‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 24 sur 67 · Faire un petit somme · texte numérisé non relu

Faire un petit somme

Samedi 21 septembre.

A six heures, le clairon, de funeste et récente importation dans la marine, m'arrache à mon cadre; je passe la redingote sans épaulettes, le bonnet de police, et nous voil<\ partis pour Mali on.

En grimpant ces rues si raides qui mènent à la ville haute, et pendant que nous étions à flâner de droite et de gauche, je suis

une troupe de dames en man- ^i tille et à grand jeu d'éventail , qui entrent dans l'église du Garni el. — Un prêtre ^ colossal y disait la messe au maître-autel : sa chasuble lui cachait à peine les reins, une large bande d'or remplaçait la croix des chasubles françaises. Le milieu de l'église était libre ; sur les bas-côtés plusieurs centaines de femmes à genoux sur le carreau, immobiles comme des statues, étaient mêlées à des soldats dont les buffleteries pendaient par devant comme des colliers, et à quelques-uns de ces beaux mendiants espagnols qui ont l'air si fier sous leurs guenilles. Dans le fond de l'église, une lucarne grillée laissait entrevoir des prisonniers dont on ne distinguait, derrière les barreaux, que les mains

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jointes el les yeux luisants comme ceux des hiboux. Tout cet auditoire comme frappé de catalepsie, ce prêtre qui ne se donnait même pas la peine de lire haut sa messe, tout cela était tellement silencieux qu'on n'entendait dans l'église que le frôlement continuel des éventails qui ne restaient pas un instant au repos et dont même les petites tilles de cinq ans étaient armées. Du reste les femmes étaient assez laides, en général ; mais je me suis senti en Espagne et cela m'intéressait. — A la cathédrale, où je suis allé voir le fameux orgue, j'ai eu le même spectacle.

.\près être repassé devant la boutique de la mère de M. Orfila, et avoir regardé le marché à la viande, qui est le seul point sale dans celte ville si propre, je retourne à bord. Mais quelques personnes m'ont dépisté, grâce probablement aux indiscrétions des gens qui sont allés faire des provisions pour nous. Quelqu'un a demandé si don Carlos était à bord. Une fois sur le bateau, je fais gouverner doucement et arrêter devant chaque point qui peut offrir quelque intérêt militaire, en cherchant à reconnaître le mieux passible celte belle et intéressante position, l'une des piles du pont que la France jette aujourd'hui entre l'Europe et l'.Vfrique. Ce port magnifique, d'une défense si facile dans une situation si heureuse, m'a bien frappé, et je m'applaudis fort d'y être venu. Au moment où je me rembarque, un canot du vaisseau américain revient en toute hâte de la Santé el nous voyons aussitôt le Delawarc décaper sa batterie haute el ranger ses embarcations pour nous saluer, si nous arborons le pavillon royal ; mais, ayant été incognito à terre, je pense qu'il serait impoli pour le gouverneur et les autorités de me trahir dans le port même, et nous passons sans arborer le pavillon

royal, ce qui n'empêche pas que nous ne soyons régalés du Yankee Doodle par la musique du commodore.

Après avoir rejoint le Crocodile, qui venait au-devant de nous ayant presque tout le monde malade à bord, nous débouchons du chenal avec vent debout et une grosse mer. Aussitôt, je vais chercher mon cadre et ne me dérange ni pour Majorque ni pour Cabrera.

Dimanche 22 septembre.

Toujours beau temps, toujours de la houle, toujours vent debout; cependant comme je n'ai été malade qu'un instant en sortant de Port-Vendres, je me risque sur le pont où je fais très bonne figure. A midi, par suite, je soupçonne, d'une fausse manœuvre de mon amiral à vapeur, nous voyons le cap Tenès. Puis une grosse tortue de mer et des bonites qui viennent, le long du bord nous apprennent que nous approchons des mers chaudes. Nous longeons la côte à dix lieues au large, et la journée se termine par un coucher de soleil magnifique avec ces merveilleu x effets de lumière des climats du Midi.

Lundi 23 septembre.

Encore vent debout ; il tourne avec nous. Nous serrons la côte et lâchons le Crocodile qui marche moins bien que le Phare. Sur le midi, calme plat: Pasquier et Marbot sortent de leur léthargie et rendent grâce à la Providence dans un costume digne de

Robinson Crusoé. Nous défilons devant Mostaganem, Arzeu, et nous doublons le cap Ferrât où la houle nous reprend ; mais je suis amariné et je laisse les cadres, citrons, etc., à Pasquier et à Marbot. Nous remarquons la belle couleur, la forme hardie, les grandes cavernes et les rochers abrupts du cap Ferrât, la montagne des Lions, et nous gouvernons sur Mers-el-Kébir. N'y voyant pas de bateau à vapeur, je commence à craindre que le maréchal ne soit pas arrivé et sans débarquer, je longe la côte

HONTAGNI! DES 1. 1 0 > S (UAIZATS).

jusqu'à Oran. Là, en recevant l'entrée, j'apprends que le maréchal n'est pas à Oran, quoiqu'il se soit annoncé formellement depuis plusieurs jours : qu'on ignore les causes de ce retard ; mais qu'on dit que sa fille unique, madame de Salles, qui est nourrice en ce moment, est très malade et même en danger. Tu peux juger de ma contrariété; c'est le maréchal qui me fait faire le détour d'Oran ; sans lui je ne peux m'occuper d'aucune des affaires qui intéressent cette province, donner de solution à aucune des questions qui sont pendantes; sans lui, mon voyage n'est pas même une tournée d'inspection.

Je me préoccupe très vivement de cet incident désagréable et

je raisonne à perte de vue sur toutes les conjectures que mon

EXPÉDITION DES PORTES DE PEfi.

imagination et celle de mes compagnons me suggèrent. Fuis ma philosophie me re\ient et je me dis : « Dieu est grand, et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Je suis venu pour voir les troupes d'Oran : je les verrai et je tâcherai d'y faire le mieux possible dans les circonstances actuelles. » Je prends mes précautions pour que, par complication de

OB»N (DiUZATS).

désagrément, Valée ne se croise pas en mer avec moi, et je débarque.

Je suis reçu au débarcadère par les colonels de Montpézat, de Maussion et Devaux; le général Guéhéneuc est malade cl retenu à la chambre par un asthme très fort. Mon entrée se fait au milieu des troupes, avec toute la fantasmagorie arabe. Le temps est frais. Cette population si variée de nègres, d'Arabes, de Turcs, d'Espagnols, de Juifs et de Français se presse dans toutes les rues. Des maisons bien blanches, une verdure noire, des rochers rouges, la fumée du canon des forts, un ciel et une mer bleue complètent

le tableau. C'est avec émotion que je remets le pied sur cette terre d'Afrique, conquise par notre jeune armée et destinée à voir s'accomplir, par la création d'une nouvelle France, un des événements importants des siècles modernes.

Oran est très embelli : on construit partout ; les maçons ne suffisent pas; la population qui était, il y a quatre ans, de cinq

ARRIVER A ORA\ (RAFrET).

mille âmes, est aujourd'hui de douze mille, presque tous Espagnols et surtout Valenciens chassés par les exactions de Cabrera. La population est aisée et la ville assez riche pour se bâtir des hôtels de ville et des salles de spectacle. Je revois mes mendiants favoris et je jouis de tout le cachet oriental de la scène que j'ai sous les yeux. Ce mouvement perpétuel, le fourmillement de toutes ces races différentes, qui se mêlent sans perdre leur caractère; ces chaouchs superbes distribuant d'une façon si élégante des coups de bâton à tort et à travers.

et frappant les tibias des gamins avec des cannes creuses qui sonnent comme du métal; les cris gutturaux qui s'échappent de toutes parts avec les gloussements des femmes et les Viva ei Rey! des Espagnols; tout cela m'enchante et je retrouve avec délices cette terre si pittoresque et si attrayante. Je me laisse même aller à oublier l'absence du maréchal, qui est bien inexplicable et d'un bien fâcheux augure pour le reste de mon voyage. Nevermind^.

Arrivé au Château-Neuf, je reprends possession de mon ancien appartement mauresque aux murs de faïence, aux plafonds peints et aux jolies colonnes de marbre blanc.

Le général Guéhéneuc vient au-devant de moi, sous la treille de la casba, en robe de chambre à ramage, gilet jaune, col militaire, foulard autour de la tête, pantalon garance et bottes à éperons, suivi de deux gazelles et précédé d'une poule de Carthage. J'expédie aussitôt la réception et toute la fonction ; puis le dîner, puis suit le sommeil, post pi'andhim.

Mardi 24 septembre.

Le matin, de bonne heure, je vais à l'hôpital par le Marché rempli des plus beaux fruits et légumes qu'apportent les Yalenciens au chapeau pointu à houppes noires. Je retrouve en roule mes connaissances : Baba-Ali le bourreau, les chefs des Douairs et des Smélas, l'amyn des nègres, etc., etc^ L'hôpital est bien tenu : le nombre des malades n'est pas considérable, les maladies

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