Une voilure à quatre chevavix
Valée et moi, la montagne au haut de laquelle est bâtie la Maison Carrée. C'est une ancienne caserne de la milice turque, dont le caractère bien différent du mauresque, est encore plus marqué depuis que la porte est gardée par les coulouglis d'Oued-Zeïtoun qui arpentent lentement le mur avec un fusil qu'ils tiennent gauchement sur l'épaule, tandis que leur autre main est cachée dans les plis de la ceinture démesurée qui leur sert presque d'unique vêtement. Nous laissons à gauche la grande ferme de la Rassauta, qui est cultivée ^^r-j^; r^sîrSSsscas^p^^a^
par des Français. C'étaitautrefoisunharas.
établissement qui, soi I dit en passant, sérail bien nécessaire ici, on toutes les races d'ani maux, H l'exception des moutons et des chèvres, sont fort laides. Puis les cultures disparaissent peu à peu, et, après un assez long intervalle inculte, commencent les champs travaillés par le peu d'.Vrabes qui restent sur notre territoire. La route est excellente, et nous faisons nos dix lieues en deux heures.
Les camps de l'est se composent du Fondouck ou de l'Hamiz, qui est le camp principal, de Kara-Mustapha, qui est l'avantgarde placée sur la route d'IIamza, et des postes détachés de Boudouaou occupés par les coulouglis d'Oued-Zeïtoun. Quand la saison permettra de nouveau de travailler aux routes, le maréchal fera terminer celle de Coléa à Boudouaou par Blida et l'Arba, et qui est déjà faite de Coléa à l'Arba. Alors l'occupation de la
L* UIISON CiRIIÉE (utUZATS).
Mitidja sera complète. Le percement dans tous les sens sera terminé, et il ne restera plus qu'à y établir de la population. Aye! there is thn riih\ Mais il est très possible d'y arriver, comme je l'écrirai au Roi, en prenant certaines mesures fort simples.
Les ouvrages des camps de l'est ont, comme ceux de Blida et
LES COULOUGLIS DO l E D-Z KIT 0 U N (DAFFET).
Coléa, le caractère de permanence, de force, de régularité, d'ordre et de stabilité que le maréchal Yalée donne à toutes ses œuvres dans ce pays-ci. Excepté à Kara-Muslapha, où les baraques ne sont pas bonnes, les troupes sont bien établies ; partout elles sont bien nourries ; les positions sont élevées et éloignées de plus de quatre lieues de tout marais. Et cependant le 48° qui, en 1838,
i. Hélas! c'est la difficulté.
n'avait que soixante malades en a plus de mille aujourd'hui ; maladies légères, il est vrai, et dont personne n'est mort, mais qui réduisent un régiment de dix-sept cent cinquante hommes à six cent cinquante dans le rang. L'année a été, en effet, très mauvaise pour la santé, par cela même qu'elle a été excellente pour la récolte, double résultat que j'attribue à la même cause : de
CCIMIItT l>F. IlOlUOUlOt' (lIArrET).
grandes pluies tardives suivies de chaleurs excessives. Mais je crois que, dans ces camps qui sont fort sains, les lièvres légères dont tout le monde est atteint tiennent surtout à l'insolation et à l'ennui qui, lorsque les chefs ne soutiennent pas, comme Lamoricière et Duvivier à Coléa et à Blida, le moral du soldat, l'abattent très promptement. Il n'y a dans ces camps ni ombre, ni végétation ; il est défendu d'aller se promener dans les vallées boisées, ou de s'écarter assez du camp pour aller voir les tentes des .\rabes qui s'éloignent peu à peu des postes militaires; la
chaleur pendant un temps, la pluie pendant un autre, empêchent les occupations militaires. Renfermés dans une enceinte étroite et brûlée, n'ayant sous les yeux que des bâtiments qui ressemblent à des prisons, les soldats deviennent tristes, et c'est certainement une épreuve pour leur moral que le séjour dans des lieux où l'on n'a pas même de livres ni de papier pour s'occuper, et où il n'y a d'autre distraction que la vue qu'on a du haut des remparts lorsqu'il ne fait pas trop chaud pour y rester.
Celte vue, du reste, est fort étendue, surtout d'un blockhaus en pierre qui sert de modèle à ceux que Valée fait établir partout, à la place des blockhaus en bois, qu'il accumule démontés dans les camps avancés, pour servir de noyaux d'expédition. Au nord, on voit la mer dont on n'est séparé que par la riche plaine du Boudouaou, illustre depuis le glorieux combat du 2° léger', et parfaitement cultivée par les Arabes. En faisant le tour de l'horizon, on aperçoit cette carrière blanche, au milieu de la verdure, qui révèle Alger de si loin, puis la plaine à perte de vue, puis l'Atlas, puis le Djebel-AmmaP à pic et aux formes abruptes le long duquel passe le col qui mène à Hamza par Beni-Hini et Ain- Sultan. Au pied du blockhaus coule l'Oued-Kaddara, ce nouveau Hubicon, dont la rive française est presque déserte, tandis que la rive arabe reste couverte d'une population nombreuse, préférant les vexations d'un musulman à l'administration douce des Français qui ne leur demandent ni impôts ni soldats.
C'était le jour du marché au Fondouck. Le long du cours desséché de l'Hamiz et autour d'un palmier remarquable, couvert
i. 2o mai 1837. Voir les Campagnes de l'armée d'Afrique. 2. Bou-Zegza, d'après la carte de l'état-major.
de dattes qui ne mûriront pas, se pressaient un millier d'Arabes avec leurs chevaux, leurs chameaux, leurs ânes, leurs marchandises et leur attirail.
Pas un Européen, ni même un musulman des villes ne se trouvait là. C'était une population nomade qui, pour un moment, s'était concentrée, et allait de nouveau se répandre dans tout le pays afin d'y satisfaire le .t^t^t^, r- - -7^ , -
besoin de changement et de solitude qui tourmente sans cesse cette nation inquiète et ardente. Le spectacle était curieux. "'"«^"^ *" fondoick (uecamps).
En passant au milieu de la foule, j'ai i-omarqué avec étonnement que les femmes kabyles, qui vont, comme on sait, à visage découvert, avaient presque toutes une croix bien marquée parmi les tatouages de leur front. J'en ai demandé l'explication aux savants de l'état-major algérien, et il m'a été dit que les Vandales ayant exempté d'impôts tout ce qui était chrétien, ce devint, à cette époque, l'usage général de se tatouer une croix sur le front pour qu'il n'y eût pas de contestation à ce sujet ; plus tard les Kabyles, bien que changeant de religion, avaient conservé cette coutume, tout comme, pendant qu'ils étaient chrétiens, ils avaient conservé des cérémonies païennes. Si -j- Antoine- Adolphe' ne le sait pas, je le lui apprendrai.
Les troupes des camps de l'est sont le 48% dont les officiers n'ont peut-être pas tout le ressort désirable et que j'ai tâché de remonter, plus deux compagnies belges de la légion étrangère
1. .Monseigneur Uupuch, évèquc d'.Vlger. Rien n'est venu confirmer historiquement cette légende d'une antiquité, au surplus, très douteuse.
qui sont fort belles, et ont étonnamment bien résisté aux maladies : le colonel de Hiilsen est à Alger avec ses sapeurs et sa musique, et son régiment, étant commandé par d'autres, marche fort bien. Je vois aussi, d'un bois de lauriers-roses odorants, les soldats coulouglis de la Iribu dOued-Zeitoun, qu'Abd-el-Kader a presque entièrement massacrée il y a dix-huit
mois pour la punir d'avoir été une fois l'alliée des Français, et à qui le maréchal a donné des terres au delà de la ferme française de la Reghaïa. Placés à côté des cavaliers arabes de l'est de la plaine, dont je passe en même temps la revue, les coulouglis font bien voir la différence des races turque et arabe. Coiffés d'énormes lurbans, vêtus d'une veste courte, d'une énorme ceinture, d'une culotte large, ne moulant jamais à cheval, ils contrastent de tout point avec les Arabes, et sont beaucoup plus fidèles qu'eux.
La première et l'une des plus graves fautes qui aient été commises en Afrique a été l'expulsion des Turcs par M. de Bourmont : ils nous seraient bien utiles aujourd'hui. Son appel imprudent à la nationalité arabe n'a été que trop bien entendu.
La position de Kara-Mustapha est intéressante comme point de départ pour Hamza. Du reste, les territoires contestés sont tous occupés par Abd-el-Kader, qui cherche déjà à s'étendre dans la
province de Conslantine, et ce serait risquer la guerre que de s'engager dans cette expédition. Aussi, comme je vois dans la guerre avec Abd-el-Kader ce qui pourrait arriver aujourd'hui de plus malheureux pour la colonie, je m'applaudis bien de n'avoir pas donné dans le piège que me tendait Valée en me parlant de la marche sur Aïn-Sultan.
En revenant, les cent cinquante cavaliers de Krachna' me donnent le spectacle d'une razzia, en simulant l'enlèvement d'un troupeau qu'ils attaquent en fourrageurs, puis qu'ils emmènent devant eux au galop, les bœufs la queue en trompette, les cava-
). Krachna, région montagneuse à l'est du Fondouck.
liers tournant autour comme des chiens de bergers. A cette allure, un troupeau fait plus de deux lieues par heure, et c'est ce qui rend les vols de bestiaux si fréquents et si faciles. Cette manœuvre, pendant laquelle toute la colonne de bœufs, chameaux, moutons et cavaliers traverse plusieurs fois la route sautant les fossés et tirant les coups de fusil, impatiente Valée au dernier point, tandis qu'elle fait les délices d'Holder. Je regrette de n'avoir pas Dauzats avec moi' : je l'ai envoyé à Blida. Du reste il travaille lentement, exécute plutôt des dessins finis que des croquis, et ne vaudra pas Leblanc pour la collection du voyage. Que de jolies choses à faire ici du reste : ce panorama d'Alger est ravissant!
Vendredi i octobre.
Après l'orage et le tonnerre d'hier, la température est délicieuse et l'air embaumé. La plaine étant trop détrempée pour que j'aille faire ma course dans les fermes européennes du cercle de Beni-Mouça, je passe la journée à me reposer et à expédier mon courrier, ce dont je n'aurai pas le temps demain, et aussi à pomper quelques chefs de service sur l'état des affaires ici. Je ramasse a good deal of information^ , puis je donne des audiences; puis j'ai de longues conversations avec les deux maréchaux. Pendant ce temps, les éclairs et le tonnerre vont leur train de nouveau, et j'arrive très confortablement à la fin de la journée.
i. Le peintre Adrien Dauzats, que le prince avait emmené en Algérie. 2. Une grande quantité de renseignements.
Samedi 5 octobre.
J'irai aujourd'hui voir quelques fermes de la plaine; le courrier l'apportera ceci un peu plus lard, parce qu'il passe par Philippeville pour y déposer nos chevaux. Je me porle parfailement bien, et demain je quitterai presque avec regret cet Alger qui est si joli, si varié, si séduisant. Mais c'est pour me rapprocher de loi et de la famille, et j'espère être à Marseille à la fin du mois, ou peut-être même plus tôt; mais j'aime mieux ne pas annoncer ces choses.
Je t'envoie, avec les fruits, une marche que jouent, je ne sais trop pourquoi, tous les régiments de l'armée d'Afrique, et qui est très à la mode ici. Puisque je parle des troupes, je dois dire que j'ai été extrêmement satisfait de tout ce que l'armée m'a témoigné. On a été beaucoup plus sensible k ma visite que je ne pouvais l'espérer.
Le prochain journal ne sera pas aussi détaillé, parce que, dans la province de Constantine, je doute que Valée me laisse autant de temps qu'ici; c'est son hobby-horxe ', et il sera toujours sur mes épaules, d'autant plus que sa fille ne sera plus là pour l'absorber. Quelle perspective : Never minci, go oir! Mes hommages à la Reine et à ma tante, et mes amitiés à toute la famille. J'ai fait toutes les commissions de Nemours. Bien des officiers m'ont parlé de lui, et de la manière qui pouvait me faire le plus de plaisir.
1. Littéralement : Cheval de bois. Nous dirions en français, et le duc d'Orléans emploie lui-même cette expression plus loin : « C'est son dada! »