‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 37 sur 67 · A repris son nom ancien de Baba-Ali · texte numérisé non relu

A repris son nom ancien de Baba-Ali

y en aura vingt-cinq mille, la question d'Afrique, je le répète, sera résolue. Cela pourrait être fait en quatre ou cinq ans, peutêtre même plus vite. Le tout est de donner l'impulsion dans ce pays où toutes choses étaient primitivement faciles, et où nous avons tout rendu difficile, car c'est nous qui avons créé tous les obstacles : la puissance d'Abd-el-Kader, l'irritation des Arabes que nous avons blessés sans les dompter, la confusion de la propriété, le manque de confiance, la lutte de tous les pouvoirs, l'instabilité de toutes les décisions, tout cela est notre œuvre. Et cependant, le pays marche; il marche presque malgré le pouvoir; s'il avait la bride sur le cou, combien marcherait-il encore plus vite ! Les exportations et les importations augmentent rapidement, les cultures s'étendent, la population s'accroit, et cependant que d'entraves de tous côtés! Mais, du moins, je fais tout ce que je peux pour hâter le placement des colons dans la plaine, et j'y travaille des pieds et des mains; tout est là.

J'en reviens à mes fermes. Je visite le petit village de Ben- Nouar-Louz, habité par des Picards qui ont bien cultivé, et puis les belles fermes de MM. de Saint-Guilhem, de Montaigu, Tobeler et de Vialar'. Je déjeune sous un quinconce de bergamotiers, chez M. de Sainl-Guilhem, et involontairement le souvenir de Braschaet me revient à la mémoire; Nemours sait pourquoi. Une partie de chaque ferme est cultivée par des Arabes; ils habitent sur les terres que les propriétaires font valoir de compte à demi avec eux, et ils servent de sauvegarde contre les incursions de leurs pareils. Le reste est labouré par des Français. La récolte a

1. Ces divers établissements sont sur les bords de THarrach. Presque tous, tous peut-être, ont conservé les noms de leurs créateurs. Ben-Nouar-Louz est marqué sur la carte d'élat-major.

été superbe cette année : la soie a parfaitement réussi; le tabac, récolté quatre fois, est d'excellente qualité; le blé et les fourrages sont tellement abondants que ce qui se vend, en France, quinze francs se paye ici deux francs. (Que de saletés les comptables ont faites sur les fourrages!) Ce pays ci devrait nourrir trois fois autant de bétail qu'il en possède. Tous les arbres d'agrément produisent, on fait de l'essence avec toutes les fleurs, de l'huile avec tous les fruits non mangeables. Les premiers colons de la plaine ont été des carlistes du Midi, qui ont fui les coteries de leur pays. En déjeunant avec cette avant-garde de la France, sous ces beaux bois d'orangers, entouré d'un mélange de gardes nationaux comme ceux de nos campagnes et d'Arabes frayant comme malgré eux à nos compatriotes le chemin de l'Atlas, en voyant sur notre table, depuis le vin jusqu'au sel et au pain, tous produits recueillis par des Français sur la terre d'Afrique, j'ai fait de tout mon cœur des vœux pour que cette colonie encore au berceau prospère et grandisse.

Tous ces colons parlent l'arabe comme le français, et c'est un grand avantage que de ne plus avoir besoin des interprètes qui ont fait bien du mal et avec lesquels on ne peut pas connaître le pays. Depuis que les Français instruits et bien élevés parlent arabe, on a appris une foule de choses qu'on ignorait sur les indigènes, leurs mœurs, leurs idées morales, leur état social, et même leur religion, dont on n'avait pas d'idée. L'introduction du vin, qui fait de rapides progrès, est, n'en déplaise aux sociétés de morale et de tempérance, un moyen dont nous devons nous servir. C'est, avec la connaissance de la langue arabe, parmi le petit nombre de causes qui contre-balanceut l'éloignement du musulman pour tout contact avec nous.

J'oubliais de dire, pour compléter ce qui concerne l'agriculture, que j'ai vu de très beaux champs de coton, des vignes et même de fort belles betteraves et pommes de terre; mais les époques et les méthodes de la culture doivent être fort difTérentes de celles de France, et on ne les connaît, je crois, pas encore très bien.

Nous revenons au milieu des orages et du tonnerre : moi enfermé avec Rulhières dans notre voiture bien barricadée, les spahis encapuchonnés comme des pénitents dans leurs burnous, et nous arrivons à Alger pour dîner. Après le dîner, malgré la pluie, Valée veut me mener au spectacle, dont il ne cesse de me parler et sur lequel il me fait des confidences quand il est de belle humeur. Il s'en occupe constamment et y prend un intérêt prodigieux. — La salle était à moitié vide, la représentation digne delà foire de Nanterre, mais le maréchal enthousiasmé ne cessait de me dire : « — Eh bien, voilà qui est bon, bon, bon; il est vraiment bien, ils sentent si bien! »

Je rencontre, en revenant, la patrouille de nuit des Biskris, qui maintient l'ordre parmi les six mille kabyles, nègres et biskris que renferme Alger; c'est encore une institution musulmane, comme celle des amyn et des livrets, à laquelle nous avons été obligés de revenir'. Nous n'avions créé que le désordre, et il a fallu aller chercher les éléments de l'ordre dans les coutumes des vaincus que nous avions méprisés, et auxquels nous avons quelquefois donné le droit de nous mésestimer et de nous haïr.

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