‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 13 sur 67 · DU FIGUIER AU TLÉLAT · texte numérisé non relu

DU FIGUIER AU TLÉLAT

28 novembre 183S.

Toute la nuit passée il a été impossible de dormir ù cause du bruit de tous ceux qui arrivaient à cliaque instant, s'égaraient le long des retranchements, venaient frapper aux tentes, etc.. Nous avons été assez tourmentés par la quantité d'insectes de toute espèce qu'il y a ici. L'eau du puits du Figuier était détestable : elle a le goût du .sel d'Epsom, et je m'étonne qu'elle n'ait pas causé de maladies. Le génie et tout le parc d'artillerie, le

i. Une première lettre, racontant probablement le départ d'Oran et la marche jusqu'.iu camp du Figuier, n'a pas éli'- retrouvée. — Le camp du Figuier était à 2 kilomètres au nord du bourg actuel de Valniy, sur la ligne d'Oran a Alger. Le Tlélat correspond aujourd'hui à Sainle-Barbe-du-Tlélat.

convoi des chameaux et le bataillon du 1 7" léger étaient partis dès le matin. A midi, nous nous mîmes en route, le maréchal Clauzel et moi, avec une escorte^ suivis du reste de la brigade Perregaux. Enfin, à deux heures et demie, le général d'Arlanges s'ébranla avec la 2" division des chasseurs, et tout ce qui restait de l'armée que le maréchal ne comptait réunir définitivement qu'au Tlélat'.

Lorsque nous fûmes arrivés sur la première hauteur après le camp, nous eûmes un coup d'œil superbe : sept cents chameaux marchaient en une masse compacte entourés par nos soldats, dans un ordre parfait, et toute cette foule se détachait sur le fond jaune et gris de la terre et du lac que le soleil ardent commençait à dessécher.

Nous entrâmes ensuite dans une succession de collines dont les ondulations ne nous étaient indiquées que par les diverses

1. Arrivées au Tlolat, ces troupes tlevaient ôtrc organisi^es comme il suit :

Premiih'e brigade, général marquis Oudinot :

Los Douairs, les Sraélas et les Turcs à pied, Ibraliim-Bey; — Quatre compagnies de zouaves, commandant de Lamoricière; — Le 2" léger, colonel Menne; — Deux compagnies du génie ; — Deux obusiers de montagne; — Le 2* régiment de chasseurs d'Afrique, colonel de Gouv.

Deuxième brigade, général Petregaux :

Trois compagnies d'élite (10= léger, 13' et 63'); — Le 17« léger, colonel Corbin; — Deux obusiers de montagne.

Troisième brigade, général d'Arlanges :

Le l" bataillon d'Afrique, commandant Secourgeon; — Le If de ligne, colonel de Vilmorin; — Deux obusiers de montagne.

Quatrième brigade, colonel Combes, du il' : Le 47° de ligne ; — Deux obusiers do montagne.

Réserve, lietttenanl-colonel de Tieaufori, du 47= ;

\" bataillon du CG° de ligne, commandant Leblond ; — Une compagnie du génie; — Quatre obusiers de montagne; — Six pièces de huit.

(Duc d'Orléans, Campagnes de l'armée d'Afrique.)

teintes de l'herbe sèche et maigre qui les recouvrait ; puis nous descendîmes dans la plaine du Tlélat, qui est entièrement nue, et où il ne pousse que de petits chardons et d'énormes oignons vénéneux. Dans cette plaine la chaleur était étouffante, et nous trouvâmes plusieurs traînards des colonnes qui nous avaient précédés. Le maréchal leur parla sévèrement et recommanda à tous les chefs de corps de veiller à ce que demain l'on marchât mieux.

Le Tlélat est un ravin bourbeux où l'on ne trouve de l'eau qu'en y creusant des trous, car il est maintenant complètement à sec. Les troupes étaient établies sur les deux rives, sur l'emplacement de l'ancien camp du général Tré/el. Elles furent formées en carré; les zouaves seuls furent laissés par le maréchal sur l'autre rive pour proléger le bey Ibrahim et ses hommes. Nous sommes allés, après avoir visité tous les postes, faire une reconnaissance à une lieue du camp, sur la route de Mascara. L'on n'apercevait que quelques cavaliers à une demi-lieue, dans un vilain pays : toujours des collines, sans jamais embrasser un horizon étendu, et sans voir d'autre végétation que quelques touffes de broussailles çà et là. Quand on passe auprès, des nuées d'oiseaux sauvages, et surtout de perdrix rouges, s'élèvent en tous sens.

En revenant, nous visilftmes le camp du bey, où ses bouffons exécutèrent quelques jongleries devant nous : ils avaient sur la tête un bonnet pointu surmonté de plumes, des jupons comme nos cantinières, et de petits boucliers sur lesquels ils frappaient en mesure. Le bey Ibrahim était en costume de combat, gilet, veste et pantalon gros bleu, avec ses armes toutes dorées, renfermées dans une magnifique ceinture. Sous son turban était

engagé un léger haïk blanc dans lequel il était encore drapé de la tête aux pieds. Il paraissait peu en confiance, mais il reprit bon espoir quand le maréchal lui eut dit tout ce qu'il avait fait pour diviser les troupes d'Abd-el-Kader. D'après les dernières nouvelles, celui-ci ne nous tourmentera pas beaucoup jusqu'aux environs de Mascara, et je ne crois pas que demain il oppose grande résistance dans la forêt de Muley-Ismail. Une partie des tribus qui étaient avec lui l'ont abandonné sous le prétexte que leur territoire était menacé par les Français.

Nous avons passé la soirée dans les bivouacs des troupes, qui sont toujours de la plus belle humeur du monde. Les soldats travaillent à se faire en drap, en cuir, ou en toile, de petites cartouchières qu'ils portent par devant. La plupart des officiers de cavalerie et d'infanterie ont le fusil de chasse à deux coups. Beaucoup d'officiers de cavalerie ont des ceintures à pistolets; tous les officiers d'état-major de môme.

En général, les tenues sont singulières. Des barbes, des redingotes, des ceintures, des burnous, tout cela selon le goût des personnages.

Nous devons partir demain de grand matin pour tâcher de passer la forèl avant qu'elle soit occupée par les troupes d'Abdel-Kader que nous savons être en marche depuis ce matin. Le maréchal tient beaucoup à ménager les hommes; il attache tout son amour-propre à ce qu'il n'y ait de versé que le moins de sang français possible, et pour cela, au lieu d'attaquer de front toutes les positions, il les fera tourner, ce qui lui est facile avec l'infanterie dont il dispose.

Jj?S.

IMUiH ■''.}

29 novembre.

DU TLÉLAT AU siG. — Après unc iuiil très froide, quoique très belle, et une rosée tellement abondante que les tentes étaient trempées, la diane a battu et les troupes se sont formées très promptemcnt. Toutes les montagnes étaient garnies par les feux des Arabes. Le marécliul prit son parti lestement, et nous avons eu plaisir à voir avec quelle rapidité il a débrouillé ses colonnes, et comme il les a bien fait avancer à travers le bois. La marche que nous avons faite eût été belle devant toute espèce de troupes, et l'ordre était tel, qu'un seul homme est resté en arrière, malgré la chaleur torride et le manque d'eau.

L'armée était formée sur trois colonnes : celle du centre,

composée de la l" et de la 4° brigade, et de la réserve; celle de

droite, composée de la 2° brigade; celle de gauche de la 3°. En

avant de la T" brigade étaient les auxiliaires commandés par

le bey Ibrahim; puis les zouaves; puis une partie du régiment

de cavalerie; puis les pièces de montagne; ensuite l'infanterie

marchant par peloton h demi distance, avec des flanqueurs

choisis dans chaque compagnie parmi les meilleurs tireurs, se

tenant à cent cinquante pas des colonnes et ayant de petites

réserves pour les appuyer. Les bagages étaient bien entourés, le

parc de réserve aussi, et l'arrière-garde était formée par le 47° et

le 66°. Les colonnes de droite et de gauche s'éclairaient bien;

les sohials étaient calmes, tout le monde à son poste, et il n'y

a eu ni un instant de confusion ni unc minute de retard dans

la marche de deux heures et demie à travers ce qu'on appelle le bois. L'on avançait serré et aligné comme à la manœuvre, malgré les buissons et les arbres : les bagages étaient ramassés et compacts, et les tirailleurs parfaitement disposés.

Avant d'entrer dans le défilé de Muley-Ismaïl, des groupes d'Arabes vinrent à toute portée tirer quelques coups de fusil sur les zouaves qui ne prirent même pas la peine de leur répondre pour ne pas retarder la marche; mais quelques spahis leur coururent sus, et ils se sauvèrent en nous disant des injures; ils nous criaient Ya tahanl mot dont la traduction se trouve dans le titre d'une comédie de Molière, et cela parce que nos femmes ne restent pas enfermées.

Nous pensions, d'après celte petite escarmouche, que nous rencontrerions de la résistance plus loin; mais le maréchal jugea que les auxiliaires avaient trop subitement repris confiance pour ne pas avoir acquis la certitude de ne trouver personne dans le bois. En effet nous ne vîmes que quelques cavaliers de loin en loin qui se sauvaient sans tirer.

Nous traversâmes ainsi des terrains couverts de broussailles et des champs qui avaient été cultivés celte année. Ensuite les broussailles furent remplacées par des touffes de lentisques ; ces touffes devinrent peu à peu plus grandes et plus hautes. On ne peut comparer l'aspect de ces collines jaune d'ocre, couvertes de taches vertes, qu'à une grande peau de panthère. Un quart de lieue avant de sortir de la forêt, on aperçoit la vaste plaine du Sig à laquelle on arrive en traversant une clairière d'oliviers sauvages et de tamarins. Il fallut faire plusieurs haltes à cause de l'excessive chaleur. Ceci paraîtra incroyable à Paris, mais ce n'est pourtant que rigoureusement vrai : pour

ma part j'aurais donné mille francs d'un verre de bonne eau.

Une de ces haltes fut faite à l'endroit où le colonel Oudinot

1 1. r. Ml I y - 1; 1

BLinc).

fut tué le 2 juin'. Les Arabes y avaient réuni des ossements. Le maréchal ordonna au général Oudinot de faire avancer les tètes de colonne et de faire ouvrir un ban, puis de présenter les armes. Quelques paroles très convenables que le général pro-

I. Au commencement de l'expédition qui aboutit nu désastre de la Macta.

76 EXPÉDITION DE MASCAIIA.

nonça à celle occasion furent accueillies avec beaucoup d'élan el avec le désir franchemenl exprimé de venger son frère.

A la fin de la forêt commence un ravin nommé l'Ougasse ' ; il est très profond quoique sec, et 1res escarpé. Une centaine de cavaliers postés en arrière tiraient sur la brigade Perregaux. Quelques coups de fusil ripostés à propos par nos flanqueurs les mirent en fuite vers d'autres groupes plus nombreux, qui, voyant trois belles colonnes s'avancer en bon ordre avec de l'artillerie, ne jugèrent pas à propos de s'en approcher.

La plaine du Sig est une plaine de dix lieues de long sur quatre de large, sans une seule ondulation. Elle est seulement coupée par quelques lignes d'arbres qui paraissent des raies noires sur un horizon tout jaune et gris : au fond sont les contreforts de l'Atlas. Quand les auxiliaires virent avec leurs yeux de lynx qu'il n'y avait que quelques rares cavaliers dans celte vaste plaine, et que les deux ou trois cents hommes qui avaient tiraillé étaient de l'autre côté du ravin, ils passèrent de l'altitude de prudence à toute la jactance de succès. Us se déployèrent sur une seule ligne, et, au bruit de leur musique discordante, ils rendirent à Ibrahim les honneurs du bey, c'està-dire qu'ils couraient sur lui à toute bride, lui tiraient un coup de fusil dans le nez, puis repassaient derrière la ligne pour recharger leurs armes.

Pour franchir l'Ougasse"^, notre colonne dut s'allonger beaucoup : on ne pouvait traverser que par demi-section, et il n'y avait qu'un seul passage pour toute l'armée.

i. L'Ougaz, d'après la carte dVHat-major.

2. Non loin de l'ondroit qu'occupe actuellement la station Je ce nom sur le chemin de for d'Oran à Alger.

Les soldais ayant découvert quelques trous où il y avait de la boue, s'y précipitèrent pour la lécher, et il fallut toute la fermeté du colonel Corbin et du commandant Maréchal pour retenir les hommes dans le rang. Que doit être l'été dans ce pays-ci!

Plusieurs soldats s'étaient couchés exténués de fatigue; nous marchions depuis huit heures, et il avait fallu toujours monter et descendre à travers les buissons. Les iiommes, restés en arrière toutes les fois qu'un obstacle obligeait à dédoubler les files, devaient ensuite hâter le pas pour rentrer dans le rang, ce qui rendait la route encore plus pénible ; mais les officiers y mirent beaucoup de zèle, et le moral des "^i!"-/*- '^*6î.^ troupes étant très bon, ^"""- ^"""'■

nous n'eûmes qu'un seul traînard qui, je le crains, aura succombé. Les coups de fusil qu'on a tirés constamment, à très grande portée, n'ont, ii ce que je crois, ni tué ni blessé personne.

Après le gué de l'Ougasse, nous longeâmes deux petits marabouts font blancs — c'est à mi-ciicmin d'Oran à Mascara — et nous arrivâmes une demi-iieure après au Sig. Les collines, à notre droite, étaient occupées par un certain nombre d'Arabes de la Iribu de |jeni-.\mcr', qui ne cessèrent de nous escorter et de tirer sur les bagages et l'arrière-garde. La fusillade ne

1. Les Bfini-Amor occupaient le territoire au milieu duquel ou a depuis bâti Sidi-bel-Ahbt's. Heculant devant la conqiuUe, ils ont éinifjré en masse au Maroc. On ciierciierail donc vaineniuul leurs noms sur les caries modérai'-;.

prit fin qu'à une portée de canon du camp, en face de la forêt de Muley-Ismaïl ; la colonne semblait un long serpent brillant et entouré d'une auréole de poussière qu'éclairait le soleil couchant. Les tirailleurs qui la couvraient n'étaient pas inquiétés par plus de cinquante cavaliers.

Voilà une très bonne journée. Être arrivé ici sans un seul blessé est un point des plus importants; maintenant, la seule crainte de l'armée est de ne pas rencontrer Abd-el-Kadcr.

Le maréchal, aujourd'hui, faisait vraiment plaisir à voir commander. Calme, activité, présence d'esprit, il a toutes les qualités du général en chef. Il sait très bien aussi remettre à leur place non seulement les paresseux, mais encore les alarmistes et les confusionistes. Il a promptement établi son camp ici, ce soir, sur les bords du Sig, qui n'est qu'un ruisseau bourbeux à rives escarpées, bordé de beaux tamarins, dont quelques-uns sont aussi gros que le corps, et qui poussent au milieu de plaines composées d'orge sauvage et de très jolies herbes; nous y avons trouvé toute espèce de gibier : des outardes, des lièvres, des perdrix, des oiseaux d'eau et dos gerboises, gros rais dont la queue se termine comme une plume, et qui font des milliers de trous autour de nos tentes.

Le maréchal a donné l'ordre de préparer ici un ctvmp retranciié', où il laissera toutes les voilures, l'artillerie de campagne et les mille hommes les plus faibles. II fait établir des ponts sur le Sig, et je crois que nous passerons ici la journée de demain pour terminer ces travaux et faire reposer les troupes qui sont fatiguées. De nombreux rassemblements d'Arabes se forment sur

1. La redoute d'Orléans, aujourd'hui détruite, qui ne figure pas sur la carte trélat-inajor, était établie au nord du marabout de Sidi-Abd-el-Kader.

notre droite; mais le maréchal travaille toujours à diviser les tribus, ei il a très bien réussi jusqu'à présent.

30 novembre.

AU CAMP DU SIC. — Toute la nuit il a fait un vent du sud-est qui était insupportable. 11 nous apportait une poussière tellement épaisse que nous n'avions aucun moyen de nous en garantir. Ce malin, quand nous sommes sortis de notre lente, il n'y avait plus de bois de tamarins : avec leurs sabres-poignards, les soldats avaient tout coupe, et il n'en restait plus qu'un ou deux, que le maréchal avait ordonné de conserver pour servir de points d'observation-.

Nous aperçûmes sur notre droite un camp fort nombreux d',\rabes, sur une des premières pentes de l'Atlas. C'était la tribu des Beni-Amer, forte d'environ deux mille ou deux mille cinq cents chevaux, qui opérait sa jonction avec Abd-el-Kader. L'aga El-.Mezari, envoyé par celui-ci, vint les trouver, et nous vimes la tribu monter à cheval autour de ses tentes pour le recevoir. Nous sommes établis au gué que l'on appelle l'IIamiss; le camp des auxiliaires est sur la rive droite, avec les zouaves et un bataillon du 2" léger; toutes les autres troupes sont sur la rive gauche. Le maréchal a ordonné au colonel du génie Lemercier, d'établir ici un poste retranché pour y laisser toutes les voitures et la batterie de campagne que nous ne pouvons emmener plus loin, car nous nous engagerons bientôt dans des chemins où tous les transports ne seront faits que par les chameaux et les mulets. Nous sommes restés toute la journée à construire l'ouvrage retranché, et le

génie a établi deux ponts sur clievalels. Le lieutenant-colonel de Bcaufort, du 47% commandera le camp. L'ouvrage a six cents mètres de développement ; les voitures formeront une espèce de réduit dans l'intérieur, et serviront en môme temps de parades pour les défenseurs du parapet. Les travaux ne sont pas encore terminés ce soir, bien que nous ayons eu toute la journée mille travailleurs qui se relevaient de quatre beures en quatre beures. Les uns étaient fatigués de la journée d'bier, les autres étaient distraits par les mouvements des Arabes qu'ils s'occupaient à examiner. D'autres craignaient d'être laissés ici comme garnison de l'ouvrage. L'on commence, ce soir, une lunette sur la rive droite du Sig, pour protéger les deux ponts. Les sapeurs du génie s'y sont mis, et je crois qu'ils auront achevé en douze heures toute la besogne.

Le maréchal s'est fait rendre compte de la situation des vivres et des approvisionnements de toute espèce; elle est des plus satisfaisantes. Pas un chameau n'est égaré; les vivres sont assurés pour plus de quinze jours. Il y a cent quatre-vingts cartouches par homme, et, en outre de ces ressources régulières, on découvre, à chaque instant, des silos remplis de toute espèce de denrées qui pourraient nous approvisionner pour longtemps, si nous savions comment emporter ce que nous y trouvons. Toute la journée les auxiliaires n'ont fait que courir la plaine en tous sens, et ils ont une adresse merveilleuse pour découvrir ce qu'il y a à prendre. Ils ont reconnu en se couchant l'oreille par terre pendant la nuit, de quel côté passaient les chameaux des Garabas*, — et ils en ont volé quelques-uns.

1. L'orthographe moderne adoptée par la carte d'état-major est Itaraba. C'est une tribu placée entre le Tlélat et le Sig.

LE HAHÉCHAL CLAUZEI..

Pour les silos, nos cliasseurs d'Afrique s'entendent très bien à les déterrer. Ces silos sont des trous creusés en terre, quelquefois garnis intérieurement de maçonnerie, selon ce qu'ils contiennent, et recouverts d'une sorte de glaise, puis d'une couche de terre. On donne de la paille à discrétion pour rien; l'orge se vend vingt sols la charge d'un cheval ; tout le monde a été prendre du beurre salé. L'on a même trouvé dans une de ces cachettes

TENTES «RtBES (diDZITS).

quinze cents francs en argent, que les chasseurs à cheval se sont partagés. L'administration a commencé par charger toutes les voitures d'orge et d'un blé qui est le plus beau que j'aie jamais vu.

Cette plaine est la plus riche de toute la Régence, et, pendant cinq ou six lieues, on y trouve des silos tous les cinq cents pas. J'en ai vu un qui était rempli de sel gemme cristallisé aussi blanc que la neige.

Pour comprendre quel intérêt nous avons à abattre non seulement l'autorité matérielle d'Abd-el-Kader, mais aussi l'influence morale que cet homme remarquable exerce sur les Arabes, il faut reprendre les événements d'un peu plus haut. Abd-el-Kader

84 EXPÉUniON DE MASCARA.

est un Arabe sans mélange. Allié à la race du Prophète, il est le chef d'une famille de marabouts des plus illustres, en sorte qu'il est à la fois prêtre, noble et soldat. Son père Maheddin leva, au moment de la prise d'Alger par les Français, l'étendard de l'indépendance et chassa le caïd turc de Mascara. Il fut aidé par l'empereur du Maroc, le seul prince arabe qui n'ait jamais été détrôné, ni par les Turcs, ni par les chrétiens. Lorsque les Français prirent Oran et chassèrent le bey, Maheddin déclara la guerre à la fois aux Français et aux Turcs qui, sous la. conduite de leur aga, Mustapha-ben-Ismail, vieillard respectable et homme de talent, s'étaient réfugiés dans Tlemcen. Abd-el-Kader prit le commandement de la troupe de son père et bloqua Oran et Tlemcen. La première de ces villes fut cernée de si près que les balles des Arabes tombaient dans les rues, et que plusieurs personnes y furent tuées. Toutes les tribus récalcitrantes furent successivement soumises ; la ville de Tlemcen fut prise d'assaut et Mustapha renfermé dans la citadelle. Alors, Maheddin exploita au profit de son fils la vieille prophétie qui dit qu'un marabout, né sur les bords du Chélif, doit chasser les chrétiens du sol africain qu'ils auront envahi, et réunir tous les membres épars du corps arabe. Il fit reconnaître bey d'Oran, par tous les chefs assemblés, son fils .4.bd-el-Kader, qui venait de se distinguer dans plusieurs combats, et lui se retira, procul armis, dans une retraite où il mourut bientôt. Vint le général Desmichels qui battit deux fois Abd-el-Kader; celui-ci s'éloigna d'Oran. Mustapha le surprit auprès de Tlemcen et le mit en déroute.

Alors Abd-el-Kader entra en négociations avec le général Desmichels et obtint qu'un traité le reconnût comme souverain de la province d'Oran, prince indépendant, et qu'on lui fournît

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MOSTAPHA-BEN-ISMAÏL IIAFFET).

des armes et des munitions'. (1 devint puissant; il soumit toutes les tribus jusqu'à l'empire du Maroc et même dans le grand désert. Il nomma des beys et des caïds jusqu'aux portes d'Alger, à Coléa et à Blida. Il avait vu Méhémel-Ali en allant à La Mecque : il forma des troupes régulières. Fanatique à l'excès, il releva le zèle religieux des musulmans de toute l'Afrique ; les marabouts entrèrent en communication avec lui. Enfin, quand il se sentit assez puissant, il voulut mettre la garnison d'Oran à sa discrétion en éloignant toutes les tribus de six lieues de cette ville, de manière qu'il ne vînt rien au marché que par sa permission. Il fit même arrêter le caïd Ismaël, qui avait vendu un cheval aux Français. C'est alors que le général Trézcl» sortit d'Oran pour protéger les Douairs et les Smélas qui nous restaient fidèles. Il emporta avec peine le passage de Muley-Ismaïl; mais, ne sachant où transporter ses blessés qui étaient assez nombreux, il dut quitter le Sig pour aller à Arzeu. Dix mille cavaliers poursuivirent les deux mille cinq cents Français dans une plaine toute découverte. .\rrivée au défilé de la Macla, la colonne s'allongea dans les broussailles, et un intervalle non gardé se présenta aux Arabes; mais l'artillerie sauva l'armée par son dévouement, son intelligence et son courage. De l<i, une exaltation immense de la part des indigènes, de là un tel accroissement de puissance pour Abd-el-Kader qu'il faut l'abattre sur-le-champ.

i. 26 février 18.')4.

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