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FRANÇAIS ET ESPAGNOLS EN GRÈGE AU DÉBUT DU QUATORZIÈME SIÈCLE

Les événements extraordinaires dont la péninsule des Balkans est aujourd'hui le théâtre ramènent Fattention sur Thistoire médiévale de ces contrées lointaines. A la suite de la quatrième croisade de l'an 1204, qui, pour près de soixante années, plaça sur le trône de Gonstantinople, au lieu de la famille byzantine des Anges, une dynastie française, on sait que la Morée et l'Attique, c'est-à-dire la portion la plus importante de la Grèce antique, tombèrent également, à cette époque, aux mains de nobles aventuriers de sang champenois ou bourguignon. Je ne saurais retracer ici, même à grands traits, les principaux événements de cette glorieuse et romanesque histoire de la Grèce française du moyen âge, si bien racontée par notre grand érudit Buchon. Politiquement parlant, cette [nouvelle France, ou « pays de la conquête », se divisa de suite en deux grandes portions distinctes : le duché d'Athènes

et la Morée. La lîlorée, ou Péloponèse, ou encore Achaïe, comme on disait alors, appartint d'abord aux descendants de Geoffroy I«' de Villehardouin, qui s'en était emparé dès 1209, puis aux princes d'Anjou, souverains de Naples, héritiers des droits d'Isabelle, arrière-petite-fille du conquérant primitif. Charles d'Anjou et ses successeurs, tantôt gouvernèrent TAchaïe par Tentremise de leurs capitaines généraux, tantôt y tolérèrent des princes vassaux. Le duché d'Athènes, c'est-à-dire TAttique, avec Athènes et Mégares, la Béotie avec Thèbes, l'Argolide avec Argos et Nauphie, furent le domaine de la famille bourguignonne des La Roche, descendants d'Otton de La Roche, un des compagnons de Boniface de Montferrat, devenu lui aussi, au 'même moment roi de Salonîque. Otton prit le titre de MégaskyTy ou « grand sire » d'Athènes, titre que portèrent après lui tous ses successeurs.

Athènes, la ville de Thésée et de Périclès, et Chiarentza, obscure bourgade des côtes d'Elide, devinrent les résidences chevaleresques de ces dynasties bourguignonne et champenoise des La Roche et des Villehardouin". Longtemps ces villes, Athènes surtout, et Thèbes de Béotie, seconde capitale des Mégaskyrs, Mistra aussi, la Sparte du

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moyen âge, rivalisèrent avec les plus brillantes cours d'Occident. Les princes de Morée et d'Attique ne parurent plus qu'entourés d'une superbe chevalerie aux éperons d'or sur ces champs de bataille où ils se mesuraient tantôt avec les Byzantins, tantôt avec leurs vassaux rebelles ou les archontes grecs du voisinage. Les chroniques contemporaines abondent en curieux détails sur les demeures grandioses que se firent élever certains de ces princes, sur ce palais de Saint-Omer à Thèbes, dont il ne reste plus une pierre aujourd'hui ; sur les tournois, les fêtes, les grands festins qu'interrompaient trop souvent de longues guerres étrangères et de sanglantes luttes intestines. Ce fut alors que la Morée et TAtlique se couvrirent de ces hauts châteaux francs, puissantes forteresses féodales, qui succédaient aux constructions militaires byzantines, élevées elles-mêmes sar les ruines des forteresses de la domination romaine, sur les assises des acropoles antiques ou sur la base des enceintes mégalithiques» œuvre impérissable et colossale des populations primitives. Beaucoup de ces châteaux latins d'Orient, aux noms souvent finançais, sur lesquels flottèrent durant des siècles les bannières des barons moréoles, sont encore debout aujourd'hui. On les retrouve dans le Péloponèse surtout, démantelés, tombant en ruines, habités seulement par les oiseaux de proie, mais imposants encore, comme leurs frères un peu plus

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âgés de Syrie et de Palestine, couronnant de leurs tours massives et de leurs longues files de murailles crénelées les monts d'Argolide et d'Arcadie, la chaîne du Taygète et les basses collines de TElide et de FAchaïe. Ce serait une belle et tragique histoire que celle de beaucoup de ces donjons ruinés qui frappent si vivement les yeux des voyageurs, même sur cette terre de Morée, si riche en souvenirs plus anciens, et qui leur parlent éloquemment de cette grande vie chevaleresque d'autrefois, transportée des lointains pays d'Occident sur le sol de Sparte, de Messène, de Corinthe et d'Argos par les bandes héroïques des guerriers de la quatrième croisade.

Plus d'un siècle, ces principautés d'origine si purement française se maintinrent contre tant d'ennemis qui les entouraient. Dans ce même temps, les lies de la mer Egée, celles dont on parle tant aujourd'hui, étaient tombées aux mains de nobles aventuriers italiens, vénitiens surtout, qui y avaient fondé de brillantes dynasties. Principautés franques et seigneuries italiennes des tles sombrèrent au printemps de l'année 1311, dans une catastrophe terrible qui sonna le glas funèbre de toutes ces souverainetés latines élevées à la suite de la grande croisade de 1204. Combien parmi les lecteurs de ce

JQurçal savent que les vainqueurs de cette chevaleresque France d'Orient furent des bandes sauvages d'aventuriers catalans? Des Espagnols victorieux à Athènes au début du xiii® siècle ! Ceci ne semble-t-il point une fiction de chevalerie fabriquée de toutes pièces? Et cependant c'est la pure vérité. L'histoire surpasse toujours en intérêt merveilleux le roman le plus étrange !

Il faut lire ce grand désastre des principautés franques de la Grèce médiévale dans l'ouvrage célèbre de l'écrivain espagnol Don François de Moncade, comte d'Aytona, ou mieux encore dans l'admirable récit si animé, si vivant du chroniqueur catalan Ramon Muntaner ; il faut lire dans cette chronique toute pleine de l'orgueil national, écrite par un homme qui en fut à la fois le parfait historiographe et un des acteurs principaux, la narration de cette expédition étrange entre toutes, de cette sanglante migration des bandes espagnoles à travers l'ancien empire grec, longue et terrible odyssée d'un peuple de soldats et de routiers, toute semée de combats, de pillages et de massacres, commençant sous les murs de Constantinople pour se terminer en Béotie par cette victoire des marais du Céphyse qui fit d'une horde de gens de pied catalans les seigneurs de l'Attique et les souverains réguliers d'une des plus vieilles capitales du monde.

La paix de Calalabellota, conclue en 1302 entre les Aragonais de Sicile et les Angevins de Naples, en mettant fin à de longues guerres, avait laissé sans emploi et sans solde les nombreuses bandes catalanes qui avaient servi sous la bannière de Frédéric de Sicile. Habitués à la vie des camps, à Texistence libre et sans frein des grandes guerres du moyen âge, ces condottieri catalans, les Almugavares, comme ils s'appelaient encore, du nom donné aux gens de pied recrutés en Espagne, cherchèrent un souverain qui voulût leur payer leurs services. Ils le trouvèrent en la personne de Tempereur d'Orient, Andronic Paléologue. Ce prince, en guerre avec les Turks d'Asie Mineure, offrit de prendre à sa solde les bandes qui avaient conservé l'organisation militaire à laquelle elles devaient leur redoutable renommée. Au mois de septembre 1302, trente-six navires amenèrent à Constantinople les six mille aventuriers sous la conduite de différents capitaines éprouvés dont le plus célèbre fut le fameux Roger de Flor. L'espace me manque pour raconter cette histoire affreuse. Qu'il me suffise de dire que ces terribles auxiliaires se brouillèrent vite avec l'empereur Andronic. Durant cinq ans, leurs bandes furieuses, incessamment renforcées par de nouveaux

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arrivants, pillèrent, brûlèrent et saccagèrent les plus belles provinces de Tempire grec, battant les armées impériales, rançonnant Fempereur, fondant à Gallipoli qu'ils avaient fortifié une sorte de république, une oligarchie guerrière et brutale qui s'intitula : « L'armée des Francs qui gouvernent le royaume de Macédoine. » Le chef de cette singulière nation militaire s'intitulait: a Par la grâce de Dieu, grand duc de Remanie, seigneur d'Anatolie et des Iles de l'Empire. »

Quand toute la Macédoine et la Thrace eurent été pillées, il fallut bien que ces impitoyables conquérants allassent plus loin encore. Constantinople étant pour eux une proie trop malaisée, ils se remirent en marche dans la direction de l'Occident !

Au printemps de 1309, les Almugavares, constitués plus que jamais eir démocratie militaire, débarrassés de leurs chefs suprêmes qu'ils avaient massacrés, ayant tout détruit derrière eux, se trouvaient en Thessalie. C'est là qu'ils entrèrent pour la première fois en relations avec le nouveau duc ou Mégaskyr d'Athènes. Gautier de Brienne, le brill&nt et infortuné successeur de Guy II de La Roche. Ce jeune prince nourrissait de grands projets de conquête en Epire et en Thessalie. Il eut, lui aussi.

ridée fatale de prendre à sa solde les fameuses compagnies catalanes. D'abord, tout alla bien, et Brienne, avec de tels auxiliaires, triompha facilement de toutes les résistances. Mais six mois n étaient pas écoulés que les plus graves mésintelligences éclataient entre eux.

Les Espagnols jetaient déjà des regards d'envie sur les richesses d'Athènes et sur les belles campagnes, de Béoti^. Gautier de Brienne voulut en renvoyer le plus grand nombre. Ils s'y refusèrent. Bref, on en vint vite à une rupture complète. Une guerre terrible éclata menaçante pour les chevaleresques principautés franques d'Attique et de Moréc. Dans ce grand péril commun, Gautier de Brienne fit appel à tous les barons francs, ses voisins et ses alliés. Tous répondirent à ce cri d'alarme, et la noblesse franque d'Achaïe ou de Morée, celle aussi de la Grèce continentale, tous les seigneurs italiens d'Eubée et des îles de TArchipel, tous les vassaux moréotes de Ja couronne de Naples, vinrent se ranger sous sa bannière, à côté de la chevalerie d'Attique.

Tous les barons d'Eubée : Georges Ghisi, seigneur des îles; Boniface de Vérone, tiercier de Négrepont; le margrave Albert de Bodonitza qui commandait aux Thermopyles; Thomas de Stromoncourt, seigneur de Salone ; Albert Le Flamenc, sire de Karditza ; Rainald.de La Roche, sire de Damala, bien d'autres chevaliers encore, accoururent avec leurs vassaux,

impatients de combattre ces aventuriers odieux, ces pseudo-Franos, qui osaient porter un œil de convoitise sur rhéritage des La Roche, des Brienne, des Villehardouin. L'armée du Mégaskyr compta bientôt sept cents chevaliers d'élite, dont deux cents auiC éperons d'or, six mille quatre cents hommes de cheval et huit mille hommes de pied, « la meilleure chevalerie d'Europe », s'écrie orgueilleusement Muntaner. Brienne, sûr de la victoire, voyant déjà poindre à l'horizon de ses désirs la couronne dorée des basileis de Constantinople, contemplait avec fierté sa magnifique armée.

Le gant était jeté. Quittant leurs cantonnements de Thessalie, franchissant les Thermopyles fameuses en CCS paysages tant de fois célébrés, les Catalans, entraînant derrière eux leurs femmes et leurs enfants, avec leurs innombrables bagages, soulevant d'immenses colonnes de poussière, marchèrent à la rencontre du Mégaskyr et de ses belles troupes. L'heure était solennelle pour ces aventuriers et pour leur existence même. Le désir ardent d'en finir avec cette vie errante de tant d'années, d'échanger enfin contre les fertiles campagnes d'Attique et de Béotie le désert qu'ils avaient laissé en Thrace et en Macédoine, surexcitait les passions de cette nation de condottieri

en marche, de ces incomparables guerriers espagnols, aguerris par mille combats. De même, tous en Grèce comprenaient qu'il y allait de la vie et de la fortune des principautés franques déjà séculaires, issues de la quatrième croisade. Et puis, dans cette grande plaine de Béotie, les routiers d'Aragon, de Navarre et de Catalogne allaient combattre à nouveau comme jadis en Sicile et dans le Napolitain les chevaliers , français, les soldats angevins. C'était la Grèce tout entière qui se levait à cette heure pour repousser l'invasion étrangère. Tous ces grands noms de la conquête féodale et médiévale en Grèce, princes delà Terre ferme et de TArchipel, accouraient se grouper sous la bannière de Brienne contre l'ennemi héréditaire, tout souillé encore du sang des Vêpres Siciliennes.

Les deux armées se rencontrèrent à l'entrée de la belle plaine de Thèbes de Béotie, à peu de distance du fleuve Céphyse, sur les bords du vaste marais connu sous le nom de lac Copaïs, aujourd'hui desséché. Les Catalans étaient au nombre de trois mille cinq cents homme dé cheval et. trois mille de pied, plus un grand nombre d'archers. Abandonnés par leurs fameux mercenaires turks — ou turkopoules r— les Espagnols étaient donc bien moins nombreux que leurs adversaires.

« La Compagnie, dit Muntaner, fit du marais du Copaïs un bouclier. » « Dès qu'il fut annoncé aux

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Catalans, dit de son côté le chroniqueur grec Nicéphore Grégoras, que Tennemi approchait, ils labourèrent tout le terrain où ils avaient résolu de livrer bataille, puis creusant à Tentour et y amenant des cours d'eau tirés du fleuve, ils arrosèrent copieusement cette plaine de manière à la transformer en un marais et à faire chanceler les chevaux dans leur marche par la boue qui s'attacherait à leurs pieds.» Les Catalans [étaient passés maîtres en fait de stratégie médiévale. Les chevaliers francs, armés et montés à Foccidentale, allaient succomber en foule dans ces terrains fangeux sous Tépieu et Tépée des gens de pied.

Les deux armées se rencontrèrent le 13 mars 1311, date funèbre dans rhistoire des principautés franques de la Grèce continentale, non loin des marais et des gouffres ou « katavothra » du lac Copaïs. Les Catalans, qui étaient un contre deux, s'étaient retranchés sur la rive droite du Céphyse. L'espace qui séparait les deux armées n'était plus qu'un immense marais. Ce fut à travers cette boue profonde que les chevaliers aux éperons d'or de Gautier de Brienne, trompés par cette plaine couverte d'un si beau vêtement de verdure, poussant leur cri de guerre, chargèrent l'ennemi sur leurs lourds chevaux capara-

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çonnés de mailles. Ici, comme plus tard à Crécy, à Poitiers, à Nicopolis, à Azincourt, cette folle ardeur de la noblesse franque fut la cause d'un immense désastre. A la tête de cette magnifique chevalerie se précipitait Gautier de Brienne, précédé de sa bannière au lion d'or sur champ d*azur semé d'étoiles d'argent. Les Catalans, les Aragonais, tous ces vulgaires et obscurs héros de tant de luttes, à pied, maniant des deux mains la lourde épée, attendaient en rangs pressés, soldat contre soldat, le choc effrayant de cette brillante cavalerie, véritable modèle d'armée médiévale. Le sol de la Grèce tremblait sous ce galop formidable.

Les chevaux, pesamment armés, enfoncèrent à mijambe, chancelèrent, puis roulèrent sur celte terre grasse profondément détrempée. Les cavaliers démontés se remuaient avec peine dans cette fange. Bientôt les premiers ran^s furent renversés en entier. Les autres culbutèrent par-dessus. Soudain on vit s'abattre la bannière des Mégaskyrs. Gautier de Brienne, percé d'une flèche qui lui troua la gorge^ tomba mort auprès d'elle ; Ce fut le signal de la déroute et du massacre.

Couvrant d'abord de traits les malheureux guerriers francs, les Catalans, l'épée, Tépieu ou la lance au poing, se ruèrent sur leurs ennemis démontés. Toute cette cavalerie, enfoncée dans la boue, paralysée par ses vêtements de fer, fut égorgée sans

pouvoir se défendre. Là périrent les chefs illustres des plus grandes baronnies de Morée, d'Attique et de l'Archipel; là tombèrent les seigneurs latins d'Eubée, de Bodonitza,de Salone,de Karditza et des Iles, presque tous les derniers descendants, enfin, de ces nobles aventuriers qui, jadis, avaient conquis la Grèce sous la bannière des Villehardouin, des Champlitte et des La Roche. Un bien petit nombre demeurèrent les prisonniers des Catalans.

Telle fut la bataille du Céphyse, au premier printemps de Tan 1311, dont le souvenir confus persiste encore parmi les rudes populations de la région du Copaïs et qui marqua le dernier jour du glorieux duché français d'Athènes.

Les vainqueurs coupèrent la tête de Gautier de Brienne et l'emportèrent en triomphe. Ce fut un immense et complet désastre. « La compagnie, dit Muntaner, s'empara du champ et gagna avec sa bataille tout le duché d'Athènes. » La brillante armée du brillant Mégaskyr n'existait plus. Son beau duché tomba instantanérhent aux mains du brutal vain- <jueur. Sa veuve, Jeanne de Châtillon, et son jeune fils se sauvèrent éperdus, et les bandes victorieuses, gorgées d'un royal butin, se ruant furieuseu\^nt à travers la Béotie et l'Attique, saccagèrent Thèbes,

puis Athènes, de telle sorte qu'aujourd'hui encore l'épithèle de « Catilano » est, dit-on, pour les Athéniens, la plus mortelle injure.

Un duché nouveau fut constitué à Athènes sur les ruines de l'ancienne souveraineté des La Roche et des Brienne, sous la suzeraineté des princes d'Aragon. L'extraordinaire domination des Catalans et de leurs ducs sur ces vieilles et fameuses cités d'Athènes et deThèbes dura quatre-vingts ans. Ces ducs firent chanter le Te Deum dans le Panthéon splendide, alors encore presque intact, transformé en une église de la Vierge Toute Sainte. Puis vinrent des ,ducs italiens, les Acciajuoli de Florence, jusqu'à la conquête turque de 1458 à 1460 !...

(Le GauloiSy 14 mars 1913.)

UN DRAME ROYAL DANS l'iLE DE CHYPRE AU QUATOR- ZIÈME SIÈCLE.

Les annales des rois de Chypre, de cette maison si française des Lusignan qui, à la suite des croisades, régna bien plus de trois siècles sur Tîle éclatante consacrée par les Grecs à Vénus, sont infiniment peu connues, mélange extraordinaire de la vie chevaleresque et élégante d'Occident et de la vie orientale sensuelle, brutale, souvent cruelle.

Vers le milieu du siècle dernier, mon savant confrère le comte de Mas-Latrie avait commencée écrire l'histoire si curieuse de cette dynastie. On croirait lire un long roman de chevalerie et aussi d'aventures sauvages, quasi barbares. Malheureusement, cette oeuvre de longue haleine est demeurée inachevée. Depuis, quelques chroniques historiques manuscrites ont encore été retrouvées, celle, entre autres, très précieuse du Chypriote Léonce Mâcheras,, qui a été traduite en français par MM. E. Miller et C. Sathas. Elle porte ce titre charmant : Récit sur le c^oux pays

de Chypre et nous renseigne principalement sur le règne du roi Pierre P% qui ne gouverna Chypre que dix ans, mais fut un grand souverain guerrier, prit d'assaut Alexandrie d'Egypte à la tête de sa flotte, ravagea incessammentles côtesde Syrie etdeCicilie, ceignit aussi la couronne des rois chrétiens d'Arménie et JSt en Occident, pour chercher à organiser une nouvelle croisade, deux très longs voyages qui le menèrent jusqu'à Londres, à Paris et par toute l'Allemagne, jusqu'en Bohême et en Pologne. Au retour de son second voyage, il fut, le 17 janvier 1368, poignardé dans son palais par ses grands officiers, alliés pour le faire périr à ses propres frères : Jean, prince d'Antioche, et Jacques, connétable du royaume.

Dans cette chronique si curieuse de ce Léonce Mâcheras, à propos de ce roi Pierre I", grand diplomate, grand capitaine, aussi grand homme de plaisir, je trouve un récit concernant les amours, puis la mort de ce prince, récit tellement évocateur des mœurs affreusement brutales de ces Francs d'outremer, que je ne résiste pas au plaisir de le résumer ici pour les lecteurs de ce journal. C'est un des incidents de celte vie royale si cruelle, incidents dont la succession banale devient presque tragique.

C'était vers la fin de l'an 1367, à l'époque du second voyage du rôi Pierre en Occident. Le roi, au dire de notre chroniqueur, était parti sur sa galère pour la

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France, accompagné de plusieurs chevaliers. Il avait auparavant épousé en secondes noces une belle Bile de Catalogne, la princesse Éléonore d'Aragon, qui avait été couronnée à Leucosie. C'était pour demander secours aux princes d'Europe contre le terrible sultan du Caire que le roi s'était décidé à ce nouveau voyage. Je donne la parole à Léonce Mâcheras :

« Laissons maintenant, dit-il, l'histoire de ce chien de Sultan et venons à celle de la reine Éléonore, femme du roi Pierre. Comme vous le savez, le démon de la luxure qui tourmente le monde entier avait séduit donc ce bon Roi et l'avait fait tomber en faute avec une noble dame chypriote, nommée Jeanne TAleman, veuve de sire Jean de Montolif, seigneur de Choulou, et il la laissa enceinte de huit mois. Le Roi étant donc parti une seconde fois pour rOccident,la Reine fit appeler cette dame à sa Cour. Quand elle fut venue devant elle, elle lui adressa des paroles honteuses en lui disant : « Méchante courtisane, tu « m'enlèves mon mari. » La noble dame se taisaiL La reine donna un ordre à ses servantes, qui la jetèrent à terre et apportèrent un grand mortier de marbre qu'elles mirent sur son ventre et dans lequel elles broyèrent diverses choses et une mesure de sel pour la faire avorter. Mais Dieu vint à son aide et Fenfant ne sortit pas de son sein. Voyant qu'on l'avait torturée tout le jour, et que l'enfant était resté dans le sein de sa mère, la reine ordonna qu'on l'en-

fermât jusqu'au lendemain. Quand il ût jour, elle la fil amener à nouveau devant elle. On Tétendit par terre ; on apporta un moulin à main qu*on lui mit sur le ventre et Ton moulut un plat de farine sur son ventre (1) ; on la tenait, mais elle n*accoucha pas.

« On lui fit subir mille tortures, usant d'odeurs, d'orties et d'autres mauvaises ordures, tout ce qui était ordonné par les sorcières et les sages-femmes. L'enfant persistait à se fortifier dans le sein de sa mère. La Reine la renvoya chez elle et fit savoir à toutes les sages-femmes que celle qui recevrait l'enfant devait le lui apporter sous peiiï^d'avoir la tête tranchée. Quand l'enfant naquit, le pur et linnocent, on l'apporta à la Reine et personne ne put savoir ce qu'il était devenu. Cette méchante Reine donna des ordres et l'on emporta la malheureuse accouchée à Cérines, et on la jeta toute sanglante encore dans une prison souterraine et là elle eut beaucoup à souffrir de toutes les manières, privée de tout par le capitaine qui voulait exécuter les ordres de la Heine impie et méchante. Sept jours après, Jean, le prince d'Antiocbe, frère du Roi, qui gouvernait l'île en son absence, rappela le capitaine de Cérines et le remplaça par sire Hugues d'Antiaume, qui était parent de la dame. Sire Hugues mit de la terre dans la fosse,

(1) J'ignore la signification de cette pratique. Ce devait être quelque façon de sorcellerie.

mais seulement à la surface, et il y fit descendre un menuisier qui mit des planches au-dessus de la terre; il donna à la malheureuse des draps .pour dormir; il la traita bien en lui servant à boire et à manger.

« Tous ces faits arrivèrent en Occident aux oreilles du roi de Chypre, grâce à ses parents. 11 écrivit à la Reine une lettre fort irritée. « J'ai su le mal que tu « as fait à ma bien chère dame Jeanne TAleman, En « conséquence, je t'annonce que si je reviens à (( Chypre, avec l'aide de Dieu, je veux te faire tant (( de mal que tout le monde en tremblera. » Aussitôt que la Reine eut reçu la lettre, elle manda au capitaine de Cérines de venir secrètement à Leucosie (ou Nicosie, la capitale du royaume), avec sa femme . qui priera la Reine pour la dame Jeanne, et de la tirer de la fosse. Ils le firent, la retirèrent de la fosse et lui dirent: « Nous sommes allés trouver la « Reine, nous lavons priée, elle vous fait grâce ; ren- (( dez-vous dès Taurore à la ville et allez la remercier. » C'est ainsi qu'ils l'envoyèrent à la ville. La Reine ordonnât qu'on la fît venir devant elle et qu'on lui remît tout ce qu'on avait enlevé de sa maison. Et la Reine lui dit : « Si tu veux que nous soyons amies et « avoir mon affection, va dans un monastère. » La dame Jeanne lui dit : « A vos ordres, madame, • « indiquez-moi le monastère où je dois aller. » Et elle lui ordonna d'aller à Saint-Photiné, c'est-à-dire à

Sainte-Claire. La dame ci-dessus resta un an dans la fosse de Cérines et dans le monastère, et sa beauté ne passa point.

« Sachez que le môme roi Pierre avait encore une autre maîtresse, Echive de Scandelion, femme de sire Grenier le Petit, et, parce que la susdite dame était mariée, la Reine ne pouvait lui faire aucun déplaisir. Qui m'a dit cela, c'est la belle-mère de Georges, le fauconnier de sire Henri de Giblet, au village de Galata, Marie de Nouzé le Caloyer, qui connaissait ce seigneur et le servait, et il a su cela.

« Venons maintenant à ce qui arriva à cause des péchés de la Reine. Le diable de là luxure, maître de tout le mal, fondit sur le cœur de messire Jean de Morpho, comte de Rochas : il lui fit concevoir un vif et grand amour pour la Reine. Il s*y prit de tant de manières, il donna tant de présents aux entremetteuses pour réussir qu'il finit par obtenir ce qu'il voulait et que tous les deux se trouvèrent ensemble* L'affaire fut bientôt répandue dans toute la ville de Leucosie. On sut comment s'était fait ce péché ; tout le monde ne parlait plus de rien autre chose, si bien que les domestiques mêmes s'en entretenaient. Les frères du roi l'apprirent aussi, et ils en furent vivement blessés. »

J'abrège ce long récit. Il fut convenu entre les frères du roi et les autres seigneurs que celui-ci serait averti de ce scandale ; on chargea messire Jean

le Vicomte (1) de Leûcosie.de lui écrire. Le bon chevalier, désolé de devoir accepter cette pénible mission, s'exécuta cependant. « Sire, écrivit-il au roi Pierre, on dit dans le pays que le comte de Rochas a mis la main sur votre trésor, que votre brebis s'est égarée et qu'elle a été trouvée avec le bouc. On dit que le comte de Rochas a un grand amour pour notre dame la reine, mais il semble que ce sont des mensonges. Je prie Dieu que Votre Seigneurie vienne pour examiner cette affaire. Je prie Dieu pour la bonne vie de Votre [Majesté. Écrit dans la ville de Leucosie le 13 décembre 1368 (2) de Jésus-Çhrist. »

Léonce Mâcheras poursuit en ces termes naïfs : « Je vous ai déjà parlé de l'amour que le roi avait pour la reine ; par suite de cet amour, il lui avait promis que partout où il se trouverait, il prendrait la chemise de la reine et la tiendrait la nuit dans ses bras, pour dormir. Son chambellan portait donc partout avec lui le vêtement de la reine et le mettait sur son lit, et si quelques-uns disent : « Comment ayant « tant d'amour avait-il deux maîtresses? » je répondrai qu'il le faisait par la grande luxure qu'il avait, et parce qu'il était un homme jeune.

« On lui apporta la lettre ; c'était la nuit quand on lui apporta la triste nouvelle. Aussitôt il ordonna à

i) C'est-à-dire le « gouverneur ».

2) En réalité 1367, suivant la manière de compter actuelle.

son chambellan d'enlever le vêtement de la reine d*entre ses bras ; ce serviteur s'appelait Jean de la Chambre, et il lui dit de ne plus mettre la chemise sur son lit. Alors il soupira et dit : « Ânathème sur « rheure et sur le jour où on m'a remis cette lettre ; c la lune assurément était dans le signe du caprit corne quand on me l'a écrite. » Le roi, en homme sensé, ne fit rien paraître et il se fit beaucoup de violence pour montrer de l'allégresse, mais il ne le pouvait pas^à cause de sa douleur. »

J'abrège encore ce curieux récit qui m'entraînerait trop loin. « Le roi, voyant qu'il n'avait plus rien à faire dans le pays de l'Occident, dit adieu aux princes de l'Occident ; il monta sur son navire pour retourner en Chypre. En route, il s'éleva une grande et périlleuse tempête. Il fit vœu, s'il arrivait sain et sauf en Chypre, d'aller visiter tous les couvents latins et grecs du royaume, d'y faire des prières et de distribuer des aumônes. Le ciel le sauva : il arriva heureusement à Leucosie où son peuple le reçut avec joie. Le palais se composait de deux appartements, dont l'un était occupé par la reine et sa suite. L'autre, qui regardait le fleuve, appartenait au roi. Ce palais est célèbre dans le monde entier. Le roi ne voulut pas voir la reine. »

Cependant, Famant de la reine, messire Jean de Morpho, apprenant le prochain retour du roi, avait été en grand souci. Il craignait qu'on ne racontât la

chose au prince, et surtout les .maîtresses du roi pour contrarier la reine. Il envoya donc deux pièces d'étoffe écarlate, l'une à la dame Jeanne l'Aleman, Tautre à la dame Echive de Scandelion, de couleur fine, plus mille aspres d'argent de Chypre à chacune,

et il les fit prier de lui promettre qu'elles ne diraient rien au roi, et si elles entendaient quelqu'un le dire, de le contredire^comme un menteur. Les pauvres dames promirent de le faire et le firent en effet.

« Le lendemain de son arrivée, le roi, suivant le vœu qu'il avait fait de secourir les couvents, prit avec lui beaucoup de pièces de monnaie et des maçons, et des secrétaires pour rédiger la note des dépenses qu'on allait faire. Il alla d'abord au monastère de Sainte-Claire. Il prit l'autorisation de Tabbesse et ils montèrent aux cellules des nonnes. Il entra dans la cellule de la dame Jeanne l'Aleman ; celle-ci se mit à genoux et elle allait baiser la main du roi quand il Tembrassa avec grande affection ; il lui donna mille pièces d'argent et lui demanda : « Qui t'a dit d'em- « brasser la vie religieuse ? * Elle répondit : « Puisque « j'ai tant souffert dans le faux, que je souffre encore « dans le bon. » Il lui ordonna de déposer sur-lechamp l'habit de religieuse, de quitter le couvent puisqu'elle y était entrée sans sa volonté, sur l'ordre de la reine. Le roi continua ses dévotions dans les couvents, donnant à chacune de ces maisons pour le f=^aluî de son âme. »

Jeanne d'Aleman et Echive de Scandelion, les deux maîtresses du roi, interrogées par celui-ci, persistèrent à affirmer qu'il ne s'était rien passé entre la reine et Jean de Morpho, comte de Rochas. Elles mentaient ainsi, par peur de la vengeance de la reine. « J'ai su tout cela, dit le naïf chroniqueur, par M"® Losé, la nourrice des filles de sire Simon d'Aiitioche, qui était une femme esclave du comte de Rochas ; elle savait tous les détails de cette affaire ; elle était la mère de Jean le cuisinier. » Les bavardages de nourrices sont de tous les temps.

« Réellement, poursuit Mâcheras, le roi n'ajouta pas foi aux paroles de ces deux dames ; ce n'était pas un souverain ordinaire ; né sous l'influence de la planète du Lion ; il était beau de corps et vaillant de cœur, sage, prudent, ayant reçu de Dieu plusieurs grâces et d'un aspect imposant.

« Le roi continuait à être troublé et ne pouvait se consoler de penser que la reine l'avait trompé avec Jean de Morpho, comte de Rochas. Il souffrait cruellement. L'incendie dévorait son cceur. » Le chroniqueur raconte longuement les conversations (lu pauvre souverain avec ses irèros, ses barons et ses chevaliers, pour tâcher de découvrir la vérité. «Je vous ai convoqués pour vous confier mon chagrin, leur dit-il ; il est lourd, difficile à porter, il me couvre de honte ; il est indécent à vous le

188 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES

raconter. Je sais que vous êtes sages. Voyez ce que je vous demande, éclairez-moi. »

Hélas ! personne n'eut le courage de dire la vérité au pauvre souverain. Tous, qui commençaient à être exaspérés contre lui, lui affirmèrent lâchement que la reine était « honnêle, sainte, noble et honorée » et que son dénonciateur, Jean le Vicomte, n'était qu'un traître qui avait, par vengeance, indignement calomnié sa souveraine. Le roi, bien que mal convaincu, fit prendre le probe chevalier bien innocent et le fit jeter dans une fosse du fameux château fort de Buffavent, où le malheureux se laissa misérablement mourir de faim.

Alors rinfortuné roi de Chypre, dans l'ignorance où il se trouvait, devint tout à fait fou de rage et de désespoir. « Pour se venger de tant d'incertitudes, dit le chroniqueur, il commença à déshonorer les femmes de tous ses ennemis, qui s'étaient entendus pour lui infliger une pareille honte, depuis la plus petite jusqu'à la plus grande dame. Les chevaliers s'unirent de plus en plus contre lui. »

Une dernière cruauté du malheureux roi finit par faire déborder la coupe. Pour faire plaisir à son jeune fils l'enfant royal, il voulut forcer sire Henri de Giblet, un de ses principaux vassaux, à lui céder une superbe paire de lévriers de chasse que celui-<:i s'était procurés pour son fils Jacques en « Turquie h c'est-à-dire en Syrie. Henri de Giblet se refusa obsii-

nément à déférer à la demande royale. « La Turquie est près de nous, dit-il, de manière que le roi peut commander qu'on lui apporte tout ce qu'il désire, au lieu de demander le bien des autres ; c'est pour cela que je ne consulte que mon plaisir et celui de mon fils. » Le roi hors de lui de fureur fit emprisonner le sire de Giblet et mettre aux fers son fils qu'il envoya avec une pelle à la main travailler aux fortifications avec les autres ouvriers. Il fit également prendre sa fille, Marie de Giblet, veuve du sire Guy de Vemy. La malheureuse jeune femme, arrachée au couvent où elle s'était réfugiée, fut torturée par ordre du roi au point qu'on lui fit « frire les pieds ». Son bourreau voulait la marier de force à un esclave du nom de Camus, qui était tailleur, mais il n'en eut pas le temps.

Tant de cruautés amenèrent un soulèvement général. « L'arbre de la haine s'éleva », dit Mâcheras. Les frères du roi s'unirent aux chevaliers par des serments solennels. Dans la nuit du mardi 16 au mercredi 17 janvier, • vigile de la fête de saint Antoine, les conjurés firent d'abord briser les fers de Henri, de Jacques et de Marie de Giblet, qui sortirent de prison, puis à l'aube, ils se dirigèrent tous à cheval vers la maison royale. Mettant pied à terre devant le perron, ils montèrent aux appartements royaux avec les prisonniers délivrés. Le frère aîné du roi frappa à la porte de celui-ci, qui fut

aussitôt ouverte par Tofficier de service, Gilet de Cornalie. Le roi était avec sa maîtresse Echive de Scandelion. Entendant du bruit, il s'écria : « Quels sont ces hommes qui viennent d'entrer? » Madame Echive lui dit : « Ce ne peut être que tes frères ! » La noble dame se leva, s'habilla et se sauva dans le réduit où se trouvaient les selles pour les tournois. Le prince, frère aîné du roi, voyant que Madame de Scandelion avait quitté les côtés du roi, entra avec son frère le connétable et les autres chevaliers. Le prince présenta au roi un écrit sur lequel étaient résumées les revendications des conjurés. Le roi commençait à s'habiller et, passant une manche de son habit, il tournait son visage pour mettre l'autre. Il vit les chevaliers dans la chambre et les apostrophant : « Lâches et parjures, dit-il, que venez- vous faire dans ma chambre à pareille heure ? » Ces chevaliers étaient au nombre de trois : Philippe d'Ibelin, seigneur d'Arsouf, sire Henri de Giblet et sire Jacques de Gaurelle. Aussitôt ils dégainent et portent au roi trois ou quatre coups chacun. Le roi se met à crier : (c Au secours I Pitié ! » Immédiatement accourt sire Jean Gorab, le bailli de la cour, avec lequel le roi avait eu la veille une violente dispute et qu'il avait menacé de faire exécuter. Trouvant le roi évanoui, il tire son couteau et lui coupe la tête en disant : « Tu voulais aujourd'hui me faire décapiter, eh bien I c'est moi

qui le coupe la tête, et ta menace tombe sur loi ! » Les chevaliers entrèrent ainsi Tun après Tautre et tous brandirent leurs couteaux pour faire le serment et ils maintinrent de près les frères du roi dans la crainte qu'ils ne fissent quelque bruit. Ces derniers avaient peur aussi d'être tués. Arriva ensuite le turcoplier (c'était le chef des mercenaires musulmans à la solde du roi). Il s'appçlait Jacques de Norès et n'était pas du complot. Pour qu'on ne crût pas qu'il n'acceptait pas les faits accomplis, voyant le roi couvert de sang, sans chausses et sans tête, il lire son couteau et le mutile encore en disant ; « C'est à cause de ta luxure que tu as été tué. » Au fond du cœur, il avait beaucoup de compassion pour le roi mais il agit ainsi afin de sembler participer au complot.

Aussitôt la trompette sonna à la porte du palais et on cria : « Seigneurs, Dieu a exécuté sa volonté sur le seigneur le roi. » Le grand drapeau royal fut suspendu du côté du fleuve et on fit publier parmi le peuple que personne ne devait faire de bruit sous peine d'être décapité. Puis le petit roi Pierre, fils du roi Pierre, fut proclamé. Le peuple plaignit beaucoup le roi mort et cria trois fois : « Vive le roi Pierre ! »

Ainsi périt à la fleur de l'âge, victime de ses passions, ce roi séduisant qui avait sur tous les rivages sarrasins porté la terreur des armes chy-

192 RÉaTS DE BTZANCE ET DES CROISADES

priotes, qui avait pris d'assaut la ville d'Alexandrie, <( la plus forte de toute les villes, dit Macbéras, que les Sarrasins possèdent sur la mer ». Dans le « doux royaume de Chypre », les mœurs, on le voit, étaient encore infiniment brutales, d^s l'année du Christ 1368.

{Journal des Débats, 23 janvier 1914.)

CROISADE DU COMTE DEv^'EVERS, LE FUTUR JEAN SANS PEUR. GLORIEUSE DEFAITE DE LA CHEVALERIE FRANCO- BOURGUIGNONNE A LA BATAILLE DE NICOPOLIS SUR LE DANUBE (25 SEPTEMBRE 1396).

Durant la seconde moitié du quatorzième siècle, les progrès de la puissance des Turks en Europe avaient été formidables, lis y avaient pris pied pour la première fois en 1356 par la prise de Gallipoli. Cinq ans après, le nouveau sultan Mourad s'emparait d'Andrinople et^ en faisait sa capitale. En 1388, la Bulgarie fut incorporée à l'empire ottoman. En 1389, dans la plaine historique de Kossovo, une victoire chèrement disputée mettait aux pieds de la puissance turque les Serbes, les Bosniaques, les Albanais, les Valaques, les Hongrois et les Polonais, groupés autour du despote Lazare de Serbie et de Twartko, prince ou roi de Bosnie. Le sultan Mourad et le despote Lazare périrent dans le combat. La Bulgarie conquise, la Serbie tributaire, restait la Hongrie avec laquelle les Turks allaient se trouver

194 RÉaXS DE BYZANCE ET DES CROISADES

en contact direct. Quant à l'empire grec d'Orient, il n'était plus guère* que Tombre de lui-même, à peu près réduit à Constantinople avec sa banlieue et à la péninsule de Morée. Silistrie, Nicopolis, Sistovo, Widdift, toute la rive droite du Danube enfin, étaient aux mains des Ottomans. Bajazet, fils et successeur de Mourad, surnommé Ildjerim ou « l'Éclair », à cause de sa fougue, ne songeait qu'à poursuivre les triomphes paternels.

En présence de cette situation si grave, le roi de Hongrie, Sigismond, fils de l'empereur Charles IV^ électeur de Brandebourg, époux de la reine héritière Marie, fille de Louis d'Anjou, comprit que le moment d'agir était veiiu si Ton voulait que la nation hongroise ne pérît point et que l'Europe transdanubienne ne fût pas envahie. Dans sa détresse, il s'adressa à la chrétienté tout entière, à la France en particulier. Aussitôt un immense mouvement guerrier agita l'Occident. Le pape Boniface IX prêcha la croisade. Toutes les puissances chrétiennes promirent leur concours, mais ce fut en France surtout que l'émotion fut intense. Par une circonstance heureuse, la noblesse française témoignait alors, sous le gouvernement lamentable de Tin- . fortuné roi Charles VI, d'une telle activité- militaire qu'elle cherchait partout des aventures à courir et des coups à donner. La lutte sans merci contre les sauvages ennemis de la Foi séduisait infiniment

toute cette brillante jeunesse. Une ambassade bongroise, reçue avec grands honneurs à Paris par le roi Charles VI, exposa en substance que Bajazet, s'il n'était repoussé*, allait faire subir à la Hongrie, le sort de la Bulgarie, de la Valachie et de la Serbie. Elle repartit, emportant l'assurance d'un puissant •secours. Le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi son fils, le comte Jean de Nevers, le futur Jean sans Peur, le maréchal Boucicaut, le plus illustre guerrier français de ce règn^, le comte d'Eu, tout récemment fait connétable, tous deux vieux routiers des luttes orientales, furent parmi les plus enthousiastes protagonistes de cette plus célèbre des arrière-croisades. J'emprunte les détails qui suivent à Y Histoire de France en Orient au quatorzième siecley du regretté Joseph Delaville Le Roulx.

Le mariage de la fille du roi Charles VI avec le roi d'Angleterre donnait un gage de plus à la paix. La situation intérieure permettait de faire ce grand effort. L'opinion publique tout entière approuvait en France la promesse faite par le roi à son collègue de Hongrie d'une armée pour la campagne de 1396 contre Bajazet. Philippe le Hardi, le brillant duc de Bourgogne, prit la tête de ce mouvement. Son fils, le comte de Nevers, très populaire parmi la chevalerie bourguignonne, âgé de vingt-quatre' ans seulement, ravi de cette occasion magnifique de conquérir ses éperons de chevalier, fut mis par lui à la tête de

l'expédition et proclamé chef de la future croisade. Cette nouvelle eut par toute la Bourgogne et aussi toute la France un retentissement formidable. De partout les adhésions, affluèrent à tel point qu'il fallut aussitôt limiter à mille chevaliers et écuyers le nombre des élus, ce qui, en comptant la suite de sergents et de pages, faisait un effectif d'environ quatre mille combattants. Le comte d'Eu, connétable du royaume, et le héros Boucicaut s'étaient, je l'ai dit, croisés parmi les premiers. Après eux, <c toute la fleur de chevalerie et de noble gent » se groupa autour du séduisant Jean de Nevers. Parmi les brillants chefs de la croisade, pour ne citer que les principaux, il faut nommer : Henri et Philippe de Bar, cousins du roi, Enguerrand VIT de Coucy, un des plus illustres guerriers du quatorzième siècle, l'amiral Jean de Vienne, encore un héros de tant de guerres, Guy et Guillaume de La Trémoille, Jacques II, comte de la Marche, Renaud de Roye, d'une souche picarde fameuse, le fidèle compagnon de Boucicaut dans ses précédentes expéditions en Orient, le sire de Sompy, chambellan du duc de Bourgogne, un des plus vaillants chevaliers de son temps. Cent quatre-vingt-treize chevaliers et écuyers, vingt arbalétriers, sept échansons, panetiers, etc., faisaient partie de « l'hôtel » ou suite du comte de Nevers. Boucicaut seul amena à celui-ci soixante-dix gentilshommes dont quinze chevaliers ses parents.

Leduc Philippe présida en personne avec un soin minutieux à tous les infinis détails de cette superbe expédition aussi extraordinaire par son luxe merveilleux que par la qualité des combattants.

L'appel de Sigismond avait été également entendu dans toute l'Europe chrétienne. D'Allemagne, de la Pologne à TAlsace, du Luxembourg à la Styrie, de Suisse, d'Angleterre, les croisés affluèrent; Venise et le grand maître des Hospitaliers de Rhodes envoyèrent leurs flottes. Le grand maître Philibert de Naillac en personne avec l'élite de ses chevaliers partit pour rejoindre la croisade franco-bourguignonne.

Au printemps de Tannée 1396, les croisés se mirent en route vers la Hongrie. Le rendez-vous général fut fixé le 30 avril à Montbéliard. En Bavière les croisés allemands se joignirent aux Franco-Bourguignons. Des fêtes magnifiques furent données à Vienne par le duc Léopold IV d'Autriche, qui avait épousé la sœur du comte de Nevers. A Bude, où attendaient le roi Sigismond et l'armée hongroise, rejoignirent encore le contingent anglais, les chevaliers hospitaliers, probablement aussi les Polonais. Par l'influence des fougueux croisés français, et contre l'avis plus prudent de Sigismond, la marche en avant immédiate fut décidée le long du Danube jusqu'à Orsova, où le fleuve fut franchi. L'ennemi n'inquiéta point cette opération qui dura huit jours.

L'enthousiasme était immense dans l'armée des croisés. La campagne était brillamment inaugurée. La garnison de Widdin, presque entièrement bulgare, se rendit sans coup férir. On passa au fil de Tépée les quelques Turks qui s'y trouvaient. C'est devant cetle ville qUe le comte de Ne vers et trois cents de ses compagnons furent armés chevaliers. Ce dut être une belle et martiale fête féodale. On suivait toujours le cours du Danube. A Rachow^a il y eut une première résistance sérieuse. Les chevaliers français, au nombre de plus de cinq cents, devançant le reste de l'armée, se couvrirent de gloire. L'assaut dura jusqu'à, la nuit. La ville se rendit le lendemain. Tous les Turks faits prisonniers furent livrés au roi Sigismond qui les fit périr. Celte première affaire fît déjà éclater Tantagonisme qui régnait entre les chevaliers français et l'armée hongroise.

Le 12 septembre, l'armée, continuant sa marche, arriva devant Nicopolis, ville très forte sur la rive droite du Danube, dans une position stratégique fort importante. Un vétéran des guerres turques, Dagan Bey, en commandait la nombreuse garnison. Durant près de quinze jours, l'armée chrétienne, croyant encore Èajazet en Asie, endormi dans une fâcheuse sécurité, resta sous cette ville occupée à l'investir. Cette funeste inaction fut fort au détriment de la discipline. Au moment de l'arrivée en

Bulgarie des forces chrétiennes, Bajazet, franchissant les Dardanelles, venait avec son armée d'investir Constantinople. Sûrement informé de rapproche des Croisés, peut-être par la trahison du duc de Milan, Jean Galéas Visconti, il leva immédiatement le siège, brûla ses machines de guerre et s'avança rapidement au secours de Nicopolis. Son • immense armée eut tôt fait de se concentrer à Philippopoli. Puis elle marcha à l'ennemi, opérant sur la route sa jonction avec les contingents slaves de Lazarevich. Bientôt les reconnaissances chrétiennes annoncèrent au roi Sigismond que le sultan n'était plus qu'à six milles de Nicopolis avec une armée formidable et qu'il n'y avait plus une minute à perdre pour éviter une surprise.

Ce fut soudain dans le camp chrétien mal gardé une immense confusion. Les tables du dîner furent renversées. Les chevaliers sautèrent à cheval, « qui mieulx mieulx le vin en teste », sous les regard» ironiques des assiégés qui assistaient gouailleurs à cette tumultueuse prise d'armes. On eut toutes les peines du monde à les empêcher de courir droit à l'ennemi. Dans ce trouble un crime fut commis. Un millier de prisonniers turks furent encore massacrés. Plus tard, quand le sang-froid fut revenu, la chevalerie française eut horreur de sa conduite, mais il -était trop tard !

Le conseil de guerre incontinent assemblé fut

tumultueux. Les sages avis du roi Sigismond, qui voulait ^mettre en premier rang les auxiliaires vainques, en second les forces hongi:oises, en première ligne.de « la bataille » proprement dite les chevaliers français ainsi opposés au corps d'élite des janissaii'es,[ne^furent point écoutés. Malgré l'opposition de Coucy^et de Boucicaut, les volontés des plus fougueux, Guy de La TrémoïUe en tète, remportèrent. Les ^Français, téméraires et imprudents comme toujours, malgré ou plutôt à cause de leur folle bravoure, voulurent être les premiers à attaquer les magniflques soldats de Bajazet. « Là où vérité et raison ne peuvent estres oys, il convient que outrecuidance règne », s'était pourtant écrié l'amiral; Jean de Vienne.

L' armée j^ chrétienne, d'après les calculs les plus dignes^ de)^foi, comptait de cent à cent vingt mille hommes environ, dont quatorze mille Franco-Bourguignons seulement et environ soixante mille Hongrois, tant cavaliers que fantassins, éléments très disparates, de valeur bien diverse. Le reste se composait de troupes de^pied de Transylvanie, de croisés allemands, dej^mercenaires allemands et bohèmes et des troupes valaques du voivode Mircea. Les croisés français étaient couverts d'armures damasquinées d'or et d'argenl,|mais leur discipline était infiniment ^relâchée. ^L'armée de Bajazet était toute différente, composée^ presque exclusivement d'excel-

lents soldats musulmans qu'enflammait le fanatisme religieux le plus exalté et que des guerres continuelles toujours heureuses en Europe comme en Asie avaient extraordinaïrement aguerris. Grâce à ses corps d*élite permanents d'infanterie comme de cavalerie, janissaires et spahis, cette armée avait sur celle des chrétiens une supériorité telle nque la victoire lui était presque assurée. L'effectif des. deux était à peu près pareil.

Cette bataille fameuse du 25 septembre 1396 fut ce qu'avaient été tant d'autres en ces siècles du moyen âge où le fol héroïsme des chevaliers français, défiant toute prudence^ amenait en quelques heures les pires catastrophes. Le connétable Boucicaut, le plus vaillant des héros, mais le plus présomptueux aussi, sans se soucier un instant de Tarmée hongroise alliée, sans attendre qu'elle se fût concentrée, entraîne vivement contre l'ennemi, sous la bannière déployée de la Vierge, ses sept cents chevaliers divisés en deux corps dont le second est sous le commandement du brillant comte de Nevers. Le grand maître de Rhodes, avec l'élite de ses chevaliers, galope avec les forces françaises. Tous s'élancent à la rencontre de l'armée turque, animés de l'enthousiasme le plus vif, aux cris incessants de « Vive saint Denis ! vive saint Georges ! »

L'espace me manque pour décrire à loisir les terribles {péripéties de ce combat fameux. Les Turks

avaient caché aux croisés, par un rideau de cavalerie, des pieux qu'ils avaient plantés sur une longue ligne, les pointes tournées vers rennemi, à la hauteur du poitrail des chevaux. On devine ce qu'il advint. Quand, sous une effroyable grêle de traits, « tombant si drûment que oncques grésil ne goule de pluye ne cheyrent plus espèssement du ciel », les chevaliers français, après des pertes énormes, eurent enfin franchi cette formidable ligne de défense qu'aucun d'eux n'avait môme soupçonnée, la bataille pour eux était virtuellement perdue. Certes, ils avaient fait périr en franchissant la barrière de pieux plus de dix mille fantassins turks ; certes, par leur élan merveilleux, bien qu'engagés en plein au plus profond de l'armée ennemie, ils réussirent encore à rompre la seconde ligne en lui infligeant de nouvelles pertes énormes. Mais, alors qu'il aurait fallu profiter de cet heureux moment pour se tirer de cette position si périlleuse, l'obstination inouïe du connétable amena le désastre suprême. Suivi de tous les siens, il continua à foncer de l'avant et se heurta soudain à la réserve de quarante mille hommes que le sultan Bajazet en personne tenait réunie dans la plaine. C'étaient ses troupes d'élite, les fameux janissaires qui, dans les guerres d'Asie, lui avaient si souvent assuré la victoire.

Soudain, le sultan ébranle ces forces nouvelles si considérables pour envelopper les guerriers chré-

tiens. Ce mouvement amène parmi ceux-ci la plus horrible confusion. Serrés les uns contre les autres, les chevaliers français ne peuvent même plus tirer leurs épées du fourreau. En même temps Tarmée hongroise, après avoir au début vaillamment attaqué l'ennemi, fléchit sous la pression des auxiliaires slaves qui viennent d'entrer en ligne. Sous la conduite de son roi, elle se retire en désordre vers le Danube.

Je ne puis décrire assez en détail cette partie du combat. Certes la grande majorité de l'armée hongroise avait fait bravement son devoir, mais elle ne put à aucun moment secourir les chevaliers français si imprudemment engagés au plus profond de Tarmée turque. Ce fut, malgré les ordinaires prodiges de valeur, un désastre effroyable, une mêlée sans pitié : « Oncques cenglier escumant ny loup enragié plus fièrement ne se abandonna », disent les chroniqueurs contemporains, Le comte de Ne vers, les « nobles frères de Bar », Philippe et Henri, le comte de la Marche, « qui le plus jeune cstoit de tous, ne ancores avait barbe », combattaient, « non mie comme enfants, mais comme si ce fussent très endurcis chevaliers ». Le connétable, dont la folle conduite avait entraîné la ruine de Tarmée, luttait avec la plus incroyable ardeur, faisant l'admiration de tous. « Tout comme forcené, résolu à vendre chèrement sa vie à cette chiennaille, avec la tran-

chant espée qu'il tenoit, il fîert à dextre et à seneslre si grandes collées que tout abaloit devant soy. Sur son destrier qui estoit grand et fort et qui bien et bel estoit armé, chose merveilleuse à raconter, et toutefoiz est-elle vraye, si que tesmoignent ceux qui le virent, il tresperça toutes les batailles des Sarrasins et puis retourna arrière parmi ses compagnons. Ha I Dieux ! quel chevalier ! »

Les chevaliers français, disséminés par petits groupes de dix à vingt, oflFréient à Tennemi une proie facile. Bientôt il fallut céder au nombre. Boucicaut lui-même, lion forcené, est fait prisonnier. Le vaillant sire de Coucy, malgré les coups de massues de cuivre qui s'abattent sur sa tête, sème longtemps la mort autour de lui. Il succombe enSn. De même Famiral de Vienne, qui portait l'étendard de la Vierge, le relève six fois après que Tennemi Ta six fois abattu. Il meurt enfin avec dix compagnons, serrant dans ses mains sa bannière mutilée. Près de lui tombent encore Guillaume de La Trémoïlle « qui à merveille estoit beau chevalier » et son fils Philippe, Philippe de Bar, Montcarrel, le vaillant Jean de Roye et tant d'autres. L'élite de la noblesse française succomba dans cette plaine de Nicopolis ; le reste tomba aux mains des Turks. Le fils du duc de Bourgogne, le comte de Nevers, était parmi les prisonniers.

Le désastre était immense. Le roi de Hongrie,

qui longtemps avait lutt6 à la tête des siens, fut un des seuls à pouvoir échapper, îsous une grêle de traits, sur un navire de l'ordre de Saint-Jean descendant le Danube. Presque tous ses soldats furent faits prisonniers. Beaucoup se noyèrent dans le fleuve. De cette armée si considérable, si brillante, presque rien ne subsistait. Les corps valaque et bosniaque avaient passé au sultan. Un bien petit nombre de guerriers chrétiens purent regagner l'Allemagne à travers mille souffrances.

Bajazet, après la bataille, parcourut la plaine. Pour un chrétien tué, il y avait dix Turks de morts. Rendu furieux par. ce spectacle, le sultan, le lendemain mardi, ordonna de lui amener les chevaliers français. Assis sous une tente, il les fît défîler enchaînés devant lui et, par son ordre, le massacre commença. Il dura plusieurs heures. Trois mille captifs périrent. Un petit nombre, les plus nobles seigneurs, avait été épargné à cause de la rançon, tels le comte de Nevers, les comtes d'Eu et de La Marche, le sire de Coucy, Henri de Bar, Guy de La Trémoïlle et quelques autres. Ces infortunés durent assister, auprès du sultan, au massacre de leurs frères. Ce fut même ce qui permit au comte de Nevers de sauver Boucicaut, en se jetant en suppliant aux pieds du sultan.

Ces prisonniers de marque ainsi préservés par miracle n'étaient pas plus de vingt-quatre. Ils furent

conduits par Andrinople et Gallipoli à Brousse, en Asie.

Jacques de Heilly, un des chevaliers bourguignons, relâché par Bajazei le lendemain de la bataille, fut envoyé par lui au roi de France et au duc de Bourgogne pour leur annoncer sa victoire et leur demander sans retard leurs intentions au sujet du rachat des captifs. Par Milan, en toute diligence, le chevalier arriva la nuit de Noël à Paris. « Tout housse et tout espouronné», il pénétrait à Thôtel Saint-Pol et se faisait aussitôt introduire auprès du roi. Autour de lui, à Foccasion de la fête, les ducs d'Orléans, de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, le comte de Saint-Pol et toute la cour étaient réunis. On voit d'ici cette scène tragique, les lamentations, les pleurs de tous.

Les envoyés français, chargés d'or et de présents magnifiques pour Bajazet, retrouvèrent les malheureux prisonniers à Mikalidsh, à deux journées de Brousse, à Touest du lac Ulubad. Les négociations pour la rançon durèrent longtemps encore et les envoyés durent même revenir à Paris. Une ambassade solennelle sous les ordres de Tillustre homme de guerre et diplomate Jean de Châteaumorand, s'était mise en route le 20 janvier 1397, avant même le reJour des prem^iers envoyés et peu après le départ de Jacques de Heilly, pressé de se constituer de nouveau prisonnier aux mains de Bajazet. Celte

ambassade apportait au sultan des présents infiniment" plus riches encore : douze gerfauts blancs entre *au très avec les gants des fauconniers tout brodés de perles et de pierres précieuses, dix chevaux admirables, deux grands limiers, huit lévriers. Cette fois les prisonniers étaient auprès du sultan à Boby ou Boly, en Anatolie, à soixante lieues au delà d^ Brousse.

Sans attendre l'arrivée des ambassadeurs, Boucicaut et La Trémoïlle gagnèrent Rhodes dans le cours d'avril 1397, munis de sauf-conduits. A peine arrivés, Guy de La Trémoïlle tomba malade et mourut. Boucicaut, lui, alla emprunter de Targent au seigneur génois de Mitylène et courut rejoindre ses compagnons toujours captifs. J'abrège ces trop longs détails. Plusieurs des prisonniers moururent encore, tels le sire de Goucy, le dernier de sa superbe race, le plus vaillant des héros, qui expira à Brousse, épuisé par les mauvais traitements. En juin, c'avait été le tour du connétable d'Eu. Le comte de Nevers et ses autres compagnons, après mille vicissitudes, arrivèrent en France seulement au commencement de l'an 1398. Le jeune prince fit son entrée à Dijon le 23 février au milieu de l'allégresse universelle. Il était accompagné du comte de La Marche, des sires de Vienne, de Pagny, de Chalon, du nouveau sire de La Trémoïlle et du maréchal Boucicaut. J'ai négligé dédire que notre grand historien Froissart est le

principal chroniqueur de cette si malheureuse mais si héroïque expédition.

Note parue dans le Journal des Débats du 21 mai 1916.

« Parmi les imprudents héros de ce désastre de Nicopolis dont notre éminent collaborateur M. Gustave Schlumberger vient de nous rappeler Téinouvante histoire, il y avait un prince de la maison de Savoie : Humbert, comte de Romont, fils naturel du €omte Rouge, Amédée VIL II fut un des captifs épargnés par Bajazet ; libéré au bout de sept ans, il mourut en 1443 et repose dans Tabbaye de Hautecombe, où il avait fondé une chapelle. Lors de la Restauration de Tabbaye en 1826, on trouva sous les décombres de Téglise une inscription commémorative de ce chevalier : « Magnifici et strenui militis... qui captus fuit per Turcos in prœlio habito cum Turcis per serenissimum regem Sigismundum tune regem Hungariae et nunc Romanorum regem, apud Nicopolim, anno domini MCCC nonagesimo septimo {sicj, qui quidem magni ficus spectabilis et strennus miles stetit prisonnerius (sic) et captivus apud Turcos spalio septem annorum, fundavit, dotavit atque construxit hanc capellam... »

[Journal des DébatSy 17 mai 1916.)

LES CANONS DU SULTAN MAHOMST II AU SIÈGE DE <:ONSTANTINOPLE EN AVRIL ET MAI 1453.

Ce fut dans l'hiver de 1452 à 1453 que le sultan Mahomet II, dans sa résidence européetine d'Andrinople, s'occupa avec le plus de passion de préparer le siège de Conslanlinople, but unique de ses constantes pensées depuis son arrivée au pouvoir à la mort de son père en mars 1449. Le bruit de ses immenses armements répandait depuis des mois la terreur dans la capitale de l'empire grec. C'était surtout la nouvelle de la formidable artillerie que lui fabriquaient des ingénieurs chrétiens renégats, qui bouleversait les esprits à Byzance. Depuis quelque temps déjà la découverte de la poudre à canon, la construction de nombreuses armes à feu de gros ou de petit calibre tendaient à transformer toutes les conditions séculaires de la guerre médiévale, à révolutionner ses antiques coutumes. Déjà Amurat, le sultan Mourad', le père de Mahomet II, s'était procuré de ces armes modernes si terribles. Il était

réservé à son fils d'ouvrir aux choses de la guerre, grâce à ces prodigieuses découvertes, une ère entièrement nouvelle.

Dans les premières semaines du mois de janvier 1453, on sut, dans la capitale grecque, qu'on venait de fondre à Andrinople une bombarde monstre, un canon gigantesque. Voici le récit de Thistorien grec contemporain Ducas à propos de cet engin fantastique, le premier de cette taille qui ait été à ce moiment possédé par les Turcs : « Dans le courant de l'automne de Tan 1452, un transfuge fut présenté au sultan qui lui communiqua des informations précieuses sur l'état des fortifîcalrons de Constantinople. Cet homme s'appelait Orban, Orbain ou Urbain. Il était de nation hongroise ou valaque et passait pour le plus habile fondeur de canons qui eût encore paru. II avait dès longtemps offert ses services au basileus Constantin Dragasès pour la défense de sa capitale, mais, mécontent dçs conditions que lui faisait ce prince, il s'était enfui secrètement auprès du sultan qui l'accueillit avec joie, le combla de présents et lui alloua un magnifique traitement, tant il était heureux de posséder un aussi précieux auxiliaire pour ses vastes projets. Après de longues conférences, pour mettre ses talents à l'épreuve, il lui demanda s'il pouvait lui fabriquer un canon d'un calibre tel qu'il surpassât tout ce qu'on avait fait jusqu'à ce jour dans ce

genre. Orban se porta fort de fondre des bombardes capables de lancer des boulets de pierre d'un calibre tel qu'ils réduiraient en poussière les antiques remparts de Constantinople, « fussent ceux-ci, s'écria- t-il, aussi solidement construits que ceux de Babylone ». Il avouait cependant ne pas connaître les questions de jet et de portée des projectiles, on dirait aujourd'hui : les questions de balistique. Mais Mahomet se fit fort de régler ^par lui-même ces détails, pourvu qu'Orban lui fournit l'instrument tant désiré.

C'est à Andrinople où le sultan, je Tai dit, était retourné en quittant les bords du Bosphore, que se tenaient ces dramatiques entretiens entre le jeune souverain et l'ingénieur renégat. Rien, au dire des chroniqueurs et des historiens, ne peut donner une idée de l'activité prodigieuse déployée par Mahomet à ce moment. Possédé par cette unique pensée de s'emparer enfin de Constantinople, la reine des villes, sans cesse environné d'ingénieurs, il travaillait avec eux jour et nuit, les émerveillant' par la rapidité, la sûreté de son jugement. Rien n'échappait à son attention sans cesse éveillée. Tantôt il faisait manœuvrer ses troupes, tantôt tirer le canon, essayer les bombardes nouvellement fondues.

Le plus redoutable de ces instruments de mort était celui d'Orban, qui, des années durant, demeura la merveille unique de l'Orient, même de toute

TEurope, et dont la fabrication marque un point tournant dans Fimportance et la force sans cesse croissante de Tartillerie. On donna à cet engin le surnom significatif de la « basilique », c'est-à-dire la « royale ». « Ce fut un monstre terrible et formidable », dit Ducas. Orban employa trois mois à en fabriquer le moule, puis à y couler le bronze. L'historien Phrantzès dit que le corps n'avait pas moins de douze « spithames », soit neuf pieds de circonférence environ, par conséquent trois pieds de diamètre. Lorsqu'on l'essaya pour la première fois à Andrinople, le sultan fit prévenir la population que l'explosion serait terrible. « Il voulait ainsi, dit le chroniqueur, éviter d'effrayer les femmes grosses. » On entendit en effet la détonation jusqu'à cent stades ou treize milles à la ronde. Le boulet de pierre pesant douze cents livres, suivant les uns, quinze cents suivant d'autres, alla à un mille s'enfoncer dans la terre à une profondeur de six pieds. Et ce n'est point là une exagération. On reconnaît facilement encore aujourd'hui quelques-uns de ces monstrueux boulets dans divers quartiers de Constantinople, par exemple dans le fossé de la Grande- Muraille ou dans celui de la muraille de Galata, dans les cours du Vieux-Sérail et à l'Arsenal. Ils n'ont point été détruits depuis le siège et sont à peu près dans la position où ils sont tombés. M. Pears en a mesuré deux, qui avaient exactement, comme

va le dire Farchevêque de Mytilène, quatre-vingthuit pouces de circonférence. Pour les fabriquer, on' se servait d'une pierre noire, du granit probablement, provenant des rives de la mer Noire, ou de blocs de marbre arrondis à Toutil. Khodja Effendi parle de canons fondus pour Mahomet II, pesant trente quintaux, soit trente milliers.

Léonard de Chio, cet archevêque de Mytilène qui

fut un des acteurs du siège de Constantinople,

raconte qu'ayant eu la curiosité de mesurer un

boulet lancé par-dessus le rempart par le plus gros

canon turk, il constata qu'il avait onze palmes ou

« spithames » de tour, à savoir onze fois l'espace

compris entre le pouce et l'index, tous deux écartés,

autrement dit quatre-vingt-huit pouces. Il en évalue

le poids à douze cents livres. Monstrelet, dans une^

relation du siège, dit que cette plus grosse bombarde

projetait des pierres qui avaient douze empans et

quatre doigts de tour et pesaient dix-huit cents

livres. Évidemment tous ces vieux récits fourmillent

d'exagérations, encore plus de contradictions ; il

n'en demeure pas moins certain qu'il s'agissait là

d'une artillerie colossale, produisant des effets

stupéfiants, entièrement nouveaux pour l'époque.

Une foule d'appareils secondaires, coulevrines, fusils

de rempart, sarbacanes, escopettes, arquebuses,

arbalètes, prêtaient leur concours aux artilleurs de

ces pièces géantes, aux archers et aux frondeurs.

La formidabl<* « basilique » partie d'AndrinopIe à la fin de janvier, n'arriva devant Constantinople que deux mois après. Un corps de dix mille cavaliers irréguliers la précédait sous le commandement de Karadja Bey. Trente paires de bœufs, suivant certains récils» cinquante ou soixante, suivant d'autres, même cent cinquante pour quelques-uns. la traînaient pesamment. On s'imagine facilement le pittoresque et effrayant cortège à travers ces plaines infinies, mornes et désolées, que viennent de traverser les soldats, du tsar Ferdinand sur les talons des Turks en fuite. Deux cents hommes accompagnaient la monstrueuse machine pour la soutenir sur les côtés, tandis que deux cents terrassiers la précédaient pour égaliser dans les points difficiles la piste vague qui servait de route. Cinquante charpentiers fermaient la marche, prêts à remédier aux accidents, à établir des ponts, etc. Certaines sources comptent pour cette suite de l'énorme engin le chiffre inouï de deux mille ouvriers. V( j's la fin de mars — Phrantzès dit le 2 avril — rinimense convoi arriva à cinq milles des remparts de la Ville gardée de Dieu. Certes, il va de soi que le passage d'un pareil engin à travers les campagnes (îo Thrace y ait laissé longtemps un souvenir lugubre parmi les populations épouvantées, et cependant, comme on l'a dit, ce n'était qu'un parmi \}\''n d'autres. Rien de plus faux, en effet, que de

croire que ce canon d'Orban, demeuré si célèbre dans la légende populaire, ait accompli à lui seul l'œuvre grandiose de destruction à laquelle allait contribuer toute la nombreuse et puissante artillerie du sultan Mahomet.

Ce fut le 5 avril que ce siège, le plus fameux peutêtre de l'histoire, commença. Il dura cinquantequatre jours, jusqu'au 29 mai, jour de l'assaut final. Je ne parlerai ici que de l'artillerie dont se servit avec tant de succès le sultan Mahomet. Tous les historiens de ce fait de guerre prodigieux qui fut la prise de Gonstantinople par l'armée turque, ont insisté avec raison sur ce point que la particularité la plus caractéristique de cette opération grandiose fut l'usage extraordinaire de l'artillerie par l'armée assiégeante et le résultat non moins extraordinaire qu'elle en obtint. Le sultan Mahomet fut, dans l'histoire, le premier souverain qui eut à sa disposition un véritable parc d'artillerie. La grande capitale médiévale de l'Orient chrétien, résidence séculaire des derniers successeurs des empereurs de Rome, jusque-là réputée presque imprenable, fut, circonstance solennelle, la première cité qui succomba uniquement à l'effort redoutable de cette force militaire naissante, dont les manifestations formidables devaient, à partir de cette date mémorable, transformer, du tout au tout, la science de la guerre et bouleverser la face des événements de ce monde. La chute de

Constantinople, en un mot, au mois de mai de Van de grâce 1453, marque la date aussi soudaine que^ précise de l'entrée en ligne de cet élément tout poissant et si nouveau de l'histoire de la guerre. La capitale immense des basileis et ses trente kilomètres de remparts magnifiques ne succombèrent point sous l'effet direct des innombrables soldats du sultan Mahomet, dont le chiffre était bien plus que décuple de celui des défenseurs. Sa double et puissante muraille, tant de fois victorieuse des attaques de cent nations diverses d'Occident et d'Orient, fût demeurée, cette fois encore, pour la population grecque, une sauvegarde infranchissable, si elle n'eût été, en maint endroit, bombardée, éventrée,. puis renversée par ces nouveaux engins de destruction, les gigantesques canons de bronze du sultan Mahomet projetant au loin leurs non moins gigantesques boulets de pierre, dont les affreux ravages permirent enfin aux bataillons turks de livrer avec succès l'assaut final.

Certes, ce n'était pas la première fois qu'on s'était servi d'artillerie dans l'attaque d'une ville. Loin de là, mais cela n'avait jamais été que dans des proportions encore si restreintes, en calibre comme en quantité, que la valeur de celte arme avait été considérée jusque-là comme secondaire. Soudain, dans les circonstances tragiques dont je parle, circonstances sur lesquelles se sont étendus longue-

ment tous les écrivains et chroniqueurs contemporains, surtout ceux qui furent les témoins oculaires du siège, l'importance de Tartillerie pour la prise d'une ville devint immense, unique, presque exclusive.

L'historien contemporain Critobule ou Kritoboulos, Grec de naissance, mais sujet fidèle du sultan Mahomet, nous a laissé un chapitre curieux sur cette terrible artillerie, que forgèrent, presque exclusivement pour le jeune souverain, des ingénieurs, hélas! d'origine chrétienne. « Après avoir, dit-il, disposé ses troupes tout du long du front de bandière, le sultan convoqua auprès de lui les fabricants de canons et s'entretint avec eux de ses engins et aussi de Tétat des murailles que ceux-ci étaient destinés à abattre. Il s'informa comment ces canons devaient être fabriqués pour pouvoir plus facilement démolir ces puissants et fameux remparts. Les ingénieurs lui répondirent que ce serait chose facile de les jeter bas si, en plus des canons qu'on avait déjà, on en fabriquait sur place d'autres bien plus grands encore, mais que pour procéder à la fonte de pareils colosses, capables de lancer des boulets de pierre d*un volume aussi considérable, beaucoup d'argent serait nécessaire, que surtout il faudrait se procurer une quantité considérable de bronie. Le sultan leur fit remettre incontinent tout ce qu'ils demandaient. Eux, de leur côté, se mettant de suite

218 RÉaTS DE BYZÂNGE ET DES CROISADES

à l'œuvre, fabriquèrent ces engins monstrueux, d'aspect si redoutable, à Texislence desquels on ne peut croire tant qu'on ne les a pas de ses yeux vus. » Critobule explique ensuite, avec un soin minutieux, comment ces ingénieurs spécialistes fabriquaient d'abord le moule gigantesque de la bombarde en terre argileuse la plus pure, la plus grasse, la plus légère possible, qu'on rendait malléaLle en la pétrissant durant plusieurs jours et en la mélangeant de lin, de chanvre et d'autres plantes fibreuses hachées pour empêcher qu'elle ne se rompît et pour lier ainsi solidement la masse. On modelait d'abord le cylindre qui représentait l'âme du canon, cylindre qui allait se rétrécissant de l'embouchure à l'extrémité opposée destinée à recevoir la charge de poudre détonante. On modelait ensuite le moule extérieur qui devait servir comme de fourreau au premier. On ménageait entre ces deux appareils un espace destiné à recevoir le bronze fondu qui y prendrait la forme dû canon. Ce moule extérieur se préparait avec la même argile, mais il se trouvait en. même temps entièrement ceint, enveloppé, affermi par des cercles de fer et de bois, aussi par de la terre et des pierres qu'on bâtissait autour de lui, toute cette puissante armature externe étant destinée à erapêcffer que le poids énorme du bronze accumulé ne vînt à rompre le moule d'argile et que la forme définitive du canon ne fût abîmée.

Puis, notre chroniqueur décrit l'opération de la fonte de cette masse colossale d'airain, qu'il évalue à quinze cisnts talents, environ quatre quintaux, dans deux vastes fours très solidement construits tout auprès du moule d'argile. On faisait marcher un feu d'enfer durant trois jours et trois nuits jusqu'à ce que la masse dii bronze, complètement enveloppée d'une couche de charbon de bois, devint fluide. On la coulait ensuite dans le moule à l'aide de tuyaux faits de terre jusqu'à ce qu'elle eût empli entièrement la cavité cylindrique intérieure en la dépassant même d'une trentaine de pouces. Alors le canon se trouvait fondu ! Quand le bronze liquidç était condensé et refroidi, on brisait et retirait les moules tant intérieur qu'extérieur. On raclait et polissait les surfaces.

Gritobule passe ensuite à l'explication très minuiicrnse du maniement du diabolique engin de destruclion. Gomme celui-ci n'avait pas d'affût, on commen- *;ait par le caler au moyen de terre et de grosses pierres. On le chargeait avec une forte charge de poudre comprimée derrière un énorme bouchon de bois au-devant duquel on disposait le formidable boulet de pierre. « On mettait alors, dit notre auteur, le feu à la lumière de la pièce, amorçant ainsi la charge de poudre. Celle-ci s'allumait plus vile que la pensée. Avant tout éclatait un effroyable mugissement suivi d'un effrayant tremblement du

sol et d'un fracas inouL En même temps, avec un éblouissant éclair, un tumulte affreux, auquel succédait incontinent un feu violent avec une épaisse fumée, Texplosiou de la poudre projetait au loin le boulet de pierre, qui, fendant l'air avec la vitesse de la foudre, s'en allait frapper le rempart avec une violence vraiment démoniaque. Il Tébranlait horriblement, trouant et renversant la maçoimerie, la brisant, l'éparpillant en mille fragments, semant la mort parmi tous ceux qui se trouvaient dans le voisinage. »

a Tantôt, poursuit Critobule, la masse de marbre ou de pierre, dont l'action était centuplée par la force acquise, renversait tout un énorme pan de rempart, tantôt la moitié ou plus d'une tour, ou encore le pan de mur reliant deux tours ou les créneaux qui les couronnaient. Il n'y avait pas de matériaux assez résistants, assez durs dans le mur le plus épais pour résister à un tel choc impunément, tant était incroyable la force de cet engin dont la vue seule épouvantait les contemporains. Les anciens rois ou capitaines ne connaissaient rien de pareil. S'ils eussent possédé de telles machines, rien n'aurait pu leur résister alors qu'ils assiégeaient une cité, et ils n'eussent pas éprouvé tant d'embarras à en ébranler les murailles. »

J'ai parlé déjà du plus illustre de ces canons, la bombarde célèbre du fondeur Orban, amenée

d'Andrinople à grand renfort de bœufs. C*est ce monstre qui a frappé le plus vivement Timagination populaire ; c'est lui dont le souvenir à travers les siècles est demeuré le plus étroitement lié à Thistoire de ce fameux dernier siège de Gonstantinople ; mais, je répète que ce n'était qu'un parmi beaucoup d'autres ! Plusieurs fois par jour, un oôup partait

d'un de ces canons et Ténorme boulet volait à son oeuvre de ruine. Les sauvages artilleurs du sultan couraient jusqu'au bord* du grand fossé pour voir Teffet que produisait sa chute. Quand les défenseurs ne s'étaient pas sauvés éperdus, ils chassaient à coups de flèches ces indiscrets.

Il est fort difficile dans la confusion des récits contemporains, de déterminer avec quelque exactitude le nombre vfai des canons de siège de Mahomet et leurs emplacements en face du rempart, et cela pour cette raison surtout qu'emplacements et peutêtre aussi nombr^ ont fréquemment varié durant ces cinquante-quatre journées. Phrantzès parle de quatorze groupes, plus exactement de quatorze batteries distribuées en face de toute la ligne du rempart, chacune constituée par quatre gros canons. C'est cette affirmation qu'ont acceptée la plupart des historiens. Le Vénitien Barbaro, témoin oculaire d'ordinaire précis, parle de neuf batteries, renforcées chacune par un canon de très grandes dimensions.

Monfaldo affirme que les Turks avaient en tout deux cents canons et bombardes. « Le sultan, dit à son toiir Crilobule, qui était d'avis de faire brèche à la fois sur plusieurs points différents, groupa l'effort de son artillerie contre trois segments principaux du rempart, qui, plus tard, correspondirent à autant de brèches. Le pfemier groupe de grosses bombardes battit la muraille entre Tekfour Serai et la porte d'Andrinople ; le second, le plus important, en face de la porte Saint-Romain dans la vallée du Lycus ; le troisième, plus près de Marmara. » Aujourd'hui encore, il est facile de constater par l'état de ruine extrême du rempart en' ces trois points que ce furent bien là les centres d'action principaux de la terrible artillerie du sultan. Ce sont actuellement, dit M. Pears en son excellente Histoire du siège de (^onstantinople, les seuls points du rempart où il soit possible de franchir aisément du dehors le grand fossé, la contrescarpe et le mur extérieur. Lorsqu'on aborde le mur intérieur, on constate également que celui-là même se trouve à tel point démoli que l'entrée de l'ennemi dans la ville en mai 1453 par cette voie se

conçoit fort aisément.

« Parmi tous ces fameux canons des Turks, trois, poursuit Crilobule, étaient les plus célèbres par leur? dimensions et la puissance de leur action. C'est pour cela que le sultan ordonna de les placer en face Je ce point du rempart qu'il considérait comme le plus

faible de la défense, situé dans la vallée du Lycus, précisément en face de son propre quartier général, en cet endroit qui allait devenir le nœud de la lutte la plus acharnée, le point faible, hélas ! le talon d'Achille par lequel Gonstantinople finirait par succomber. De ces trois immenses engins, le plus admiré était celui d'Orban dont j'ai tant parlé déjà el qui projetait, au dire de Thistorien Chalkocondylas, ses boulets de douze cents livres environ sept fois par jour, une fois seulement la nuit. Ce monstre, alors qu'il avait causé déjà le plus grand mal au rempart, fut détruit ou par Faction des assiégés ou par quelque accident qui causa en même temps la mort de Tingénieur Orban et de plusieurs de ses aides. Mais il fut aussitôt fondu à nouveau sous la direction d'un autre Hongrois, envoyé, au dire de Ducas, par le célèbre héros Jean Hunvade. Ses terribles boulets eurent bientôt fait de démolir la fameuse tour Baktatinea.

A côté de ces canons de si grandes dimensions qui représentaient l'armement le plus moderne pour l'époque, les ingénieurs du sultan avaient encore disposé entre les différentes batteries quelques-unes de ces antiques et gigantesques catapultes, terreur des sièges d'autrefois, qui, par un système de cordages violemment tendus, puis détendus subitement, projetaient contre le rempart et par toute la ville, avec une violence inimaginable, d'énormes quartiers

224 RÉaTS DE BYZANCE ET DES CROISADES

de roc. L'usage de ces machines aussi primitives que brutales est mentionné par plusieurs historiens contemporains du siège. Il y avait aussi de très nombreuses coulevrineSy destinées à inquiéter sans cesse la défense.

Les canons, voilà donc Içi grande supériorité des Turks durant tout ce siège si fameux. Une ère nouvelle commençait. Les vieilles murailles médiévales, qui avaient pendant tant de siècles défié toutes les attaques des nations barbares, n'étaient plus une sûreté suffisante. Quel changement extraordinaire et combien redoutable ! Les journées des 11 et 12 avril marquèrent véritablement le commencement du grand bombardement. Depuis cette date lugubre jusqu'à la fin du siège, le 29 mai, les monstrueuses bombardes, à toute heure du jour, avec une inlassable monotonie, avec un vacarme affreux, ne cessèrent un moment de battre de leurs boulets de marbre l'immense étendue du rempart. On conçoit la terreur affreuse, l'épouvante superstitieuse de la population à l'ouïe de ces détonations prodigieuses que jamais personne n'avait entendues auparavant' L'effet parut de suite désastreux. Ces murailles séculaires, qui avaient résisté à l'assaut de tant de nations puissantes durant tant de siècles, reçurent immédiatement les plus graves, les plus horribles blessures de ces projectiles géants, dont la masse venait avec un fracas effrayant, au milieu d'un épais nuage de

fumée et de poussière, se briser contre elles et les démolir en s'éparpillant lui-même^ en mille fragments.

Ce fut parmi les assiégés une angoisse inexprimable quand, presque immédiatement après ces premières décharges tirées à si courte distance, ils constatèrent avec effroi Tinsuffisance de ce vieux rempart dont ils étaient si justement fiers, qui, depuis tant de siècles, était le palladium invincible de leur cité bien-aimée. Il fallut sur Theure et chaque jour à nouveau recourir à des mesures suprêmes pour réparer hâtivement par de constantes réfections ces constants bouleversements. Ce fut là, dès Textrême début du feiège, une des plus dures, des plus accablantes fatigues pour les défenseurs épuisés partant de veilles et tant d'efforts. A toute heure de jour comme de nuit, ces quelques milliers de combattants, aidés de toute la population civile valide, femmes, enfants, vieillards, devaient réparer les brèches béantes causées par les bombardes turques, ces redoutables « preneurs de villes ». Jamais encore pareilles terreurs n'avaient épouvanté les veillées d'une population médiévale assiégée. Énormes et incommodes à manier, privés de tout affût, simplement enfouis parmi les quartiers de roc et les bois de construction qui servaient à les caler, réclamant tant de soins et de ménagements qu'à peine pou- -vaient-ils tirer sept coups dans tout un jour, ces

226 RÉQTS DE BTZANCE ET DES CHOI5ADES

engins n'en témoignèrent pas moins presque aussitôt de leur mortelle puissance. Une semaine n^était pas écoulée, et déjà la preuve était faite que leur action lente et sûre viendrait certainement à bout de ces murailles qui défendaient la cité depuis les années lointaines de Théodose II au cinquième siècle. En vain les défenseurs suspendaient au-devant des parois menacées des balles de laine ets'ingéniaient à découvrir d'autres préservatifs. C'est à peine s*ils parvenaient chaque jour à réparer, à renforcer le plus promptement possible les portions les plus endommagées du rempart.

« Les Grecs et les Italiens, dit Critobule, voyant que les murs, tant intérieurs qu'extérieurs, étaient avec tant de véhémence ébranlés et abattus par les canons, se mirent à dresser d'abord d'énormes solives au-dessus des débris de la muraille. Puis, en y attachant, à l'aide de grosses cordes, des sacs remplis de laine et d'autres semblables matériaux de diéfense, ils réussirent à paralyser, tout au moins à émousser quelque peu l'action des projectiles ennemis. Toutefois, ce ne fut guère un remède efficace, car les boulets de pierre brisaient et éparpillaient de tous côtés ces défenses improvisées. Comme donc une grande portion du mur extérieur se trouvait déjà ruinée, que trois tours aussi avaient été abattues et que l'œuvre de mort ne cessait d'augmenter, ils apportèrent des poutres et des troncs d'arbres, au

moyen desquels toute la nuit durant, ils se mirent à palissàder, le plus solidement possible, le mur exté-* rieur, en attachant fermement tous ces bois les uns aux autres, en les entremêlant surtout avec toutes sortes de pierres, de quartiers de roc, de morceaux de bois, aussi de sarments de vigne, de branchages, de fascines faites de roseaux et de plantes coupées, toutes sortes enfin d^âutres oiatières, malheureusement la plupart inflammables, mêlées et agglomérées toutes ensemble à Taide de terre grasse et d'argile. Au-devant de ces palissades improvisées, dç cesj murailles de fortune, on attacha des balles de laine et surtout de triples el quadruples revêtements, de peaux de bêtes, peaux de buffles et de bœufs, qu'on arrosait sans cesse, de peur que les flèches ennemies, portant des flammèches allumées, n*y missent le feu. Ainsi, les assiégés se trouvaient quelque peu à Tabri derrière ces palissades surélevées. En même temps, les boulets de pierre, projetés avec tant de force, s'enfonçaient dans cette terre molle, qui cédait sous TefTort, et leur action destructrice en était fort diminuée. Enfin, sur le haut de ces palissades, et sur ces faisceaux de branchages enchevêtrés,

les défenseurs disposèrent encore une ligne dé grands fûts de bois remplis de terre, sortes de gigantesques créneaux d'occasion, qui furent pour eux un abri singulièrement protecteur contre la pluie incessante de flèches dont les accablaient les archers

turks. J'ai dit déjà que ce travail de réparation fut presque incessant, infiniment épuisant pour ces combattants exténués. »

Ainsi les malheureux assiégés se défendirent par ces moyens de fortuné durant ces longues semaines de bombardement continuel. Il y eut une foule d'incidents dont quelques-uns furent célèbres : batailles navales, batailles de mineurs s'égorgeant sous terre, assauts effroyables sans cesse repoussés. Hélas! Faction des canons se poursuivait sans arrêt. Vers le milieu de mai le rempart auprès de la porte Saint- Romain, malgré toutes les réparations journalières, n'existait pour ainsi dire plus. Un mur de fortune, tel que je Tai décrit plus haut d'après Critobule, le remplaçait tant bien que mal. Bientôt les défenseurs décimés ne purent même plus maintenir et réparer ce mur, leur dernier espoir. L'heure solennelle avait sonné ! Dans la nuit du 28 au 29 mai, le sultan Mahomet donna le signal de l'assaut suprême, et cent mille combattants, se ruant à travers la brèche béante du rempart démoli, poussant des hurlements de victoire, foulant aux pieds les cadavres des derniers défenseurs, après plusieurs heures d'une lutte désespérée, se précipitèrent vainqueurs dans les rues jusqu'ici inviolées de la Cité gardée de Dieu. Constantinople était prise! L'empire des successeurs de Constantin avait vécu !

(Reçue hebdomadaire, 4 janvier 1913.)

TRANSPORT PAR TERRE DE LA FLOTTE TURQUE DES EAUX DU BOSPHORE DANS CELLES DE LA CORNE-D'oR LORS DU SIÈGE DE CONSTANTINOPLE EN 1453.

Le dimanche 22 avril 1453 vit s'accomplir un des événements les plus extraordinaires de ce siège de Constantinople, extraordinaire entre tous, un de ceux qui devaient exercer, sur la chute finale de la grande cité dans le mois suivant, l'influence la plus directe. Depuis bien des jours, le sultan Mahomet, toujours mystérieux en ses conseils comme en ses actioujs, préparait dans le plus grand secret la manœuvre célèbre, infiniment étrange, au moyen de laquelle il projetait de faire passer par terre, par-dessus les hautes collines de Péra, sa flotte des eaux du Bosphore dans celles de la Corne-d'Or. La fureur qu'il conçut de l'échec du brillant combat naval du 20 avril, qui avait permis à quelques navires chrétiens de pénétrer dans le port de Constantinople, contribua probablement à précipiter son dessein.

Tous les lecteurs de la Revue connaissent la topo-

graphie si particulière de Constantinople, vulgarisée par tant de plans et de gravures : la grande ville dans son immense enceinte triangulaire, bornée sur une face par la mer de Marmara et séparée d'autre part, des collines de Galala, de Péra, de Kassim Pacha, par le superbe port de la Corne-d'Or, long de plusieurs kilomètres. Jusqu'à ce moment du siège, la garnison si faible de Constantinople n'avait eu à défendre, contre Tarmée turque infiniment plus nombreuse, que deux des côtés du fameux triangle: celui qui regarde Marmara, et celui d'une longueur bien plus considérable défendu par la grande muraille dite « terrestre », qui va des rives de Marmara à l'extrémité septentrionale de la Corne-d'Or. Le troisième côté, qui longe^cette môçne Corne-d'Or, ceîui-Ià môme par lequel les croisés de 1204 avaient pris la ville d'assaut, se trouvait pour l'instant encore en pleine sécurité, protégé par la fameuse et énorme chaîne qui, en barrant l'entrée de la Corne-d'Or, abritait parfaitement la flotte' chrétienne massée derrière ses anneaux monstrueux et mettait un obstacle infranchissable à l'entrée des vaisseaux turks dans ce golfe. En face, sur la rive opposée de la Corne-d'Or, derrière la cité génoise de Galata enceinte de puissantes murailles, toutes les hautes collines bordant ce côté oriental de Chrysokéras (1),

(1) On sait que c'est là le nom de la Corne-d'Or en grec.

-celles mêmes portant aujourd'hui les populeux faubourgs de Kassim Pacha et de Taxim, étaient occupées par le corps d'armée turk sous les ordres de Zagan Pacha. Ces troupes, très nombreuses, tenaient entièrement toute cette péninsule montagneuse qui sépare le Bosphore de la Corne-d'Or, sauf Tunique espace circonscrit par les murailles de la petite cité .génoise. Leurs avant-postes communiquaient, d'une part, du côté du Bosphore avec le château du Roumili Hissar, première base d'opération du sultan, de l'autre par un gué peu praticable situé au fond de la Corne-d'Or avecTaile gauche de la principale portion de l'armée assiégeante, campée tout le long de la grande muraille terrestre. On avait bien jeté un pont sur Textrême pointe du golfe de Gydaris, qui est le Kiat-Hawa actuel, mais les communications en ce point n'en demeuraient pas moins fort difficiles. « Si le sultan, dit M. Pears, l'historien le plus récent du siège, au beau livre duquel j'emprunte ces considérations, avait pu pénétrer dans Galata, dont la triangulaire enceinte de murailles partant de la rive de la Corne-d'Or escaladait la colline pour aller se terminer à angle aigu à la tour fameuse debout encore aujourd'hui, il. aurait singulièrement avajncé ses affaires. Du coup, il eût délogé la flotte chrétienne de la position si sûre, si parfaitement abritée qu'elle occupait derrière la gigantesque chaîne protectrice, dont les extrémités reliaient la capitale grecque à la

cité génoise, et mis en grave péril immédiat toute la portion du rempart de Constantinople longeant la .rive occidentale de Chrysokéras. Il eût en même temps assuré de bien meilleures communications entre les deux ailes de son armée. Malheureusement pour Mahomet II, il ne pouvait être question d'une pareille opération.. Cette minuscule cité si gênante deGalata, cité absolument indépendante, entretenait encore, malgré ce cruel état de guerre qui Tenvironnait, des relations pacifiques avec le sultan, et cela bien que toutes les sympathies de ses habitants allassent naturellement aux Grecs chrétiens contre les Turks païens. Si Mahomet eût attenté à la liberté de la petite cité italienne, on eût vu aussitôt la métropole génoise et son suzerain direct à cette époque, le duc de Milan, dépêcher flottes et soldats au secours de leurs compatriotes. Du même coup le sultan eût été forcé de lever le siège de Constantinople.

Donc Mahomet, ne pouvant passer par-dessus Galata pour attaquer par la Corne-d'Or le point faible du rempart de Constantinople, conçut un plan aussi ingénieux qu'extraordinaire pour arriver au même résultat en faisant tourner à sa flotte la cité génoise. Plusieurs circonstances avaient probablement contribué à inspirer au sultan ce projet vraiment génial. C'avait été tout d'abord le souvenir quasi légendaire d'un exploit à peu près analogue exécuté, des siècles auparavant, par le Khagan des Avares, lors du pre*

mier siège de Byzance par celte nation. Ce fut probablement aussi le récit de quelque ingénieur, peut-être bien chrétien, narrant à Mahomet diverses autres opérations du même genre, celle entre autres, sans remonter à l'antiquité, imaginée, quatorze ans auparavant, par les Vénitiens pour faire passer par terre une flotte du fleuve Adige dans le lac de Garde. Léonard de Chio va jusqu'à dire que l'ingénieur qui aida ainsi de ses conseils le sultan dans l'œuvre que je vais raconter, était celui-là même qui avait présidé,, quelques années auparavant, à ce transfert si inusité. Il s'agissait donc, chose à première vue fabuleuse, presque incroyable, de faire, par une manœuvre gigantesque, en apparence miraculeuse, passer pardessus les abruptes collines de la presqu'île de Péra^ les navires de la flotte turque, ancrée dans le Bosphore, pour les faire redescendre ensuite dans la Corne-d'Or, de manière à prendre à revers la flotte chrétienne massée derrière la chaîne puissante qui obstruait l'entrée de ce magnifique port naturel. On conçoit facilement quel coup le succès d'une pareille opération devait porter à la cause des assiégés. Très probablement, je le répète, ce plan, en apparence insensé, mûrissait depuis quelque 'temps dans les méditations du sultan, qui, comme chaque fois qu'il s'agissait de quelque affaire importante, en avait gardé très soigneusement le secret, même pour sesplus proches conseillers. L'exécution en était main-

tenant imminente. Tout au plus l'irritation extraordinaire causée au sultan par le grave échec de sa flotte, le 20 avril, précipita-t-elle ses résolutions. Du moins tous les historiens du siège s'accordent sur ce <létaU.

Ainsi qu'il en était constamment le cas pour les projets conçus par le jeune sultan, la réalisation de celui-ci fut prodigieusement rapide. Tout en admirant, à bon droit, celte opération extraordinaire, il ne faut pas perdre de vue que les bâtiments de la flotte turque n'étaient point de grandes dimensions. Ceux qui furent l'objet de ce voyage terrestre si étrange n'étaient probablement pas beaucoup plus considérables que les très grands caïques à vingt paires de rames qui circulaient, il y a peu d'années encore, sur le Bosphore et dans la Corne-d'Or et qui en ont, je le crois, presque disparu aujourd'hui. Ajoutons ce détail important que Mahomet II disposait, grâce à son immense armée, d'une foule très nombreuse de travailleurs vigoureux, dociles et fanatiques.

L'exécution du projet du sultan semble donc avoir été presque foudroyante. C'est l'expression dont se sert un des chroniqueurs qui raconte le plus en détail cette merveilleuse aventure de la flotte turque. U fallait se hâter infiniment pour prévenir toute entreprise' hostile qui eût pu faire avorter ce plan. Le «ecret fut si parfaitement gardé dans cette vaste l)anlieue de Constantinople tout entière aux mains

<les Turks, que ni les habitants de la grande capitale assiégée, ni les Génois de Péra ne semblent avoir même soupçonné l'exécution de cette colossale opération qui allait se dérouler au pied des remparts de la cité génoise.

Mahomet avait fait très rapidement et très secrètement assembler la masse de bois nécessaire pour cette sorte de long tramway dont je vais parler, aussi pour établir les formes destinées à recevoir chaque vaisseau. Zagan Pacha, le commandant en chef de cette région, fut le grand exécuteur de ces préparatifs. Les auteurs ne sont pas tout à fait d'accord sur le point précis choisi par les ingénieurs du sultan sur la rive septentrionale du Bosphore pour amorcer le transport de sa flotte. On peut cependant affirmer, avec presque certitude, que ce point était situé entre le lieu dit « le Diplokionion », autrement dit « les Deux-Colonnes », station de la flotte turque durant le siège, qui correspond au Beschicktasch d'aujourd'hui, et l'actuel Dolma Bagtché. On a mieux réussi à identifier la route choisie par ces mêmes ingénieurs pour opérer le transfert des bateaux d'une mer à l'autre par-dessus la colline de Péra. La chaîne de collines sur laquelle est aujourd'hui construite la ville de ce nom était à cette époque, dit M. Pears dans son excellente Histoire du siège de Constantin nople que je suis ici pas à pas, couverte par des taillis et des vignes. Le versant occidental, à partir de la

ligne de faîte aujourd'hui marquée par la grande rue de Péra jusqu'à la « Vallée des Sources », aujourd'hui quartier de Kassim Pacha, servait de cimetière aux Génois. Cette région est encore aujourd'hui plantée des cyprès du Champ des Morts turk qui a succédé à la nécropole chrétienne. Il existait alors, poursuit M. Pears, un sentier à pente rapide, partant d'un lieu sur le Bosphore voisin de l'çictuel Top- Hané, qui escaladait en droite ligne le versant oriental de la colline de Péra dominant le Bosphore. Coupant à angle droit le chemin qui suivait la crête de cette colline et qui, je le répète, est actuellement la grande rue de Péra, ce sentier descendait ensuite l'autre versant jusqu'au lieu dit des « Sources », sur la rive de la Corne-d'Or. Au sommet de la montagne, là où s'élève aujourd'hui la grande caserne d'artillerie, les deùxchemins se coupant ainsi à angle droit formaient un carrefour en croix, qui a valu à Péra son nom grec moderne de « Stavrodromion ».

Ce sentier, qui grimpait ainsi de la rive du Bosphore, suivait d'abord le vallon, aujourd'hui devenu une rue sur le côté de laquelle s'élève Téglise construite en souvenir des soldats et marins anglais morts dans la guerre de Crimée. Franchissant en ce carrefour l'étroit plateau de quelques centaines de mètres de largeur à peine qui marque le sommet du mont et redescendant ensuite Tautre rampe de la colline, il suivait presque en droite ligne un autre

vallon également abrupl, qui, lui aussi, est maintenant devenu une rue menant de la grande rue de Péra à la « Vallée des Sources » et à la Corne-d'Or. Il semble infiniment probable que c'est par cette longue voie montante puis descendante que le sultan décida de faire passer à force de bras les vaisseaux de sa flotte.

Le * chroniqueur latin Pusculus et Tarchevêque Léonard de Chio, un des témoins oculaires du siège, racontent tous deux que le sultan, très vraisemblablement dans le désir de terroriser les Génois de Galata, surtout pour faire diversion et détourner leur attention de ce qui se préparait en cet instant en arrière de leur cité pour cet extraordinaire voyage de la flotte, fit, dès Taube de la journée du 21 avril, installer des batteries nouvelles au-dessus de la cité génoise, sur la colline de Saint-Théodore.

Tout le jour durant, celte terrible canonnade se poursuivit furieusement, si bien que personne dans Galata ne songea à s'occuper de ce qui se préparait derrière ces batteries turques sur le chemin grimpant que je viens de décrire. Dans cette môme f journée, la flotte de l'amiral turk qui avait remplacé Baltoglu en disgrâce, pour corser encore le tumulte, attaqua à plusieurs reprises les navires chrétiens rangés derrière la chaîne du port.

Un des énormes projectiles de pierre lancés par les batteries de Saint-Théodore, à refl'roi général

23d RÉCm DE BTZANCIÈ ET DËâ CROI&ADBS

des assiégés, coula un navire chrétien' dans 1% Corne-d'Ôr. Enfin toutes ces diversions imaginées par le sultan réussirent à merveille. Aucune tentative ne fut faite par les assiégés, ni du côté du Bosphore, ni dui^ant la traversée de la colline de Péfa, ni môme sur la rive de la Corne-d'Or, pour détruire la flotte turque durant qu'on la transportait d'une mer dans l'autre. Nous savons que le prudent jeune sultan avait pris d'infinies précautions pour prévenir toute tentative de ce genre. « Tout le long deig rives du Bosphore, dit le chroniqueur byzantin Chaikondylas, des postes militaires étaient disposés avec de Fartillerie prêts à repousser par la force toute attaque tentée contre les vaisseaux. » Dans la nuit du 21 au 22 avril les derniers préparatifs fijrent ter» minés. On avait fait un choix parmi les vaisseaux de la flotte mouillée au « Diplokionion ». La plupart des auteurs donnent le chiffre de soixante-huit ou soixante-dix à quatre-vingts navires.

A l'aube, Tétonnant voyage commença. Voici le récit du Vénitien Barbare, un des plus véridiques historiens du siège dont il fut le témoin oculaire. C'est le compte rendu le plus complet et le plus intéressant sur cet incident si étrange :

« Le vingt-deuxième jour de ce mois d'avril, dit notre chroniqueur, le seigneur turk ayant fait réflexion et remarqué qu'il n'arrivait pas à nous faire grand dommage dti côté de terre comme il

RÉCITS DE BYZANCÊ ET i)ES CROISADES 23ft

venait d'en faire Texpérience, ayant bien roulé cela dans sa tète, imagina de faire passer une portion de sa flotte qui était mouillée aux Colonnes jusque dans le port même de Gonstàntinople, et cela afin d'arriver plus vite à la réalisation de ses projets contre nous. Et a6n que vous compreniez de quelle manière s*y prit ce chien, ce méchant païen, je vous expliquerai ci-aprés son idée ; s'étant mis en tète de conquérir Gonstàntinople, il s'aperçut" qu'il fallait pour cela que sa flotte parvînt à l'intérieur du port même de Gonstàntinople. Gomme toute son armada était mouillée aux Golonnes qui sont éloignées de deux milles de la ville, il ordohna^à tous les équipages de descendre à terre, et il fit aplanir une piste tout le long de la montagne qui domine Galata, en commençant du rivage du Bosphore où était mouillée l'armada jusque dans le port de Gonstàntinople, c'est-à-dire sur une longueur de trois milles. Et quand tout le chemin eut été parfaitement aplani^ lesdits Turks disposèrent un très grand nombre de rouleaux de bois tout du long de celte voie aplanie, lesquels rouleaux furent si bien graissés d'huile, de lard et de suif achetés en quantité aux Génois de Galata, que le sultan pensa pouvoir tenter de faire passer une portion de sa flotte dans le port de Gonstàntinople. Il fît en conséquence commencer par une « fuste » (1) de petites dimensions, et il la fît placer

(1) a Fuste » était le terme consacré pour ce genre de navires.

sur lesdils rouleaux, et, au moyen d'une grande <]uantité de Turks, il fit tirer ladite « fuste », et, en peu de temps, il la fît ainsi passer très rapidement jusque dans le Navarchium ou port de Péra, et quand les Turks virent que cette invention allait à souhait, ils se mirent à tirer encore d'autres de ces <i fustes » plus petites, lesquelles « fustes » étaient de quinze bancs de rameurs jusqu'à vingt-deux. Certainement, à première vue, cela paraîtrait incroyable et impossible à tout le monde, si le sultan n'avait pas eu à sa disposition tant de ces <;anailles (1) pour tirer ces « fustes » par-dessus cette montagne, car ils firent ainsi passer dans le port de Constantinople jusqu'à soixante-douze de ces navires, tous bien armés, en bon ordre pour toutes choses, et cela ne put se faire que parce que les Turks vivaient en bonne paix avec les Génois de Péra. »

Ce récit très succinct du médecin vénitien résume assez bien l'histoire de cette extraordinaire opération de guerre qui est demeurée un des incidents les plus célèbres de ce siège fameux, et qui, bien que le succès n'en ait pas été absolu, n'en eut pas moins une influence considérable sur le résultat final.

Voici encore le récit peut-être plus détaillé, plein

(1) « Canaglia. »

de saveur, du chroniqueur grec Kritoboulos, Thistorien et le panégyriste du vainqueur de Constantin nople : « Le sultan Mahomet ayant estimé que, s'il voulait atteindre son but qui était de prendre Constantinople, il lui fallait à tout prix se rendre maître du port, après avoir essayé de tous les moyens, prit uae résolution ingénieuse, digne du grand discernement de son génie, qui le fit se rapprocher beaucoup du but tant désiré par lui et mit fin à toutes ses incertitudes dans ce sens.

« Il ordonna, en conséquence, à ses ingénieurs inaritimes et à ses équipages de construire au plus vite des voies ou glissoires partant de la mer extérieure — c'est-à-dire du Bosphore — pour aboutir dans la mer intérieure — c'est-à-dire la Corne-d'Or. Ces glissoires, partant du « Diplokionion », — qui est aujourd'hui Kabatash, au dire du docteur Dethier — étaient faites de poutres couchées en travers sur une ligne d'au moins huit stades de long allant d'une mer à l'autre. La voie ainsi préparée, préalablement nettoyée et aplanie avec la plus grande célérité par plusieurs milliers d'hommes, s'élevait rapidement durant une moitié du trajet jusqu'à la crête de la colline, d'où elle redescendait non moins rapidement vers la Corne-d'Or. Et ces 'glissoires ayant été achevées plus promptement que la pensée par une grande foule d'ouvriers, il y fit avancer ses vaisseaux qu'il fit placer, chacun sur

une grande charpente en forme de traîneau, avec, de chaque côté, de longues poutres dressées, disposées en guise de soutiens. Sur chacun de ses traîneaux, il établit solidement un de ces navires à Faide de fortes cordes, et ayant fait fixer de très longs cordages ou haubans à la coque de ceux-ci au point de courbure, il les fit hisser tout le long de la glissoire par ses soldats, partie à la main, partie à l'aide de divers engins, poulies et tambours. »

Les rouleaux de bois qui constituaient le plancher de cette colossale glissoire de huit milles de longueur, mesuraient de treize à quatorze pieds. ïh avaient été soigneusement graissés. On fit mettre k Peau les charpentes en forme de traîneau ou de berceau, et sur chacune on attacha, aux longue» poutres dressées qui la garnissaient, un des navires qu'il s'agissait de transporter par cette voie extra- . ordinaire. Â Faide de câbles on tira ensuite ces masses hors de l'eau et, une fois sur la rive, le bizarre voyage commença pour chacune. On avait, je l'ai dit, fait un essai avec une « fuste » de petites dimensions. Cette première opération heureusement réussie encouragea les Turks à continuer. On employa aussi d'innombrables attelages de buffles pour tirer en haut de la colline ces énormes charges.

Les soixante-dix vaisseaux furent ainsi très rapidement halés les uns à la suite des autres, surtout à main d'homme.

« Les équipages qui suivaient chacun d'eux, poursuit Barbare, ne se possédant plus de joie à ce spectacle et songeant à ce qui allait encore suivre, arrivés au fatte de la colline, montaient comme s'ils étaient en mer sur les vaisseaux qui s*en allaient dévalant avec rapidité droit vers la Come-d'Or. Parmi les matelots, les uns défaisaient les agrès, poussant des cris de triomphe, comme s'ils allaient prendre la haute mer, et le vent, s'emparant des voiles, les gonflait ; d'autres, assis aux bancs des rameurs^ tenaient leurs rames en mains, faisant semblant de ramer, tandis que les subrécargues couraient d'une extrémité à l'autre de la haute et longue piste de bois médiane, excitant l'énergie de leurs hommes par des sifflements, des cris^ des coups de lanière aussi. Ainsi les vaisseaux turks, voyageurs étranges, glissaient à travers la campagne comme s'ils eussent vogué sur mer. Tandis que les derniers escaladaient encore la rampe de la colline, les premiers descendaient déjà la pente raide conduisant à la Corned'Or, tq;ates voiles serrées, avec grands cris de joie et force tapage. » « Les tambours résonnaient, les fifres et autres instruments éclataient en notes retentissantes, » dit Dukas, qui donne à peu près les mêmes détails.

a Et c'était, je le répète, dit encore notre Vénitien, un étrange spectacle, vraiment incroyable pour celui qui n'y a pas assisté, que de voir naviguer à travers

champs, comme s'ils étaient sur mer, ces vaisseaux avec toutes leurs voiles, tous leurs équipages, tous leurs agrès. Moi, j'estime que cette prouesse surpasse le mont Athos percé par Xerxès, et, comme j*ai vu ces choses de mes yeux, cela me porte à ajouter foi à d'autres récits qui, si je n'avais assisté à ce prodige,* me paraîtraient des contes à dormir debout. » C'est ainsi qu'une flotte considérable comptant soixante-sept navires descendit par terre dans Tanse dite « des Eaux froides » située dans la Corned'Or, un peu en amont de Galata, et y jeta l'ancre.

La chronique dite du Janissaire polonais^ qui fut, lui aussi, témoin de cette scène insolite, dit que tous à Byzance en furent émerveillés et rirent bien stupidement en voyant ces grandes barques glisser sur terre ferme comme si c'était sur l'eau.

La portion la plus délicate de cette curieuse opération fut certainement celle du début qui consistait à mettre à Teaù les appareils en forme de cales, de traîneaux ou de berceaux destinés à recevoir les navires étroitement amarrés entre leurs flancs. Une fois que chaque navire eut été disposé ainsi dans son appareil de bois et qu'on l'y eut lié solidement, on tira à terre chacune de ces lourdes machines. On les installa ensuite successivement sur la glissoire de bois convenablement graissée, puis le pittoresque voyage commença qui tant égaya les matelots turks, grands enfants sauvages.

La rapidité de ce passage des navires d'une mer à l'autre semble avoir été tout à fait extraordins^re. Le nombre immense des travailleurs est la seule explication plausible de ce phénomène. Cette rapidité même était, je l'ai dit, l'élément essentiel du succès pour une pareille opération. J'ai dit aussi que ceux de ces navires qui n'étaient pas hissés à mains d'hommes le furent au moyen de cabestans ou d'autres engins, aussi à l'aide d'innombrables attelages de buffles. Ne perdons surtout jamais de vue que ces navires, ainsi fabuleusement transportés dans cette randonnée héroï-comique de terre ferme par-dessus une montagne haute de plus de deux cent cinquante pieds, n'avaient rien de commun, comme dimensions, avec ceux de nos jours. Même ceux, s'il y en avait, qui étaient à deux ou trois rangs de rames superposés devaient avoir au plus cinquante à soixante-dix pieds de long^ Après la montée, qui dut être fort rude et pénible, le plateau médian fut vite franchi à la force des poignets tirant les énormes barques sur le chemin de bois. La descente vers la Corne-d'Or fut ensuite infiniment prompte. Toute l'opération fut terminée en une nuit.

Presque tous les chroniqueurs insistent -sur l'enthousiasme bruyant des équipages turks, stupéfiés par ce succès si facile, faisant résonner le& échos du Bosphore de leurs hurlements d'allégresse, de

leurs chants sauvages, des sons de leurs musiques guerrières, à mesure que chaque navire, débouchant dans la Corne-d'Or, venait mouiller sur la rive, sous la protection des canons de Zagan Pacha. Tous ces écrivains répètent à Tunisson que jamais encore on n avait assisté à pareil haut fait. Tous recherchent dans leurs souvenirs classiques les opérations de guerre maritime pouvant présenter avec celle-ci quelque analogie.

Tel fut ce labeur héroïque qui devait contribuer grandement à la prise de Constantinople. Les Grecs eux-mêmes rendirent hommage à la brillante et ingénieuse audace des ingénieurs ottomans. Le janissaire polonais Michel rapporte que, cette nuitlà, les canons turks ne cessèrent pas un instant de tonner. Ceci nous explique pourquoi les assiégés, surtout les équipages de la flotte chrétienne dans la Corne-d'Or, ne mirent aucun obstacle à cette arrivée des bateaux turks dans le port même de la ville assiégée. L'incessant bombardement des batteries de Zagan Pacha placées sur la colline au-dessus de Galata, suffit à empêcher toute tentative hostile.

Rien ne peut donner une idée de l'effroi des assiégés lorsqu'ils virent soudain cette flotte ennemie avec ses milliers de matelots occuper la Corned'Or. Une tentative suprême, imaginée quelques jours après par les équipages des galères vénitiennes pour incendier de nuit ces vaisseausî si

fâcheux, échoua piteusement. Les défenseurs de Constantinople, si peu nombreux, épuisés déjà par des /alignes presque surhumaines, se virent soudain contraints à défendre contre ces nouveaux adversaires toute la ligne du rempart qui bordait la Corne-d'Or. Ce fut un terrible surcroît de peine durant les cinq semaines que devait durer encore le siège.

{Reçue hebdomadaire, 17 mai 1913.)

l'entrée victorieuse du sultan MAHOMET A SAINTE- SOPHIE (29 MAI 1453).

Constantinople, la Cité gardée de Dieu, la métropole chrétienne d'Orient depuis dix siècles, la plus splendide cité de Tunivers depuis la chute de Rome, avait succombé au terrible siège des soldats de Mahomet II dans la matinée d'une journée de printemps, le mardi 29 mai 1453. Depuis le 5 avril, depuis cinquante-quatre mortelles journées, l'armée turque, forte de plusieurs centaines de mille combattants, assiégeait de toutes parts l'immense enceinte défendue avec un merveilleux courage par quelques milliers de combattants grecs et italiens, surtout génois et vénitiens. Depuis cinquante-quatre journées, les monstrueux canons, les bombardes colossales du Sultan, ces fameux « preneurs de villes » dont l'emploi dans ce siège illustre entre tous devait transformer complètement l'art de la guerre, toute cette épouvantable artillerie qui lançait plusieui** fois par jour des boulets de pierre d'une énorme

circonférence, battait avec des détonations effroyables ce rempart célèbre, cette double enceinte longue de plusieurs kilomètres, défendue par des centaines de tours, qui, depuis mille ans, avait résisté à tant d'attaques de tant de nations diverses. Chaque jour, de terribles assauts, des batailles navales, le transport de la flotte turque du Bosphore dans la Corne-d'Or par-dessus la montagne de Péra, mille autres incidents formidables avaient marqué les étapes de ce siège sans précédent dans Thistoire. Enfin, la mesure étant comble, les remparts étant presque démolis par Tarmée turque, les brèches . sans cesse reformées ne pouvant plus être réparées par les combattants chrétiens épuisés, le Sultan, dans la nuit du 28 au 29 mai, vers 3 heures du matin, avait lancé en trois colonnes successives» plus de cent mille hommes à Tassant. Après de longues heures de la plus héroïque, de la plus prodigieuse résistance, le npmbre l'avait enfin emporté sur la vaillance. Les magnifiques janissaires de Mahomet s'étaient précipités par la brèche de la porte Saint-Romain, encombrée des corps des derniers défenseurs et, foulant aux pieds les cadavres de l'empereur Constantin Dragasès et de tous les principaux chefs de la défense, tous tués en combattant vaillamment, avaient pénétré enfin dans la ville fameuse, poussant de telles clameurs de triomphe qu'elles s'entendaient jusque sur la côte d'Asie^

tandis que dans la cité retentissait partout le terrible cri : « La Ville est prise ! » mêlé aux hurlements d^effroi d'une immense population sans défense. '

Puis toutes les dernières résistances avaient presque subitement cessé, presque tous les défenseurs valides ayant succombé I Alors l'armée victorieuse, avide de venger de longues souffrances, js'était ruée avec une passion féroce au plus affreux massacre. Janissaires, marins de la flotte, innombrables irréguliers avaient, plusieurs heures durant, égorgé par les rues de la cité tout ce qui leur tombait sous la main, sans distinction d'âge, de sexe ou de rang. Puis, vers la douzième heure, fatigués de tuer, les vainqueurs avaient commencé à piller, surtout à s'emparer des plus riches ou des plus beaux parmi les survivants de la population vaincue, pour les vendre, aussi pour leur arracher d'énormes rançons. Plus de soixante mille personnes, au dire -des chroniques contemporaines, de tout âge, de tout rang, furent ainsi cruellement liées et entassées •en attendant le partage. Vendues et revendues, elles allèrent terminer leurs jours misérables à toutes les extrémités du monde musulman, sur tous les rivages liabités par les farouches fils de Tlslam.

RÉQTS DE BYZÂNCE ET DES CROISADES 251

Partout, durant ces heures affreuses, les malheureux vaincus, fuyant la mort ou la captivité, poussés par un instinct religieux, s'étaient groupés dans .les temples, croyant que la. Divinité voudrait les y protéger. Plusieurs milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, des prêtres, des membres de la plus haute noblesse byzantine, s'étaient en particulier réfugiés sous les voûtes immenses de Sainte-Sophie. C'est de ce temple auguste, métropole de l'Église orthodoxe, que je voudrais dire quelques mots aujourd'hui. Quand le magnifique édifice fut rempli par cette foule lamentable priant et sanglotant désespérément, on ferma les fameuses portes de bronze et ces infortunés attendirent, haletants d'angoisse, l'arrivée des vainqueurs, durant que les prêtres innombrables, dans leurs vêtements d'apparat, disaient leur dernière messe. Hélas, ce ne fut pas long! Une bande de Turks, couverts du sang de leurs victimes, ébranla bientôt les portes qui furent violemment enfoncées. Alors se passa une des scènes les plus sauvages de l'histoire que la plupart des historiens contemporains du siège ont racontée en détail. Il n'y eut plus guère de massacres. Les massacreurs étaient assouvis. Ils songeaient maintenant uniquement au gain et à la luxure. En quelques minutes, ces démons se jetèrent sur cette foule désarmée, hurlante d'effroi. Tout ce qui était jeune, sain ou beau, fut incontinent dépouillé, lié. Les autres furent également

dépouillés, chassés ou tués. On attachait les malheureux en longues files, le vieillard à côté de la jeune fille, la religieuse cloîtrée à côté de Tadolescent, la patricienne à côté de l'homme de la rue. Tout était bon pour les lier': leurs ceintures, leurs écharpes, les cordes des tentes, les liens des chevaux et des chameaux. La plupail de ces captifs, dépouillés de leurs vêtements précieux, étaient entièrement nus. Beaucoup portaient les traces sanglantes des violences de leurs bourreaux. Les lamentations infinies de tous ces infortunés, leurs cris d'angoisse montaient jusqu'au ciel. Puis, tandis qu'on les disposait avec une hâte brutale en longues théories, liés les uns aux autres, pour les transporter sur les navires ou dans les marchés où la foule des vainqueurs se les disputait déjà au ooids de l'or, une nouvelle scène de dévastation commença.

Les guerriers turks se mirent à piller l'église fameuse où, depuis tant de siècles, s'accumulaient les trésors amoncelés par la piété des générations. Ce fut encore une scène sans nom. Toutes ces merveilles furent brisées, anéanties, pillées en quelques minutes : superbes vases sacrés d'or et d'argent, incomparables vêtements sacerdotaux d'une richesse inouïe, reliquaires, icônes, luminaires par centaines.

peut-être par milliers, faits d'or et d'argent, constellés de perles et de pierreries. Les vainqueurs s'affublaient des robes des prêtres; on promenait par dérision les croix et les calices, les crucifix surnliontés par ironie d'un turban. Surtout, abomination effroyable pour ces populations dévotes entre toutes, ces brutes sauvages jetaient au vent les mille reliques arrachées à leurs réceptacles de métaux précieux> ces reliques d'un prix inestimable, héritage de dix siècles de piété, ces corps des plus illustres martyrs, des plus glorieux champions de l'Église orthodoxe. Les plus célèbres icônes dé la Panagia Toute Sainte, <;es icônes tant vénérées, protectrices augustes de la cité, qui mille fois l'avaient protégée dans des heures d'angoisse publique, étaient maintenant jetées au vent, souillées et profanées parmi les cadavres et les chiens errants.

J'ai omis de parler des prêtres qui, au nombre de plusieurs centaines, vêtus de leurs habits des grands jours, groupés au fond du vaste édifice, chantaient la messe au moment de l'entrée dans l'église des bandes assassines. Il y avait là tout le haut clergé de la capitale : ces prêtres vénérables aux longues chevelures bouclées, aux barbes flottantes, vêtus d'étoffes lamées d'or. Le sort de la plupart fut celui des autres victimes de cette grande dévastation. Ils. furent saisis, dépouillés, liés et vendus, à moins qu'on ne les tuât parce qu'ils étaient trop vieux.

254 RÉaTS DE BTZANCE ET DES CROISADES

Cependant une légende fameuse» aujourd'hui d'une saisissante actualité, légende très vivante encore parmi la foule orthodoxe, raconte qu'au moment où les bandes furieuses des égorgeurs turks forcèrent les portes de Sainte-Sophie, la paroi de Téglise, derrière l'autel, s'enlr'ouvrit soudain. On vit le prêtre qui disait cette messe suprême disparaître avec le saint calice, entouré de la foule sacerdotale qui l'environnait. Puis la muraille se referma non moins soudainement. La légende affirme que, lorsqu'un souverain orthodoxe rentrera enfin, après tant de siècles, dans Sainte-Sophie délivrée, la muraille se rouvrira soudain pour donner passage au même prêtre qui, sur l'autel, achèvera la messe si tragiquement interrompue il y a plus de quatre cent cinquante années !

Dans l'après-midi de ce même jour, peut-être seulement le jour suivant, le sultan Mahomet fit dans la ville conquise son entrée victorieuse. Il était tout jeune, âgé d'environ vingt-cinq ans ; il portait de grandes et fortes moustaches rousses. Derrière lui caracolait un immense état-major : tous les prin- •cipaux vizirs, pachas et beys de son armée, aux costumes éclatants, aux armes étincelantes, encadrés dans un fort détachement de janissaires choisis

parmi les plus beaux et les plus richement armés. Le brillant cortège, parti à cheval de la porte Saint- Romain, aujourd'hui Top Kapou, par les grandei^ rues, à travers la ville effroyablement dévastée, foulant aux pieds d'innombrables cadavres, alla droit à Sainte-Sophie, la Grande Église. Comme le Sultan descendait de sa monture devant les vastes portes de bronze incrustées d'argent, il se prosterna et, s'humiliant devant Dieu qui lui donnait enfin la victoire tant convoitée, il ramassa une poignée dépoussière et la répandit sur sa tête enturbannée. Puis il se releva et pénétra sous les voûtes splendides.Ce fut un des moments solennels de l'histoire! Comme le jeune souverain s'avançait dans la merveilleuse enceinte, si étrangement souillée par ces effroyables scènes de meurtre et de pillage, admirant en silence ce spectacle inouï, troublé par tant d'auguste magnificence, il aperçut un de ses^ guerriers qui brisait un fragment de marbre de* l'admirable pavement. Il lui demanda rudement pourquoi il agissait de la sorte. « Ceci est un monu-^ ment des infidèles », répondit le Turk fanatique, c et je suis un vrai croyant! » Mahomet, bien tropintelligent pour ne pas comprendre la beauté de Sainte-Sophie, rendu furieux par cette réponse, tira son cimeterre et en frappa son interlocuteur, en lui disant que s'il avait donné les maisons en pillage et la population en esclavage à son armée, il s'était

réservé pour lui seul les édifices de la cité conquise. Puis le Sultan fit quérir un imâm, « un de ses prêtres immondes », dit le chroniqueur latin, et lui ordonna de monter dans la chaire chrétienne et d'y lire à haute voix le symbole de la foi musulmane. Luimôme, debout sur l'autel de marbre, tourné vers la Mecque, y fit sa première prière. A partir de cette minute, le temple fameux de la Souveraine Sagesse du Verbe incarné, élevé par le glorieux Justinien et son épouse Théodora à la gloire de la religion chrétienne, a été une mosquée. A Theure où j'écris ces lignes, le 9 décembre 1912, le sort des batailles semble devoir préparer à bref délai, après tant de siècles, Téclatante revanche chrétienne, à moins que rabomioable égoïsme des grandes puissances ne parvienne encore à faire reculer cette date fatale.

Poursuivant sa marche dans l'immense édifice, le Sultan, traversant la foule de ses soldats qui achevaient d'emmener leur misérable bétail humain, se trouva, dit un vieux récit slavon qui ne s'accorde point avec celui que je viens de rappeler, se trouva, dis-je, en face d'une porte dont les hautes tentures «'ouvrant soudain lui firent voir autour de l'autel une foule de prêtres orthodoxes qui, s'avançant précipitamment à sa rencontre, se jetèrent à genoux, le suppliant à grands cris de ne pas les faire mourir. Il les contempla avec pitié et, leur faisant signe de la main de se lever, leur promit la vie sauve. Puis il

-dépêcha des crieurs publics par la ville pour faire cesser tout massacre. Il est probable qu'à l'entrée des hordes assassines, ces prêtres avaient pu, sans être vus, se réfugier dans quelque salle attenant à l'église d'où ils étaient sortis à l'arrivée du Sultan. Peut-être bien est-ce là l'origine de la Curieuse iégende que j'ai rapportée plus haut ?

{Le Gauhis, 11 décembre 1912.)

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