‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 41 sur 67 · Nom romain de Philippeville · texte numérisé non relu

Nom romain de Philippeville

citernes et les magasins immenses sont encore en état de servir; les ponts aussi, et partout on marche sur des fûts de colonne, des pierres tumulaires avec inscriptions, etc. La commission scientifique aura de la besogne ici. Mais le génie s'empare de tout ce qui est joli et s'en fait une espèce de petit palais. Plusieurs maisons sont entièrement construites en pierres tumulaires romaines, et vont devenir des boutiques. Les dilettantes de botanique seraient dans le ravissement : les beaux coteaux de Philippeville à Stora sont couverts de bois de myrtes en fleur; la clématite et plusieurs autres plantes odoriférantes, dont je ne sais pas le nom, embaument l'air. Boismilon découvre, derrière le cirque, un champ de cyclamens, et celte découverte, qui le transporte, me coûtera probablement quelque négligence de plus. Mon institut, composé de MM. Blanqui et de la Croix-Mouchet, a nice pair, fait les délices de tout l'état-major. Je traverse les belles forêts de liège que l'administration fait dévaster pour satisfaire un honteux marché où les comptables gagnent cinq cents pour cent. J'espère que je vais en sauver les débris et déconcerter quelques-uns de ces nombreux fripons dont l'administration fourmille.

Le courrier de France, VAchéron, arrive à dix heures et me porte de bonnes nouvelles télégraphiques du 5, une lettre du 2, de la Reine, qui m'apprend ton arrivée à Fontainebleau la veille, et une de toi datée de Randan. Je lis tout cela et les journaux à la fenêtre; j'ai, devant moi, la mer unie comme de l'huile, sans un souffle de vent; le thermomètre est à 14 degrés, c'est délicieux. Le beau temps n'a cependant pas empêché le Sphinx, venant de Bône, de s'échouer, hier soir, sans vent ni mer. 11 est à flot aujourd'hui.

Je visite encore en détail les hôpitaux et l'établissement militaire et j'obtiens du maréchal Valée : 1° l'évacuation sur Alger, où il y a de la place, du tiers des malades qui vont être emmenés par tous les bâtiments de commerce; 2° l'envoi d'urgence, par des bateaux à vapeur, de médicaments, baignoires, et médecins d'Alger — quoique ces messieurs n'en veuillent pas sortir — et

VISITE A l'uOPITIL (HAFFET).

l'arrivée d'un intendant pour inspecter extraordinairement le service ; 3" le délogement de tous les bureaucrates qui ont pris les belles constructions pour laisser les mauvaises aux malades; 4° la cessation des marchés sur le vin et le bois, qui sont monstrueux; 5° la diminution des postes inutiles et la construction de baraques pour ceux qui restent; 6° la diminution des corvées qui sont une des cause des maladies; 7° pour encourager les colons qui ont si bien travaillé — et qui n'ont pas été malades, ce qui vient à l'appui de mon opinion, — je leur fais concéder définitivement le terrain sur lequel ils ont bâti et qui en

leur était que prêté ; je l'annonce moi-même à la population.

Cet ensemble de mesures produira, je crois, un bon effet, et, pour être sûr que cela s'exécutera, j'annonce que je repasserai ici.

Je voudrais faire changer le commandant, qui n'est pas à la hauteur de ses fonctions, mais je n'y arrive pas encore. Je lui

ABATTOIRS DE P H I LI PP EV [ LLE (rAFFET).

fais prendre quelques mesures de police nécessaires, entre autres pour les abattoirs, charniers hideux et infects où les oiseaux de proie viennent disputer la viande aux soldats, et qui sont tenus avec une négligence dangereuse pour la santé des hommes.

Nous avons encore une grande conversation, le maréchal, de Salles et moi. Je garde la même ligne que les jours précédents, mais nous nous accommodons un peu, et cela va mieux. Le maréchal ouvrira de nouvelles routes du littoral à l'intérieur, et je prendrai part à cette opération, que je crois utile pour la colonie, et qu'il eût faite sans moi.

Mais je veux une position définie et je prendrai un commandement sous ses ordres. Je mets toute question d'amour-propre de côlé; un poste de caporal me serait bon, pour peu que je serve.

Je finis cette bonne journée en relisant tout ce que j'ai reçu de Friince et qui m'a fait bien plaisir. En voilà, je crains, pour quelque temps. Le maréchal m'alourdit beaucoup; sans lui j'aurais fait en un jour la route de Constantine. J'en mettrai deux et demi, car je tâcherai de bien faire. Je quitte presque à regret ce point si intéressant et qui a tant d'avenir.

Jeudi 10 oclobre.

Beau temps. J'entends de nouveau cette marche du 2° léger, que j'ai fait battre à Mascara et qui depuis, a retenti à Tlemcen, deux fois à Constantine, puis au Boudouaou, et je me mets en mouvement, après m'ètre encore occupé des hôpitaux. Je suis bien aise d'être venu ici dans un moment où l'armée souffre et cela a été très apprécié.

Je passe devant les belles carrières qui sont î\ la porte de IMiilippeville, et j'organise la caravane dans la jolie plaine qui, plantée de très beaux arbres, ressemble à un parc anglais. Notre ordre de marche est superbe, et j'ai donné le dispositif triomphal. La caravane, dans laquelle se trouvent quelques bonnes figures, tient une demi-lieue de long et un quart de lieue de large.

Au bout de deux lieues on quitte la plaine et on entre dans une succession de collines jusqu'à Eddis', où nous déjeunons au

). Ou Ed-Dis.

milieu d'incidents fort divertissants. De là jusqu'à El-Arrouch on descend constamment de colline en colline. Tout le pays est couvert de très nombreux troupeaux et assez bien cultivé. Il est d'une fertilité remarquable et pourrait nourrir deux fois sa population. Le pays arabe, surtout, qui commence à Eddis et qui se reconnaît à ce que les tentes remplacent les gourbis et maisons kabyles, est très beau. Sur toute la route, les indigènes viennent au-devant de moi. A Eddis, ceux de Mehenna, qui

DÉPABT (RAFFET)

n'avaient jamais encore été soumis, m'apportent en procession des vases remplis de couscouss. C'était une scène curieuse et qui avait du style. Je les reçois du haut de ma grandeur; je leur donne de l'argent, puis je fais manger tout, devant eux debout, par les voltigeurs du 2° léger, assis par terre en cercle. Le pays est rempli de gibier, mais il est défendu de tirer un coup de fusil. Après sept heures de marche par un temps très chaud et lourd, qui a beaucoup fatigué le maréchal, nous arrivons à EI-Arrouch occupé par un bataillon du 22° qui est assez bien, mais peu organisé pour l'Afrique, quoi qu'en dise son colonel, et qui prêle aux quolibets du 2' léger. Une caravane arabe apporte des provisions.

C'est tout autre chose qu'à Alger : les indigènes nous servent, sans passer, comme là où est Abd-el-Kader, pour traîtres à leur pays. Je m'établis dans une espèce de cantine où je trouve des puces plus grosses encore que celles de Djidjelli et plus nombreuses que toutes celles qui me quittent pas depuis mon séjour en Afrique. Il y a tant de mouches, qu'en mettant son gant, il en entre dedans.

On s'en plaint beaucoup; moi, cela m'est égal.

On plante les drapeaux devant ma tente, après quoi je vais visiter les bivouacs français et arabes surtout, où je passe quelque temps avec les grands chefs de

la province. Je suis frappé de leur luxe, mais satisfait de leurs dispositions. Ce pays est tout à fait conquis : le peuple a compris qu'il serait plus heureux sous les Français que sous les Turcs. On demandedes mulets : ils sont fournis à l'instant même ; des hommes de bonne volonté pour garder les postes lorsque nous les quittons et il en vient le double de ce que l'on veut. Dernièrement un cantinier était assassiné; les coupables arrêtés par les chefs arabes, furent jugés par des musulmans qui déclarèrent crime le meurtre d'un chrétien, et exécutés à Constantine en présence de toute la

REPAS DON!<É IDX VOLTIGEURS OD 3' l£GER (raFFET).

population. C'est un fait remarquable. Le soir, le vent du désert, qui a régné toute la journée, s'élève avec force et nous casse bras et jambes, par la chaleur lourde et accablante qu'il entraîne avec lui.

Vendredi // octobre.

Anniversaire ministériel'. — La nuit a été horrible : je suis vaincu par la chaleur et la vermine. Jusqu'à présent je m'étais moqué des puces, maintenant je sais ce que c'est ; il n'y a pas sur mon corps la place d'une pièce de dix sous qui ne soit mordue, la figure y comprise. — Personne, jusqu'au dernier tambour, n'a pu dormir dans le camp un seul instant, tout le monde est dévoré; il y a des fourmilières de puces qu'on voit, par masses noires, à terre et sur tous les meubles, d'où c'est peine inutile que de chercher à les racler. Il faut avoir vu cela pour le croire. Beaucoup sont abattus ce malin; pour moi, ma bonne humeur ne m'abandonne pas, quoique l'épreuve de la nuit ail été complète; car, indépendamment des puces, la bacchanale affreuse de lous les animaux de l'arche de Noé, depuis le cri-cri jusqu'à l'hyène et au chameau, en passant par le chien, le coq, le chacal, l'Arabe, homme et femme, eût suffi pour donner dix insomnies.

La caravane marche toute la journée dans le même ordre que la veille; si ce n'est que le nombre des chefs de mon cortège augmente à chaque instant, et que le soir j'ai autour de moi tous les grands de la province, depuis Djemila jusqu'à Guelma. Parmi eux, il y a beaucoup de personnages qui n'avaient pas encore fait

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