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LE DERNIER EMPEREUR DE BYZANCB

Le basileus Constantin Dragasès, dernier empereur de Byzance, dernier souverain de cette longue série de basileis^ vieille de bien plus de mille années» était le frère de Jean VIII Paléologue, mort le 3 octobre 1448. Il était à ce moment, au nom de ce même frère, despote de Morée. La députation qui vint l'appeler au trône le trouva dans son palais - de Mistra, sa capitale, la Sparte antique. II y fut couronné le 6 janvier 1449. Il partit aussitôt pour Constantinople, qui, avejc quelques petites cités des rives de Marmara et ce despotat de Morée, constituait tout ce qui subsistait, à la moitié du quinzième siècle, du glorieux empire d'Orient. Depuis de longues années, les sultans turks, maîtres de la Thrace comme de la Macédoine, de Salonique comme d'Andfinople, établis dans cette dernière capitale, n'attendaient qu'une occasion favorable pour achever, par la prise de Constantinople, la destruction totale de cette monar chie, ultime boulevard de l'Europe contre l'invasion-

musulmane. En février 1451, le sultan Mourad, le redoutable ennemi des chrétiens, était mort, lui aussi. Son fils, Mahomet II, tout jeune encore, lui avait succédé, n'ayant que ce seul désir : prendre enfin Coustantinople. Ses préparatifs avaient duré quatre ans. Le 5 avril de Tan 1453, il avait amené sous les rempaï^s de la capitale byzantine son immense armée. Dans la nuit du 28 au 29 mai, après cinquante-quatre* journées d'une canonnade incessante, après plusieurs attaques malheureuses, profitant de l'épuisement des quelques milliers do combattants chrétiens survivants, il avait donné le sig-nal de l'assaut suprême.

Depuis plusieurs jours, le basileus Constantin, qui, durant tout le siège, avait conservé la plus belle, la plus patriotique, la plus martiale et touchante attitude, ne se faisait plus aucune illusion. Les quelques milliers de défenseurs grecs et italiens qui n'avaient pas succombé à tant de batailles, à tant de fatigues, ne parvenaient plus à garder cette immense ligne de remparts, à réparer les brèches. énormes pratiquées parles fameux canons du sultan. Des phénomènes célestes effrayants avaient vivement impressionné la population, qui se pressait dans les temples, imploraub la Divinité. Quand, aux soirs des 27 et 28 mai, d'immenses feux de joie illuminèrent le camp turk prodigieusement étendu, quand de partout on entendit autour de la ville infortunée les hurlements sauvages

des janissaires et leurs cris de joie, Tempereur et ses lieutenants comprirent que l'assaut final était proche. Partout les cloches à marteaux appelèrent

la population aux armes.

Sur Tordre du basilêus, une immense procession aux mille éléments divers: orthodoxes et catholiques, évêques, prêtres et moines par centaines, peut-être par milliers, vieillards, femmes et enfants, pieds nus, pleurant et sanglotant, se tordant les bras, déchirant leurs cheveux et leurs vêtements, confessant à haute voix leurs fautes, suppliant Dieu de les épargner, de ne point, à cause de leurs péchés, les laisser tomber au pouvoir de ces démons, parcourut les principales rues de la cité. Cette foule infinie chantait avec angoisse le Kyrie eleison. Les prêtres, portant les Saintes Icônes et les très Saintes Reliques, répétaient d'une voix haute les litanies auxquelles répondaient les clameurs désespérées des fidèles. On porta les Saintes Icônes jusque sur le remparl, partout pu la brèche était la plus considérable, dan^ l'espoir intense, dans là foi pour beaucoup absolue que leur intervention écarterait cet affreux péril.

Lorsque les anneaux sans nombre de cette procession solennelle eurent accompli leur circuit, le basileus, lui aussi, comme venait de le faire dans son

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camp le sultan, harangua la foule des sénateurs, des nobles, des chefs militaires grecs et italiens assemblés autour de lui. Ce fut, en ces circonstances si effroyablement tragiques, une scène infiniment auguste. Tous ces vaillants, maintenant certains de périr, prêts à donner leur vie pour la plus noble des causes, écoutaient pieusement les paroles enflammées de leur chef suprême qui allait partager leur sort terrible. Nous possédons deux récits du discours de l'empereur, un très long du chroniqueur Phrantzès, le serviteur et Tami de ce prince infortuné, un second beaucoup plus court, de l'archevêque latin de Mylilène, Léonard. Ces hommes ont certainement assisté tous deux à cette réunion. On peut considérer leur résumé de la harangue impériale comme sincère. Cet empereur qui va mourir parle le plus beau, le plus fier langage. Il s'efTorce, une dernière fois, de relever les courages. Il conjure ses guerriers de faire tous noblement le sacrifice de leur vie pour le sâlut de la Cité et celui de la Chrétienté. 11 évpque les grands souvenirs de jadis et rappelle à ses derniers fidèles qu'ils sont les descendants des illustres héros d'Athènes et de Rome. Pour ce qui est de lui, il se déclare prêt à mourir avec eux et pour son peuple I

En terminant, Constantin, se tournant vers les

Italiens qui l'entouraient, commandés par le fameux héros du siège, Jean Giustiniani, les harangua eux

aussi : « Vénitiens, leur dit-il, frères illustres que nous chérissons en Dieu, courageux et admirables soldats qui avez si souvent de vos glaives héroïques massacré les impies fils d'Agar et fait couler à flots leur sang, je vous conjure de nous aider cette fois encore à défendre de toutes nos forces cette Cité bien-aimée aujourd'hui si cruellement menacée qui est devenue pour vous une seconde patrie. » Aux Génois, il adressa un appel encore plus fraternel, plus touchant peut-être.

Cette harangue superbe eut un superbe épilogue. Tous ces hommes, dont les cœurs battaient à Tunisson de celui de leur basileus, tous ces illustres et ces obscurs qui allaient dans quelques instants donner leur vie pour le saluTt des leurs, s'embrassèren en sanglotant, se confessant les uns aux autres, demandant pardon pour les fautes commises.

Alors se passa une des tragiques scènes de l'histoire. Sainte-Sophie vit soudain un peuple infini envahir son enceinte grandiose. Le basileus, toute la cour, tous les grands, tout le clergé grec et latin, tous les chefs militaires, Timmense multitude de la foule urbaine s'agenouillèrent un'e dernière fois sous ces voûtes grandioses. Tous, Grecs, Génois et Vénitiens, oubliant leurs griefs en présence de la

mort imminente, confondirent leurs prières dans une immense ferveur. Le basileus, une foule de ses compagnons d'armes, une foule de citoyens communièrent dévotement après s'être à nouveau embrassés et pardonné leurs péchés. Cette agonie d'un si vieil et si célèbre empire dans cette église magnifique est d'une si grande beauté que la nation hellénique peut en être éternellement fière. Ces derniers chants pieux de supplication et de confiance, entonnés par tous ces hommes auxquels Taube prochaine allait apporter la mort, résonneront jusque dans l'éternité dans toute âme grecque. Après s'être ainsi réconfortés dans cette soirée, tous, depuis le basileus jusqu'au plus humble de ses soldats, émus jusqu'aux larmes, retournèrent au poste qui leur était assigné le long de l'enceinte.

Durant les heures suivantes de la nuit, les défenseurs ehtendirent sur toute la ligne du rempart la rumeur formidable de Tarmée turque se préparant à l'assaut. Ici se place un incident dont l'historien Phrantzès, le compagnon de Théroï^e empereur Constantin, nous fait le touchant récit que voici :

Après que le basileus eut saintement communié avec larmes et prières dans la Grande Église — c'est ainsi qu'on désignait Sainte-Sophie — environné de la multitude qui accomplissait les mêmes dévotions^ il remonta à cheval — il montait, dit la légende, une superbe jument arabe — et regagna le palais des

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Blachernes, sa résidence durant le siège. II y séjourna quelques moments et profita de ce court répit pour demander pardon, une fois encore, à tons ceux qu'il avait pu offenser. « Qui n'eût été bouleversé, s'écrie Phrantzès, par une scène aussi émouvante I Quel cœur de pierre eût pu retenir ses larmes ! » Le fidèle serviteur poursuit en ces termes son récit : a Nous remontâmes à cheval une fois encore — c'était peu après minuit, vers la première heure de la journée suprême du 29 mai — et, quittant le palais, nous longeâmes la ligne du rempart, nous efforçant de relever les courages. Tous, sans exception, étaient à leurs postes sur les murs et les tours. Toutes les portes étaient soigneusement fermées et gardées. Personne ne pouvait ni entrer ni sortir du péribole. Vers le premier chant du coq, nous arrivâmes à la porte Kaligaria. »

Les deux tragiques promeneurs montèrent au sommet d'une lour d'où ils entendirent le bruit de voix innombrables. Les gardes leur dirent qu'il en avait été ainsi toute la nuit. Celait Tennemi qui, dans Tobscurité profonde, transportait au voisinage du fossé tout son gigantesque appareil d'assaut. De même du côté de la mer, tout était en pleine agitation. Les navires ennemis se rapprochaient de la

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muraille, du côté de Marmara comme du côté de la Corne-d'Or. Au fond du golfe, on lançait les ponts mobiles pour le passage des colonnes d'attaque.

Quelle douloureuse chevauchée d'une mélancolie infinie ! Quelles durent être les pensées déchirantes de rintrépide souverain qui allait voir se lever l'aube pour la dernière fois, et de son serviteur aimé, aloï'S qu'ils cheminaient solitaires entre l'immense ville dormant d'un sommeil plein d'angoisse et le camp turk rempli de tumulte, le long de ce rempart à demi détruit, dernier espoir de la Cité, derrière lequel battaient tant de cœurs vaillants î Quel contraste entre cette belle nuit de mai et cette ultime promenade impériale K Entre une et deux heures du matin, le basileus et Phrantzès se séparèrent. Ils ne devaient plus se revoir I

L'assaut commença presque aussitôt après. II dura plusieurs heures. Ce fut le plus effroyable, le plus sanglant combat. Le sultan lança successivement contre les défenseurs épuisés trois armées comptant au moins cinquante mille combattants chacune. L'effort principal, presque unique, fut contre la portion du rempart qui défendait la vallée du Lycus aux environs de la porte Saint-Romain. La plus grande brèche était en ce point. Le jeune sultan, à cheval auprès du fossé, encourageait ses guerriers, leur faisant mille promesses. L'empereur, environné des principaux chefs de la défense, se

tenait également à cheval auprès de la porte. Sans cesse au plus épais de la mêlée, poussant sa monture suivant les besoins du moment, il exhortait ses compagnons à voix haute, les réconfortant par son exemple, les suppliant de mourir plutôt que de se rendre. Lorsque le héros génois, Jean Giustiniani, le principal chef de la défense, eût reçu cette blessure mortelle qui devait entraîner sa retraite et fut une des causes principales delà catastrophe finale, Constantin, aussitôt accouru, le supplia vainement de ne point déserter le rempart. Comprenant l'inutilité de ses efforts, le prince infortuné, s*adressant à Cantacuzène et aux quelques fidèles qui Tentouraient encore, leur cria d'une voix désespérée : « Allons, braves compagnons, allons nous faire tuer par ces barbares. »

Puis ce fut la fin I La troisième colonne d'attaque fournie par les janissaires, l'élite de l'armée turque, ayant enfin forcé la brèche, il n'y eut plus qu'à mourir. Le basileus, qui avait galopé vers l'extrémité septentrionale de la vallée du Lycus pour s'informer comment les étendards turks flottaient déjà sur quelques tours de l'enceinte, bondit à nouveau vers la porte Saint-Romain, déjà envahie par la multitude des assaillants. 11 courut ainsi tout le long

de la muraille, éperonnant furieusement sa monture, à la rencontre des Turks. Voyant que tout était fini, criant à ses fidèles de le suivre, il mit pied à terre et se dépouilla des insignes impériaux, ne conservant d'eux que ses rouges «campagia», brodequins aux aigles à deux têtes dorés.

(c Sous le costume d'un simple cavalier, pareil à Sanson, dit Phrantzès, Constantin pousse à Tennemi avec une magnifique vigueur que tous admirent. Semblable à un lion frémissant, le glaive au poing, il égorge une foule d'ennemis. Le sang ruisselle à ses pieds. A sa droite, son cousin, François de Tolède, plus brave qu'Achille, combat tel qu'un aigle qui combat du rostre et des ongles. A sa gauche, Théophile Paléologue, voyant le basileus lutter avec cette vaillance, éperdu de ce spectable sublime, s'écrie à haute voix qu'il préfère mourir lui aussi, et fond sur les Turks, tuant tout ce qu'il rencontre. De même, Jean le Dalmate se couvre d'une gloire immortelle. Son épée fauchait l'ennemi comme si c'avait été la moisson. Le sabre de Constantin était brisé. » Ces quatre héros quelques instants encore arrêtèrent l'effort des Turks. Ils en tuèrent plusieurs «t se firent jour jusqu'au mur où le flot des assaillants ne cessait de grossir. Hélas! ils furent vite accablés par le nombre. Théophile Paléologue et Jean le Dalmate se distinguèrent entre tous avant de périr. Les compagnons du basileus le perdirent de

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vue dans la mêlée. Lui, résolu à mourir depuis qu'il savait la ville prise, tomba obscurément. Nul des siens ne vit sa minute dernière. Tous ceux qui l'entouraient périrent avec lui, tandis que les Turks, innombrables, continuaient à- se déverser par la brèche béante, par les portes aussi maintenant forcées. Ainsi expira glorieusement, très près de la porte Saint-Romain, combattant comme un simple soldat, Constantin Dragasès, quatorzième du nom, dernier basileus de Roum ou d'Orient, au matin du 29 mai 1453, cinquante-cinquième jour du siège.

Sa mort fut celle d'un héros qui lutte et meul-t à la tête de ses fidèles. La douleur patriotique de ce prince séduisant arracherait des larmes au plus indifférent. Ducas et Tarchevêque Léonard, hisloriens du siège, disent tous deux qu'il s'écriait dans ce combat suprême, alors qu'il voyait sa Cité tant aimée aux mains des Turks : « N'y aura-t-il "pas un chrétien qui consente à m'ôter la vie ! » Tous vantent sa magnifique bravoure. Critobule affirme que lorsqu'il vit les fils d'Agar, enfin victorieux, se ruer en foule par la brèche, il cria d'une voix retentissante : « La Cité est prise et je vis encore ! » Aussitôt, il se précipita au plus fort du combat et fut tué.

Sur les circonstances de sa fin dernière, les récits

contemporains varient. La légende a remplacé la vérité, qui demeure douteuse^ Aucun des historiens du siège n'?i assisté à son trépas. Le fidèle Phrantzès -était au loin, chargé d'une mission. Il nous le dit expressément. L'archevêque Léonard affirme que le basileus fut abattu par un Turk, se releva, fut frappé à nouveau et cette fois mortellement. D'autres rapportent qu'il fut foulé aux pieds sous la houle des fuyards, et qu'un Turk lui coupa la tête. Philelphe raconte qu'il se précipita, frappant d'estoc et de taille, tuant tous ceux qui se trouvèrent devant lui jusqu'à ce qu'il tombât. Ducas déclare que deux Turks se disputèrent l'honneur de l'avoir tué et d'avoir emporté sa tête, qui fut reconnue par ses fidèles et exposée par ordre du sultan sur une colonne de marbre dans TAugustéon, puis embaumée et expédiée pour être promenée publiquement dans tout l'empire ottoman. Montaldo ajoute que celte tête errante fut escortée par quarante jeune gens et quarante vierges captives, procession étrange désignée par Mahomet pour annoncer par toute l'Asie le triomphe du Croissant. Un dernier récit raconte que le sultan, après la reconnaissance faite de la tête de l'empereur, l'embrassa, puis l'envoya au patriarche ou plutôt à celui 'qui le remplaçait. La pieuse relique, enfermée dans un vase d'argent, fut ensevelie sous l'autel de Sainte-Sophie, durant que le corps, transporté à Galata, y était inhumé.

La Chronique slavonne dite du Janissaire polonais raconte à son tour qu'un Turk, ayant coupé la tête du basileus, alla la jeter aux pieds de Mahomet avec ces paroles : « Bienheureux seigneur, voici la tête du plus redoutable de tes ennemis, j» Le sultan^ se tournant vers un prisonnier de marque, lui demanda s'il savait à qui appartenait cette tête. « A notre maître le basileus, » répondit le Grec en ss^nglotant. Mahomet récompensa le Turk en lui donnant un gouvernement en Asie.

La version la plus probable est que, le sultan s'étant, aussitôt après le triomphe, informé du sort de l'empereur, on reconnut, après de longues recherches, le cadavre de celui-ci à ses bottines de pourpre aux aigles d'or, et que Mahomet, ayant fait couper et laver cette tête, la fit présenter aux principaux captifs, qui la reconnurent avec une émotioa intense.

Tous les récits plus ou moins légendaires sur les circonstances et le lieu de la sépulture de l'héroïque souverain sont encore vivants aux cœurs de tous les Hellènes. Ces légendes si attachantes nous entraîneraient trop loin. Aujourd'hui encore, dans Stamboul toujours asservie, les guides désignent aux visiteurs étrangers la mystérieuse tombe du glorieux

vaincu. La vérité est que celle-ci demeure inconnue. Aucun chroniqueur contemporain ni postérieur n'en mentionne remplacement avec certitude. Certainement, si celui-ci eût été connu, les Grecs en eussent gardé le souvenir.

La mort de Constantin, ce trépas si noble, est à l'éternel honneur de ce prince. Ce fut une fin sublime pour le séculaire empire d'Orient. Puissent les victoires des nations balkaniques venger enfin, malgré l'Europe égoïste, cette grande et magnifique infortune !

' {Le Gaulois, 9 janvier 1913.)

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