‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 15 sur 67 · partie des auxiliaires vint alors nous rejoindre, et, comme il · texte numérisé non relu

partie des auxiliaires vint alors nous rejoindre, et, comme il

fut impossible de les mettre en avant, on les plaça en dehors

des flanqueurs, l'infanterie sur la gauche, la cavalerie sur la

droite.

Ces dispositions prises, la colonne partit en très bon ordre, et marcha si vite que nous ne pouvions la suivre au pas de nos chevaux. En sortant du bois de jujubiers, nous avions le Sig à gauche, et nous nous trouvions dans une plaine qui montait légèrement jusque vers le camp des Beni-Amer, derrière lequel s'élevaient des montagnes dont les contreforts contournaient à droite et à gauche la plaine où nous étions et qui n'avait guère qu'un tiers de lieue de large. Les zouaves chassaient à coups de fusil les postes avancés des Arabes, quand une agitation extraordinaire se manifesta dans leur camp. On commença à plier les tentes; des cavaliers et des hommes à pied accoururent dans toutes les directions des montagnes voisines, et cette masse se porta en avant du camp pour protéger l'enlèvement des tentes. Le maréchal leur envoya alors quelques obus qui portèrent à merveille, mais qu'ils soutinrent bravement, car je vis rouler les chevaux et les hommes sans que la troupe songeât à s'enfuir. Il ne partit que le nombre de cavaliers nécessaire pour emporter les morts et les blessés, qu'à aucun prix ils ne laissent sur le champ de bataille, et le reste continua de fusiller notre tète de colonne qui se porta à la course sur le peu de tentes qui n'avaient pas été enlevées. Les zouaves et les spahis eurent tout déblayé en un clin d'œil. Deux grandes tentes, quelques petites en poil de chameau, des vivres et des burnous disparurent en moins de temps que je n'en mets à l'écrire. Quelques coups de canon bien dirigés abattirent encore quelques cavaliers et même des fantassins qui, postés derrière les canaux d'irrigation où l'on détourne l'eau du Sig [Segiiia veut dire irrigation), faisaient un feu nourri sur nos soldats.

Cette infanterie ne se composait pas seulement des gens

de la tribu, c'étaient aussi des Kabyles, ou montagnards, descendus de l'Atlas, et qu'il ne faut pas confondre avec les Arabes de la plaine.

Pendant que nous ripostions au feu de cette infanterie, toute la cavalerie qui se trouvait là, environ mille chevaux, se forma en

un groupe considérable pour tourner la droite de notre avantgarde. Ils arrivèrent en poussant des cris affreux et en Hiisant une fusillade assez vive sur les auxiliaires; ceux-ci reculèrent, malgré les efforts de M. de Bourgon et du commandant Abdallah, qui, seuls, le sabre à la main, restèrent exposés au feu des Arabes, à trente pas.

J'étais, à ce moment, ù cent pas sur la gauche, auprès de la réserve des zouaves et des chasseurs à cheval. Ceux-ci au nombre de deux cent soixante firent un changement de front à droite et

partirent au galop sur les Arabes. Rien de plus curieux que cette charge : la rapidité avec laquelle nos cavaliers sont arrivés sur la masse des ennemis, le tourbillonnement de tous ces sauvages, les cris aigus poussés avec fureur par mille voix glapissantes, et cette foule d'hommes et de chevaux enveloppés d'un nuage de fumée et de poussière qui n'était éclairé que par la lueur des coups de fusil, tout cet ensemble formait véritablement un coup d'œil qu'il serait difficile de trouver ailleurs qu'en Afrique. On ne saurait trop louer la bravoure des chasseurs à cheval ; ils ont bousculé une cavalerie quatre fois plus nombreuse qu'eux. Les hommes, qui sont tous venus ici volontairement, sont des malins de régiment qui entendent bien leur affaire ; les officiers ne peuvent pas rester dans le corps, à moins d'être très braves. Et puis ce régiment sait faire la guerre contre les Arabes; ainsi la plupart des chasseurs et même des officiers firent la charge, dont on vient de parler, avec leurs fusils et leurs pistolets, sans tirer le sabre; ils ne le mettent à la main qu'après avoir déchargé leurs armes à feu qu'ils déposent alors en travers de leur selle. C'est de la poudre qu'il faut contre les Arabes, et l'on ne saurait, quand on les combat, avoir trop d'armes à feu avec soi.

Cette belle charge, où le régiment de chasseurs n'eut que trois hommes et deux chevaux tués, dix-neuf hommes et vingt chevaux blessés, fut couronnée par quelques décharges à mitraille dont l'effet fut complet. Malheureusement nous perdîmes un jeune homme, M. d'Arnaud, officier d'ordonnance du maréchal. Au lieu de s'arrêter après avoir chargé les Arabes, il continua à courir après un cheval dont le cavalier avait été tué, et il entraîna avec lui quelques chasseurs; il fut atteint d'un coup de fusil à

bout portant. M. de Sercey mit pied à terre pour le relever, mais il ne put l'emporter : c'était un homme de cinq pieds dix pouces.

Après la charge, les Arabes, loin de lâcher pied, se rapprochèrent encore plus de nos tirailleurs. Environ deux mille cavaliers ou fantassins s'étaient réunis à notre droite et ne furent écartés que par le feu nourri d'un bataillon d'infanterie. Au même moment, l'infanterie turque, qui était à notre gauche et qui s'était bien battue, fut vivement poussée. C'était Abd-cl-Kader qui arrivait en toute hâte de Ghorouf avec environ deux mille cinq cents chevaux au moins; toute la colline depuis Bordjallabi' jusqu'au Sig était couverte d'une nuée de cavaliers qui accouraient au galop. Abd-cl-Kader vint en personne s'établir au marabout qui est sur la rive du Sig', et fit passer la rivière à un bon nombre de ses cavaliers qui commençaient à nous prendre à revers. Tous faisaient feu, les premiers en mettant en joue, ceux qui étaient derrière en tirant le canon levé, et la crosse appuyée sur la cuisse. Chaque chef de douar avait ses spahis autour de lui. Chaque spahi avait ses saradjs ou écuyers, puis venaient les hazeris ou valets, qui ne tiraient que de derrière.

Le feu de cette cavalerie était assez vif. Le maréchal prit luimême deux pièces de canon et quatre compagnies du 20° léger, et se porta au galop vers le marabout, où s'aggloméraient tous les Arabes pour passer dans la rampe par laquelle on descend vers le Sig. Nous étions à bonne portée de fusil, en sorte que l'artillerie eut un effet décisif. On ne peut se figurer avec quelle ténacité ces Arabes revenaient au même endroit où leurs cama-

J. La c.irto de 1838 du général Pelet porte Bordj-Schalabi ; cet endroit correspond au Bordj-el-Arbi de la carte d etal-major. 2. Le marabout de Sidi-Abd-el-Kader.

rades venaient d'être canonnés ; mais nos tirailleurs achevèrent de les débusquer du Sig, dans lequel se cachait leur infanterie qui nous avait blessé quelques hommes.

Alors le bey Ibrahim, qui ne s'était pas pressé de monter à cheval, lança vivement sa cavalerie sur Abd-el-Kader, dont les troupes commençaient à se retirer. Notre infanterie passa le Sig, l'artillerie continua de tirer, et bientôt nous fûmes complètement dégagés et l'ennemi fut en pleine retraite.

Le maréchal fit replier toutes les troupes du général Oudinol sur les trois bataillons des 11% 47" et 66% qu'il avait envoyé chercher au camp au moment où nous avions été si vivement attaqués, et que le colonel Combes venait d'amener. La retraite s'opéra comme à la manœuvre : l'on se relira en échelons par bataillon, les pièces soutenues par la cavalerie, et toutes les troupes environnées d'un grand demi-cercle de tirailleurs pour éloigner les Arabes, qui, selon leur habitude, s'étaient répandus sur nos flancs et nous inquiétaient partout, lâchant de trouver un côté faible pour s'y précipiter en masse.

Avant le bois des jujubiers les Arabes nous laissèrent; et c'est par un beau clair de lune que nous rentrâmes au camp au bruit de la musique et des airs de triomphe que nous jouaient les clairons. Nous avons eu six tués et environ vingt-cinq blessés ; nous avons tué au moins cent hommes à l'ennemi.

Ce combat aura des résultats très satisfaisants. Il a fait du mal aux Arabes, il a habitué nos troupes à les combattre et à ne pas les craindre. Les soldats ont été gais, hardis et mordant franchement sur l'ennemi. Les blessés s'irritaient seulement de ne pouvoir faire le reste de la campagne. Mais ceux qui vont à ravir, ce sont les zouaves : ils ont fait plus de mal à l'ennemi que

tous les aulres tirailleurs ensemble, et n'ont pas brûlé la moitié autant de poudre. Ils savent se disposer à merveille, ne se pressent jamais pour tirer, profilent des moindres accidents de terrain et ont une intelligence parfaite de cette guerre qu'ils font depuis cinq ans. Leur chef, M. de Lamoricière, est un homme très remarquable. Il a en lui tout ce qu'il faut pour se rendre utile partout et dans toutes les positions.

2 décembre.

LE CAMi» DU siG. — Nous avons passé la journée à achever le camp retranché que l'on appelle le fort d'Orléans, mais que le maréchal vient de se décider à ne pas occuper. 11 a pris la résolution d'aller demain sur l'IIabra. .\bd-el-Kader (qui nous a envoyé deux fois un de ses caïds, chargé de demander que le maréchal lui écrivit pour ouvrir les négociations a rassemblé beaucoup de monde, et je crois que demain on aura affaire à toute son armée, puis il faudra commencer à faire un poste retranché sur l'Habra.

Le temps a été magnifique, et l'on a envoyé plusieurs mille hommes de corvée pour vider les nouveaux silos de toute espèce que l'on a découverts encore.

C'est chose curieuse que de voir nos soldats raccommoder les fusils détraqués des auxiliaires : ils s'y mettent de si bon cœur, et avec cette gaieté spirituelle qu'on leur connaît.

Se EXPÉDITION DE MASCARA.

3 décembre.

DU siG A l'habra. — Coinbals de Gliorouf et des Marabouts de l'Habra'. — Notre journée a été excellente, et nous avons donné une bonne poussée à toute l'armée d'Abd-el-Kader, qui était parvenu à mettre en campagne bien au delà de treize mille hommes, dont près de deux mille d'infanterie régulière, et cinq pièces de canon. L'affaire d'aujourd'hui a été très importante, car c'est le combat le plus considérable qui ait eu lieu en Afrique depuis la conquête, et c'est la première fois que les Arabes nous ont opposé de l'artillerie.

Le camp d'Abd-el-Kader était à droite, vers Ghorouf, et nous marchions comme d'habitude sur trois colonnes. Le maréchal a manœuvré pour séparer toute la cavalerie, forte de huit mille hommes, d'un autre corps qui en avait environ cinq mille : après y avoir réussi, il a écrasé par son feu toute cette cavalerie, puis s'est retourné de l'autre côté, a balayé ce qui était devant lui, et enlevé la position qu'occupaitl'infanterie. Voilà en gros la besogne que nous avons eu à faire aujourd'hui; maintenant je vais passer aux détails.

La nuit dernière, les Arabes sont venus tirailler autour du camp retranché, et nous ont donné plusieurs alertes, mais sans qu'il y eut aucun mal ni de part ni d'autre : au petit point du jour, le brouillard tomba, et le temps fut aussi beau, quoique moins chaud que les jours précédents. Les colonnes commen-

i. Ou plus exactement Sidi-Embarcck, comme on verra plus loin.

es

cèrent à déboucher par les deux ponts du Sig, et se formèrent sur la rive droite, pendant que tous les chameaux conduits, tantôt par des chameliers à pied, tantôt par des nègres qui, perchés au haut des bagages, indiquaient par leurs oscillations le balancement de l'animal, passaient le gué pour prendre leur place dans le convoi. 11 fallut se porter à environ une demi-lieue en avant jusqu'à un bois de tamarins, entremêlés de broussailles claires, pour pouvoir débrouiller les équipages, les ambulances, et replier les ponts que le génie voulait emporter. La brigade Oudinot était au centre, et en avant; la brigade Perregaux à droite; la brigade d'Arlanges à gauche; tous les bagages gardés par la réserve du lieutenant-colonel de Beaufort, serrés contre la queue de la colonne Oudinot ; et, derrière les bagages, la brigade du colonel Combes qui faisait l'arrière-garde. Le bois fut déblayé à la course par les zouaves, qui n'eurent que quelques coups de fusil à échanger, et qui se firent faire place par les troupes du bey Ibrahim. Quand l'arrière-garde, qui avait été inquiétée depuis sa sortie du camp par quelques centaines d'Arabes, fut engagée dans le bois, une masse de cavaliers se précipita dessus en poussant des cris horribles, jusqu'à vingt pas des tirailleurs qui ne bronchèrent pas; mais les balles allaient dans la colonne, et il fallut quatre coups d'obusiers de montagne à demi portée pour repousser ce hourra. Les quatre coups portèrent en plein ; et c'est à la lettre qu'on voyait sauter hommes et chevaux avant qu'ils roulassent par terre.

A Ghorouf était le camp d'Abd-el-Kader, dont on voyait les lentes blanches au-dessus d'un ravin assez escarpé. Au lieu d'aller attaquer de front cette position, qui n'eût pas été facile à enlever, et où, en tout cas, l'on ne fût arrivé qu'après que les tentes

auraient été pliées et emportées dans la montagne, le maréchal appuya à gauche, de manière à tâcher d'attirer son ennemi en plaine, ce qui ne manqua pas d'arriver. Nous marchions dans un ordre parfait, les tirailleurs se tenant cette fois à bonne distance, et ménageant leurs cartouches, les soldats calmes et gais, lorsque nous vîmes, sur notre droite et en avant, une masse énorme de cavaliers déboucher du camp, en très bon ordre, puis se répandre

CUAnCE ARABE (KAFFBT).

en demi-cercle et en éventail dans la plaine. Le terrain entièrement découvert allait un peu en montant, en sorte que nous ne perdions aucun de leurs mouvements.

Au même instant, et comme pour faire diversion, cinq cents à six cents cavaliers arabes arrivèrent à bride abattue jusque sur les tirailleurs de l'arrière-garde, sur lesquels ils firent feu dlextrêmement près, espérant ainsi les mettre en désordre, puis prendre toute la colonne à revers. Les voltigeurs du 47" soutinrent cette charge avec beaucoup de calme et de sang-froid. Le colonel Combes porta en avant les obusiers de montagne, qui firent feu à portée de fusil, et produisirent encore un effet excellent. Les

ABD-EL-KADER (aNGE TISSIEB, H U S É E DE VERSAILLES).

Arabes se précipitèrent tous avec bravoure sur leurs blessés et leurs tués; c'était ce que le colonel Combes avait prévu, et il attendit pour tirer de nouveau qu'ils fussent occupés à relever ceux qui avaient été atteints. Cette seconde décharge en jeta un plus grand nombre à terre, et alors ce fut une déroute des plus complètes. Chacun piquait son cheval de toutes ses forces : les cinq cents ou six cents cavaliers se répandirent dans la plaine en arrière, de toute leur vitesse, et ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent à trois quarts de lieue, ce qui provoquait la gaieté et les bons mots des soldats.

L'émir, en môme temps, disposait toute la cavalerie au combat. Elle se déploya tribu par tribu, sur plusieurs lignes, et s'avança avec des cris vraiment effrayants, poussés par six mille i\ sept mille voix à la fois.

La ligne des tirailleurs à notre droite et en avant fut renforcée ; nos soldats ripostèrent avec ardeur aux coups de fusil que leur envoyaient les cavaliers d'Abd-el-Kader. Au milieu d'un nuage de poussière et de fumée, ceux-ci s'avançaient au grand galop, déchargeaient leurs armes, puis se retiraient pour recharger, pendant que d'autres venaient tirer à leur tour. Comme le nombre des cavaliers était énorme, le feu était très nourri, parce qu'ils faisaient une navette perpétuelle, que nous pouvions tous voir parfaitement; car, au milieu de cette plaine, légèrement ondulée à droite, aucun des détails de l'action ne nous échappait. Au centre des cavaliers se trouvait le groupe d'Abd-el-Kader, que l'on reconnaissait à ses immenses étendards blancs et rouges, jaunes et rouges.

Pendant que les Arabes s'approchaient de nos colonnes en continuant leur feu, le maréchal profita de ce que nos troupes étaient

complètement masquées par les tirailleurs pour commander un changement de direction à droite, qui fut exécuté avec une extrême rapidité, et une précision que l'on aurait applaudie à une manœuvre du Champ de Mars. Les trois brigades qui marchaient en tête se retrouvèrent dans le même ordre et à la même distance, seulement faisant face à droite ; la 4° brigade, la réserve et les équipages ne bougèrent point. Avant même que le mouvement fût complètement terminé, le maréchal avait fait avancer, ù la tête des brigades Oudinot et Perregaux, six obusiers de montagne, deux pièces de huit et deux obusiers de campagne ; puis il lit retirer brusquement les tirailleurs de la brigade Perregaux, tandis que la brigade Oudinot se portait rapidement sur un mamelon pour tourner la droite des Arabes. Simultanément, le feu de la batterie et des fusées à la Congrève s'ouvrit sur .\bdel-Kader : l'effet en fut terrible ; cette cavalerie ayant une très grande profondeur, aucun coup n'était perdu, et les hurlements redoublaient à chaque boulet ou obus qui abattait des hommes ou des chevaux.

Abd-el-Kader se promenait bravement au pas, sous le feu de la batterie, et il ne hâta pas l'allure de son cheval, lorsque son porte-étendard et son secrétaire tombèrent auprès de lui. Excités par son exemple, les Arabes se reformaient à cent pas au delà, après chaque décharge, et tenaient avec beaucoup de fermeté. 11 fallut que la brigade Perregaux se portât en avant avec son canon, et ce ne fui qu'après les avoir écrasés trois fois, qu'à la quatrième ils ne purent se reformer, et se jetèrent vers le mamelon qu'occupait le général Oudinot, pour passer par une gorge qui conduisait à la montagne. Mais le maréchal avait encore prévu ce mouvement : les zouaves se précipitèrent par son ordre au

pas de course jusqu'à cent pas de ce défilé, où ils arrêtèrent les cavaliers qui s'y entassaient, et donnèrent à l'artillerie le temps d'arriver et de faire feu à cette portée. La confusion se mit au bout de quelques instants dans cette horde de sauvages : les plus braves cherchèrent à passer au travers de la ligne des zouaves, qui firent bonne contenance et les repoussèrent. Alors tout s'enfuit vers le camp de Ghorouf, qui fut abandonné précipitamment, et la plus grande partie des cavaliers s'enfonça avec Abdel-Kader dans la montagne, tandis qu'un petit nombre des autres, environ un millier, se répandaient dans toute la plaine, pour lâcher de harceler la queue et les flancs de nos colonnes.

Du haut du mamelon que la brigade Oudinot venait d'enlever, le coup d'œil était magnifique : l'horizon n'était bordé que par la montagne de Muley-Ismaïl et la colline de Moslaganem, et une plaine toute nue de quarante lieues carrées se développait devant nous. Des points blancs et noirs, qui ressemblaient à des fourmis, nous indiquaient où se tenaient nos ennemis et nous montraient leur désordre. Le maréchal donna un demi-quart d'heure de repos aux troupes. Il faisait une chaleur extrême: point de vent, et ce ciel jaune mat, à flocons blancs, qui est caractéristique du climat africain, fatiguait les yeux, lorsqu'on les détournait de la plaine toute grise et sèche.

Pour reprendre la roule de l'Habra, le maréchal ne voulut pas refaire un changement de direction complet. Il fit panser les blessés, dépouiller les morts, et plaça la brigade Oudinot à droite, la brigade Perregaux au centre, et la brigade d'.\rlanges à gauche, le tout marchant de front, et se dirigeant vers l'Habra, à travers la plaine qui, devant nous, était garnie par tous les

\rabes que notre mouvement de Ghorouf avait séparés de l'ar-

mée d'Abd-el-Kader. Nous avions alors à notre droite, à portée de canon, la montagne et, à gauche, un bois de tamarins très élevés et très touffus, mais qui était séparé de notre gauche par des broussailles ou des ravins.

Les troupes d'Ibrahim-Bey, entraînées par le commandant Abdallah, chassèrent de ces broussailles quelques tirailleurs qui s'y étaient embusqués, et nous nous mîmes en marche. Du reste, cet incident du combat nous a intéressés, parce qu'il nous a fait voir la manière de combattre des Arabes entre eux. Ce sont d'abord des injures qu'ils se crient du plus loin possible, puis des coups de fusil en l'air; puis une espèce de tournoiement pour s'aborder; après quoi l'un des deux partis tourne bride et est poursuivi à coups de fusil par les vainqueurs.

Les trois colonnes, précédées par leurs tirailleurs, marchaient en très bon ordre, et s'avançaient vers une partie de la plaine, couverte de groupes de cavaliers à perle de vue, lorsque tout à coup, remontant un petit ravin, les tirailleurs du bataillon d'Afrique se trouvèrent chargés par plusieurs centaines d'Arabes de la tribu des Borgia', qui allaient les bousculer et leur couper la tète, lorsque le maréchal et moi fîmes charger notre escorte, nos gendarmes, nos officiers d'ordonnance, tout ce qui se trouvait là enfin. Sous les ordres de M. de Bourgon et du capitaine Bernard, cette charge partit ventre à terre. Les Borgia envoyèrent une volée de coups de fusil qui ne blessèrent que deux chevaux et puis tournèrent bride. Alors, les chasseurs firent feu à leur tour ; les trois compagnies d'élite d'Alger, voyant ce mouvement, s'étaient portées à la course en avant ; quatre pièces de cam-

1, Tribu établie sur les bords de l'Oued-Melah, dont il va être parlé.

lOT

pagne étaient arrivées au galop; un feu bien nourri déblaya toute la plaine. Nous vîmes les Arabes s'enfuir en laissant, cliose jusqu'alors inconnue, leurs morts sur le champ de

LE LIl.L 1 l.NAST - COLOJiEL MAREV tUAI'BtS I. K LH\L,

bataille. Il v en avait d'affreux : ces blessures de canon sont liideuses.

Il était déjà quatre heures de l'après-midi; le vent s'élevait, et le temps se chargeait de nuages; nous marchions depuis environ trois quarts d'heure sans engager d'autre feu que celui de tirailleurs qui ripostaient sur les quatre côtés du carré que formaient nos troupes, lorsqu'à notre grand élonnemenl nous vîmes sur

une hauteur, à notre droite, l'ennemi tirer un coup de canon, qui servit de signal pour tous les Arabes dispersés dans diverses directions. Nous arrivions à une sorte de défilé ; le bois et le pied de la montagne se rapprochaient; devant nous étaient quatre grands marabouts que l'on voyait très distinctement parce qu'ils tranchaient en blanc sur le noir de la forêt'. En avant de ces marabouts se trouvaient des ravins bordés d'aloès, et des cimetières remplis de buttes et de pierres tumulaires; en outre de ces difficultés, la plaine était encore rétrécie à gauche par de hautes broussailles qui entouraient le grand bois.

En approchant de celte position, commandée sur notre droite par une montagne très escarpée, les troupes du bey Ibrahim, qui, depuis une heure, marchaient sur l'alignement de nos tètes de colonnes, avaient ralenti leur allure et se laissaient dépasser par nous. L'infanterie d'Ibrahim sortait petit à petit du bois et se groupait autour du bey, entre les brigades d'Arlanges et Perregaux ; la musique, qui n'avait cessé de jouer pendant toute la journée, même lorsqu'on tirait le canon, venait de se taire : ces divers symptômes, joints à l'aspect du terrain, nous inspirèrent des soupçons. Lorsque nous fûmes à deux cents pas d'un angle du bois, une fusillade très vive partit du ravin, où était embusquée l'infanterie régulière d'Abd-el-Kader, et une batterie placée tout en haut de la montagne, et composée de cinq petites pièces de trois ou quatre, lit feu d'écharpe sur nos colonnes; l'infanterie ennemie, qui était dans le bois, se retira sur le ravin, en nous

^. Ces marabouts dédiés à Sidi-Embareck et le cimetière dont il va être parlé sont aujourd'hui sur le bord de la lij,'ne du chemin de fer d'Oran à Alger, à moitié chemin entre les stations de l'Habra (Bou-Hennij et de Perregaux.

EXPEDITIOiN DE MASCAUA. 111

faisant des feux de chaussée à cinquante pas. L'émir aurait pu nous occasionner ainsi beaucoup de mal, si son artillerie et son infanterie eussent mieux tiré, mais deux coups de canon seuls portèrent et tuèrent trois hommes; les autres passèrent pardessus nos tètes. Quant à l'infanterie, cachée dans les ravins jusqu'à hauteur de la tète, elle était obligée de tirer trop haut, ou bien, si elle tirait horizontalement, les balles ricochaient à terre et ne faisaient pas grand mal.

Voilà pour les détails de la position qu'avait prise Abd-el- Kader. Voici maintenant comment nous l'avons enlevée.

Je commencerai par la 1" brigade. Dès que le feu fut ouvert, les zouaves coururent sur le ravin et l'occupèrent. Le 2" léger se voyait sous le tir très rapproché d'une batterie à laquelle personne n'avait songé : alors le 2° chasseurs d'.\frique partit au galop aux cris de « Vive le Hoi! Vive le duc d'Orléans! Vive le 2* chasseurs d'.\frique! » passa le ravin, je ne sais comment, et déblaya tout l'autre côté à coups de fusil et de pistolet. Il n'eut que trois ciievaux blessés dans celle charge. Ce régiment est excellent et a un esprit de corps admirable. C'est à ce moment que le général Oiidinot fut blessé d'une balle à la cuisse; il conduisait lui-même les tirailleurs et avait très bien pris toutes ses dispositions.

La 2* brigade, dès les premiers coups de fusil, se porta en avant au soutien de ses tirailleurs. Tout le monde doubla le pas; les soldats oublièrent leur fatigue; les canonniers accoururent avec leurs pièces; le maréchal plaça lui-même une batterie de quatre pièces de campagne et de quatre de montagne à la gauche de la i° brigade ; le général Oudinot faisait aussi usage de toute .son artillerie et môme de fusées à la Con-

112 EXPÉDITION DE MASGAKA.

grève. Cette artillerie tirait presque à coup sûr, parce qu'il n'y avait que quelques rampes par lesquelles les fantassins embusqués pussent sortir du ravin, et lorsqu'ils s'y entassaient pour en sortir, l'artillerie les aplatissait contre la berge.

Maintenant j'arrive à ce qui passait à la gauche. L'infanterie d'Ibrahim-Bey revenait en désordre; sa cavalerie se cachait derrière un pli de terrain ; toute sa troupe, ses étendards, sa musique, tout s'entassait derrière cette ondulation où ils se faisaient petits et se serraient les uns contre les autres. Le feu de l'infanterie qui occupait le bois devenait vif : c'étaient des feux de peloton en retraite, sorte de feux de chaussée, qui n'étaient faits qu'à cinquante pas de nous. Alors le commandant de Bourgon, qui est un officier des plus vigoureux et des plus intelligents, se mit à la tête d'une compagnie de voltigeurs du 17° léger, et se lança dans le bois avec une intrépidité digne des plus vieux soldats. Le bataillon d'Afrique, à la lettre, passa sur le corps de l'infanterie d'Ibrahim-Bey, et se jeta aussi dans le bois qui fut nettoyé en un clin d'œil. Les balles venaient bien à ce moment; heureusement que le bois, très serré, en arrclait quelques-unes et en ralentissait d'autres. Je me trouvais là quand l'une d'elles, qui sans doute s'était déjà un peu amortie en ricochant sur un arbre, m'atteignit à la cuisse gauche, au-dessus du genou, et me Ht une contusion suivie d'une enflure assez forte, mais sans pénétrer dans les chairs. Tout cela n'a pas duré dix minutes, mais cela a été vif. Il y eut un moment où la fusillade était comme un roulement de tambour, et où les balles qui passaient de tous les côtés faisaient comme le gazouillement d'un oiseau. Les coups de canon semblaient battre la charge, ou marquer la mesure de cet orchestre.

En arrivant sur le ravin, nous vîmes tous les cadavres de l'inlanterie d'Abd-ei-Kader étendus sur les rampes, avec leur uniforme complètement brun pour la troupe, et la veste rouge pour les officiers. De l'aveu de nos ennemis, cette infanterie a eu soixante tués dans cette affaire; elle a bien tenu et la plupart des blessures ont été faites de près. Quelques-uns des cadavres étaient atrocement mutilés; il y en avait qui fumaient, d'autres d'où le sang s'échappait par les membres qui manquaient; ailleurs c'étaient des masses sanglantes. Les zouaves ramassèrent et emportèrent sur leurs épaules deux de leurs camarades qui avaient été tués, car dans ces corps on ne laisse jamais rien il l'ennemi, et ils se feraient tuer plutôt que de ne pas rapporter la moindre partie de l'équipement d'un mort qui pût servir de trophée à leurs adversaires.

On se reforma au delà du ravin et l'on continua à marcher à la course sur les troupes qui étaient en déroute. Quelques braves cavaliers se lancèrent en avant sur les Arabes; M. de Hichepanse en tua deux de sa main et rapporta les armes qu'il leur avait prises.

Je regardais les spahis et quelques autres qui couraient (•il et là, malgré le risque d'attraper même des balles françaises, lorsque je vis lo maréchal des logis Abdallah arriver vers moi, au grand galop, avec son haïk blanc tout ensanglanté el sa main droite cachée sous son burnous rouge : son cheval courait, la tète horizontale el le cou renversé comme les chevaux de Murât dans les Batailles de Gros; son turban était défait et tout autour de sa poitrine; ses narines étaient ouvertes, et il ressemblait à un oiseau de proie. Il arrêta son cheval court à

quelques pas de moi el me montra une lète sanglante qu'il

venait de couper; il la tenait par la bouche; et la tète, en serrant les dents, lui mordait les doigts. C'était celle d'un jeune homme assez beau, mais l'expression de cette figure ne peut se deviner quand on ne l'a pas vue, ni s'oublier quand on l'a vue. Abdallah me regarda avec un œil fauve et jeta à mes pieds cette tête qui

ICIIAL UF.S LOGIS ABDALLAH (d'aPRËS LE BLANC).

alla rebondir deux ou trois fois jusqu'à un buisson. Je voulus lui faire donner, selon l'usage oriental, quelques pièces d'or, mais il refusa en disant : « Moi, soldat ! pas travailler pour de l'argent! » El il se lança de nouveau au travers des coups de fusil.

A un quart d'heure de marche du ravin et des marabouts de Sidi-Embareck, nous fûmes obligés de nous arrêter, parce que l'arrière-garde était aux prises avec un fort parti de cavalerie. Le colonel Combes dut môme tirer le canon pour se dégager. Ensuite il fallut ouvrir à coups de pioche un chemin pour faire

passer les chameaux et surtout les voitures à travers cette coupure, qui avait près de six pieds de profondeur sur quatre ou cinq de large, et qui était toute garnie de créneaux d'un bout à l'autre; mais, à la nuit, nous étions serrés en masse, et nous sommes arrivés à l'Habra, à sept heures du soir, sans être inquiétés davantage.

La journée d'aujourd'hui a été extrêmement importante. Nous avons eu treize mille hommes au moins sur les bras, et, depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, on a constamment tiré. Nous sommes venus à bout de tout en ne perdant que vingt-six tués et environ quatre-vingts blessés; nous avons fait un mal énorme à l'ennemi; nous avons tiré deux cents coups de canon dont un grand nombre ont tué plusieurs hommes, car toute blessure de canon est mortelle pour les Arabes qui ne savent pas les guérir; en outre nous avons fait un feu de mousqueterie très vif, et nos tirailleurs n'ont tiré qu'à bonne portée.

Je crois que les combats d'aujourd'hui sont les plus beaux que l'armée française ait livrés en Afrique, et le maréchal les a merveilleusement conduits. 11 n'y a qu'une voix à cet égard dans toute l'armée. Il a fait des mouvements remarquables, et les a faits à propos; il a remué toutes les troupes avec une aisance parfaite, et a ménagé le sang des soldats.

Il va au feu comme un sous-lieutenant, et est vraiment beau sur un champ de bataille. S'il n'avait coupé en deux, au combat de Ghorouf, l'armée de l'émir, l'affaire des marabouts de l'Habra aurait pu être bien plus sérieuse ; et s'il n'avait pas mené cela aussi lestement, si nous étions arrivés au ravin à la nuit close au lieu d'y arriver encore de jour, il aurait pu y avoir de la confusion : car Abd-el-Kader avait bien pris ses mesures pour nous

donner du lil à retordre. Avec un plus grand nombre de cavaliers nous aurions pu faire encore plus de mal à l'ennemi. 11 est aussi fort heureux que le maréchal n'ait pas laissé mille hommes au Sig, car si toute l'armée que nous avons eu à combattre aujourd'hui s'était jetée sur cette garnison, elle aurait pu être enlevée et égorgée en entier.

Nous avons un superbe bivouac ; les troupes sont un peu fatiguées; mais il y a de l'eau et du bois en abondance; la lune est éclatante et tout le monde est de belle humeur.

4 décembre.

DE l'hahra a ouLED-siDi-iniiAuiM. — Combat d'Ouled- Sidi-Ibrahim. — Nous avons eu aujourd'hui une belle journée, quoique encore trop chaude; ce soir, dans la montagne, l'air est brûlant, mais le temps est encore bien pur, et nous pouvons écrire à la clarté de la lune.

Ce malin, au point du jour, notre bivouac était charmant. Les bords de l'Habra sont très jolis : de grands arbres, quelques petits marabouts blancs, et une rivière comme nos rivières d'Europe formaient un très beau tableau, animé par les feux du bivouac, par tout le mouvement d'une armée, d'une caravane, et le mélange des uniformes européens et des costumes arabes. Le passage de l'Habra, surtout, était remarquablement pittoresque; les chevaux et les voitures passaient à gué, les fantassins sur le pont construit par le génie. Les officiers de ce corps servent bien et avec une activité extrême. Le maréchal avait pris de belles dispositions pour protéger le passage de l'Habra et l'enlèvement

(lu pont que les sapeurs du génie ont exécuté avec une rapidité remarquable, puisqu'on douze minutes il a été replié. Deux compagnies, l'une du 63°, l'autre du 47% soutenues par deux pièces de campagne, ont maintenu les Arabes, qui arrivaient avec une

Lt UHOIAC ÉCLAinÊ PAR LA 1. 1 X E ^UltFKl .

grande ardeur en s'excitant par toutes sortes de gesticulations et de cris. Nous n'avons eu que deux blessés.

Une fois dans la plaine de l'Habra, qui est aussi vaste et do même aspect que celle du Sig, le maréchal reforma sa colonne comme d'habitude, et puis donna l'ordre de se diriger sur Mostaganem. Ce n'était qu'une ruse pour achever de détruire les restes de l'armée d'Abd-el-Kadcr, en les attirant dans la plaine au moyen d'un simulacre de retraite. Celle manœuvre produisit l'edet désiré : les Arabes descendirent de la montagne en

criant : « A Moslaganom ! à Moslaganera! » et vinrent tirailler avec nous; le maréclial les fil canonner, et ils tinrent moins bien qu'hier. Dès que le canon leur eut tué quelques hommes, ils allèrent se reformer au pied d'une montagne dont ils garnirent tout le flanc. Le maréchal changea alors brusquement de direction. Pour raccourcir la colonne, il plaça les équipages sur plusieurs voitures de front, ce qui avait en outre l'avantage de ne pas faire passer trop de roues dans les mêmes voies à travers celle plaine dont la terre est grasse, et si féconde qu'à chaque demi-lieue, nous trouvions de riches silos de paille et de grains. Ensuite il plaça en lête de colonne les deux premières brigades : le général Marbot avait pris le commandement de la brigade Oudinol; les deux autres restèrent à la garde du convoi; la cavalerie couvrit notre droite, Ibrahim-Bey notre gauche.

Ces dispositions prises, on fit avancer l'arlillerie de campagne et les fusées de guerre, puis un feu très vif fut dirigé sur les Arabes rassemblés au pied de la côte : en un instant ils furent en déroute. Le maréchal lança alors une compagnie et l'escadron de spahis jusqu'à un ravin qui était au pied de la montagne, et où l'on se mita faire un chemin pour les équipages; les deux brigades se portèrent aussi en avant en échelons par la gauche; l'artillerie de campagne fit des feux en avançant qui nettoyèrent toute la côte, et l'on tira même des boulets et des obus par-dessus la crête de la montagne pour dégager le revers opposé. Cette fois les fusées de guerre portèrent à merveille, il n'y en eut pas de perdues : une seule tua jusqu'à cinq hommes. Grâce à ces dispositions, les deux brigades gravirent la montagne, l'une à gauche, l'autre à droite du chemin, et arrivèrent au pas de course au sommet qu'elles couvrirent, après une très courte fusillade. Les

ennemis se débandèrent dans tous les sens, on ne voyait que des bandes de cavalerie fuyant au galop par tous les chemins, et sur toutes les crêtes de montagnes ; même à l'horizon, ou apercevait des lignes de poussière qui indiquaient la précipitation des fuyards. En me retournant j'étais frappé de l'immensité de la

LE BOIRREAO (otBZATS).

plaine, qui ressemblait à une mer où les petits marabouts blancs

simulaient les vaisseaux.

Il fallut s'arrêter sur la montagne d'Ouled-Sidi-Ibraiiim après

le combat, qui ne nous coûta que quatre blessés. La chaleur était

éloulfanle; les troupes avaient grimpé la côte très rapide au pas

de course; les zouaves surtout et le 2° léger étaient arrivés avec

une rapidité surprenante. Les soldats restèrent couchés pendant

quelque temps avant de reprendre haleine; au bout d'une heure

et demie, nous nous remimes en marche, mais le pays que nous

avions devant nous élail véritablement effrayant : des montagnes escarpées à perte de vue, des mamelons couverts de broussailles quelquefois impénétrables, des ravins très profonds et des pentes si raides que, du haut d'une crête à l'autre, on était à portée de fusil. Ajoutez à cela l'incertitude sur la route, sur les obstacles que nous trouverions plus loin, et point d'eau, et vous vous ferez une idée des difficultés que nous avons eu à surmonter. Le maréchal s'occupa exclusivement d'étudier son terrain.

Pendant celte marche, nous causâmes avec un guide nommé Baba-Ali, qui ne s'est fait guide que lorsqu'il a perdu la place de bourreau qu'il a occupée pendant dix ans : c'est un petit Turc gras et potelé, aux mains blanches et ornées de bagues, qui parle du nez comme un traître de mélodrame et qui prend du tabac dans une tabatière en argent ciselé. Il m'apprit qu'Ibrahim-Bey avait été longtemps son collègue; qu'il avait coupé sept cent douze têtes, et que personne ne savait donner des coups de bâton comme lui. Chaque yatagan ne doit couper que cent têtes; on fait une marque dessus à chaque exécution, et quand il y en a cent, on l'enterre, puis on prend une nouvelle arme.

Tout en causant ainsi, nous arrivâmes dans une petite vallée 011 se trouvaient de beaux marabouts qu'on appelle Ouled-Sidi- Ibrahim*. Là, le maréchal arrêta l'armée ; il était déjà neuf heures et les troupes n'eurent que juste le temps avant la nuit de s'établir à peu prbs en carré. Les soldats parvinrent, en creusant des trous profonds dans les ravins, à trouver de l'eau sauraâlre, qu'ils burent avec avidité et dans laquelle ils firent cuire du riz et un peu de viande bien maigre. Pour nous, nous nous mîmes

1 . Ou plus exactement, d'après la carte d'état-major, Sidi-bel-Lebna. A côté des marabouts il y a un cimetière.

au régime des Arabes; nous ne mangeâmes que des pâtes et du café, avec très peu de viande. Les Arabes tirèrent encore quelques coups de fusil le soir; on en surprit un qui était caché dans un buisson et on le tua. Mais, de toutes parts, arrivent les nouvelles de l'abandon d'Al)d-el-Kader : nous verrons ce qui on sera.

5 décembre.

d'ouled-sidi-ibrahim a ain-kebira. — Combat contre le Beni-CIiougran. — Dans la nuit, les rapports qui annonçaient l'abandon d'Abd-el-Kader par les Arabes se sont encore confirmés : l'ardeur que témoignaient les troupes d'Ibrahim pour se porter en avant ne laissait d'ailleurs aucun doule sur la défection générale. 11 nous arrive quelques déserteurs de l'infanterie d'Abd-el-Kader, qui nous ont annoncé qu'il nous préparait une embuscade auprès d'Aïn-Kebira; mais la suite de ce récit montrera qu'il n'a pu conserver sa position. Nous voyons maintenant quel avantage il y a eu h ne pas suivre, pour arriver h Mascara, la route directe'; nous n'aurions pas eu l'occasion de détruire en plaine l'armée d'Abd-el-Kader, et nous n'aurions pas frappé le moral des Arabes comme nous l'avons fait.

Les hommes qui sont venus nous trouver nous ont certifié que l'ennemi avait perdu un monde énorme aux combats de Ghorouf et de Sidi-Embareck.

Les beaux marabouts qui nous entouraient, les plus grands que j'aie vus en Afrique, étaient éclairés fi la fois par une lune si

i. Celle qui passe par la vallée du Chrouf et que le maréchal avait feint ou essayé de prendre en quittant le Sig.

éclatanle que nous pouvions lire sans lumière, et par les feux de nos bivouacs.

Au point du jour les troupes prirent les armes; elles étaient bien reposées, et le maréchal les disposa dans l'ordre suivant : il plaça à droite d'un ruisseau qu'on appelle le Rio Salado (parce que les eaux, quand il y en a, sont salées') les brigades Marbot et d'Arlanges en une seule colonne; la route fut occupée par le 47% le bataillon du 66° et tous les sapeurs du génie pour frayer un

chemin aux équipages et à l'arlillerie de campagne; la brigade Perregaux avec Ibrahim occupa la gauche el eut ordre de marcher toujours à la hauteur du convoi, tandis que les deux brigades de droite seraient échelonnées en avant, el convergeraient à gauche jusque vers Aïn-Kebira de manière à tourner loulc position que l'ennemi aurait pu prendre.

Ces dispositions arrêtées, nous nous mîmes en mouvement par un temps magnifique. Je marchais avec la brigade Marbot; mais nous rencontrâmes de grandes difficultés. Il fallait à tout instant monter et descendre des ravins, et des côtes si raides, que, par moments, on était obligé d'y mettre les mains; à chaque mame-

1. C'est rOucd-Melah (le la carte d'élat-major. Le nom arabe a Jéfinilivement prévalu sur la forme espagnole, qui a du reste la même signilieation.

LB COMMANI.ixi i.f. L A II OR ir I t^ R E (raFFET

Ion, les obusiers de campagne devaient être chargés à dos de mulet, et à chaque position il fallait les mettre en batterie pour débusquer les tirailleurs ennemis, le but du maréchal étant d'avoir, avant tout, le moins de blessés possible. Au haut de chaque montée, il faisait reformer la brigade Marbot, et ne la mettait en mouvement que lorsque la brigade d'Arlanges l'avait remplacée : de cette manière le petit nombre de tirailleurs arabes à pied et à cheval que nous avions devant nous a été débusqué de colline en colline, sans que nous ayons éprouvé d'autre mal que quelques contusions de balles mortes. Nous avions à notre gauche les équipages qui se frayaient laborieusement un chemin au travers de mille difficultés; et plus loin, encore à gauche, l'éclat des armes de la brigade Perregaux nous faisait suivre tous ses mouvements.

Vers les dix heures du malin, il fallut faire une halte pour reposer un peu les troupes. Pendant que nous étions arrêtés, le maréchal reçut la nouvelle de la soumission de la tribu des Borgia, et la demande du pardon pour son caïd. Il répondit à la lettre du caïd qu'il pardonnait loul ce qui s'était passé, que l'émir seul serait excepté de l'amnistie.

Quand nous nous remîmes à marcher, nous avions le soleil en face de nous, et les différents plans de montagnes se déroulaient les uns derrière les autres, comme des décors d'opéra; chacun de ces plans avait une teinte plate d'une nuance différente, et cette couleur, qui faisait trancher vivement sur le ciel toutes les arêtes, se perdait plus bas dans la vapeur chaude qu'exhalaient les vallées. Devant nous, à grande portée de fusil, se trouvait postée la tribu des Beni-Chougran, qui avait écrit ù Abd-el-Kader qu'elle suffirait pour défendre son territoire; il y avait de l'infanterie et

i28 EXPÉDITION DE MASCARA.

de la cavalerie au haut d'une montagne tellement escarpée que, du mamelon opposé, elle semblait complètement à pic.

Le général Marbot, ayant reçu l'ordre de l'attaquer, donna au commandant Lamoricière, outre ses zouaves, les deux compagnies de voltigeurs du 2° léger commandées par M. de Monlredon, et soutint avec le reste du 2° léger cette petite avant-garde qui partit à la course. Les zouaves se glissèrent dans les ravins, le long des buissons, puis s'ouvrirent en éventail par la droite et par la gauche; les hommes qui étaient au centre se mirent à tirailler avec les Arabes pour les occuper pendant que leurs camarades et les voltigeurs du 2° léger se coulaient dans les broussailles pour tourner la position. Nous voyions à merveille toute cette manœuvre du point où nous étions placés. Les zouaves arrivèrent sur le plateau au moment où les Arabes s'y attendaient le moins, firent feu dessus à trente pas et en jetèrent quelquesuns dans le ravin où ils en tuèrent six sans avoir un seul homme blessé.

J'arrivai un instant après; les têtes que les zouaves avaient prises étaient sur des piquets où le 2° léger les regardait; un Parisien, nommé Humbert, vint m'en jeter une qu'il avait coupée. Les zouaves échangeaient à ce sujet des plaisanteries qui feraient dresser les cheveux à Paris. Ils ramassaient aussi les armes de ceux qui avaient été tués, et, avec cette gaieté toute française, ils partageaient le butin entre eux et le 2° léger, dont, au reste, les voltigeurs s'étaient parfaitement bien conduits. Ces zouaves sont un corps précieux ; on est sûr de son affaire avec ces gens-là. On a déjà dit trop souvent comment les menait Lamoricière pour avoir encore ici à faire son éloge.

Au delà de ce plateau, et après quelques coups de fusil tirés

LB COLO.NEL YOUSSOUF (bafKET).

sur les fuyards des Beni-Chougran, le maréchal fit descendre les deux brigades Marbot et d'Arlanges jusqu'au Rio Sa/ado, où les hommes et les chevaux élanchèrent leur soif dans un peu d'eau saumàtre. Cette opération fut longue : les soldats ne pouvaient marcher que par deux; les cavaliers étaient pied à terre; les obusiers de montagne avaient peine à suivre. La brigade Perregaux gagna en ce moment une avance qu'elle conserva pendant tout le reste de la journée.

En quittant le Bio Salado, nous gravîmes une montagne très jolie, de l'aulro côté de laquelle nous aperçûmes une horrible Thébaide : des montagnes nues et très hauteS sans traces de végétation, et dont les tlancs étaient déchirés par des ravins abrupts. Quelques marabouts blancs s'élevaient çà et là; deux d'entre eux, entourés d'arbres fruitiers, marquaient l'endroit où se trouvaient les sources qu'on appelle Aïn-Kebira.

La brigade Perregaux y était déjà arrivée. Le maréchal lui envoya l'ordre de s'y établir; la brigade .Marbot resta en arrière; nous-mêmes, nous nous établîmes avec trois bataillons de la brigade d'.VrIanges en arrière do la brigade Marbot, pour nous lier avec le convoi des voitures qui se trouvait arrêté, et auquel le maréchal avait renvoyé pour renfort un bataillon du 11" de ligne. Le génie et les hommes de corvée se mirent au travail avec une grande activité, quoiqu'ils fussent fatigués, car, toute la journée, les sapeurs du génie avaient marché la pioche à la main. A la nuit la montée était praticable. Le quartier général fut établi tout au sommet de la montagne, au col de l'Atlas, auprès d'un village ou douar des Beni-Chougran.

C'était un amas de mauvaises cahutes en paille, autour desquelles poussaient quelques figuiers do Barbarie et deux ou

EXEPDITION DE MASCARA.

irois amandiers. Nous n'avons rien vu de si infect que ces huttes. Le soir, lorsque nous y mîmes le feu pour chasser le froid piquant que nous éprouvions à une si grande hauteur, il s'éleva de terre après que tout fut consumé une flamme bleuâtre qu'on ne peut

attribuer qu'à la grande quantité d'émanations animales dont le sol était imprégné. Les habitants de ces dégoûtantes baraques avaient fui avec tant de précipitation, que nous y trouvâmes tous les ustensiles de ménage, et jusqu'à la pierre rouge qui sert aux femmes à se teindre les ongles. Nous avions l'idée d'emporter sur un de nos chameaux quelques-uns de ces objets, mais la crainte de la vermine nous a arrêtés.

Avant notre dîner, nous montâmes sur un marabout qui était encore plus élevé que noire camp ' et, de là, nous eûmes une vue magnifique. Le lemps était clair et très frais; nous apercevions le fort Sainte-Croix d'Oran et la montagne des Lions, la baie d'Arzeu, tous les coni reforts de lAtlas, et l'immense plaine que nous avions parcourue les jours précédents : c'était un coup d'œil comme nous n'en retrouverons probablement pas dans la vie; nous sommes restés à nous en régaler jusqu'à ce que notre

Page 1