‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 11 sur 67 · La capitulation fut sign(?e le 22 décembre · texte numérisé non relu

La capitulation fut sign(?e le 22 décembre

SIEGE D'ANVEIIS.

ni de quelques diflîcultés qu'a fait naître son exécution. Mais je vous raconterai la visite du maréchal Gérard au général Chassé. Nous sommes arrivés à une heure et demie à la grande porte de la citadelle, du côté de la ville. C'est à peine si nos chevaux ont pu parvenir jusqu'à la demi-lune, tant les boulets et les bombes avaient causé de ravages; et, dans la demi-lune, gardée

i;i;i)brrioN i>r, i.a ciudei.le jUaffli,.

par deux compagnies de grenadiers, il fallut mettre pied à terre pour passer le pont qui mène à la citadelle et qui n'était rétabli que depuis le malin, ayant été plusieurs fois détruit par nos bombes.

Arrivés sous la grande porte de la citadelle, dont la voiite avait été enfoncée par nos boulets, nous trouvâmes le général Rulhières qui, avec deux compagnies de grenadiers, gardait la porte, et nous fûmes reçus par le major Van der Wyck , comman-

danl le génie et le major Seelig, commandant l'artillerie. Ces deux officiers vinrent nous faire les excuses du général Chassé, que ses infirmités empêchaient de venir au-devant de nous. Par un singulier hasard, ils avaient lous deux servi dans l'armée française, l'un sous le général Neigre, l'autre sous le général Haxo. Us nous guidèrent à travers des monceaux de décombres et des

LA FI.OTILLE HOLL(!(DAISR (CnOQlIS

.. u'ORLÉANS).

débris de projectiles où l'on peut entrer jusqu'aux genoux, et

nous arrivâmes ainsi, sautant de trou de bombes en trou de

bombes et franchissant les poutres et les gravats que notre feu

avait renversés, jusqu'à un petit trou placé sur le parapet. Il était

si étroit et si bas que je n'ai pu m'introduire, entre les deux

piliers qui en soutenaient l'entrée, qu'en me mettant de côté et

en ôtant mon chapeau.

Plus loin le passage s'élargit, et nous trouvâmes une voûte

d'environ quatre-vingts mètres de longueur qui servait à la fois de boulangerie, de magasin et de garde-manger. La chaleur était intolérable, et l'odeur à soulever les cœurs les moins délicats. En sortant de cette voûte, où, par parenthèse, se trouve amoncelée une masse énorme de superbe farine, nous traversâmes un petit passage découvert que les boulets avaient rasé presque complètement et un blindage qu'ils avaient également détruit. Puis nous entrâmes dans une autre voûte, à l'entrée de laquelle se trouvait le général Chassé soutenu par le général Favange, son commandant en second.

Le général Chassé est un vieillard très grand et assez gros; sa figure est un mélange de celles de Becker et de La Fayette, qui a un air de bonhomie et en même temps qui est remarquable. Il était fort ému et nous dit qu'il était très touché de l'honneur que nous lui faisions, que toute son ambition avait été de mériter les suffrages de l'armée française, dans laquelle il s'honorait d'avoir servi ; il ajouta qu'il croyait que ceux qui visiteraient la citadelle lui rendraient la justice de dire que lui et les troupes sous ses ordres s'étaient galamment conduits. Nous lui répondîmes qu'en effet le témoignage le plus honorable qu'il pût présenter était ce monceau de décombres qu'on appelait la citadelle; et que nous pouvions lui garantir que la considération et l'estime de l'armée française lui étaient assurées ainsi qu'aux militaires qui l'avaient secondé dans sa belle défense.

Il nous répondit, en nous conduisant vers une espèce de bouge qu'il appelait son salon, qu'il avait besoin de consolation, qu'il aimerait mieux tout au monde que de croire qu'il n'eût pas satisfait à l'honneur militaire. Et, en disant cela, il nous fit asseoir, ce dont il eut grand'peine à nous donner l'exemple à cause des infirmités qui le rendent impotent.

Son salon n'était autre chose qu'une cave si basse que, dans beaucoup d'endroits, je ne pouvais me tenir debout, si petite qu'à cinq ou six nous étions gênés, et sans aucune autre ouverture qu'une petite porte donnant sur une autre cave où couchaient les officiers de son état-major et dans laquelle un blindage avait été entièrement enfoncé. Le général Chassé s'excusa de la manière dont il nous recevait, en nous disant que nous ne lui avions pas laissé le choix de son logement, nos bombes ayant pénétré partout, excepté là où nous étions.

11 nous raconta alors toutce que la garnison avait souffert, puis demanda au maréchal Gérard de faire transporter à l'hôpital d'.'Vnvers cinquante amputés qu'il avait encore, et de faire évacuer sur Berg-op-Zoom deux cent cinquante autres blessés qu'il ne savait pas où mettre. Le maréchal répondit que c'était contraire à la capitulation, mais que, par considération pour le général Chassé, il lui accordait sa demande. .\ussitùt les cinquante amputés furent transportés à l'hôpital d'.\nvers, où, sans la protection de nos soldats, ils auraient été massacrés par la population.

Le général Chassé avait aussi, comme tous les Hollandais, une antipathie contre les Belges que je ne puis comparer qu'à la haine que se portent deux époux désunis; et une de ses premières demandes au maréchal fut pour prier qu'on ne le remît pas entre les mains des Belges. Nous lui donnâmes à cet égard toutes les garanties qu'il pouvait désirer.

De fil en aiguille, la conversation tomba sur la position politique dans laquelle s'était trouvé le général Chassé. Le maréchal alla même jusqu'à lui demander s'il avait espéré être secouru par le prince d'Orange. Alors Chassé, souriant, lui répondit

qu'entre militaires on parlait bien rarement politique, et qu'il le priait de ne point faire d'exception à la règle.

La conversation dura encore quelque temps. Ensuite nous nous levâmes et prîmes congé du général Chassé, après lui avoir fait donner des ordres pour que la garnison prît les armes et allât se ranger sur les glacis près de la lunette de Kiel, ce qui ne fut

^. ^HiMJItl as

RUNES DE l'Église et de i.a maison de chassé (haffet).

pas tout à fait obtenu sans peine. Le vieux général voulut nous reconduirelui-mèmeaubras de Flahault. Il était bien ému, il nous le témoigna en nous quittant : « Je ne me sens plus, nous dit-il, que la tête saine, tout le reste est mort. » iNous le félicitâmes de nouveau sur sa belle défense, et, après l'avoir embrassé, nous le quittâmes pour commencer une nouvelle tournée dans la citadelle avec le général Favange et les majors Van der Wyck et Seelig.

Ces trois officiers m'ont paru fort capables. Le général Favange

a servi avec Rumigny dans le 12° de ligne ; le major Van der Wyck est un parfait gentleman qui nous a fait les honneurs de la citadelle avec le meilleur goût possible; le major Seelig nous a prouvé pendant le siège combien il était bon officier d'artillerie. Aussi avons-nous été charmés d'avoir ces trois militaires pour cicérones.

Nous en sommes venus bientôt à causer des événements du siège, et nous ne pouvions nous empêcher de rire quand les Hollandais nous avouaient que telle ou telle batterie les avait beaucoup gênés ou quand, de notre côté, nous leur racontions que telle pièce ou tel bastion nous avait fait beaucoup de mal. Le major Seelig me demanda si j'avais observé l'elTel de la pièce qu'il avait constamment tenue au saillant du bastion de Tolède : « Je l'ai si bien observé, lui répondis-je, qu'elle a manqué m'emporler la tête. — Ah! je vous remercie, reprit-il. — El vous, ajoutai-je, que dites-vous du feu de la batterie numéro 13? — Elle m'a tué deux de mes meilleurs capitaines d'artillerie, répondit-il. — .\h! parfait, » répliquai-je ; et la conversation changea de sujet.

Ces messieurs me montrèrent que si leur feu avait été faible les premiers jours, c'est qu'ils ne voyaient nullement nos tranchées et qu'ils ne voulaient point brûler leur poudre aux moineaux ; ils n'ont su sur quoi pointer que lorsque nos batteries ont ouvert leurs feux. Le général Favange me dit que son avis avait été de tirer constamment, n'importe sur quoi, persuadé que quelques boulets auraient toujours porté, mais les officiers d'artillerie avaient observé que des magasins à poudre pouvant sauter pendant le siège, ils ne voulaienl pas consommer leurs munitions inutilement et qu'ils ne voulaient tirer qu'autant qu'ils pourraient

ajuster. Ce qui prouve que les officiers d'artillerie avaient raison, c'est qu'ils ont manqué voir sauter leur grand magasin à poudre, dans lequel se trouvent encore aujourd'hui deux cent mille livres de poudre. Une des bombes de gros mortier est tombée tout contre et a même renversé une partie de mur.

Tout en devisant ainsi, nous parcourions les remparts où il y avait encore un assez grand nombre de pièces en batterie, bien que nous en eussions démonté une grande quantité qui gisaient sur les remparts et dont quelques-unes sont réduites en mille morceaux. Ils me dirent alors que s'ils s'étaient rendus, ayant encore autant de bouches à feu en batterie, c'est que nous leur avions détruit le réduit dans lequel ils comptaient tenir après l'assaut. En effet, je vis qu'il était dans le plus mauvais état possible et nullement défendable. Ils me racontèrent alors qu'ils l'avaient palissade sept fois, que sept fois notre artillerie avait détruit la palissade, et qu'ils avaient perdu soixante hommes en y travaillant. En général, les pertes de l'artillerie ont été très fortes. De cinq cents hommes, elle est réduite à près de trois cents, et l'on ne peut nier qu'elle ne se soit comportée avec le plus grand courage. D'après ce que m'ont dit les officiers hollandais eux-mêmes, si le reste de la garnison se fût comporté comme les canonniers, ils eussent pu prolonger la défense encore plusieurs jours. Leurs dispositions contre l'assaut étaient excellentes, mais nos bombes en ont détruit la plus grande partie, et, ce qui a achevé de démoraliser l'infanterie de la garnison, c'est que l'affreux souterrain qui servait d'hôpital a été défoncé par nos projectiles et que plusieurs blessés ont été tués sur la paille où ils étaient couchés.

Ce n'est là, au surplus, qu'un détail de la scène d'horreur que présente la citadelle. Je n'entreprendrai pas de la dépeindre, car

SIÈGE nANVERS.

Sa

rien n'est plus difficile à décrire que la confusion. Mais figurezvous un monceau de décombres, de briques, de plâtras noircis, de terre renversés par les bombes, par les boulets et les biscaïens, de cendres, d'affûts de canons, de sang, de lambeaux de vêtements : au milieu de tout cela quelques rares pans de murs restés debout, comme pour montrer qu'il y avait eu là des maisons, et qui ressemblent à de la dentelle tant les trous de boulets

LES HOLLA?ID«IS HETTi:iT BAS LES IRMES (CKOQIIIS DU Dl'C d'oR Lt ANS).

y sont multipliés ; vous aurez ainsi une idée aussi exacte de l'intérieur de la citadelle qu'on peut l'avoir sans y avoir été.

En sortant de celle dévastation, on sent encore une forte odeur de brûlé jusque sur le glacis où nos troupes étaient rangées pour attendre la sortie de la garnison. Nous avions cinq cents canonniers, six cents sapeurs du génie, et les 7% 25°, 61' et 65° régiments, le tout sous le commandement du général Fabre. La tenue de nos soldats était magnifique, et les Hollandais n'ont pu s'empêcher de les admirer. A trois heures et demie, lorsque le jour commençait déjà à baisser, la garnison de la citadelle, qui s'était

56 SIÈGK DANVEKS.

formée en colonnes sur le glacis, à la droite de la lunette de Kiel, s'est mise en mouvement au bruit des clairons, et, le général Favange en tête, a défilé au nombre d'environ quatre mille hommes, dans l'ordre que voici : un bataillon de la 7" afdeeling (régiment), un bataillon de flanqueurs de la 3' afdeeling, trois bataillons de la 10' afdeeling avec le colonel en tête et la musique, un bataillon d'élite et le bataillon d'artillerie. Les troupes étaient belles et les officiers, qui en général sont très bien, paraissaient navrés du devoir qu'ils allaient remplir.

Nos tambours ont battu aux champs et les officiers supérieurs se sont mutuellement salués. Arrivée à la gauche de la ligne française, la colonne hollandaise s'est mise en bataille, a formé les faisceaux et a déposé sa buffleterie ainsi que les tambours et les clairons. Les officiers ont gardé leur épée, puis toute la troupe, sans armes, est rentrée dans la citadelle où tous les postes étaient déjà occupés par nos troupes sous le commandement du général Rulhières.

Ce spectacle a produit une impression profonde sur tous ceux qui y ont assisté, et je ne saurais trop louer le tact et la convenance qu'ont montrés nos soldats. Il ne leur est pas échappé un seul mot déplacé et les seules paroles qu'ils aient proférées ont été des paroles d'encouragement et de compassion.

Vous savez déjà tout ce qui est arrivé aux canonnières', .aujourd'hui, je vais voir le roi des Belges, qui est venu ici. Puis je vais à l'hôpital répandre les bienfaits du Roi, et je retournerai

1. La flottille hollandaise qui se trouvait sous les murs d'Anvers n'avait pas été comprise dans la capitulation. Elle fit contre la digue de Doel une tentative qui fut repoussée. Les Hollandais incendièrent ou coulèrent leurs vaisseaux. Un seul échappa.

visiter la citadelle. Demain matin, je visiterai l'hôpital de Malines et une partie de la division Schramm, et je coucherai à Bruxelles. Après-demain, je me mettrai en route pour Paris. Peut-être coucherai-je en roule, mais, en tout cas, je crois être près de vous le 28 dans la soirée, ce qui me fait bien plaisir.

Veuillez, ma chère maman, présenter mes tendres hommages au Hoi.

Page 1