Secrétaire des commandenienls du duc d'Orléans
vont couper toutes ces tiges pour se faire de petites constructions dans leur jardin.
En descendant sur Misergliin, la vue du lac Salé, — rempli aujourd'hui, au lieu d'eau, de sel efflorescent qui brille au soleil, — forme avec l'Atlas un joli fond de paysage pour la scène des fantasias qu'exécute autour de moi le régiment des spahis de Youssouf. Ce régiment est remarquable, et j'aurais encore bien
ii»i.Te d'une caravank (decamps).
voulu que le maréchal le vit; mais q\i'y faire? J'examine dans le plus grand détail le régiment, qui est un beau corps de cavalerie, instruit et faisant très bien la guerre. Youssouf le mène étonnamment bien ; malgré ses défauts, cet aventurier, par son extrême intelligence et sa grande bravoure, nous sera bien utile; il faut s'en servir. Montebello est très engraissé et a une barbe qui lui descend jusque sur l'estomac. Le corps des officiers est bien, trop bien même, car ils se nuisent entre eux pour l'avancement. L'établissement de Miserghin a de l'avenir et, en aidant Youssouf, il s'y créera quelque chose d'important.
En revenant à fond de train à travers les palmiers nains, je me débarrasse du trop grand nombre d'accompagnateurs qui me
gênait et j'arrive devant Oran au coucher du soleil. La brise de mer, en passant sur le jardin, embaume un air dont je ne peux pas m'expliquer l'extrême transparence ; les montagnes paraissent des blocs de bois de campêclie ou d'acajou, et, à mesure que le soleil baisse, ses rayons éclairent la campagne de toutes les nuances les plus chaudes du jaune, puis du rouge et enfin du brun. La mer, sillonnée par les barques des pêcheurs aux voiles blanches, ne laisse pas apercevoir une ride; et en entrant dans la ville toutes les terrasses sont garnies de femmes qui y prennent le frais dans leurs costumes si variés.
Depuis l'arrivée de madame Guéhéneuc et le passage de l'évèque d'Alger, la moralité a fait quelques progrès, et il y a maintenant passablement de femmes mariées; les officiers peuvent y faire venir les leurs, mais les amateurs de scandale trouveraient encore de quoi alimenter leurs récits. Daignez m'épargner le reste.
Le soir je vais au bal, où je trouve Guéhéneuc en redingote bleue à la propriétaire, avec brides d'épaulettes en or, gilet blanc à boutons d'or, cravate blanche et pantalon garance. Il me prie de décacheter pour lui des lettres qu'il vient de recevoir de Mascara. Je m'y refuse, mais, comme il a une extinction de voix, je consens à les lui lire. J'y vois que Ben-Durand, le fameux fripon négociateur , que le maréchal emploie en ce moment à des pourparlers avec Abd-el-Kader, vient de mourir subitement à Miliana. Autre contretemps pour le maréchal, et, de là, nouveaux embarras pour sa politique.
En rentrant du bal, nous admirons cette lune du Midi qui vaut mieux que le soleil du Nord et qui donne tant de charme aux soirées dans les climats chauds.
Mercredi 25 septembre.
Siempre sin novedades, toujours sans nouvelles et rien du maréchal. Notre imagination s'épuise en conjectures, et nous marchons à vide. Pendant la matinée, revue, inspection et manœuvres de la milice et des troupes. La milice n'est pas trop mal et peut rendre quelques services. Les troupes, sous les ordres du colonel Devaux, se composaient de deux bataillons du 15' léger, deux du i" de ligne, un du 1" bataillon léger d'Afrique, un des disciplinaires et pionniers, de six pièces de campagne, six de montagne, une batterie de réserve sans matériel, une compagnie du génie, cinq escadrons du 2° chasseurs, quatre escadrons de spahis et tout le bataclan de l'administration, cacolets, mulets de bat, ouvriers d'administration, etc. Derrière, se trouvait le général .Mustapha avec sept cents cavaliers des tribus, a tiice loi of men and horses^. Les troupes sont belles, bien portantes; les officiers sont jeunes. (Tous les clampins sont restés en France.) — Les corps des officiers sont généralement remarquables; la tenue est très propre; de l'immobilité, de l'instruction; on voit que ce sont des troupes sur le pied de guerre, et qui ont senti la chair fraîche.
La cavalerie est surtout digne d'attention : on pourrait entrer en campagne avec quinze cents chevaux, ce que l'on n'a jamais été <i même de faire jusqu'il présent. Les chefs sont bons, et je crois qu'on ferait de la besogne avec celte division. Le régiment
i. L'n beau délachement d'Iioinmes cl tlo chevaux.
de chasseurs à cheval, que j'ai revu avec tant de plaisir, est le plus beau et le plus instruit des régiments de cavalerie que j'aie rencontrés depuis longtemps. Le colonel Randon a métamorphosé ce régiment; mes officiers et moi, nous étions tous dans l'admiration ; chevaux lestes (il n'y a plus qu'une trentaine de chevaux français), beaux hommes bien à cheval, tenue simple et sévère ; équipement léger et bien entendu, bon corps d'officiers ne s'occupant plus de coterie, excellent colonel : tout concourt h donner à ce régiment un ressort extraordinaire. L'artillerie est aussi très belle; le génie faible; les transports, rigoureusement suffisants pour le ser\ice actuel, seraient fort insuffisants s'il y avait une opération à entreprendre.
Officiers et soldats m'ont témoigné le plus grand plaisir de me voir, et m'ont exprimé sans cesse combien ils étaient reconnaissants que j'eusse fait tant de chemin uniquement pour venir les visiter, quoiqu'il n'y eût pas de guerre à entreprendre. Je ne suis pas très accessible à ces sortes de choses, mais j'ai été touché de ce qui m'a été témoigné à ce sujet. Je tâche, de mon côté, de les stimuler le plus possible et de remonter tant que je peux la machine qui marche, parce qu'il y a de bons chefs de corps, et un bon chef d'état-major, mais qui aurait besoin de l'impulsion d'un général vigoureux et actif. Quelle belle division on pourrait avoir avec de tels éléments! Les soldats vivent très bien, excepté quand les administrateurs veulent trop promptement faire leur fortune avec le pain ; mais, comme chaque corps a son troupeau et son jardin, ils s'arrangent fort bien. Bugeaud avait organisé tout cela d'une manière fort utile et dont je suis très partisan.
Après la revue et la manœuvre de la troupe régulière, je fais déhler les Douairs et les Smélas; jamais on ne vit confusion
pareille et je ris encore de toutes les scènes bouffonnes dont j'ai été témoin. C'étaient tantôt des nègres montés sur des mules qui se couchaient au milieu de la colonne; tantôt des querelles entre les cavaliers qui se disputaient quelques loques oubliées sur le terrain ; tantôt des bousculis de chevaux trop pressés, mais toujours great and real fim^. Ensuite a commencé la fantasia sur une échelle énorme : cent cinquante cavaliers à la fois ; ronfusione grande. Cela n'était pas du goût de tout le monde ; mais tous ces bandits-là pourraient être utiles en cas de rupture avec Abd-el-Kader, et Bugeaud en a bien préparé les moyens. Abd-el-Kader est à Tlemcen où il exerce d'horribles persécutions sur les malheureux coulouglis, auxquels le traité de la Tafna garantissait une protection spéciale, et il embauche tant qu'il peut nos Douairs et nos Smélas qui reçoivent de lui, tous les jours, des lettres que j'ai vues, pour les arracher à notre service. 11 vient d'en partir une centaine. De notre côté nous ne lui suscitons aucun embarras, ce qui me semblerait cependant d'une bonne politique et dans l'intérêt de la paix; car, comme il est évident qu'il faut chercher à rester en bonne intelligence avec lui et ne pas recommencer une guerre difficile à bien faire et presque impossible à terminer, il faudrait au moins l'occuper assez chez lui pour qu'il né vienne pas nous adresser à chaque instant des provocations auxquelles notre intérêt nous défend de répondre, mais dont l'oubli blesse notre dignité. Tous les jours il viole quelque nouvelle clause du traité de la Tafna; il vient encore d'interdire le marché d'Oran aux indigènes, et chaque fois qu'il voit qu'on lui passe quelque nouvelle provocation, il va