Isaac^était alors

confiée avec une autre captive, la fille du duc de Bretagne, à la surveillance de deux gardiens anglais. De Rouen, ceux-ci conduisirent leurs prisonnières, ainsi momentanément unies par une étrange destinée, àjChinon, en Touraine.

De nouveau, nous sommes ici mal renseignés sur les aventures de la jeune Grecque. Nous savons seulement que Richard lui rendit enfin la liberté pour qu'elle^ pût épouser Raimond de Saint-Gilles! Le roi d'Angleterre n'avait alors qu'un but : écraser Philippe-Auguste. Pour s'assurer la paix avec le Languedoc et satisfaire en même temps son ancien ennemi l'empereur d'Allemagne, il délivra la fille ^ d'Isaac, consentit à son mariage avec Raimond et offrit également à ce prince la main de sa propre sœur, Jeanne. « Les deux mariages, dit M. de Mas- Latrie, s'accomplirent certainement ; Tordre seul dans lequel ils se succédèrent demeure douteux pour nous I »

Raimond de Saint-Gilles, séparé dès le commencement de 1193 d'une première femme, devenu le puissant comte de Toulouse à la fin de 1194, épousa, en octobre 11%, la veuve du roi de Sicile, Jeanne d'Angleterre, laquelle mourut déjà en septembre 1199. Probablement après et non as^ant cette seconde union, le comte Raimond* se décida à se remarier avec la jeune Grecque et l'antique Toulouse connut cette étrangeté d'avoir pour souveraine une fille des

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empereurs d'Orient. Ce ne fut, du reste, que Thistoîre d'un moment. Nous ne savons rien sur le séjour en Languedoc de la fille d'Isaac.

« Son union avec le comte de Toulouse, dit M. de Mas-Latrie, résultat évident d'une passion momentanée^ ne dura pas plus que le caprice qui en avait donné la pensée. » Vers 1200, au plus tard en 1202, Raimond VI abandonna Tinfortunée Levantine, dont il ne paraît pas avoir eu d'enfants, et se remaria en quatrièmes noces à Éléonore d'Aragon.

La fille d'Isaac Comnène se retira alors à Marseille^ où elle vécut obscurément. Elle y vit arriver, vers le commencement de Thiver de 1202 à 1203, une nombreuse flotte de navires flamands. C'étaient des guerriers de la nouvelle grande croisade qui venait d'être prôchée par le fameux Foulques, curé de Neuilly, et qui, après la mort de. Richard et la réconciliation des barons de Champagne et de Flandre avec le roi de France, avait été décidée dans le grand tournoi, au château d'Ecry, aujourd'hui Asfeld, dans les Ardennes, durant TA vent de Tannée 1199. Les représentants des seigneurs français, guidés par le maréchal de Champagne, l'illustre Geoffroy de Villehardouin, s'étaient rendus à Venise pour traiter du passage de l'armée de la croisade. Le traité fut signé en avril 1201. Les circonstances semblaient infiniment favorables. La délivrance de Jérusalem paraissait imminente. L'Orient musulman était, en effets

profondément divisé. Les fils de Saladin, mort en 1193, possessionnés en Syrie, étaient en conflit violent avec leur oncle, Malek Adel, le nouveau Soudan d'Egypte.

Les croisés avaient convenu de se trouver à Venise à la Saint Jean de 1202. Les galères de la République devaient les transporter directement en

IF

Egypte pour y attaquer le Soudan au cœur même de ses royaumes^ On indiqua cepeiidant la Syrie comme rendez-vous à ceux des croisés qui ne pourraient aller s'embarquer dans un des ports de l'Adriatique. On sait comment la perfidie de Venise détourna sur Constantinople l'orage qui menaçait le Caire et comment la quatrième croisade, si fameuse, aboutit, en 1204, à la destruction de l'empire des Comnènes et des Anges et à leur remplacement sur le trône des basileis par une dynastie française.

Malgré le grand rendez-vous de Venise, beaucoup de pèlerins d^Occident, anxieux surtout de concourir à la délivrance de Jérusalem, descendirent le Rhône et s'embarquèrent à Marseille directement pour Saint-Jean-d'Acre. Un grand nombre encore, parmi ceux des Flandres surtout, habitués à la mer, n'hésitèrent pas à prendre la longue route le long des côtes de France et d'Espagne. Du détroit de Gibral-

tar ils s'en ûllaient par escales en Syrie. Le gros de leur flotte, fort imposante, sous le commandement de Jean de Nesle, châtelain de Bruges, jeta Tancre à Marseille, vers la fin de l'an 1202, et résolut d'y attendre le retour de la belle saison pour faire ensuite voile sur Acre. Durant ce long hivernage, un des chevaliers de Jean de Bruges, dont nous ignorons malheureusement le nom, fit connaissance delà jeune princesse grecque. Elle devait être belle encore, car le chevalier s'éprit d'elle passionnément. Probablement que l'illustration de sa naissance joua un rôle dans cet engouement subit. Il épousa la fille d'Isaac et crut fermement qu'en devenant le gendre d'un Comnène il devenait également son héritier. Il était, paraît-il, lui-même, de fort haute lignée, parent de Baudouin de Flandre, un des chefs de la croisade, futur empereur de Gonstantinople. Jean de Nesle et ses Flamands, heureux de l'aventure, promettaient de soutenir ses prétentions. Refusant de s'associer à la grande flotte de l'Adriatique, ils persistaient à continuer séparément leur route vers Saint-Jeand'Acre. L'amoureux chevalier partit avec eux, plein de royales espérances, ne doutant pas que le nouveau prince latin qui régnait maintenant sur Chypre, le roi Araaury II de Lusignan, satisfait d'être aussi roi de Jérusalem, ne lui cédât de bon cœur son île superbe. Hélas ! la désillusion du pauvre chevalier fut aussi rapide que cruelle. Nous ignorons même si

la fille d'Isaac, lajeune enchanteresse raccompagnait. « Quand le roi Amaury ouït sa requête, dit la Chronique d'outre-mer en son pittoresque langage, si le tint à fol et à musard ; il lui commanda de vider aussitôt sa terre s'il ne voulait perdre la vie. Personne ne conseilla au chevalier de demeurer dans le pays ; il se hâta bien vite d'en sortir et se retira en Arménie ! » On n'entendit plus jamais parler de lui en Orient, ni de l'épouse romaneïpque qu'il avait tant aimée. On ignore ce que devint et où mourut la fille des empe- ' reurs.

Combien ne serait-il point facile de retrouver dans ces existences étranges du moyen âge, jetées par les caprices du sort dans les plus incroyables odyssées, matière encore à plus d'un beau roman de chevalerie, à plus d'un drame plein de situations imprévues ? Les hauts châteaux de Chypre et l'invasion des guerriers anglais, le vieux palais de Saint-Jeand'Acre, Rome, le long voyage jusqu'en Normandie et en Tou raine, Toulouse et Marseille, le brillant Raimond de Saint-Gilles et la pauvre petite princesse captive des Anglais, le beau rêve de Toulouse,, les sombres désillusions de Marseille ; puis ce nouveau roman, ce jeune croisé des rives flamandes, ces deux amoureux si fous d'espérances et de chimériques projets et ces bons compagnons de Rruges, si naïvement crédules, qui se voient déjà grand sénéchal et grand connétable du nouveau royaume, et

cette fin piteuse après une si belle entrée en matière, cette triomphante épopée qui se termine si brusquement SOUS la parole injurieuse du roi de Jérusalem ; cette fîlfe d'usurpateur et d'empereur, cette descendante des Comnènes, cette comtesse authentique de Toulouse qui devient la femme d'un cadet de famille, coureur d'aventures et quémandeur de couronnes ! L'histoire ofTre-t-elle beaucoup d'exemples d'élévations plus brusques et de chutes plus rapides ?

(Le Gaulois, 13 mars 1911.)

l'histoire d'après les monnaies. — LE SIÈGE DE DAMIBTTE PAR LES GUERRIERS DE LA CINQUIÈME CROI- SADEi

La cinquième croisade, vers le premier quarl du treizième siècle, fut une des plus infortunées parmi ces grandes expéditions militaires entreprises par les puissances européennes occidentales pour protéger le royaume chrétien de Jérusalem ou chercher à le reconstituer contre Teffort du monde sarrasin. Les suites en furent cette fois particulièrement fâcheuses, presque désastreuses pour les restes déjà bien diminués des seigneuries franques en Palestine. Je possède dans ma collection numismatique de monnaies des princes de la croisade, quelques exemplaires d'un précieux et presque introuvable denier du fameux roi de Jérusalem, le vaillant héros Jean de Brienne, qui rappelle d'une manière saisissante l'événement peut-être le plus important de cette cinquième croisade, je veux dire le fameux siège de Damiette par les guerriers

chrétiens. On sait que les chefs de cette croisade, obéissant à un plan déplorable que devait reprendre après eux et sans plus de succès le roi Louis IX, s'étaient décidés à aller attaquer les Sarrasins au cœur même de cette fertile terre d'Egypte d'où il§ tiraient leurs plus grands revenus et leurs meilleures troupes.

En Tan 1219, le roi Jean de Brienne, le patriarche de Jérusalem, les évêques de Terre Sainte, le duc d'Autriche, les trois ordres des chevaliers de Saint- Jean, des chevaliers du Temple el des chevaliers Teutoniques se trouvèrent réunis sous les murs de cette cité de Damiette, cette plus grande place de guerre d'Egypte, dont la conquête devait assurer aux chrétiens celle de la ville du Caire et de toute la vallée du Nil. Ce siège fameux' fut Tévénement principal de cette colossale expédition, malheureuse entre toutes.

La garnison égyptienne, forte d'au moins soixante mille hommes en armes, résista avec la plus extrême énergie. La vieille et savoureuse chronique latine et franque connue sous le nom du « Continuateur de Guillaume de Tyr » nous a laissé la relation naïve, imagée, infiniment frappante des nombreux et sanglants assauts qui furent livrés par les guerriers francs, et une description extraordinaire de cette fameuse machine de guerre, de ce château gigantesque, haute et colossale tour de bois, construite

sur deux navires fortement arrimés Tun à l'autre, occupée par trois cents guerriers d'élite, qui mit les assiégeants en possession de la tour dite du Nil, une «des principales défenses de Damiette.

Dans le courant de novembre, les assiégés, cruellement décimés par la peste et la famine, ouvrirent leurs portes aux vainqueurs, qui entrèrent dans la ville sans assaut, sans capitulation, sans pillage. Un épouvantable spectacle fit reculer d'horreur ceux qui les premiers pénétrèrent dans cette immense nécropole: les places publiques, les mosquées, les maisons, toutes les rues étaient encombrées de cadavres. De toute cette nombreuse population, trois mille habitants à peine subsistaient encore, Damiette fut donnée à perpétuité au roi de Jérusalem, Jean de Brienne, et chaque nation qui avait fourni' un coïrtingent à l'armée de siège eut une des portes de 4a ville. Hélas I le roi Jean ne devait pas conserver longtemps cette conquête si chèrement achetée. Un homme, un prêtre, type achevé du politique italien ambitieux et remuant, devait tout perdre : c'était Pelage, le légat du pape Honoré Hl auprès dé l'armée des croisés. Il prétendit commander seul au nom du chef de la Chrétienté et reléguer au second rang l'autorité du roi de Jéru-

-salem. Les relations -s'envenimèreut rapidement entre les partisans de ces deux hommes. Jean de Brienne dut quitter l'armée, abandonnant sa nouvelle seigneurie égyptienne dès Tannée 1220. Son départ fut fatal aux affaires des croisés. Il revint, il est vrai, Tan d'après, à Damiette, lorsque Pelage^ demeuré seul chef de 'armée, eut amené, par sa soif de commandement, une situation impossible entre ..lui et la noblesse qui refusait de lui obéir. Mais tant et de si cruelles dissensions avaient singulièrement compromis les premiers succès de la croisade. Les Sarrasins avaient de tous côtés repris l'oflFensive, et, dès le mois de septembre 1221, 1rs croisés, menacés d'une complète destruction par les eaux du Nil débordé, restituaient Damiette aux mains du Soudan d'Egypte qui leur octroyait en échange une trêve de huit années et la liberté des captifs avec un morceau de la Vraie Croix.

L'entrevue du Soudan Malek-Kamel et du roi de Jérusalem vaincu fut touchante : « Le roi s'assit devant le Soudan, iiit le continuateur de Guillaume de Tyr, et se mit à plorer. Le Soudan regarda le roi qui plorait et lui dit: « Sire, pourquoi plorez-vous? » — « Sire, j'ai raison de plorer, répondit le roi, « car j*ai vu le peuple dont Dieu m*a chargé périr « au milieu des eaux et mourir de faim. » Le Soudan eut pitié de ce qu'il vit le roi plorer ; si plora aussi, lors envoya trente mille pains aux pauvres

et aux riches; ainsi leur envoya quatre jours de suite. » ^

De ce règne éphémère de quelques mois de ce héros chevaleresque, Jean de Brienne, futur empereur latin octogénaire de Constantinople, sur cette antique terre d'Égypie, tant de fois trempée du sang des croisés, quelques menues monnaies de billon, fait extraordinaire, nous sont restées, glorifiant en leur élégante petitesse tant d'illustres souvenirs. Ce sont les espèces qu'il fit frapper durant ces quelques mois par des ouvriers latins pour affirmer sa possession de rillustre cité de Damiette.

N'est-il pas étrange que quelques-uns de ces pauvres petits deniers, si minces, si fragiles, oubliés sur cette rive lointaine, soient venus jusqu'à nous après avoir servi aux échanges des guerriers francs dans le camp de la croisade et dans la cité conquise? Elles portent d'une part la tête couronnée de face du roi Jean, aux longs cheveux bouclés, avec la légende précédée de la croix : DamiatUy qui est Damiette , et au revers la croix cantonnée de deux besants avec la légende en abrégé : Johannes rex : Jean roL Cette monnaie sera toujours d'une infinie rareté. Elle ne dut être en effet forgée que dans le bien court intervalle durant lequelDamiette demeura sous la possession du roi Jean de Brienne. C'est l'unique monnaie

d'origine franquequi ait jamais été frappée au temps lointain de la croisade sur Tantique terre des Pharaons. Un jour, un marchand du Caire m'a envoyé quelques-unes de ces petites pièces si rares, agglomérées ensemble par la. rouille. J*eus fort à faire pour les détacher les unes des autres et pour retrouver, sous le vert-de-gris lamentable, la fine effigie du grand héros chrétien.

Quand je dis grand héros, je ne dis que cela et pas autre chose. Jean de Brienne fut, en effet, un des plus magnifiques héros de la croisade. Partout en Orient, durant tant d'années, on le vit soutenir à merveilleux coups d'épée les intérêts de la Chrétienté contre les attaques incessantes des Sarrasins maudits, fils de chiens. Agé de plus de quatrevingts ans, il défendit magnifiquement la cité de Constanlinople où il avait été nommé empereur dans des circonstances tragiques. Mais ce héros n'était pas tendre. Ses mœurs étaient féroces, comme celles de beaucoup de ses contemporains. Après la mort de sa' première femme qui était, on le sait, la fille du terrible empereur Frédéric de Hohenstaufen, il s'était remarié sur le tard avec une jeune princesse d'Arménie dont nous ne savons que ceci : qu'elle mourut « d'une batture d'éperons » que lui infligea son vieil époux. Probablement son crime était grave, mais le châtiment était extraordinairement brutal.

{Le Gaulois^ 18 juillet 1914.)

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