Raoul de Montmorency
2. L'occupation de Djidjelli était l'œuvre du commandant de Salles, gendre du maréchal Valée.
comballons aujourd'hui. Depuis deux mois ils sont fort tranquilles et il n'y a pas eu un seul coup de fusil de tiré. Comme Bougie, Djidjelli ne servira pas à grand'chose jusqu'à ce que nous ayons des communications avec l'intérieur, mais le mouillage est excellent, et c'est chose rare en ce pays. En outre, la position a été mieux prise qu'à Bougie. Le reste de la légion étrangère est là ; je passe quelque temps avec eux, puis, à huit heures du soir, je me rembarque et mets le cap sur Stora. Berlin' est malade; pour moi, je ne m'aperçois plus de rien.
Mardi 8 octobre.
Calme plat le matin pour donner, à six heures, dans la baie de Stora; temps chaud et un peu lourd. La baie est fort large et bordée de montagnes escarpées. Deux masses de rochers qui semblent éboulées du Mont-aux-Singes se trouvent à peu près au milieu de la rade. Je mets pied à terre, auprès de ruines romaines parfaitement conservées, et j'y suis reçu par Galbois et tous les grands chefs de la province de Conslantine. Quoique ces derniers aient en général l'air mou et n'offrent pas l'aspect guerrier de ceux d'Oran et du .Maroc, ce sont, pour les costumes et l'arrangement général, les plus beaux Arabes que j'aie jamais vus. Sous leurs haïks d'une extrême finesse, ils portent plusieurs vestes de velours brodées en or et en argent et des armes magnifiques. Leurs burnous de différentes couleurs et de différentes étoffes, sont également brodés avec des franges et des glands ; les
1. Le capitaine Berlin de Vaux, officier d'ordonnance du prince.
cordons qui entourent le liaik de la tète sont d'une extrême élégance; leurs chevaux sont parés à l'avenant et chamarrés de housses d'or, de grelots et de fanfreluches. Les dandies de la troupe portent de longues gandouras de velours pendantes jusqu'à lerre, avec des manches courtes et ouvertes; les pieds de
ARABES DE CONSTANTINE (rAFFET,\
leurs chevaux blancs sont teints en rouge avec du henné : c'est le dernier genre. Les quatre grands chefs, Ben-Aïssa, chef du Sahel (le même qui défendit deux fois Constantine contre nos troupes); Ben-Hamelaoui, caïd du Ferdjioua; Caïd- Ali, chef des Haractas (le khalifa de la Medjana est absent) et Bou-Azis-Ben-Gana, chef du désert, me font les plus grandes protestations de dévouement au Roi et à la France. Ils paraissent fort touchés que le fils aîné du Roi des Français soit
venu les visiter, et me préparent, je crois, une très brillante réception.
Ils ont une suite superbe : deux cents beaux cavaliers avec des chameaux, des tentes élégantes, des drapeaux, etc. Le chef du désert, surtout, a un cortège remarquable; sa famille gouverne depuis six cents ans le Beled-el-Djerid, et il m'amène dix-huit chefs des tribus du désert qui reconnaissent l'autorité de la
LES QUATIE GRINDS CBEFS (OlDZiTS).
France. Je leur fais un excellent accueil et ils paraissent satisfaits de ce que je leur dis.
Je vais m'occuper d'agir le plus possible sur la population indigène, et je m'ingénie pour donner, sous ce rapport, du développement à mon voyage. Je crois que je pourrai faire du bien, car ici les indigènes, étant beaucoup plus doux et surtout ayant été bien conduits depuis le commencement de notre occupation, nous sont fort soumis et même assez attachés.
Il m'arrive aussi une grande députation de la ville de Constantine conduite par le caïd Sidi-Hammouda, le même que Nemours reçut après l'assaut; je fais la fonction orientale avec
toute la dignité convenable et je me rembarque pour aller à Philippeville.
En voyant une ville européenne de dix-sept cents âmes, — sans compter la garnison, les marins et les employés, — s'élever sur un point où, depuis un an seulement, jour pour jour, flotte le drapeau français, j'ai peine à croire à cette espèce de miracle.
LES FIÉVEEl'X (r4FFET)
C'est là pourtant le fruit d'une bonne administration dans un pays qui n'a pas été gâté par des fautes antérieures. Mon premier soin en arrivant est de visiter les hôpitaux, qui font mal à voir. C'est hideux, et j'admire la résignation et la patience des malheureux soldats qui sont entassés sous des barraques étroites, sans lit, sans eau, sans vin, sans médicaments, sans baignoires et presque sans médecins. Pas un murmure ne s'échappe de leurs bouches, pas une parole amère : « Que voulez-vous, mon Prince, me disent-ils, ne sommes-nous pas à
l'armée?)) ou bien : » Peut-être serons-nous plus mal un jour!... » Et cependant, au dire de tous les officiers qui m'entourent, nulle part, même dans les grandes guerres de l'empire, on n'a rien vu de pareil. Du reste, la mortalité n'est pas grande, mais l'état des hôpitaux est révoltant. Je vais tâcher d'y porter remède et d'y amener demain Valée, que je n'ai pu y conduire aujour-
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d'hui, et qui ne va jamais aux hôpitaux, en grande partie par insouciance pour la vie des hommes dont il est fort peu économe. Quoique l'année ait été exceptionnellement mauvaise, il est certain que l'excès des grands travaux et des magnifiques constructions qu'il a partout fait élever par les troupes, a puissamment contribué à la grande proportion de malades de l'armée ; mais il n'y songe que rarement.
Les troupes que je passe en revue sont : une compagnie du génie, une section d'artillerie, le 2' léger qui forme mon escorte, le 61' de ligne et le 3° chasseurs. Le 61' est tout entier malade; cela tient en particulier aux chefs qui sont mous, sans énergie et
sans soin pour le bien-être des soldais; on ne songe pas assez qu'il y va de la vie de ceux-ci d'avoir en Afrique des officiers jeunes et énergiques. Le 3^ chasseurs est bien, a un bon moral, des officiers fermes et une bonne composition d'hommes. — Pour le reste, je vais remonter la machine de mon mieux.
Après la revue, je vois la ville, qui est vraiment surprenante ; on ne comprend pas qu'en un an, sur une plage déserte, il se soit
élevé une véritable cité européenne avec un grand mouvement commercial , car le port, les rues sont encombrés de marchandises ; on construit partout. Le Roi pourra être fier bientôt de celte ville qui porte son nom, et qui doit détourner notre souvenir du Philippevillc que la Belgique nous garde. La population, composée toute de gens de la Méditerranée, a un excellent esprit et m'a admirablement reçu. Elle est conduite par l'autorité militaire et s'en trouve bien. Le commandant de place est maire, juge civil, notaire, juge de commerce, tout enfin, et c'est grâce à celte autorité absolue que la ville a marché si vite.
Le déjeuner est des plus bouffons, et signalé par mille vicissitudes fort divertissantes. Je reçois ensuite à mon logement, qui est magnifique, avec salle à manger pour quatre-vingts couverts, et je fonctionne dans le grand genre avec les Arabes. J'accepte
.miilEIlS KAliïLES (DAUZATs},
leurs présents, toujours des chevaux blancs peints en rouge et en jaune (quelques-uns assez jolis), des dattes venant du désert, dont j'envoie une partie à Paris, et quelques autres babioles; puis, je leur remets les miens, qui paraissent les flatter. Les Kabyles seuls — groupés dans un coin derrière Ben-Aïssa, vêtus de burnous simples, — ne se dérident pas un seul instant, et conservent, en évitant loutcontactavec les Arabes, l'attitude sauvage et l'air farouche qui caractérisent cette race indomptée. Je leur tiens un langage sévère , auquel répond avec verve et éloquence le chef des Kabyles du Safsaf, jeune homme noir éborgné d'un coup de yatagan. Les Arabeme disent, eux, qu'ils sentent que le régime français est plus doux que le régime turc; que la France doit compter sur eux, car, si d'abord ils l'ont servie par soumission, ils la servent aujourd'hui par reconnaissance et par intérêt personnel ; que toute autre autorité que l'autorité française dans la province de Constantine serait de l'anarcliie, et que le peuple a besoin d'ordre. J'entre ensuite dans le détail de leurs affaires et j'espère pouvoir y opérer quelque bien, mais les Kabyles, très
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peu nombreux du reste (cinq chefs des environs de Pliilippeville), se tiennent toujours à l'écart.
J'ai ensuite avec le maréchal une longue conférence des plus désagréables sur l'emploi de mon temps dans la province de Constantine; je ne puis la rapporter ici, mais Baudrand qui la sait, ainsi que Chabaud, pourra la raconter à mon retour, et on verra ce qu'il m'a fallu de persistance et de fermeté pour ne pas me laisser entraîner par lui à entamer une opération qui eût conduit à la guerre avec Abd-el-Kader. Cette affaire d'Hamza est son dada et il eût voulu, en la faisant, m'en mettre toute la responsabilité sur le corps.
Je suis prêt à entreprendre toute opération qui sera réellement utile à la colonie, et qui ne fera courir aucune chance de guerre avec Abd-el-Kader, mais, pour ce point, je ne consentirai à rien risquer qui puisse faire rompre la paix, que je regarde comme la seule base actuelle du développement de notre colonie. Après une fort désagréable conversation de deux heures, c'est là ce que je lui répète ; et, pour lui prouver qu'il n'y a pas d'autres motifs de ma part, je m'offre à servir sous ses ordres pour tout ce qu'il jugera à propos de faire dans l'intérêt du système pacifique et de la bonne organisation de la colonie.
Galbois vient ensuite me parler d'une négociation avec Achmed- Bey, qui viendrait se livrer à moi à Constantine. Comme je suis convaincu que cela aboutirait à une mystification et qu'il est dangereux aux yeux des Arabes de paraître traiter avec Achmed, qui n'a plus aucun crédit, je défends à Galbois de prononcer mon nom dans cette affaire, et je lui dis de tout faire au nom du maréchal, si cela convient à celui-ci, qui est présent à la conversation. Le soir, réception des officiers; je recueille force rensei-
gnemenls et tâche de faire mon métier, mais je ne peux pas digérer la manière dont le maréchal, depuis Alger, cherche à me séduire avec cette expédition d'Hamza et des Bibans.
Mercredi 9 octobre.
Jour delà Saint-Denis. Je pense à Étienne-Denis Pasquier', et je trouve ici un de ses parents qui me parle de lui. Je visite la position militaire de Stora et celle de Philippeville. L'ensemble est beau et la défense facile; mais le développement est grand et la plupart des travaux ne sont encore qu'amorcés et demandent à être finis. Il a dû être bien pénible pour les troupes de hisser par des sentiers de chèvre des blockhaus portés t\ dos d'homme sur des montagnes à pic; mais la gaieté et le zèle n'ont jamais manqué. La plupart des officiers, excepté dans quelques régiments où la tête est à renouveler, sont des hommes énergiques, les soldats sont excellents, pleins de zèle et de dévouement; on admire ces gens-là en les voyant si bons, si braves, si soumis, si tranquilles. En général, cette armée bronzée parle soleil, râpée par le bivouac, mais leste et militaire, porte sur toutes les figures un cachet de résolution et de fermeté qui frappe les observateurs.
La route, jusqu'à Stora, suit l'ancienne voie romaine, et tout le pays ressemble h un second llerculanum. Les murailles de plusieurs maisons de campagne sont encore debout, ainsi qu'une partie des quais de Stora et de Rusicade', qui devait être une très grande ville. Les arènes se voient encore fort bien; les